Si tu veux le rattraper, cours-y vite. Il va filer.

Heureuse sans raison, le bonheur sans prévenir.
La joie, peut-être, plus modestement.
Le bonheur est un grand, un gros mot, il ne faut pas être vulgaire sans raison, ça choque les enfants, les vieux et les oreilles virginales, ce qui est loin d'être mon intention puisque précisément, c'est avec les vierges, les vieux et les enfants que je me sens connectée comme par l'influence du cosmos. Cosmos qui aurait tout à coup décidé que ce serait mon tour, pour un petit moment de manège, de trouver ce bout de ciel beau, de m'émerveiller sur la douceur de vivre au début du mois de mai, d'incroyablement vouloir distribuer ma gaieté, depuis mon balluchon, aux nécessiteux.
Un peu pour vous ma bonne dame.


Ouhla et puis toi, avec cette vilaine tête, il t'en faut pas mal aussi. Prends donc. Mais si, bon sang, prends, je te jure, tu peux décemment pas passer à côté d'une opportunité pareille.

Distribuer à gogo sans compter, insouciante de ce qu'il restera pour moi parce que je m'en fiche: de toute façon, je le produis, je le sécrète, c'est un puits sans fond de sourires et d'accolades fraternelles dont mon corps et mon coeur abondent.

Mais je ne suis pas vraiment moi. Parce que moi je suis vraiment pas comme ça.

On a du poser un filtre sur mes rétines ou installer des oeillères au coin de mes tempes. Je ne me dis pas pour autant que ça ne va pas durer et qu'il faut que j'en profite un maximum avant que le charme ne retombe ou ne se lève, au contraire, sur un autre veinard. C'est le secret de ma joie: le temps glisse sur moi comme s'il n'allait jamais abîmer les fossettes de mes lèvres retroussées sur l'avenir.

Un rien peut me faire basculer de l'autre côté, obscur, et me replonger dans l'austère réalité. Dans le gris qui a envahi le ciel et qui s'accorde avec le zinc des toits de la ville, et mes yeux, peut-être.
Une marche mal anticipée, une porte qu'on me referme au nez, un coup d'oeil à mon compte en banque. Les occasions et les peaux de banane ne manquent pas, mais moi, je compte les manquer, finement, passer à côté d'elles sans faire de bruit ni leur accorder aucune sorte de valeur, les ignorer, en somme. Les ignorer copieusement jusqu'à demain qui n'est qu'un autre jour, il paraît.
Et demain, promis, je ferai la gueule avec vous, dans le métro; je m'énerverai au téléphone contre l'incompétence des conseillers EDF; je pesterai dans la file d'attente du supermarché et me couperai l'index avec l'épluche légumes la où ça saigne diablement qu'on savait même pas qu'on avait autant de vaisseaux hyperactifs, ici. Même s'il faut, pour ce faire, beaucoup de bonne volonté.
Je ferai tout ça, ok, mais demain seulement.
Juré, je serai, comme à mon habitude, exécrable au réveil et pas commode jusqu'à midi. Après quoi, il vaudra mieux ne pas trop m'approcher parce que la faim commencera à me creuser l'humeur. En phase de digestion, j'aurai pas grand chose à dire et ensuite, j'aurai envie de dormir, du coup vos mots insignifiants me fatigueront les oreilles. Vers 18h, étrangement, je ressentirai un début de première satisfaction de la journée à voir tous ces ploucs s'agglutiner dans des wagons suintants pour rentrer dans leur meublé afin de ne pas rater la rediff' d'une série forcément policière. A 20h, enfin, mon premier sourire arrivera avec mon premier verre de vin. Après quoi, soit j'en boierai un 2° et je rentrerai raconter ma vie misérable sur un blog, soit j'en boierai jusqu'à ce que la Bourgogne soit à sec et je me réveillerai -si je me réveille- avec une tête qui conjuguerait magiquement les principaux traits du phoque et ceux de Mickey Rourke, à peu près.


Ce qui n'est pas pour arranger mon humeur, qui, comme je viens de le dire, n'a pourtant pas besoin de ça.
Alors, laissez moi jouer à l'heureuse jusqu'à demain.

D'ici là, veuillez s'il vous plaît ne pas embouteiller la route qu'emprunte mon petit nuage.

Je n'y suis pour personne.

-maispastrop-

Hors forfait


Tous ces sms qui traversent la ville
à toute bringue et se cognent contre les solitaires errants à qui personne n'a rien à dire. Pour atterrir sur un amoureux ou peut-être juste un type comme ça, en passant; et ça fait des bouts de textes qui, peut-être feraient un joli roman. Ou seulement des souvenirs, qu'il faudra qu'on efface: aujourd'hui, on ne sait même plus s'ils nous appartiennent encore et puis ils prennent trop de place sur la carte mémoire du téléphone. Circulez.

Les solitaires les voient passer, pressés, alors qu'eux ont tout leur temps; c'est même peut-être tout ce qu'il leur reste, le temps.
L'interlocuteur attend que ça sonne, il est là, tendu, impatient; il n'a pas posé de questions, pourtant il trépigne pour une réponse. Et pendant ce temps là, en Afrique, y'en a qui n'ont pas d'eau pour boire ou se laver. Ni de vaccins. Ni à manger. D'endroits ou dormir même. Et pas qu'en Afrique en plus. Quelque part quelqu'un se suicide / quelqu'un nait / quelqu'un désire plus que tout une barquette de frites à 4 heures de la nuit.
Mais pour celui qui attend son sms, rien ne compte davantage.

Les téléphones qui sonnent dans le vide, c'est.
Les fleurs qui fanent.
Les mères porteuses.
Les drapeaux sans vent et les buffets abandonnés.
Y'a tellement d'histoires qui ne commencent pas et pas mal d'autres qui s'essoufflent.


Le téléphone a sonné tout à l'heure en m'indiquant que c'était ma mère qui appelait. Les téléphones permettent ce truc fou: on enregistre un numéro, on lui approprie un propriétaire, et on peut ainsi faire la moue quand quelqu'un à qui on n'a pas envie de parler appelle. On peut même couper le son pour continuer de parler avec quelqu'un avec qui on avait envie parler. La technologie, je vous jure.

Là, mon téléphone a affiché "La Marie".
Oui, il était tout à fait impossible de l'enregistrer à "Maman", j'aurais une centaines de raisons pour appuyer ce propos, croyez moi sur parole. Aussi, je l'ai enregistrée à son prénom, affublé d'un article défini et ô combien définissant une fois associé à la majuscule toute sainte précédant son prénom. La Marie. Mère de moi. Jésus n'a qu'a bien se tenir.

Ma mère n'appelle pas, habituellement. C'est comme ça. Aussi, quand elle le fait, je m'attends à... je ne sais même pas d'ailleurs. Je m'attends à être surprise tout en sachant que je vais l'être. Je m'attends à une chose que je ne saurais nommer mais dont je pense qu'elle pourrait par exemple me scier les jambes et m'ouvrir les vannes. A tout, je m'attends. On sait jamais. Je réponds anxieuse comme quand je tremble. Branlante, je sers un "allô mamounette?" assuré, parce que je sens que c'est à moi d'assurer.

Les coups de fils qui ne répondent que par des silences entre deux sanglots se perdent dans la ville, dans ma tête et croisent les sms d'amoureux que je n'ai pas envoyés. Ils se comprennent, finalement. Ils sont dans le même bateau, les uns quelques années années avant, les autres, quelques années pendant. Nous tous, suspendus.

C'est pas souvent qu'on entend sa mère pleurer à part le tout premier jour dont personne n'a jugé utile de se souvenir. Quand ça arrive, on n'est jamais préparé. C'est les scénaristes de la vie, ils ont décidé que ça se passerait comme ça; c'est plus folklo. Ils veulent que ce soit à l'improviste. Ils disent ça, "folklo" et "improviste", en réunion autour de la table avec leurs cafés et leurs clopes, dans l'idée de retranscrire la vraie vie pour que le téléspectateur se retrouve dans le personnage. S'identifie. C'est important l'identification.
Et si le personnage ne se retrouve pas dans le personnage, qu'est ce qu'ils font eux, et moi, qu'est ce qu'on fait? Et si j'étais pas prête à entendre ma mère pleurer, pour de vrai, pas prête au point que rien ne sort de ma bouche non plus, sinon des débuts de sanglots copieurs des siens?
Quid du scénario et de l'audience? Tout le monde s'ennuie, là, je vous jure, y'a pas assez d'action, trop d'émotion, c'est plus du tout vendeur ce bourbier de nos jours.

Heureusement, depuis toujours je me suis préparée à être pétrifiée ce jour là. A chaque fois que la dame appelle, je me redresse, je prends une grande respiration, je me tiens droite et décontracte mes épaules par un mouvement théâtral de la tête; j'attends presque d'entendre la perdition dans le trémolo de sa voix pour déblatérer tout ce que j'ai dans le tiroir réservé à ce moment. Pile poil. Elle ne dit rien, son silence tremble et son souffle bégaye, c'est bon ,j'y vais, je fonce, je donne tout, on se lance.

-Tu sais, c'est normal... (je me secoue encore la tête comme faisaient mes copines comédiennes au cours florent avant de... ne rien faire) C'est normal que tu ...
-...
-Pardon.
-...
-...Je croyais être préparée à ça. Savoir que te dire quand tu flancherais. J'ai répété cette scène cent fois dans ma tête. Je savais qu'un jour tu m'appellerais pour que ce soit moi qui parle.
-...
-Je croyais aussi que si j'étais pas prête et que je te le disais, tu répondrais quelque chose à la place d'une respiration irrégulière. Et que ça m'aiderait.
-...
-Mais tu dis rien...
-...
-...
-...

Je me dis que c'est pas possible, j'ai pas le droit de rater à ce point un moment que j'attends depuis aussi longtemps tout en espérant qu'il n'arrive jamais. (Donc, en reprenant du poil de la bête, je me dis qu'il faut que je remette de l'ordre dans ma notion de logique, de temps, d'espérance et d'attente.)

-C'est normal d'avoir peur. C'est pas parce que t'es ma mère que t'es invincible. Je croyais vraiment que t'étais invincible tu sais, jusqu'à il y pas si longtemps. Mais bon. ... Tu l'es pas, pas vrai?
-... Autant que toi.
-Merde.
-T'es invincible pour moi.
-C'est pour ça que tu m'appelles moi quand tu pleures?
-Non. J'ai déjà pleuré avant sans t'appeler. Tu sais, je suis ta mère et... MAIS je suis humaine. Alors j'ai déjà pleuré. Mais ça ne te regardait pas. Je ne t'ai pas appelée.
-...
-Tu comprends?
-C'est à mon tour de plus savoir quoi dire.
-C'est pour ça que je t'appelle.
-... ? Je comprends pas.
-C'est la première fois que je t'appelle en pleurant sans avoir de raison particulière de pleurer donc je n'ai rien à dire. Donc rien à entendre.
-Sympa...
-Je ressens des choses dues à mon âge, le temps, et bientôt ma mort. Ca me fait penser à toi. Mais il n'y a rien à dire là-dessus. Il n'y a qu'à partager des moment d'émotion exacerbée sans rien expliquer. Sans en faire trop, surtout.

Je me rappelle alors tout ce que j'avais préparé au cas où. C'est comme par magie que ça revient.

-Non mais tu plaisantes. Il y a TOUT à expliquer au contraire.

Je marche en parlant. Je traverse l'appartement et les détails s'incrustent toujours dans les moments importants. Par exemple, avant de prendre ma respiration pour lui ouvrir mon tiroir, je ramasse une cendre et dépose un verre sale dans l'évier.

-Tu vois, j'ai ramassé une cendre qui traînait et j'ai mis un verre sale dans l'évier et pourtant...
-...Tu fais le ménage tous les jours j'espère?!
-Maman!
-Quoi?
-J'essaie de te parler de quelque chose.
-Non c'est moi qui te parle de quelque chose.
-Alors, dis moi de quoi?!
-...
-Tu recommences avec tes silences.
-Je croyais que tu adorais ça, les silences.

J'adore ça, les silences. Ma mère me connait trop bien tout en ignorant tout ce qui s'est passé dedans moi depuis qu'on ne vit plus ensemble, c'est à dire, toute ma vie, mais, c'est vrai, j'adore les silences.
Je change de direction et je passe la seconde.

-T'as re-arrêté de fumer?
-Non j'ai repris là, y'a 5 minutes.
-Ok. Fumons une cigarette ensemble alors. Sans rien dire.
-Tu fumes beaucoup non?
-Maman!
-Ok, ok, faisons ça.

J'allume ma cigarette.
Je me demande si elle a du feu, je me dis, l'espace d'un instant que j'aurais aimé allumé sa cigarette, à côté d'elle sur le fauteuil ou je m'installe toujours et puis non... si je pleure aussi, côte à côte, on aurait l'air ridicule comme ça en rang d'oignons. J'allume ma cigarette. J'entends la pierre de son briquet rouler. On ne se dit rien, on joue le jeu.
Je dis juste "Tu sais, je vais aller sur mon balcon, on fait ça, on va dehors, on regarde la ville quand on fume une cigarette avec quelqu'un au téléphone". Aucune réponse et aucune question de ma part non plus, je ne veux pas demander si elle est encore là, je m'en fiche peut-être.
Je finis ma cigarette.
Entre temps, je n'ai pas pensé à autre chose qu'à elle. J'ai regardé les immeubles et réalisé que finalement, pour une ville comme Paris, y'avait pas beaucoup d'appartements allumés la nuit. Je me suis dit que non, c'était pas parce que les chambres étaient remplies d'amoureux emmitouflés dans leur couette et l'obscurité, ça ce saurait, mais parce que ça dort, ça dort, ça meurt et peut-être que ça téléphone dans le noir. Je me suis demandé s'il y avait beaucoup de mères, dans ces immeubles qui étaient cap' d'appeller leur fille quand elles touchaient le plus fort d'elles mêmes. Je n'ai pas osé me demander combien de filles maîtrisaient cette situation parce que, en imaginer ne serait-ce qu'une m'aurait poussé à jeter mon portable par le balcon. Et moi avec. Or, j'ai besoin de ce portable. En plus, je suis au téléphone, là je vous rappelle, donc j'ai besoin de moi aussi.

-Je pense à toi alors que t'es au bout du fil, t'es dans le noir?
-Dans le flou plutôt.
-C'est allumé j'veux dire chez toi?
- Rires.
Elle rit. Elle rit tellement qu'y a des fenêtres de l'immeuble d'en face qui s'allument, je vous jure!
-Je croyais que tu voulais dire...
-Oui alors que
-Oui et d'ailleurs
-Ouais, c'est allumé chez eux? (là vous pouvez pas comprendre)
-A ton avis?
-Mmmmh, à mon avis, c'est flou.
-C'est fou.
-J'allais le dire.
-Oui mais je l'ai dit d'abord.
-Oui mais t'as tout fait "d'abord" de toute façon. C'est pas
-C'est pas du jeu. ... Manon?
-Oui, c'est moi. C'est comme ça que t'as voulu m'appeler en tout cas.
-Chez toi, je ne t'ai pas demandé, c'est allumé?
-Si c'est encore pour que tu me dises...
-Je te parle pas de factures edf.
-Maman?
-Oui, c'est moi. Enfin, c'est comme ça que tu as décidé de m'appeler en tout cas.
-Maman, tu crois qu'il y a beaucoup de gens qui se comprennent à demi mot?
-Tu veux dire, dans le noir ou dans le flou?
-Je veux dire, comme nous.
-...
-T'es émue.
-C'est une question?
-Toi oui, y'avait ta voix qui montait en point d'interrogation. Moi non.
-Tu voulais dire: "comme nous" point. Avec la voix qui descend.
-Oui comme au JT.
-Non.
-Si.
-Non, je veux dire, non, je ne crois pas que beaucoup de gens se comprennent à demi mot.
-Même les gens qui sortent de l'utérus de quelqu'un.
-C'était une question.
-Ah merde, on a oublié de monter la voix en point d'interrogation.
-Peut-être parce qu'on s'en fiche.
-Maman, quand tu dis "on s'en fiche" je le sens bien que t'as je sais pas combien d'années de plus que moi, parce que moi, spontanément, et pourtant je suis pas vulgaire, même si je peux l'être vachement, je suis spontanément PAS vulgaire, mais quand même j'aurais tendance à dire "on s'en fout".
-On s'en fout.
-T'as raison.
-J'ai toujours raison, je suis ta mère, celle que tu comprends dans le flou et qui était là d'abord.
-Maman?
-...
-...
-Je sais.

Bien sur qu'elle sait. Bien sur. Mais peut-être que pour une fois, pour voir, à titre d'expérience, je pourrais essayer de le dire. Je me lance.

- Quand tu mets ta télé en veille, ça use autant d'électricité que quand tu la laisses allumée non?
-Je crois que je t'aime toi.

Merde. Merde. J'ai raté mon coup. Je me fais devancer. Je voudrais jeter mon téléphone par le balcon à une voisine qui saurait quoi dire à sa mère et m'emmitoufler sous ma couette avec mon obscurité.
Faisons comme si on était pas déconcertée.

-Bah. Encore heureux.
-Non.
-Bah si.
-Non, je crois que je t'aime toi. Toi comme tu es. Pas parce que tu es ma fille. Parce que tu es ma fille, je t'aimerai toujours, je pourrai pas faire autrement même avec la meilleure volonté du monde.
-Ok. Ca m'arrange.
-Non, ça ne t'arrange pas, tu ne comprends rien. Mais j'aime qui tu es. Tu ne serais pas ma fille et je te rencontrerais, je sais pas où, ni pourquoi ou bref, je t'aimerais. Ce que tu es toi. Toi toute seule. Toi. Toi je t'aime. Pas parce que tu sors de mon utérus comme tu dis.

Y'en a beaucoup des gens qui vous font pleurer en (attends je compte) 57 mots?
C'est vraiment dégueulasse. C'était à moi de dire des choses jolies. Je voulais être la gentille des deux. Faut toujours qu'elle fasse tout en preum's.

-Je pleure pas, c'est pas ça.
-Tu pleures si tu veux.
-J'ai pas envie.
-Ok.
-C'est juste que c'était moi qui devais dire des trucs gentils. Et en plus, tout ce que tu dis, c'est joli juste parce que justement je sors de ton utérus. C'est tout.
-C'est ça que tu réponds aux garçons quand ils te disent des gentillesses?
-Quoi?
-"tu dis ça juste parce que tu sors de mon..."
-Ha ha, t'oses pas.
-Non mais bon t'as compris.
-Non, je comprends rien. Je comprends jamais rien. Je veux retourner dans ton utérus. Qu'on me laisse tranquille. S'il te plait.
-C'est pas possible, je vais bientôt mourir moi, ça peut pas marcher ton histoire.
-Là, il faut vraiment qu'on parle d'autre chose parce que sinon, heu, je ne réponds plus de rien.
-Mais Manon, tu ne réponds plus de rien, de manière générale. C'est pas comme ça que je t'ai élevée, mais c'est comme ça que t'es.
-...
-Et oui.
-Et toi. Toi tu réponds de quoi?
-De toi. Je réponds de toi.
-C'est pas une vie.
-A qui le dis tu...

Y'a un double appel qui se manifeste sur mon écran et dans mon oreille. J'ai accepté l'offre parce qu'elle coutaît pas chère et que le vendeur de l'opérateur chez qui je suis abonnée était sympa et un peu désepséré. Mais, la chose est mal pensée, l'interlocuteur sait aussi que je suis déjà en ligne. Si on on ne répond pas, c'est pire qu'un appel qui sonne dans le vide ou qui tombe tout de suite sur une messagerie; si on ne répond pas c'est qu'on préfère continuer de parler avec quelqu'un d'autre. "Appel en attente chez votre correspondant"... Mmmmh, "appel qui n'est pas digne d'être pris d'après votre correspondant".
Je me surprends à regarder quand même de qui il s'agit tout en sachant que personne ne mérite d'interrompre cette conversation, ces monologues croisés. A part dieu. Ou Elvis. Et ils ne téléphonent pas, eux, c'est bien connu, ils nous apparaissent au fond des tunnels avec une lumière blanche ou je sais pas quoi.
C'est un galant. Etrangement, l'envie me prend de couper court pour, ok, retrouver le galant, et ok, aller dans un bar, et ok, prêter mon utérus et, ok, ne plus penser à ces mots que je ne sais pas dire.

-Tu m'écoutes?
-Oui non mais j'avais un double appel, qu'est ce que tu disais?
-Prends le, prends le, je te rappelle après.
-Non non, c'est pas important.
-C'est qui?
-Bah, je t'en pose des questions?
-... Quelques unes oui, y'a même eu un âge où tu me demandais "pourquoi" à propos d'absolument tout.
-Comment ça?
-(avec une voix qu'elle veut enfantine, mais entre nous, c'est un peu raté) Et pourquoi les gens ils sourient? (avec une voix qu'elle veut autoritaire, ce qui est à peu près aussi réussi que la voix enfantine) Parce qu'ils sont heureux. Et pourquoi il s sont heureux? Parce qu'il leur est arrivé quelque chose d'agréable. Et pourquoi il leur est arrivé quelque chose d'agréable?
-Oui bon, bah toi aussi t'as du demander pourquoi ceci pourquoi cela à tout bout de champ quand t'étais petite, ça va hein.
-Ah non, moi je trouvais les réponses dans les livres mais je laissais ma mère tranquille.
-Dans les livres, bah voyons. Pfff. Comme si dans les livres on t'expliquait pourquoi il arrivait quelque chose d'agréable à quelqu'un...
-Rechercher la réponse dans un livre était quelque chose d'agréable qui m'arrivait en tout cas.
-Ok, donc t'as toujours réponse à tout en fait?
-Non, toujours pas à ma question "qui était la personne qui t'appelait?"
-Un garçon, tu connais pas.
-Oui, vu que tu m'en présentes aucun, pas étonnant que je ne connaisse pas celui-là.
-Parce que tu voudrais que je te les présente peut-être?
-"Les" ?
-Bah...
-Non mais surtout pas, je ne suis pas ce genre de maman qui fait des dîners au peut-être futurs maris tout en essayant de connaître leur passé génétique pour s'assurer de la santé du petit-enfant à venir, ouhlala, non merci.
-Bah voilà.
-Oui mais ça ne t'empêche pas de m'en parler non plus.
-Bah voilà, je t'ai tout dit, là.
-J'aimerais encore fumer une cigarette s'il te plaît.
-Il me plaît.

J'entends son briquet, encore. Je tire des bouffées tellement immenses sur ma Camel qu'en 4 fois, c'est plié. Je suis à mon balcon, accoudée, je repense à cette photo où Marilyn fait semblant comme personne d'être heureuse, prête à tout pour vous convaincre que tout va bien se passer.


Alors qu'en réalité, elle ré-flé-chit à la manière la moins pire dont les choses pourraient se dérouler.

J'aimerais bien que ma rue soit à New York, une fois de temps en temps.
Dire "jetaime" à celle qui m'a mise au monde sonnerait autrement plus simplement en anglais. Et ça se promènerait entre des immeubles plus grands, entre des gens plus seuls, au milieu d'appartements plus lumineux.


-maispastrop-
Aujourd'hui, je fume les cigarettes jusqu'après le filtre.
Je ne sais pas encore -le saurais-je un jour- si c'est du au fait que je n'en n'ai jamais assez ou au fait que je ne fais pas attention, que je ne me rends pas compte et, c'est possible, que je m'en moque.
Il y a longtemps eu quelqu'un, la plupart du temps quelqu'un de plus grand que moi, pour me dire quand m'arrêter; alors je levais la tête vers cette voix de la raison et, obéissante, je cessais de mâchouiller cette sucette. Je reposais le ballon déjà trop gonflé parce qu'il paraît qu'il m'aurait explosé au visage si j'avais continué. Je ne louchais plus parce que si un coup de vent passait dans le coin, je resterais bloquée à vie avec ces yeux là. Je ne mentais pas -moins- parce que mon nez blablabla. J'étais à vos ordres et conseils.

Aujourd'hui, plus personne ne me dit quand m'arrêter ou pourquoi continuer.

Je ne partais jamais en colonie sans un foulard préalablement parfumé de l'odeur de ma mère.
Il ne suffisait pas de vaporiser le contenu du parfum, c'eut été trop facile, non: il fallait qu'elle se parfume puis qu'elle dorme avec et qu'enfin elle le porte après la douche. Je voulais toutes ses odeurs. Ca n'était pas un doudou comme il paraît qu'on dit, je ne dormais pas avec et, pour être honnête, il ne sortait même pas de ma valise, roulée en boule sous l'armoire qu'on m'avait administrée. J'avais des valises souples, oui, des sacs quoi. Bref.
Il me suffisait de savoir qu'il était là.
Y'a pas mal de choses comme ça, trop surement, trop, indéniablement, dont on se dit qu'elles sont là et voilà, ça nous suffit.

Mais ce foulard me permettait d'être toujours plus ou moins accompagnée dans mes grandes frasques de vacances, il était mon courage, je n'avais plus peur de rencontrer des inconnus quand je pensais à l'odeur qu'il diffusait dans mon sac souple roulé dans la chambre, j'étais alors comme invincible. Je me disais même qu'au pire, si ça se passait mal avec quelqu'un, je pourrais toujours lui prendre la main et lui dire "pardonne moi, nous ne nous sommes pas compris, ou peut-être me suis-je mal exprimée, mais tu vas comprendre, suis moi" et lui faire respirer le foulard en question.
L'occasion ne s'est jamais présentée.
Je remercie le destin chaque jour pour ça.
D'une, j'aurais été bien incapable de formuler la phrase sus mentionnée pour amener la personne à mon foulard. De deux, il y une probabilité tout à fait effrayante pour que la personne eut préféré ne pas venir, ou pire, se soit moquée de moi.
C'est quelque chose dont, très certainement, je ne me serai jamais remise.

Les colonies, c'était invariablement le même manège. Je ne voulais pas y aller et quand la fin approchait, je ne voulais plus rentrer. J'étais trop jeune alors pour réaliser avec quelle régularité absurde j'étais remplie de ces sentiments contradictoires. Je les vivais, point. Passionnément. Aussi effrontée, avant le départ, dans le refus de faire mon sac selon la liste envoyée par la direction de la colonie que têtue, quand il fallait quitter la chambre et monter dans le car.

J'aimais par dessus tout que les grands qui nous accompagnaient alors ne soient pas si "grands" que ça. Ils donnaient des ordres, soit, mais avec la douceur de celui qui n'en est pas convaincu lui-même et qui ne vous en tiendrait pas longtemps rigueur si vous décidiez de désobéir. C'était des moitié de grands. Je réalise aujourd'hui combien c'était des vacances davantage pour eux que pour nous encore. C'est bien connu, les monos, ça fait rien qu'à picoler et à forniquer. Leur colonie était tout aussi dépaysante que la nôtre mais, en plus, on leur donnait de l'argent en échange du plaisir qu'ils prenaient.

Bien sur, ils couvraient notre cou pour pas qu'on prenne froid et nous lançaient des "t'es pas encore couchée qu'est ce que tu fais dans la chambre des garçons à moitié nue avec cette cigarette?" tous paternels. Mais c'était pas bien méchant et, dans le but de ne pas rompre le charme et l'ambiance, on obéissait à leur faux ordres, et dans ce but uniquement.

Après, on s'envoyait des cartes postales. Des lettres auraient représenté trop d'espace vierge à remplir à l'attention de quelqu'un qu'on ne connaissait finalement pas. Et on aimait ces monos jusqu'à ce qu'une prochaine colonie, colo pardon, les efface pour les remplacer par des + mieux, des + récents, + vivants.

On revient chez soi avec des habitudes tout à fait déconcertantes pour une maman célibataire qui essaie désespérément de nous faire comprendre que manger avec des couverts est essentiel dans la vie. On chipote sur son poulet aux amandes, réclamant du ravioli en boîte, et on le mange finalement, son poulet, mais avec les mains; avec une seule main en réalité: l'autre étant toute occupée à dormir sur les genoux. On se tient plus jamais droit. On parle la bouche pleine. Et on dirait que personne ne comprend à quel point c'est ça la vraie vie. Et de toute façon, personne ne nous comprend.
Merde, qu'est ce que c'est dur, la vie, dans ces moments là.

J'ai essayé d'être moniteur. J'ai passé le bafa, haut la main, haut les coeurs, je suis partie dans les cévénnes et j'ai encadré une bande de mioches prépubères pendant 10 jours. J'ai passé les 5 premiers à essayer de m'entendre ave mes "collègues" et les 5 derniers à m'entendre réellement avec mes "mioches".
Merde, qu'est ce que c'est bien, la vie, dans ces moments là.

J'ai gardé le foulard et il a perdu son odeur. Il est quadrillé d'une façon assez particulière. Il est quadrillé de façon 80's dirons nous, mais avec une certaine élégance tout de même. Les tons sont sobres, dans les marrons, les jaunes moutarde, les bleus nuit. Il irait parfaitement avec ma petite robe kaki et mes bottes vintage. Seulement, je ne peux pas le porter. Il doit vivre dans le placard. Autour de mon cou, il me rappellerait que j'ai passé l'âge de prendre un garçon par la main pour lui en faire respirer l'odeur. Et ce n'est pas lui qui me dira d'éteindre ma cigarette quand elle est encore plus dangereuse qu'elle ne l'était déjà avant le filtre. Il n'y a plus personne pour me dire ça. Et les souvenirs d'enfance appartiennent aux greniers.

-maispastrop-

1,2,3, nous n'irons pas au bois.

"Je suis deux", elles se disent. "L'avenir c'est moi", pourquoi pas.
Fières comme des gosses.
Elles arborent leur rondeur comme un trophée; elles l'auraient gagné à la sueur de leur front qu'elles ne se tiendraient pas plus droites. Il n'existerait pas de menton pointé plus précisément vers la résidence de dieu. Et pourtant, n'est ce pas à la sueur de leur cul et de leur cul uniquement qu'elles doivent cette proéminence que tous s'accordent à trouver émouvante, entre le bas des seins et le haut du pubis ?

Ensuite, elles sont mères. Après avoir été les pires emmerdeuses du monde, j'entends. Après avoir pesté dès lors que tous les passagers du bus ne se levaient pas comme un seul homme pour leur laisser une place assise. Après avoir exigé des fraises à la moutarde à 4h4O du matin le 1° mai. Après avoir imposé l'interdiction de fumer à des gens qui n'ont aucune responsabilité dans cette histoire, qui, peut-être même, s'en fichent. Après avoir vomi le matin, et couiner le soir. Après avoir sermonné les autres filles considérées comme "perdues" et avoir tenu à leur faire comprendre, dans un élan de grande générosité, le vrai sens de la vie.
Ensuite, après tout ça, elles sont mères.
Et ça n'arrange rien.

Je croyais qu'être mère signifiait avoir son centre de gravité pour toujours en dehors de soi, se séparer de son nombril en quelques sortes, perdre son équilibre et son oreille interne. Etre inquiète, alerte, aimer tout le monde, s'oublier.
Que nenni.
Pour la plupart (et quand je dis "plupart" je suis polie), être mère signifie avoir désormais deux nombrils, et l'équilibre le plus inflexible de l'histoire de l'humanité; une raison supplémentaire de parler de soi, centraliser l'intérêt, évincer les sujets qui ne concernent pas la procréation ou l'allaitement, tout ramener à ça, à cette banale histoire de donner la vie.

Oui, BANALE.

Ranger vos griffes et vos crocs, tout doux mes mignons.
Banal,je persiste, parce répandu, quotidien et universel, oui, tout le monde fait ça, des enfants; vous venez de là, vous aussi, nous tous. Ca court les rues, les accouchements, les nouveaux nés, et le monde qui s'arrête de tourner parce que ça perd les eaux. Les laboratoires fournisseurs de tests de grossesse ne connaissent même pas la crise, bien au contraire. Moins ça va, plus on enfante. Il semblerait qu'on veuille partager ça avec le maximum de monde. C'est pas radin.

Je croyais qu'être mère ramenait à l'intérieur de soi, affirmait le respect des choses qui vivent et la colère contre ce(ux) qu'on tue.
Que nenni encore. Etre mère semble être un honneur dont on tire une fierté prétentieuse et écrasante; fierté qui éloigne des autres, des souffrances, qui ne relie absolument pas à la grande chaîne de l'humanité. A croire que c'est au prix de longues années de labeur qu'on peut donner la vie. Enfin quoi, un peu de bon sens: comment oublier que c'est simplement en tirant son coup que ça se passe.
Tout le reste devient superflu. Parfois, l'homme même, la moitié du résultat, excusez du peu, se voit tenu à l'écart de cette nouvelle existence faite de talc, de babillages et de petits pots.
C'est le meilleur anti dépresseur abrutissant qui existe tant il exclue de la vie celle qui la donne. Ses pieds ne touchent plus terre, rien ne l'atteint, la faim dans le monde est ce que ça existe seulement vraiment, d'ailleurs? Subitement, tout est beau, acidulé et confortable comme un épisode des bisounours parce que "tout" signifie désormais "le périmètre entourant moi et la chair de ma chair que c'est mes entrailles que pas touche sinon tahar ta gueule à la récré". Je croyais que donner la vie aider à la respecter, la vie.

Il y'a des femmes qui à peine enceintes inscrivent déjà leurs mioches à un cours de danse. Et le meilleur.
Comme si ça ne suffisait pas de décider pour quelqu'un qu'il allait naître, vivoter et mourir, faut aussi s'assurer que les tutus qu'on a déjà achetés seront portés.

Jamais personne, à part ma mère, n'a pris de décision pour moi, dans ma toute petite vie, et jamais je ne prendrai, pour moi, de décision aussi importante que celle que ma mère a prise. Ma mère, un jour, a décidé que moi, là, moi qui écris, j'allais d'une: vivre, de deux: mourir. Ca, c'était couru d'avance, elle pouvait pas dire qu'on l'avait pas prévenue.

Comment lutter, évidemment que je lui dois le respect à vie, je pourrais jamais faire mieux. A moins de faire pareil...........................mais plutôt mourir. Justement.

Ok, on peut déceler sans trop de clairvoyance, comme une agressivité de ma part à l'égard de toutes les génitrices alentour. Je l'admets. Je l'assume. J'ai jamais aimé qu'on décide pour les autres et quand j'ai vu de mes yeux vu que c'était bien souvent pour se sentir vivre soi-même, j'ai arrêté de "pas aimer" pour me mettre à haïr, ça. Haïr ça très fort. Haïr avec de la haine en somme. De la haine qui fait comme de la fumée qui sort des naseaux d'un taureau. Pour schématiser.
En plus, il arrive qu'on impose un tas de choses au nouveau gustave arrivé: des prénoms, des religions, des salopettes bleues, des cuisinettes roses, des opinions et autres poney clubs. Et vous voulez me faire croire que c'est par amour? A d'autres.

En plus,
Les enfants,
En soi,
Je m'en balance pas mal.

Je ne m'émerveille jamais sur un bout de chair fripée aux yeux bouffis simplement parce qu'il sort de l'utérus d'une égocentrique en mal de raison de vivre. Ca ne me concerne pas.
Je m'émerveille si le bout de chair fripée me fait rire quand, après le biberon, l'envie de remplir sa couche lui déforme le visage déjà pas avantagé, virant au rouge dans un rictus d'effort olympique. Et quand le bout de chair fripée m'attrape le petit doigt avec sa mini main toute moche et la serre, et la serre encore, comme si sa vie en dépendait, je frissonne d'émotion, évidemment. Je suis humaine, je ressens des choses avec l'aide de mon émotion.
Mais je ne réserve pas ma béatitude à la marmaille innocente, il n'y a pas de raison, ça marche avec tout le monde. Toi, là, si tu m'attrapais le petit doigt avec ton immense main comme si ta vie en dépendait, je frissonnerais aussi. Je frissonnerais davantage, touchée plus profondément. Parce que toi, tu sais que tu prends des risques à être vulnérable. T'es pas censé avoir envie qu'on te protège avec tes 30 années derrière toi. (T'es un grand maintenant cqfd)

Et pourtant je respecte ça, l'Enfant, comme quelque chose de quasi sacré. C'est bien la raison pour laquelle il m'est tout bonnement impossible d'être d'accord avec des femelles qui ont décidé depuis leurs 15 ans d'en avoir deux, des enfants sacrés. "Oh ouais, moi je veux un garçon et trois ans après, une fille. Et je les appellerai comme çi et comme ça. Et lui, il fera du tennis. Comme toi, chéri. Et elle, je lui mettrais toutes les robes que j'ai gardées dans le grenier".

Comment des gens en manque de vie, de but, de passion et d'amour peuvent avoir le droit de confondre une vie, un humain en somme - c'est à dire quelqu'un qui peut potentiellement être Desproges ou Hitler - et une poupée. Point d'interrogation. Comment parler de quelque chose qui n'existe pas? Décider de son existence, de sa présence, de ses poumons qui s'ouvrent quand il respire. De quel droit et par quelle vanité? Points d'interrogation puissance mille, tiens.

Ok. Vos griffes n'en finissent plus de sortir et vos crocs veulent du sang. Le mien, j'imagine. Soit.

Alors essayons ça: imaginez une couleur que vous ne connaissez pas.

Si vous voulez, dans ma grande mansuétude, je vous accorde 1 minute pour vous y mettre.

Autant de secondes qui vous prouveront qu'on ne peut pas imaginer quelque chose qu'on ne connait pas. Vous mélangerez certainement un kaki improbable avec un fluo trouvé sur un, et un seul tshirt du fin fond du marché de Camden. N'empêche, ces deux couleurs existent bel et bien et le résultat, votre tête ne sait pas pourtant pas le colorier. Alors, on essaie, en pratique. On crée du palpable.
L'enfant, on le fait. Ca pour le coup, c'est fou, absolument magnifique, on pourrait y penser des heures, des années, l'étonnement ne tarirait pas: notre corps, notre sang et notre rapport sexuel, on fait ça: quelqu'un. Quelqu'un qu'on ne connait pas, qu'on n'a jamais vu. Et puis c'est là, minus, rien, ovni dans le ventre. Il grandit, prend ses aises et bien plus vite qu'il n'y parait, il passera des 3 kilos 5 aux 3 grammes 6. On n'aura pas assemblé nos couleurs improbables dans la tête, non, on aura le résultat sur la table à langer. Et on aimera ce résultat au delà du raisonnable. Quoiqu'il fasse et ça, juste parce qu'il vient de nous.

Non, bien, sur, l'être humain n'est pas narcissique, penses-tu, il a simplement trouvé le moyen d'avoir deux nombrils, de dire "je" pour lui et sa progéniture et de laisser une trace.
Quand je meurs, mon enfant continue de vivre, je laisse une trace, je participe.
Soit.
Alors qu'en vérité, on ne "laisse" pas "une trace ". On "abandonne" "quelqu'un".

Mais quand ma mère mourra (et pour ceux qui m'ont déjà lue, ils savent que c'est impossible mais, mettons avec un peu d'imagination, que ça arrive, même si on sait vous et moi que c'est ridicule comme éventualité), quand ma mère mourra, qu'est ce qu'il restera? Qu'est ce qu'il restera d'elle? Il restera moi. Et "rester" est un terme que je refuse catégoriquement. D'autre part, je ne suis pas une trace. Je ne reste pas, je suis là, point.

"Quand je serai mort, j'aurais laissé quelque chose" est une phrase qui devrait être interdite par la loi parce que c'est méchant, bête, réac, préhistorique, historique et ue ça engage une vie, une vraie vie.
Qu'est ce que c'est que ces conneries nom d'un petit bonhomme?

Sans parler du fait qu'en réalité, combien d'entre nous sont réellement capables de mener à bien cette mission? Bien entendu, en réflechissant comme ça, on ne fait jamais rien. Et, encore une fois, il n'est pas question de "rien" mais de "personne".

Je suis pas énervée, c'est pas ce que vous croyez. Je suis un peu véhémente sur le sujet. J'attends d'être contredite, j'attends ça avec une hâte enfantine. Mais à une condition: que ce ne soit pas par des mots, des paroles en l'air; parce que pour ça, ô grands dieux, que vous êtes nombreux à contrer mes arguments et à crier au scandale!
Je veux être contredite par quelqu'un qui ne me trouve pas scandaleuse quand je dis que je-ne-veux-pas-d'enfants, quelqu'un que ça ne dérangera pas, qui n'a rien à me prouver contrairement aux 3/4 d'entre vous que j'aime comme ma propre descendance mais qui transpire le malaise à défendre aussi violemment une "cause" à laquelle vous ne connaissez, pour l'instant, rien. Rien du tout.

L'horloge biologique qu'on me dit.
"Bio" et "Logique" que je rétorque. Oui et ben figurez vous que ça en a soufflé plus d'un.
Il n'y a plus grand chose de nous qui soit encore un tant soit peu animal. Et le fait de se reproduire ne peut plus être excusé par un pseudo compte à rebours caché dans les ovaires de mesdames.
Biologiquement, logiquement, écologiquement, je ne suis pas de celles dont l'approche de la mort décide de la vie de quelqu'un d'autre.
Je dis ça haut et fort, je me suis déjà fait des ennemis avec cette philosophie, qu'importe, je m'en ferais un tshirt s'il le fallait. Je le porterais, en plus.

Vous êtes là, narquois, me considérant moitié bizarre moitié monstrueuse et vous croyez pouvoir piéger toutes les personnes dans mon genre d'un minable "tu verras, tu auras un enfant et tu admettras que j'avais raison" comme si vous en aviez, vous même, déjà un.
Et c'est là que vous signez votre arrêt de bêtise. Vous ne comprenez rien. Rien à rien.
Si je dis je-ne-veux-pas-d'enfant, je sais à quoi je m'expose. C'est, de nos jours presque aussi choquant que de dire: "je boycotte Nike".
Mais, si un jour Nike ne fait plus fabriquer des simples chaussures qui n'ont même pas le pouvoir de changer la vie par des enfants qui travaillent toute la journée dans de la colle pour être payés une misère, alors, oui, peut-être voudrais-je en porter.

De la même manière, si un jour un homme veut un enfant avec moi parce que c'est moi, et moi aussi parce que c'est lui, et pas pour mes rêves de gosses que je n'ai pas eu le temps de réaliser, et pas parce que je ne sais plus comment m'éloigner de la tristesse, la tristesse fondamentale de la vie, et si, l'homme en face de moi refuse catégoriquement l'idée d'adopter un enfant déjà là et qui crie tellement fort depuis son orphelinat qu'on l'entend d'ici et que personne ne devrait pouvoir dormir, et bien alors... après avoir insulté l'homme de ma vie de tous les noms d'oiseaux... oui, j'accueillerai un égoîste de plus à l'intérieur de mon intérieur et pour couronner le tout, je ferai ça de mon mieux. Et peut être lui achéterais-je des Nike pour ses 10ans.
Il décidera comme un grand.

-maispastrop-

Mes pensées, tu les faisais tiennes


C'est pas parce qu'il est mort, non.  C'est parce que tout est revenu.
J'ai tout écouté, d'une traite, et puis en boucle. Il se trouve que c'était dimanche.
Bon, d'habitude, j'm'en fous pas mal du dimanche, mais voilà, ce jour là, c'était vraiment le lendemain du samedi et la veille du lundi et écouter ses mots et ses mélodies, même s'il faisait beau et justement parce qu'il faisait cruellement beau, ça m'a rendue gamine
J'ai pleuré d'abord timidement, honteuse même seule, et cachant mes larmes pour pas qu'on me voie dans le miroir. J'ai pleuré ensuite, plus convaincue, moins pudique, avec quelques bruits d'animal à l'appui, même; des petits couinements dégueulasses, des sons aigus, racleux, avortés. Enfin, j'ai chialé comme une madeleine, si tant est qu'une madeleine ait jamais autant pleuré dans son thé, chialé à chaudes larmes, à froides larmes, à grosses gouttes, à tête dans les mains et nez qui renifle. 
Quand on passe le cap syndical, il y a de fortes chances pour qu'une fois les vannes ouvertes nous prenne l'envie de remplir tous les lacs de France et de Navarre. Je me suis prise au jeu et ça n'en finissait plus et je savais que ça n'en finirait plus et que c'était pas vraiment un jeu et je me doutais de l'animosité que j'aurai pour moi-même le lendemain, face à mes yeux de boxer, bouffis de tristesse et de sommeil. Mais, prise au jeu donc, je jouais goulûment à mouiller mes joues d'une tristesse sans nom, sans but ni fondement.

C'était quand la dernière fois que j'ai chialé comme ça, sans retenue, horriblement honnête?difficile à dire. Quand j'ai perdu ma poupée ou que je suis tombée sur les genoux dans la cour de récré?

J'avais peut-être 13 ans, je sais plus, 14? C'était en Normandie, au cinéma du casino de Trouville, le seul à diffuser autre chose que des films n°2 et 3 d'une série qui, déjà au 1° tour, aurait du être interdit d'exploitation. C'était Le Grand Bleu version longue.
Ah, ça va, je vous entends d'ici pouffer de moquerie et ça ne me fait ni chaud ni froid. 
Donc. 
Je sortais de la séance, je pouvais rien y voir tant mes paupières, gonflées par le liquide lacrymal, avaient empiété sur l'espace normalement réservé à l'ouverture permettant aux yeux de faire leur boulot. A l'aveuglette, d'une main, je tâtonnais pour ne pas me cogner sur les murs qui semblaient s'être tous mis d'accord pour me barrer la route, de l'autre je serrais celle de la femme qui m'a mise au monde, qui se trouvait dans un état relativement semblable au mien. Etat, pour ne pas le nommer, pathétique. 
Je sais pas, ça nous avait pris sans prévenir, c'était arrivé comme l'annonce d'une maladie chez quelqu'un qui est le plus fort d'entre nous, ou comme une envie de pisser. D'un coup d'un seul, la mère et la fille s'étaient transformées en distributeur d'eau salée. Je me souviens, je tendais ma langue pour rattraper mes larmes, je les reprenais, elles étaient à moi et un trop grand nombre d'entre elles tendaient à appartenir au bitume en y atterrissant bruyamment. Mais j'en avais trop. Je ne savais plus qu'en faire. Personne à qui les donner. 
Je me souviens, la femme qui m'a mise au monde n'arrêtait pas de farfouiller dans son sac pour y trouver une  matière suffisamment absorbante pour kidnapper tout ça.
On marchait, on marchait et, alors qu'on aurait du chercher la voiture pour rentrer, on marchait encore avec nos bruit de chialeuses et nos mains dans la main. 
Quand on a réalisé qu'on arrivait à la maison et qu'on avait oublié la voiture et qu'on avait donc fait 30 minutes à pieds sans se parler et à se vider, on s'est regardées, avec ce qu'il nous restait d'yeux, et on a ri, avec ce qu'il nous restait de bonheur. 
On s'est assises sur les marches d'un perron, elle a sorti une cigarette et je ne fumais pas encore mais j'aurais vachement aimé pourtant; ça avait l'air tout à fait opportun comme occupation. Elle a tiré une bouffée immense et m'a demandé "t'as aimé?".
Comme des baudruches on a ri. Comme des baleines. Comme des hyènes. Comme toutes les expressions que vous voudrez réunies. 
Et puis, quand on en a eu fini de rire, j'ai répondu le plus débonnairement possible, encore haletante de notre humour, "mouais bof". Alors on remis ça. Les hyènes, les baudruches et les baleines n'avaient qu'à bien se tenir, on en a réveillé le voisin.
A son "Mais qu'est ce que c'est que ce bordel?" on a répondu qu'on pleurait et ça a semblé être assez convaincant pour qu'il referme ses fenêtres et nous laisse nous gondoler tranquilles.

J'ai pleuré hier aussi. Parce que j'en avais envie, besoin, parce qu'il le fallait, hygiéniquement. J'ai pleuré de fatigue le mois dernier, à bouts de nerfs, ayant enduré toutes les contrariétés possibles et craquant finalement au détour d'un couloir de correspondance, quand un musicien jouait "Because". J'ai pleuré quand j'ai su que je ne t'aimais plus. J'ai pleuré davantage encore quand je me suis demandé si je t'avais jamais aimé. J'ai pleuré dans mon sommeil et peut-être dans le vôtre. J'ai fait ça souvent et j'ai même pas honte; bien au contraire, l'inverse serait obscène; aussi j'assume ce travers. Ca se voit, sur mon visage, ça se voit. Il y a une place toute prête pour accueillir les gouttes des yeux, des sillons accueillants, qui dessinent, sur mes cernes et mes joues, mes chagrins. Juste à côté de la toute nouvelle bouffissure qu'a esquissé l'alcool.  

J'ai écouté et écouté encore. J'en revenais pas de tout connaître par coeur, d'avoir vécu si proche et si longtemps avec ces morceaux, sans les comprendre parfois. Madame rêve d'atomiseurs et puis quoi encore? Annie aimerait pas les sucettes par hasard? Qu'est ce que je saisissais à tout ça moi, je sais pas. Et qu'est ce que j'ai saisi depuis, je sais pas non plus. C'est plutôt dans l'autre sens que se raconte l'histoire et c'est moi qui ai été saisie, prise, enveloppée, emmitouflée, écorchée de tous ces mots. Tiraillée dans la mélopée d'une voix qui hurle et sourit au même moment. Y'en pas des masses des types qui chuchotent leurs cris. 

Et puis que les choses soient claires, je m'en fiche que les gens meurent. C'est pas mon problème et on est trop nombreux de toute façon. Mais, il y en a qui partent avec des bouts de nous alors qu'on n'a même jamais échangé deux mots, et ça c'est assez bouleversant pour ne jamais s'en remettre totalement. C'est la moindre des choses.

C'est pas parce qu'il est mort, c'est parce qu'il était trop vivant. Et nous, pas assez. 

-maispastrop-

Des courants d'air entre nous

Le vent n'est pas mon ami, il décoiffe mes cheveux. Le soleil tient absolument à attaquer mes pupilles fatiguées. Quant à la pluie, elle picote mes oreilles de ses rebonds bruyants sur la toile du parapluie. Il n'y a que l'orage qui sache à peu près s'adresser à moi en des termes civilisés en ce mois de Fevrier. 
Tout est contre moi. Les éléments, et toi. Toi, tu es tout contre. Tout contre moi. Toi, tu fais oublier la pluie et le soleil pour quelques temps, quelques bouts de temps qu'on croirait extensibles et qui sont pourtant délimités, rapides comme l'éclair. 

Plus il passe, le temps, moins je le situe dans l'espace, je ne vois vraiment pas où il veut en venir, à filer parfois aussi vite et à traîner, d'autres fois, indéfiniment. Pour être honnête, j'ai la sale impression qu'il me cherche les poux, ces derniers temps, le temps; il se jouerait de moi que ça ne m'étonnerait pas, mais il fait ça d'une manière qui n'amuse que lui. Il glisse comme du sable entre les mains quand je respire et existe vraiment et s'enlise à traîner la patte dans tous les recoins de mon ennui quand j'ai hâte d'être demain.
Encore heureux, il me permet tout de même de temps en temps de me perdre pour une ou deux minutes; il m'autorise un flottement ésotérique entre deux vapes de volutes bienveillantes et veille à ce que je ne redescende pas trop brutalement sur terre. Comme quand on descendait de la poutre, en EPS, la poutre sur laquelle on avait passé l'heure à piapiater avec les copines de l'injustice de la vie en général et de la beauté du prof de musique en particulier. On en descendait trop vite et alors, la terre remontait de la plante de nos pieds jusqu'à notre nuque en passant par notre colonne vertébrale en nous glaçant les os et le sang. J'ai droit aujourd'hui à un atterrissage plus délicat. 
De mon petit nuage, je descends moins abruptement et je pose mes pieds de leurs bouts d'abord puis de leurs plantes, inquiète de retrouver le cours de la vie. 
Quand je m'échappe vous vivez toujours des choses incroyables. 
Quand je reviens, vos choses incroyables semblent être uniques au point que vous ne pourrez jamais les revivre, et que je ne pourrai jamais les partager avec vous.
C'est pas grave. 
Moi aussi, là haut, je vivais des moments que je ne pourrai non seulement pas revivre à vos côtés mais que je ne pourrais même pas vous faire l'honneur de partager en comptine avec vous, de ces moments qui n'ont ni couleurs ni adjectifs et qui s'évaporent dès lors qu'on tente de les conceptualiser en phrases bien ordonnées. 

Je me perds une ou deux minutes et je retrouve comme l'essence de moi, ce qui fait tourner mon moteur et ce qui coûte aujourd'hui trop cher. Je me requinque, pour faire court. Je recharge de la batterie et regonfle des poumons comme en bord de mer; mais. Mais ça ne fonctionne pas avec vous. Je reviens les joues roses et l'oeil vif, pourtant vous ne voyez pas. 
Parce que vous voyez toujours la même personne, vous ne voyez jamais quand je suis nouvelle, comme au sortir de l'oeuf, après mon toilettage intégral, vous ne voyez pas. 
Mon enthousiasme retombe alors comme l'eau qui déborde comme une folle sous laquelle on coupe le gaz coupable, retombe piteusement, d'un coup, à plat pire qu'une mer d'huile à qui on trouverait assurément davantage d'aspérités. Je suis le lac Léman devant votre aveuglement, et dans ce blanc hypnotisant de ce que ne vous voyez pas de moi, je continue pourtant d'exister comme une Wonder Woman. Dans ce trou noir entre vous et moi qui nous aimons tant, je vous aime davantage encore pour me laisser aussi seule face à moi dans ce que ce moi a de personnel qui ne vous regarde finalement pas. 

Mon nuage jette un oeil chafouin sur la scène, lui qui sait si bien ce que j'ai perdu et gagné, là haut, installée sur ses rondeurs et ses remous; il le cligne, même, son oeil chafouin, l'air de dire "et puis?" comme si rien n'était jamais vraiment important, à part lui.
Je vous regarde ne rien voir et faire toujours les mêmes gestes et je sais que je suis comme vous, aussi, à ne pas savoir quand vous descendez de votre nuage à vous, à ne pas attraper ce moment béni où il est impossible de déterminer si vous êtes plus vulnérables que forts, à ne pas toucher l'endroit vierge de tout prêt pour tout le monde, je suis comme vous. Je vous regarde, je ne vous vois pas, je vous rate et tous nos nuages s'en amusent, quelque part au dessus des orages. 

-maispastrop-



petits-plaisirs-grands-frissons

Le pot de Nutella oublié, découvert derrière un paquet de céréales.

Le conducteur du métro qui m'attend pour partir.

Un vieil ami qu'on accompagnait à des mauvais castings et qui apparaît tout à coup dans la télé.

Se réveiller inquiète de l'heure et après avoir réalisé qu'on a encore 2 heures devant nous, se lover à nouveau sous la couette.

Une bouteille en moins sur l'addition parce que "c'est pour le patron".

Faire découvrir un morceau de musique à sa mère dans le métro et la regarder dodeliner et chantonner, séduite.

La musique qu'on avait oubliée et qu'I tunes décide de jouer, là, comme ça.

Un sac rempli de robes dont on ne savait que faire et avoir, entretemps, emménagé avec une styliste.

Changer d'avis.

Entendre France Gall dans une soirée dite courue et immanquable. Danser dessus.

Lire le même livre qu'un passager du métro et sourire, complice, avec les yeux qui disent "j'en suis aussi".

Inventer une expression. L'entendre bientôt dans la bouche d'un inconnu.

Rencontrer un inconnu. S'inventer bientôt dans sa bouche.

Recevoir une lettre de quelqu'un qu'on voit tous les jours.

Terminer un livre et savoir qu'il nous en reste 5 du même auteur.

Etre d'accord avec un compliment qu'on nous fait.

Rencontrer Jacques Dutronc dans une librairie et lui souffler le nom du livre qu'il cherche.

Découvrir un message personnel Libération qui nous est destiné. Même s'il est revanchard.

Connaître une chanson par coeur, la chanter à 5 heures du matin avec quelqu'un qu'on ne reverra pas.

Découvrir qu'un distributeur de panini a fermé pour qu'une librairie ouvre.

Répondre "Paris" quand, à l'étranger, un étrange nous demande d'où on vient.

Trouver une nouvelle manière de se coiffer.

Faire des jeux de mots de deuxième catégorie.

Ajouter quelqu'un dans son répertoire.

Faire des listes.

Jeter la liste des choses qu'on devait faire parce qu'on les a enfin faites.

Rentrer à Paris et humer l'odeur du métro, écouter les insultes du taxi, se faire bousculer sur les trottoirs.

Etre forcée d'accepter une invitation à dîner et y trouver un acolyte avec qui les mots coulent comme si on se connaissait depuis au moins la nuit des temps.

Avoir des souvenirs.

Ouvrir un paquet de cigarettes.

Fermer une porte sans faire de bruit pour pas qu'il se réveille.

Surprendre un enfant nous attraper la main dans le métro alors qu'on n'aime pas les enfants. 

Trouver des lettres d'amour destinées à notre mère. 

Etre du même avis qu'un chauffeur de taxi.

Sentir que la lune nous regarde et se retourner pour la découvrir, pleine et pulpeuse. 

Ronronner plus fort que notre chat quand on s'endort.

Voir ses tempes battre doucement quand il dort. 

Dormir sur ses tempes. 

Manger de la viande rouge boire du vin rouge mettre du vernis rouge et signer des pétitions contre la corrida. 

La plante qu'on croyait foutue qui reprend du bourgeon de la bête sans prévenir. 

Et tous ces gens qu'on ne voit plus mais à qui on souhaite le meilleur. 

et puis tant, tant, tant d'autres -maispastrop-



Grand jeté et tour piqué. Touchée coulée.

Y'a tellement de gens.
Tellement de personnes qui font des choses, qui créent, fabriquent et s'expriment. Tellement d'autres pour s'occuper de ces messages pour les amener jusqu'à beaucoup d'autres, comme moi, avide de tout ça. Cliente assoiffée, alcoolique.

Mourir en ayant écrit une chanson, un livre, peint un tableau, dessiné un pont, inventé une formule chimique, magique, découvert une étoile, libéré un innocent, tué un innocent ou aboli la peine de mort; mourir avec ça.
C'est ce qu'on laisse, ce qu'il reste.
C'est pour ça qu'on le fait? Ou est ce qu'on le fait parce qu'il faut qu'on le fasse? Et est ce que, parce qu'on le fait avec la nécessité de ce qui doit être, ce qu'on a fait, reste? Est ce que ces points d'interrogations resteront dans l'histoire? Est ce que l'autodérision est un art? Est ce que s'il n'y avait pas de "?" sur les claviers, je pourrais vraiment dire ce que je ne sais manifestement pas?

Une femme un jour m'a dit quelque chose.
L'intérêt étant bien entendu que je vous dévoile ce que cette femme m'a dit ce jour là. Mais j'aimerais avant tout ça vous la décrire, parce que c'est mieux. C'est plus chronologique, oui, d'abord je l'ai vue, ensuite je l'ai entendue.
Elle s'appelait Colette. Souvent on conjugue au passé les prénoms des gens qu'on ne fréquente plus, comme s'ils étaient morts. D'une certaine manière, ils ne sont plus très vivants mais enfin, on ne devrait pas pour autant s'accorder le droit de les enterrer tous crus.
Elle s'appelle Colette, donc, elle est encore vivante mais ça ne saurait tarder. Sa mort, j'entends.
Elle a quelque chose comme 60 et quelques. Et quand on rentre dans les 60, on en prend pour 20 ans. C'est ma mère qui m'a dit ça, et elle sait de quoi elle parle. Les belges, au moins, ils passent de 60 à septante. Et de 80 à nonante. Nous on se traîne les 60 jusqu'au 60-10-9 qui n'en finissent plus de nous peser sur le dos qu'on a fatigué par toutes ces années. On rentre dans les 60 et vingt en somme. Ca aussi c'est de ma mère. Je devrais peut-être la décrire avant de dire ce qu'elle dit mais j'avais prévu, auparavant, de décrire Colette pour en arriver à relater ce qu'elle m'a dit avant de parler de ma mère que, tout compte fait, je décrirai aussi, un peu plus tard.

Colette et ses 60 et dix, elle gambade dans la vie comme une biche. Mais, entendons nous, une biche qui n'aurait pas le même âge qu'elle aujourd'hui parce qu'alors, évidemment, mon but serait raté: je tiens à véhiculer de Colette l'image d'une petite chose taquine et effervescente comme une aspirine du dimanche. Une biche donc, telle qu'on se les imagine au sommet de leur art. Cette biche là avait des yeux de loup et une bouche de vamp. Là, j'ai le droit de le mettre au passé parce que, c'est la vie/la mort, le temps a un peu affaissé tout ça. Mais à l'époque, on peut dire que Colette, elle en jetait un max'.
Elle côtoyait le tout Paris, ce qui fait beaucoup, et trouvait pourtant toujours le temps nécessaire pour vous raconter ce que chacun d'entre eux vivait. Elle n'avait pas d'argent mais beaucoup de biens, comme un appartement rue de la Pompe, des diamants cachés sous le canapé, oui -en clin d'oeil au film et en doigt d'honneur au cliché du "sous le matelas"- des enfants et des petits enfants qui avaient réussi de manière indécente, disséminés au 4 coins du monde, et donc, des maisons aux mêmes 4 coins du monde qui, chemin faisant, s'étaient démultipliés pour inventer une dizaine d'autres coins à la même planète.
Du coup, elle disait souvent "je suis entre Rio et Budapest pour 2 semaines, mais lundi en 15, on peut boire le thé entre 12 et 19". J'aimais pas trop quand elle parlait comme ça, dans ma tête je grimaçais de dégoût mais je continuais de sourire au téléphone parce que j'ai toujours été persuadée que la tête qu'on faisait s'entendait dans la voix. D'ailleurs, j'aime plus que tout entendre les gens sourire.
Mais je ne pouvais m'empêcher de lui accorder ce charme excentrique qui faisait d'elle que, voilà, elle était absente et tout à coup, disponible pour vous 7 heures de suite pour un Earl Grey /Veuve Cliquot.

C'est à dire que quand Colette disait "thé", il ne fallait pas se focaliser, et s'attendre à tout. Colette, le matin, elle mange deux pamplemousses et elle boit 2 coupes deux champagnes. Ca, j'en mets ma main à couper qu'elle le fait encore. Certaines femmes traversent le temps avec tellement de pommettes et aucune rides qu'on ne peut s'empêcher de penser qu'elles ont eu recours à .. vous savez... des trucs qu'on injecte, des bouts de peaux qu'on zigouille. Bon, dans le même ordre d'idée, Colette, on la rencontre et on se dit tout de suite "ah, elle, le matin, elle mange deux pamplemousses accompagnés de deux coupes de champ'", c'est comme ça.

Y'a d'autres choses, qu'on ne se dit absolument pas spontanément sur Colette au premier coup d'oeil, à moins d'avoir des dons de voyance -mais comme j'y crois pas un centimètre, même pas j'en parle- c'est par exemple son truc avec ses cheveux.

Colette ne s'est jamais coupé les cheveux elle-même. Ja-mais.
En fait, le scoop, il est ailleurs: elle ne s'est jamais lavé les cheveux elle-même. Et, ç'aurait peut-être été autrement plus surprenant qu'elle ne se soit jamais lavé les cheveux tout court, j'en conviens, mais convenez à votre tour que se faire laver les cheveux par quelqu'un d'autre TOUTE SA VIE, c'est déjà pas mal comme signe particulier.
Oui parce qu'elle allait chez le coiffeur, qu'elle choisissait d'ailleurs - et tout compte fait ça se comprend - comme un Côte Rôtie 1982. J'ai dit 82 parce que c'est mon année de naissance mais c'est aussi une très bonne année pour le Cote Rôtie, ne me taxez donc pas de nombriliste plus vite que la musique.
Contrairement à l'idée que vous venez certainement de vous faire compte tenu de cette avant dernière phrase, son coiffeur n'était pas son confident du tout. C'est pas un stéréotype dont je vous parle, sinon quel intérêt. Je vous sens un peu sur la défensive à propos de ma Colette, alors que, voyez plutôt, elle précisait au contraire qu'elle tenait à ce qu'on ne bavasse pas des coups de reins du quartier avec elle. C'est principalement sur ce critère qu'elle choisissait son coiffeur. Elle disait "comme quoi, tous ces clichés, ça se vérifie, c'est réellement difficile de trouver un coiffeur qui ne soit pas un bavard fini". J'aimais pas trop non plus quand elle disait ça en fait.
De toute façon, elle connaissait déjà toute la vie des reins et des coups du quartier, elle n'en avait que faire d'entendre à nouveau l'histoire des histoires d'amours qui finissent. En général.

Du coup, j'ai oublié de vous dire que ce que j'aimais chez elle, rapport à la coiffure, c'est que quand ses cheveux sont devenus blancs, elle n'a jamais songé une minute à les teindre parce que, c'est ce que je crois, elle n'avait pas besoin de faire croire qu'elle restait jeune, elle l'était. Intrinsèquement.
Je vous ai dit, elle pétillait Colette. J'ai dit "aspirine" tout à l'heure, en fin de compte, je préfère "champagne" parce que c'est vraiment de cette manière que ses bulles faisaient effet. Et puis ça lui va mieux, c'était pas le genre à avoir mal à la tête.
Avec ses cheveux tout blancs et ses yeux malicieux, on lui résistait pas longtemps. C'est pas compliqué, elle obtenait tout ce qu'elle désirait et même ce qu'elle désirait à peine avant qu'elle s'en rende compte. J'en arrive à me demander si un jour on a adressé un "non" à cette femme. Peut-être, oui, si elle a dit à quelqu'un "refusez moi quelque chose", là, assurément, on lui a répondu "non". Ca a du la mettre dans tous ses états. Enfin, je ne sais même pas si c'est arrivé mais l'imaginer dans tous ses états m'éclate alors c'est pour ça, j'ai émis l'hypothèse.

(J'y pense, y'a aussi une histoire dingue à propos de cette femme, ça concerne son mari. Elle s'est mariée une fois. Et il est mort. C'est la manière dont il est mort qui est dingue, pas le fait qu'il soit mort, qui en soit, n'est pas surnaturel comme évènement. Mais ça ne sert en rien l'anecdote qui m'intéresse ici, c'est la raison pour laquelle je ne le raconterai pas. Bon.)

En fait, faudra bien que je vous le dise un jour donc autant que ce soit maintenant, Colette au début, elle était blue bell girl. Je sais bien qu'on ne dit plus ça comme ça aujourd'hui, m'enfin c'est pas aujourd'hui qu'elle est blue bell girl, et à l'époque à laquelle elle l'était, c'est comme ça qu'on définissait la chose. Je précise parce que je voudrais pas que vous pensiez que je suis ringarde; au contraire, je suis pointilleuse comme tout, je vous relate la vraie vérité et vous replonge dans les plumes et les froufrous dont elle était affublée, dans son Lido de bureau. Si vous vous concentrez un peu, vous pouvez sentir la poudre de ses joues, la laque qu'on pschitait par kilos sur leurs lourdes coiffes, et l'écho des talons hâtifs avant l'entrée en scène.
Je parie même que ma fierté tirée de la trouvaille du surnom de "la biche" que je lui ai donné, je pourrais me la mettre où vous pensez - et vous pensez ce que vous voulez - parce qu'y a du y'en avoir un paquet qui la surnommaient de la sorte avant moi.

Je compte sur votre grande capacité de déduction pour ne pas avoir à détailler son allure, son corps, ses galbes. Elle était blue bell girl, c'est une phrase qui, en plus de renseigner un tant soit peu sur la vie de la dame, permet normalement de la dessiner dans vos têtes.
On va dire que la biche était canon, comme ça, c'est clair.

Elle tombait jamais amoureuse (ça me fait penser qu'elle se vantait de n'être jamais tombée tout court, sur scène, ce qui était soit disant rarissime) parce qu'elle trouvait tous ces gens, les hommes, un peu lâches. Lâches d'une autre manière que celle que vous croyez. (Pensez pas que je prétends savoir tout ce que vous pensez mais là, je sais quand même que vous vous trompez, c'est pour ça).
Lâches; pas par rapport à elle, ou aux femmes, ça laissez moi vous dire qu'elle s'en fichait pas mal. Non, lâches par rapport à eux, eux-mêmes. Elle disait que ce qu'elle détestait par dessus tout, c'était de voir un homme abandonner ses rêves pour se ranger avec "maman". Etant donné qu'elles jugeaient les rêves des hommes autrement plus palpitants que ceux des femmes, qui, c'est vrai, consistent souvent à empêcher l'homme de leur rêve de les réaliser, ses rêves.
Elle trouvait la plupart des hommes potentiellement fantastiques et regrettait amèrement qu'aucun d'eux ne se donne la peine de le devenir vraiment. Raison pour laquelle elle aurait préféré jeter ses diamants par la fenêtre sur la tête de son coiffeur en tombant sur scène que de s'installer avec un de ces peureux.

"Ils pourraient rester dans l'histoire et ils se contentent de faire des enfants". Ca, j'aimais bien quand elle le disait, mais, étrangement, je ne souriais pas.

Elle mettait souvent son index sur ma bouche pour l'étirer en sourire, alors. C'est en ça qu'elle croyait, la joie, la foi de la joie, et les joues aussi. Parce que sourire entretient les muscles des joues, elle disait.



Colette, elle était amie avec une danseuse étoile. Yvette Chauviré.
On allait à l'opéra ensemble, j'adorais les ballets; le matin je ne pensais qu'à ça et à l'école, ça devenait impossible de me concentrer sur les additions de trucs qui rapportaient même pas quelque chose,sinon peut-être une note dont je n'avais que faire au moment où j'imaginais la salle qui s'obscurcissait, les chuchotements qui se taisaient et la chaleur, l'incroyable chaleur de l'orchestre qui s'allumait en contre jour, dessinant au scalpel la silhouette autoritaire de celui qui allait mener par la baguette tous ces instruments enchanteurs afin que des créatures au moins célestes sautillent, virevoltent, paschassent et tendent leurs muscles pendant une minute 30. (Non parce que j'avais toujours l'impression que ça n'avait duré que l'espace d'un instant: à peine installée, il fallait déjà partir. "c'est fini?" je demandais, avec la même ébranlement que s'il s'agissait des provisions dans la cave en période de guerre.)

Bref, Colette m'emmenait à l'Opéra Garnier.

... Je n'aurais dit que cette phrase, vous n'auriez pas saisi l'importance de la chose, c'est pour ça, je vous explique. Mais je vous prends pas pour des imbéciles hein, mélangez pas tout.

Et puis, il y a eu cette représentation des "Chaussons Rouges", vous savez, adaptée d'un film que je qualifierais de dingue si j'avais pas peur de passer pour telle. Je l'avais vu ce film din... heu, pas mal, et j'étais excitée au plus haut point de le voir en vrai avec des vrais gens avec qui je partagerai le même vrai air. Je m'étais faite belle même. Je vous dirais pas comment parce qu'aujourd'hui faudrait me payer très cher pour me voir habillée de la sorte tellement mes goûts ont changé et me poussent à me trouver, rétroactivement, horriblement mal fagottée.

A la fin, je me suis tournée vers Colette et j'ai dit, comme d'habitude, "C'est fini?". Mais là, c'est comme si je parlais du monde entier, pas seulement des provisions en tant de guerre. Elle a tiré ma bouche pour la faire sourire et on est restées assises comme ça, côte à côte, pendant que ça s'affairait à se re-visonner alentour.
On s'était toujours rien dit quand, juste avant de sortir de l'Opéra, elle a rajouté : "Pas tout à fait". Comme si je venais de poser la question, j'veux dire, pas comme si ça faisait 20 minutes.
Ok, moi je me dis "elle fait de la philosophie à deux balles, elle va encore me dire des trucs sur la vie comme quoi elle est senssass' alors qu'en fait les ballets c'est trop de l'arnaque ça dure un claquement de doigts en coutant la peau du cul, super". C'est que j'étais un peu contrariée en sortant du Lac des Cygnes, de Casse Noisettes, de La Sylphide et consoeurs; contrariée d'une façon qui ne me rendait pas très agréable, j'entends.

Je n'ai que 15 ans alors je ne peux pas claquer la porte et partir à la recherche d'un taxi, au lieu de ça, tout en roumégant ma hargne, je la suis et sans vraiment m'en rendre compte, je débarque dans une loge accompagnée de ma tête de grincheuse horrible, ce qui me vaut un inoubliable "Elle a l'air aussi commode qu'une étoile!".
Par la suite, j'ai su qu'entre eux, les danseurs disaient "étoile" pour "danseur étoile". Un peu comme vous, vous dîtes "frigo" au lieu de "frigidaire" ou "chéri" au lieu de "toi là que j'aime toujours autant après tellement d'années". On abrège et réduit souvent ce qu'on fréquente tout les jours et ça vaut pas que pour le vocabulaire.
Toujours est-il que sur le coup je m'étais demandé pourquoi cette femme là avait décidé que les étoiles avaient pas l'air commode et que quand j'ai compris, longtemps après, que c'était à une danseuse qu'elle m'avait comparée, et pas des moindres, j'ai été dans l'incapacité de trouver ses coordonnées pour lui communiquer l'euphorie qui accompagnait cette révélation.

Etoile peu commode ou pas, j'en restais tout de même bien élevée et, voulant effacer ma boude capricieuse, j'ai attrapé l'index de Colette pour qu'il dessine ma bouche en sourire.
- Amour (c'est comme ça qu'elle m'appelait, j'y peux rien, je vous plonge dans la vraie vérité, je vous ai dit), je te présente Yvette. Yvette Chauviré. Yvette, je te présente Amour. Amour Manon.

Vous devinerez jamais ce qu'Yvette a fait: elle a tendu sa main !
Sa main, mes aïeux, sa main est dessinée dans ma tête jusqu'à ma mort si un jour je meurs ou davantage alors si je ne meurs jamais; y'a un tiroir de mémoire réservé uniquement à ce souvenir là.
Elle a allongé son bras, mais pas tout fait, on aurait dit qu'elle le préservait en le laissant légèrement arqué comme si elle était à la barre de danse. Après, ou en même temps sûrement, impossible d'être certaine de tout ça, elle a approché sa main mais à une vitesse qui n'existe pas dans votre vie, ni dans aucune autre, à une vitesse faramineuse qui met une éternité à arriver jusqu'à la vôtre, en l'occurrence la mienne.
Sa main. Mes enfants, cette main... J'ai cru qu'elle allait la faire tourner autour de moi en faisant apparaître une baguette magique pour me jeter un sort parce que cette main ne pouvait raisonnablement pas faire quelque chose de commun; ses doigts semblaient avoir révisé toute leur vie pour atteindre une grâce pareille. Et en fait, non, qu'est ce que je raconte... : ces doigts incarnaient spontanément la Grâce que d'autres mettraient toute une vie de plusieurs générations à essayer d'atteindre.
Alors je me suis reculée parce que j'ai eu les larmes aux yeux. Parfois, l'émotion fait des trucs trop nuls comme ça. Elle a pris ça pour un caprice d'Etoile. (là du coup, je mets une majuscule à étoile). Et, pas démontée pour un sou, s'est avancée vers moi.
Qu'est ce qu'elle n'avait pas fait là!
Elle n'avançait pas, elle flottait. Tant et si bien que j'ai jeté un coup d'oeil humide-furtif à mes propres pieds pour voir si on était pas directement passées au paradis tant qu'à faire, flottantes sur des nuages de coton et tout le bordel. Mais non, c'était elle, ses pas, sa démarche délicate au point que le mot même "délicat" pouvait retourner se rhabiller.
En vrai, c'était vrai, Colette m'avait pas menti, c'était pas tout à fait fini au moment où le rouge du rideau s'était effondré sur les derniers applaudissements, tout à l'heure, il y a un siècle.

Bon, je ne vous le cacherai pas plus longtemps, j'ai pas serré la main d'Yvette Chauviré. Et ce pour deux -très bonnes - raisons.
La première c'est que j'en étais tout bonnement incapable. Oui parce que moi, personnellement, je ne savais plus où se situait la mienne, de main. Et que même si je la trouvais, je savais qu'elle tremblerait comme les paupières quand on manque de calcium. Régulièrement, fortement, horriblement. Et, quand bien même elle aurait arrêté de trembler, elle aurait été indigne de ... Non, c'est dans l'autre sens. Sa main à elle ne pouvait vraiment pas toucher quelque chose comme ma main à moi, concrète, vivante, mortelle. Oui, j'ai eu très tôt conscience de ma physiologie et du fait qu'elle allait, à terme, arriver à terme pour finalement pourrir dans un cerceuil six pieds sous terre, comme on dit, si tant est qu'on ait vraiment pris le temps de compter ça, un jour. Aussi, en tant que mortelle putréfiable, voulais-je préserver cette oasis de ma commune vulgarité et ne pas la toucher de mon organe périssable de main.

Bon, ça c'était la première raison, et comme j'ai dit qu'il y en avait deux, je suis obligée de passer à la seconde, et en vérité, l'unique.
Il s'est passé que mon corps a décidé de venir vers le sien comme si par exemple le mien venait du sien ou un lien fortiche dans le genre. Un lien comme qui dirait inéluctable, quoi. Et le sien a accueilli le mien comme si, oui en vrai, il avait accouché du mien. Bref, on s'est prises dans les bras, voilà c'est dit. Je trouvais une seconde mère ce soir là dans une loge qui sentait le talc.
Parfois, l'émotion... Bref.
J'ai oublié de vous dire que pendant ce temps, Colette buvait le champagne. Les danseuses boivent jamais le champagne parce que c'est une vie de chien qu'elle mènent, mais Colette, elle était plus blue belle girl depuis belle lurette et puis, la vie de chien, elle la traitait fréquemment de femelle. (y'a une subtilité mais maintenant que vous commencez à connaître Colette, je ne vous mâche plus tout le boulot, vous vous débrouillez un peu)

On est allées dîner au Café de la Paix, à côté. Les serveurs nous connaissaient et nous ont offert le Veuve Clicquot; il a fallu que je bataille pour en avoir une mini goutte avant que la vieille biche ne s'enfile la bouteille mais j'ai réussi. J'avais quelque chose à fêter, bien mieux que le réveillon ou cette blague de Noël de mes deux, j'avais vécu ma première illumination, j'avais vu de mes yeux vu une apparition et elle ne s'était pas contenté d'apparaître, elle continuait de se mouvoir, et même qu'elle mangeait des asperges.
Bon, ça, j'avoue, ça m'a un peu refroidie le coup des asperges.
J'aurais certainement préféré qu'elle soit de ceux qui ne se nourrissent pas, parce que je n'avais aucune envie de l'imaginer faire caca. Ou bien s'il fallait vraiment qu'elle mange, ç'aurait été chouette que ce soit du boeuf, nom d'une pipe; mais, peu importe, elle était là, là, là, vivante.

Colette a touché ma joue et m'a dit "mon index ne peut pas te faire sourire davantage mon index se sent inutile mon index est jaloux". D'une traite elle l'a dit, c'est pour ça que je mets pas de virgules.
Je lui ai cloué le bec en souriant encore un centimètre plus haut, à cause du plaisir que sa phrase avait procuré à mon humeur.
Et là, Colette que je vous ai finalement assez peu décrit -mais toujours plus que ma mère-, a dit:
"si tu dois te souvenir de moi... et tu te souviendras de moi... il faut que tu te souviennes de moi heureuse, comme là, aujourd'hui, tout de suite, parce que comme ça, je ne serai jamais morte."
Des gens construisent des ponts, peut-être même que ces ponts servent à des amants, pour qu'ils se retrouvent si jamais par exemple ils n'habitent pas sur la même rive. Des gens écrivent des livres, ils meurent, on continue d'imprimer les livres. Parfois même dans des formats qui permettent de les mettre dans la poche, avec les cartes de visites inutiles et les vieux tickets de caisse. Il y a des peintures qui sont accrochées dans des musées, elles se font zyeuter aux heures d'ouverture et ont peur du noir, la nuit, quand plus personne ne les aime. Elles ont été peintes par des êtres vivants, morts pour la plupart.

Je ne suis pas certaine de vouloir marquer mon temps, je le trouve déjà bien assez abîmé comme ça et en plus, je ne crois pas que je le mérite, et il ne le mérite pas davantage, lui.
Mais, qu'une blue bell girl et une danseuse étoile aient marqué le mien, ça sonne à la fois incroyablement banal et simplement magique. Après, j'ai entamé un long chemin de croix de danse classique. Certains jours, j'avais mal partout, partout, pas une partie de moi qui n'était pas à l'agonie et je me demandais vraiment si ça valait le coup de se mettre les pieds en sang et l'humeur en miettes, tout ça. Alors j'ouvrais mon petit tiroir et le polaroid d'Yvette avançant vers moi sur fond de Colette s'en jetant un petit derrière la cravate, ça me donnait la force d'une équipe de rugby. Je relevais ma tête, tendais mes cuisses, pointais mes pieds et repartais de plus belle. Alors, que ces deux danseuses aient été des panneaux de direction, pour moi, des bifurcations même, je trouve ça sensass au point que ça pourrait presque me donner envie de le raconter en étant convaincue que quelqu'un ressentira quelque chose en me lisant. Même si c'est un dixième du quart de ce que j'ai vécu, c'est déjà une tonne.
On m'a marquée, au fer. Peut-être qu'on veut tous simplement dire ça, raconter nos cicatrices.

Au fait, ma mère, je préfère vous la décrire un jour où vous êtes en forme, je voudrais pas vous affaiblir.

Un jour, une femme m'a dit un truc qui me trotte dans la tête depuis.

Y'en a tellement qui se contente de faire des enfants en fin de compte.

-maispastrop-

Pommes de terre élevées en fut de chène, mises en friteuse à la propriété de Pompadour.

Cette carte m'ennuie,
avec sa typo sophistiquée, ses majuscules qui n'en finissent plus et ses toutes petites astérisques pour les suppléments foie gras pas petits du tout. Mais, j'ai faim, très faim, alors je m'y colle, je la lis.

Autour de moi, une assemblée sur son 31, on est le 12, ils s'habillent comme ça tous les jours, je suis sûre. Je me demande quels déguisements ils portent pour le réveillon. Je ne les connais pas, c'est la première fois que je les rencontre.
C'était pas prévu, mais tout à l'heure mon téléphone a sonné pendant ma sieste; habituellement, je l'éteins, là, j'ai donc répondu à cette amie -si tant est que je puisse encore la considérer comme telle- qui me proposait d'aller dîner avec des "supers potes" à elles.
Ok, je dis.
Je sors d'une sieste, je vous le rappelle. Pour être plus précise, elle me sort de ma sieste.
J'aurais aussi bien pu dire "vas te faire foutre" mais j'ai dit "ok". Soit.
Elle n'en croit pas ses oreilles, et je réalise alors que cela sous-entend que j'ai dû bien souvent repousser ses invitations, et que j'avais surement une bonne raison de le faire. Du coup, le doute s'empare de moi. Il s'empare de tout mon moi, tout partout mais elle me parle encore, émoustillée par ma docilité, enthousiaste en diable à l'idée de la "super soirée "qu'on va passer. Elle me dit où, quand et qui. Ce que je m'empresse de ne pas enregistrer définitivement pour ne pas changer d'avis en cours de déroute.

Le restaurant est loin, pas que de moi, loin de tout; il est triste à mourir sous ses airs de modernité; morbide avec sa clientèle m'as tu vu. Je respire un grand coup sur la dernière bouffée de cigarette et me lance dans l'arène.
Bonjour, bonsoir, je te présente trucmuche, voilà machine, elle fait ceci, assieds toi là.
Je vais pour me servir un verre du rouge qui trône déjà sur leur table mais on m'en empêche, d'abord, on ôte mon manteau, ensuite on m'installe, après quoi on me sert, et enfin, on m'émaille diamant dans tous les sens. J'ai un peu de mal à leur rendre leurs sourires parfaits, du coup, je ne me force pas et m'empare de la carte, à la place.
Les noms des plats sont à rallonge. On nous sert tout un charabia de ceci émincé à cela accompagné d'une mousse de truc relevé de sauce de bidule le tout sur un lit de charlatan, aussi j'opte pour le bon vieux steak tartare, m'inquiétant tout de même de la qualité des frites qui lui tiendront compagnie. Je les réclame dorées, et "cuites pour de vrai", ce qui me vaut quelques regards réprobateurs mais je ne suis pas à ça près, et après tout, ce ne sont pas eux que je vais manger ni eux qui mangeront mes frites donc chacun sa merde.
Oui parce que, bien souvent, les fameuses frites arrivent dorées, ça oui, mais en les croquant, force est de constater que ce ne sont que de vulgaires purées pannées d'huile. Or, que je sache, il n'y pas écrit, là, marron sur beige "purée pannée de friture d'huile d'olive première pression", bien que, s'ils osaient le faire, ils remporteraient, à n'en pas douter, un franc succès. Il y' a écrit "frites" et c'est tout ce que je demande. Ca et qu'on me resserve un verre. Sans Email Diamant s'il vous plaît. Bon, tant pis, j'accepte le verre tout de même.

Heurk.

Etrange cette sensation de nausée, parallèle à celle de faim orgiaque.
S'entendront-elles? je me demande.


"Oui donc, s'il vous plaît, quitte à ce que ça prenne 5 minutes de plus, faites les cuire pour de vrai ou donnez moi une purée maison." Les regards passent de réprobateurs à inquisiteurs. Mes yeux disent "l'inquisition, je l'emmerde".
Ce diner va être formidable.

Jean-Charles, Maxime et Louis n'ont pas beaucoup de conversation, c'est le moins qu'on puisse dire; à les écouter, j'ai l'impression de consulter le dictionnaires des idées reçues et les archives de méteo france. Je soupire, je crois.
"Jean-Charles, Maxime et Louis", ça aurait pu me mettre un paquet de puces à toutes les oreilles tout de même! Que nenni.
Je suis sympa, je ne donne pas dans le délit de sale prénom, je suis ouverte, j'aime tout le monde et je vais passer une soirée de merde.

Il n'y a déjà plus de vin. (Je bois vite quand je m'ennuie) (Quand je ne m'ennuie pas aussi).
"Il n'y a déjà plus de vin?!" dis je, avec un étonnement surjoué.
Maxime, ou Jean Charles ou l'autre, j'en sais rien, s'empresse de commander une nouvelle bouteille et des coupes de champagne aussi, tant qu'à faire. C'est peut-être soir de fête, qui sait.
Ils parlent, enfin, on dirait que c'est ça qu'ils font, leurs bouches émettent des sons, leurs têtes opinent, leurs sourcils se froncent et je surveille mon portable pour trouver une issue de secours. J'ai envoyé "aide moi ou j'ouvre le gaz je suis à tel restaurant à tel endroit ne pose pas de questions débarque en trombe dis que ma mère est malade ou je ne sais quoi". J'ai ensuite envoyé un second message qui expliquait que c'était pas la peine de prendre l'expression "en trombe" au pied de la lettre, qu'il fallait considérer que je devais, au préalable de la dite trombe, m'envoyer un tartare.

Ils parlent et tout à coup Jean Maxime de Louis-Charles juge le moment opportun pour me complimenter sur ma tenue. "Tu plaisantes?" je rétorque, tout en me disant que plaisanter ne doit pas être sa qualité première.
"Tu plaisantes? j'ai mis le premier truc qui me tombait sous la main, et c'est pas une façon de parler genre: tout ce qui me tombe sous la main c'est toujours une petite robe Chanel et des escarpins Louboutin, non, j'ai mis ce qui me tombait sous la main, c'est à dire ce que j'avais enlevé à la hâte en revenant du boulot pour faire une sieste -maudite sieste- et dont je ne me suis pas préoccupée de savoir si ça plairait à des jeunes hommes à particules dans votre genre".
Il dit rien, mais il respire encore. C'est déjà ça.
Un peu honteuse, je rajoute "Tu as une particule non?"
Embourbée, je rajoute:" J'espère!"
Ah voilà qu'il revit, et quand il va pour me dire de quel baron il descend, les plats arrivent, ce qui m'évite de lui préciser que baron ou marquise, si on descend de quelque chose c'est seulement du singe.

Les plats dont les noms sont extrêmement longs à lire sont souvent incroyablement rapides à s'enfiler. Aussi lorgnent-ils sur leurs 175 grammes de grande cuisine d'on oeil qui les trahit.
Moi, ravie de mes 450 grammes de sang, je goute une frite. Avec les mains.
Le serveur attend mon verdict comme si j'avais commandé un Romanée Conti 1986.
"Parfait" que je dis.
Un sourire, qu'il me fait.

Pendant que je worcestire, que je câpre, que je ketchupe mon boeuf cru, ils attrapent leurs mets, gramme par gramme et tentent de lancer un sujet de conversation. Mon portable ne se manifeste toujours pas, au fait.
Sarkozy, la droite, la gauche, la droite c'est mieux, mais bon la gauche c'est pas mal parfois, la société de consommation, bush, johnny halliday (oui oui), carla bruni, le vin, être sérieux, c'est fini les conneries, c'est ce dont ils discutent. Enfin, disons qu'ils récitent, les uns après les autres, ce qu'ils ont entendu sortir de la bouche de papa, ou de Jean Pierre Pernaut (peut-être est ce la même personne) pas de celle de maman en tout cas parce que c'est ma main qui mange les frites bien cuites que je mettrais à couper pour gager que maman ne s'exprime sur pas grand chose d'autre que... heu...rien. Tout ça en lorgnant sur ma personne qui, je vous le dis tout net, ne moufte pas.
Trop occupée à savourer mon tartare -fameux d'ailleurs- et à le savourer vite.

Mon amie, face à moi, sent bien que je ne passe pas la meilleure super soirée de ma super vie avec ses supers copains, et ses tentatives de m'intégrer dans la conversation par des stratagèmes diplomatiques à la noix n'y changeront rien.

Les plats sont terminés, le vin aussi, c'est le moment, j'imagine, d'entamer le Moet et de trinquer à quelque chose dont je ne soupçonne très certainement pas l'existence, le cac 40, peut-être, que sais-je.

Quand je vais pour tendre ma coupe vers la leur, une main s'en empare brutalement. Une main que mes yeux inspectent, jusqu'au bras, à l'épaule et au reste, histoire de voir à quel insolent elles appartiennent, et qui découvrent mon ami sauveur, mon héros, que dis-je, ma péninsule: la coupe levée, le sourire pas parfait mais étincelant de malice.
Cet ami qui clame "Chérie, prends ton manteau, je te demande en mariage et tu acceptes".

C'est drôle, je ressens encore le chemin que mes lèvres ont parcouru pour dessiner le sourire que cette situation m'a procurée; un sourire rassuré et excité, un sourire reconnaissant et provocateur. Un sourire bipolaire disons.
J'ai attrapé la coupe de Jeancharleslouismaximedebonobo, l'ai faite sonner contre celle de mon complice et d'une traite on a bu ça comme un vulgaire shot de vodka. Bon, c'est moins facile de boire d'un coup d'un seul un alcool à bulles, ça nous a injecté les yeux de sang et de larmes mais on a mis ça sur le compte de l'émotion, et émotifs, on a salué l'assemblée bouché bée yeux hagards. Bref, une assemblée pas à son avantage.

Je ne les connaissais pas, c'était la première fois que je les rencontrais.
La dernière assurément.
J'ai remercié mon bras dessus d'un clin d'oeil encore ému et on est allés se ressembler à dire du mal des gens différents dans un bar qui n'avait pas de cartes, ni de suppléments, mais pas mal de variétés de shots sans bulles.

-maispastrop-

Inconnu, un connu.

Il y'a des gens qu'on aime tout de suite.
Quelque chose dans l'air qui nous rapproche immanquablement et les gestes qui nous parlent, se parlent entre eux; ensuite tout s'enchaîne comme sur les tapis d'une usine bien huilée, et ça fonctionne. Les boulons font leur boulot, les vis et les chenilles s'emboîtent, et je donne dans le champ lexical du bricolage aussi. Je pourrais même dire que le niveau annonce que c'est ok, il est satisfait, tout va bien au niveau du niveau de la mer. Sauf Venise mais ça...

Il y'a ceux qu'on aime pas, assez vite aussi et de manière relativement définitive. Ca passe pas, c'est comme ça, notre peau refuse la leur, c'est animal, épidermique et c'est point barre surtout.

Et il y a des gens qu'on aime plus tard, qu'on n'a pas remarqués au premier abord parce que le premier abord n'a pas réellement eu lieu, qu'on n'a pas les mêmes abords, ni les mêmes bords, ni rien d'évident en commun. Des gens qui ne se sont pas imposés et sur lesquels on tombe, presque au détour d'une rue qu'on prenait par lassitude du quotidien. Et à ce détour, on contourne autre chose à leur rencontre. On détourne peut-être l'habitude de s'acoquiner avec nos semblables par exemple; mais on ne sait pas trop encore.

C'est flou. Brouillon. Brumeux.

On va, à la manière des animaux, se renifler, tenter une approche tout en faisant comprendre qu'on n'est pas du genre docile. On préfère rester sur nos gardes face à cet énergumène. C'est un étranger après tout, n'est-il donc pas "étrange"? On se méfie, tout y allant, mais à reculons.
Et, parfois, l'étrange nous saisit.
Tous les endroits bizarres dans lui, ça comble quelque chose en nous.
Ca ne veut pas dire qu'on se laisse apprivoiser, bien au contraire, à mesure qu'on réalise sa différence, notre méfiance grandit; mais, proportionnellement, notre curiosité aussi. Et cette curiosité se mue en intérêt.
Et cet intérêt alors?
Cet intérêt nous lie.
Nos semblables nous confortent dans ce que nous sommes et nous réconfortent quand nous l'oublions, les étranges différents nous titillent vers ce que, de nous même, nous n'avons pas encore pris la peine d'explorer.
Explorer, c'est bon pour les aventuriers, et l'aventure, j'en suis. Mille fois. J'ai toujours aimé l'idée de découvrir, de, peut-être aller vers quelque chose dont je ne connais ni le nom ni la valeur mais que d'aucuns nommeraient "aboutissement", quel qu'il soit.

Et il fait un peu plus beau alors, sur une autre planête peut-être, mais il fait un peu plus beau quand même. Quelque part. Grâce à ça.


S'il y avait un livre qui expliquait "pourquoi on aime qui et comment", je m'empresserais de ne surtout pas le lire. Ce charme, indéfinissable, qui opère, je ne veux pas en connaître la formule parce que je veux encore- et peut-être toujours- être surprise.

Tiens, t'es pas mon genre, mais je passerais bien ma vie avec toi.

Et, qu'est ce qu'est, mon genre? Je ne veux pas le savoir.
Et qu'est ce qu'est ma vie? Non plus, merci.
Et qui es-tu, toi? Et toi-même?

-maispastrop-