Si E=M6, par A+B n’égale pas Q, surtout sur Fr.2

Alors comme ça, on veut tout nous expliquer?
L’époque n’est plus à la surprise, on serait blasés, revenus de tout, de l’amour même, il semblerait, puisque France 2 diffuse un soir de semaine à l'heure du dîner, un docu-fiction qui a pour sujet «l’a.m.o.u.r» justement, l’amour et ses dérivés.
On nous propose d’apporter une explication scientifique, biologique, neurologique, logique, hic et j’en passe... au coup de foudre, à l’orgasme, aux papillons on sait où et à la tristesse éprouvée, dieu sait pour quelle raison, quand on trouve une tierce personne dans le lit de notre moitié.
Etre amoureux ne suffirait donc plus, il faudrait maintenant savoir pourquoi.

«Chéri, je t’aime parce que mes neurotransmetteurs fonctionnent correctement et qu’instinctivement, je veux me reproduire, alors comme tu as les qualités physiques que la femme recherche chez l’homme pour son tout petit mioche depuis la nuit des temps, mon sang se recentre à la tombée du jour vers mes parties génitales pour les tenir au chaud, c’est pour ça que j’ai les extrémités froides, et c’est pour ça aussi que quand j’aime, je jouis, tu comprends?»

Ce que je comprends, c’est que j’aimerais beaucoup que tu fermes ta gueule, ça, oui.

J’arrive, je pose mon sac, enlève mes chaussures et les gens dans mon salon, tout bonnement gagas, m’invitent aussi sec à suivre ce qu’on raconte dans le poste. Evidemment, je rechigne parce que s’il y a bien quelque chose que je ne veux pas qu’on m’explique, c’est ce en quoi j’estime que la part de mystère est capitale. On n’explique pas le mystère. On «pas touche» au mystère. Le mystère, si c’est pas mystérieux et incroyablement personnel et rempli de questions et d’infini, alors tout fout l’camp ma bonne dame. Y’a plus d’saison.
Donc:
on ne dissèque pas, on ne définit pas, on ne traduit pas, rien ne doit être élucidé. On n’a pas le droit de mettre tout le monde dans le même moule avec le même costume à ce sujet et, de surcroît, en prime time. Ca devient vulgaire.


Sauf peut-être en période de crise, de chômage, de xénophobie, de pandémie et de dérèglement climatique, c’est vrai.

Alors d’un signe de tête, je décline poliment l’invitation et le couple rit des arguments que j’offre, puisque je les teinte de cynisme et d’entêtement. Ils doivent me trouver rigide. Soit. C’est toujours mieux qu’avec un F. Et puis je me moque du point G des autres, honnêtement.

Pourtant, voilà, je me fige; à mi chemin entre la cuisine et le balcon, au milieu de mon pas rectiligne et décidé, je me fais prendre -si je puis m’exprimer ainsi- par la voix off explicative, et l’illustration d’une érection en infra rouge.
Pendant que ce joli pas de danse organique est réduit à un simple afflux de sang guidé par le besoin de se reproduire, je me rappelle les nombreux ballets de ma vie, réalisant tout à coup que je n’avais jamais su quelle chose en particulier -en plus donc de ce besoin d’enfanter- avait fait se lever leurs drapeaux et se risquer leurs grands écarts sur mes pays à conquérir. Et pourquoi, parfois, je les avais laissés se poser sur ma lune.
Des mots doux, des «t’es tellement ceci» ou «mais ça me tue quand t’es cela», des regards, des sourires interrompus par l’émotion, des frissons au simple contact d’une distance, des distances à la simple idée d’un frisson... ça oui, plein, trop et jamais assez, mais des explications, non. Ca non.
Jamais un homme ne m’a regardée, en commençant à descendre ma bretelle et lever son sexe, et m’a dit «j’ai un afflux sanguin envers tes muqueuses parce que tu dégages de la fécondité».
Et (même si je ne crois pas en lui, je l’invoque pourtant) Dieu soit loué parce que j’aurais débandé pour deux.
Et deux, c’est déjà beaucoup quand on apprend, là, à 20h50 qu’il n’y en a qu’un qui compte, si tant est qu’il compte vraiment puisqu’il n’est finalement que ce que la médecine a voulu qu’il soit.

Mais.

Heu.

Pardon.

Expliquez-moi.
La médecine et ma vie sexuelle, sentimentale, flirtante et badineuse, qu’est ce qu’ils en savent eux, dans leurs bureaux?

Le docu/fiction se transforme vite en fiction de cul. De pseudo cul, j’entends.
On oublie les images de synthèses sur la salive qui, il paraît, afflue quand on s’embrasse, pour laisser place au scénariste et à l’intrigue, si on peut, tous deux, les appeler ainsi. Je remarque que, malgré l’heure, aucune alerte «déconseillé aux moins de 16 ans» n’apparaît. Et, c’est normal puisque la directrice de programmation de France 2 elle-même disait que c’était aussi fait pour les enfants de 10 ans. (Oui j’ai un peu suivi le déroulé de l’histoire ,je ne le cacherais pas plus longtemps).

Les mioches peuvent donc comprendre par où passe l’orgasme, ça tombe bien, eux qui n’étaient jusque là préoccupés que par leur propre satisfaction, on les assomme de celle des autres.
Aucune alerte «déconseillé aux moins de 16 ans», disais je, très certainement parce que tout ce qui est du domaine du plaisir et de l’amour est décortiqué ici comme une vulgaire grenouille de cours de bio. Voilà les testicules, et puis le sang, là: l'espérance de vie, ici: l’accélération du rythme cardiaque... ne laissant aucune place au doute, à l’excitation, la vraie, la sensualité, le raté peut-être, et quelque chose d’un peu sale, de gorge qui râle, et d'indispensable, quelque chose d’indéfinissable et qui, par principe, refuse les qualificatifs... Ils peuvent donc souper devant le programme parce que très vite, les protagonistes du dit documentaire rentrent dans le moule que je refuse parce qu’il me boudine. Comme la robe d’une amie trop sage. Ou trop parfaite aussi. Je m’y sens à l’étroit et puis ça sent le renfermé.

C’est autorisé aux jeunes gens de 10 par ce qu’il se passe..

Sur France 2, à l’heure du repas, quand les familles se réunissent devant l’écran autour de la table pour ne pas se parler dans les yeux, il se passe que:

La femme finit par pleurer sous une porte cochère, interdite, muette, paralysée par tous ces sentiments qui, ouhlala, sont trop forts pour une si petite chose. Evidemment, elle essuie son mascara parce que dans sa grande tristesse, elle n’oublie pas qu’il faut qu’elle soit présentable.


Il se passe que:

Monsieur part avec sa guitare sous le bras. (Oui, Monsieur est musicien...) Fatigué par ces jérémiades et décidé à faire des choses autrement plus importantes comme la mélodie qui changera le cours monde ou lui offrira des groupies par paquets.

Et puis, il se passe qu’ils se marient.

La femme a donc oublié son immense tristesse et l’homme n’a pas changé le sens de rotation de la planète. Les groupies sont rentrées chez elles, le cours du monde aussi.

Ah bon, alors c’est ça, l’homme? C’est ça, la femme? C’est ca «l’homme + la femme» ?
Et dîtes moi, vous qui n’arrêtez pas de parler de progrès, de futur et d’avancées dans tous les sens... on est en quelle année? Je suis perdue.
Je veux dire:
on est dans quel siècle, là?

Dois-je envoyer mon mari chasser le mammouth, lui concocter le plat favori de son enfance ou simplement faire comme si je n’étais pas intéressée par «la chose» tout en lui offrant mon corps étoile-de-mer sur lequel il assouvira son envie de se re-re-re-re-re-re-re-re-re-produire?
Et lui? Lui? il est dans un bourbier autrement plus insurmontable que nous.
Doit-il m’enlacer tout en me dirigeant subrepticement vers le four où la tambouille attend? N’enlever que le bas de mon pyjama quand il a des afflux sanguins? Ou m’aimer uniquement quand je m’éloigne vers un autre meilleur chasseur de mammouths de peur que ce chasseur ne soit mieux fourni que lui et qu’il me protège plus vaillamment de tous les dangers de ce monde impitoyable?




Là, aucune image de synthèse, pas de 3D, aucune interview de m. le scientifique pour nous expliquer ce revirement de situation tout bonnement insensé. ------On ne va quand même pas vous expliquer pourquoi on vous prend pour des imbéciles alors qu’on s’est vendu pendant 2 heures comme des savants qui allaient vous expliquer le mystère. On bosse, nous, pendant que vous attendez que le temps passe, vous, derrière votre tube cathodique désuet, bande de catholiques qui s’ignorent, même pas cap’ de s’offrir de l’écran plasma.-------

Le couple dans mon salon ne moufte pas. Je décide qu’ils adhèrent. Qui ne dit rien consent.

Bien sûr que les enfants de 10 ans peuvent «regarder», eux et tous les autres, ceux encore dans le ventre, tiens, c’est aussi pour eux. Venez venez petits petits, comme on dit aux pigeons au Luxembourg. C’est un programme incroyablement humaniste qui n’est là que pour faire du bien. Pour aider le bonheur qui, comme chacun sait, a besoin de ça, d’aide et de béquilles. D’alibis peut-être. Ceux dans le ventre et ceux pas encore certains, définis, définitifs, et ceux qui attendent dans des labos pour prendre leur essor dans des fécondations in vitro pour les femmes qui, parce qu’elles ne peuvent pas, ne veulent que ça. Et ceux in vico, ceux in silico tant qu’à faire, soyons fous. Bienvenue. France 2 vous a préparé une chambre bien douillette, cachez vous sous les draps.

Ceux in vivo, et ceux in vino, en revanche, c’est moins sur. Ca c’est sur.

Ne faites pas que regarder, petits pigeons chéris, mais écoutez, buvez, imprégnez vous de ça.
Vous n’êtes que des rien, des trucs qui n’ont pas encore de puberté ou de vrai potentiel d’achat mais bientôt vous y viendrez, alors n’oubliez pas:

Faites des enfants. Copulez pour un résultat. Jamais sans raison. Surtout pas pour le plaisir. On vient de vous l’expliquer. Suivez un peu, merde quoi. Votre désir vient de l’envie de faire naître des mini vous qui voudront acheter des plus grandes maisons et avoir des voitures plus chères et faire des enfants plus fébriles excusés par des plus grosses maladies. Le plaisir, non. C’est pour les irresponsables, le plaisir. Alors, voilà, prenez un crédit pour vous payer un 3 pièces. Et si jamais vous oubliez -parent ingrat que vous êtes- de faire passer la bonne parole, ne vous inquiétez pas, on est là, on s’occupera de vous, on vous laissera pas tomber. Et si, follement, vous vous demandez «mais au fait, heu...pourquoi faire?», alors rappelez vous:
Parce que vous êtes comme ça. Tous. Faits, fabriqués, crées comme ça, tous pareils, tous, pour la même vie, tous: famille, enfant, patrie, crédit. Et comptez encore sur nous, bientôt, après l’Odyssée de l’espèce et l’Odyssée de l’amour viendra l’Iliade de l’autruche, soyez patients.



Je suis peut-être un peu énervée. C’est possible.
J’aimerais simplement savoir: pendant ou après ce programme, combien se sont précipités sur leur voisin pour vérifier le battement fou de leurs coeurs pendant que l’érection voulait laisser s’exprimer ses guerriers de spermatozoïdes? Et puis, combien ont finalement enchaîné sur le 2° créneau horaire télé, installés confortablement au fond du canapé, face au programme qui allait expliquer grâce à un vrai reportage de terrain:

«pourquoi les meurtriers sévissent»

et

«combien de viols restent impunis»
?

Il faut que vous ayez peur. Peur de vous sentir seul. Maintenant, il est tard, demain vous travaillez, alors éteignez la télé, mais faites des enfants, faites en plein, sans trop de plaisir, parce que c’est sale, le plaisir. Faites plein, plein , plein d’enfants. Pour ne jamais être seul. Entre autres. Ne jamais avoir le temps de réfléchir, non plus.


Est que «comment et pourquoi tombe-t-on amoureux» n'était qu'un énième programme didactique, comme un sujet sur la guerre, la famine et la fonte de la banquise, que les familles regardent et oublient en se demandant qui veut à nouveau du gratin de pâtes. Ca rentre dans un oeil et ça ressort par l’autre oreille?

Pourquoi et, à cause de qui glisse-ton sur une peau de banane? Est-ce la faute du stewart si on se retrouve dans l’avion à côté d’un ex? Les soirées où on ne veut pas aller et où va finalement doivent-elles être irrémédiablement remplies de types à qui on a fait des Trafalguar? Doit-on toujours se poser des «?» à la place de ceux qui imposent leurs «.»
Tout ça me turlupine.

Je suis certainement très énervée. C’est tout à fait envisageable.
En ce qui concerne «les autres», j’ai arrêté de vouloir convaincre les «téléspectateurs» qu’ils sont, que je suis aussi -puisque c’est d’une manière ou d’une autre ce à quoi on est réduit- de se sentir concernés, ça semblait ne pas les intéresser, tout ça, les enfants qui mourraient de soif là bas pendant qu’ils laissaient couler l’eau ici, leurs baskets à la mode aux pieds pendant que d’autres les fabriquaient à genoux. Soit. Soit. Soit.
Et je dis trois fois «soit» parcqu’une fois ne suffirait pas à traduire le renoncement de mon... renoncement. Devant leur égoïsme.

E.G.O.I.S.M.E. justement.


Et v’là t-i pas qu’on leur sert le sujet le plus personnel, intérieur, confidentiel et singulier qui existe et qu’ils sont tous d’accord pour adhérer à ça, un avis sorti d’une boîte de production qui a senti le filon d’une masse, d’une époque comme ils disent. Et tous de crier au génie à grand renfort de «c’est teeeeeellement çaaaa!» J’accentue les voyelles pour communiquer l’engouement.

Alors, les égoïstes seraient-ils tout bonnement bêtes?

Bêtes à manger du foin?
Bêtes pires que leurs pieds?
Bêtes à recevoir des claques?
Le plaisir et le sexe et l’amour ne seraient-ils juste que des sujets de docus?

Je suis énervée.

Est ce qu’on a dit que, pendant ce qu’ils ont appelé un «rapport sexuel» il arrivait au meilleur d’entre nous de pratiquer des positions qui n’allaient pas dans le sens de la procréation?
Tout les gens qui font l’amour ne veulent pas faire des enfants. J’y mets ma fécondité à couper, mes mains avec.
Si j’aime le sexe de quelqu’un dans ma bouche et le mien dans la sienne, je ne suis pas l’audience sur laquelle vous comptiez vous, France 2?
Et vous, d’ailleurs, vous n’aimez pas avoir un sexe dans la bouche? Au moins pour vous empêcher de dire des conneries plus grande que l’audience que vous allez évidemment avoir, bande de chaîne de télé?
Comment est-il possible aujourd’hui d’accepter qu’on parle de cul sans qu’on parle de légèreté?

Bon, là, je suis pas énervée, je suis pire.

Quand je me suis fait «prendre» par la voix off, je n’ai ressenti aucun bien-être. Ni derrière ni devant. On m’expliquait pourquoi la salive affluait et pourquoi les poils se hérissaient mais on ne m’a pas dit pourquoi le plaisir était irrégulier, surprenant, et une personne à part entière. Imprévisible. Aucun scientifique n’a su dire pourquoi les premiers accords de Radiohead me donnaient envie d’aimer tout le monde, pourquoi tout Bowie me confortait dans l’envie de n’aimer personne. Pourquoi Leonard Cohen prenait un malin plaisir à tout contredire et, pourquoi, pourquoi, moi-même j’essayais de tout oublier dans les bras de quelqu’un qui ne serait pas le père de mes enfants puisque je n’en veux pas. Comment se fait-il que quelqu’un arrive, alors que c’était pas prévu, et que son sourire se goupille salement avec la malice de nos yeux.



Qui a décidé que, quand ce jeune homme m’embrassait ici, ici et pas ailleurs, ça faisait comme Bowie et Radiohead et même Brenda Lee avec un peu de Fante et de Faust tant qu’on y est , tous réunis, tous pas d’accord, mais pas d’accord au même endroit. ?
Et que, moi, je ne savais pas si j’avais plus envie du tout, ou beaucoup trop, de tout.
Qui a décidé que je n’étais pas exceptionnelle, moi et tous ceux qui ont dit que je l’étais. Je suis exceptionnelle. Je le suis pour moi-même, et ça, tous les jours, et c’est la moindre des choses.

Je connais le chiffre d’audience de la dite émission, je le déplore. J’ai rarement déploré quelque chose, c'est le cas aujourd'hui.
Je. Voilà. Là, je déplore. Ca et plein d’autres choses.

Secrètement, -parce que secrètement c’est toujours mieux- j’ose espérer que ceux qui ont explosé le score d’audience de ce DocuL ont ri sous cape et aussi traîné sur Arte, un mois avant; qu’après le «Hitler...connnais pas», ils pensaient comme moi qu’on pouvait trouver, encore, encore, quelque chose d'intéressant à la télé. Il existe des choses un tant soit peu vivantes et vraies, sensorielles, dans cet écran, et, pour le coup, rien à dire, ce programme là, c’était pas que sensoriel, justement. C’était tellement dans la colonne vertébrale reliée à tout le reste jusqu’au bout des petons en passant pas le clitoris que la pornographie pouvait aller se rhabiller. Pour une fois. Elle qui aime tant se promener toute nue.

Je ne saurais trop vous conseiller de prendre le temps de vous pencher sur ces petits bijoux:











-maispastrop-

A s'assoier sur un divan, 5 minutes, avec toi.

Je ne partage pas tellement l'opinion selon laquelle on ne serait que ce que notre enfance et notre éducation ont fait de nous; je la trouve réductrice, grossière et approximative, cette opinon. Ca me fait pester.
Je dis des trucs comme "pffff" ou "rholala" voire "...(soupir)...(grimace)..." dès que quelqu'un, même quelqu'un que j'aime bien, se lance dans de la psychologie de dilettante.

Je suis pas d'accord.

J'aspire, surtout, à être bien davantage. Et il se trouve que j'ai assez confiance en moi pour estimer que si mon corps est constitué à 60% d'eau, mon âme est charpentée à 75% de ce que j'y ai mis.
Beaucoup de ses 75% sont influencés, évidemment, par ma petite enfance, comme on doit dire, et les nombreux traumatismes que les cours de récré ou les boutons d'acnée représentent; mais par la suite - et, plus le temps passe-, ces trois quart de moi ne ressemblent finalement qu'à moi. Le reste, je fais avec.
Je ne peux pas être seulement le résultat de l'accouplement de deux personnes, deux récipients génétiques, deux tuteurs qui m'auraient modelée comme une pâte à ça, être modelée. Parce qu'alors, ils ne seraient eux-mêmes, les deux coupables, que le résultat des quatre autres, au-dessus, dans l'arbre. Et ainsi de suite.
Alors on n'en finirait plus et personne ne serait jamais rien. Or chaque jour, tout nous prouve le contraire.

Mon enfance m'a marquée, sur le front entre autres, d'une jolie cicatrice et, partout ailleurs, de souvenirs mais de grands black out aussi. Avant mes 7 ans, c'est comme si je n'avais pas été là, y'a rien dans mon journal intime, ni moi ni personne, pages blances éblouissantes ou arrachées, même; mémoire en berne comme le drapeau d'un pays en deuil ou le sexe d'un homme qui a trop bu.
D'accord, après ressurgissent les fameuses madeleines et tous les Proust qu'on voyait traîner dans les bibliothèques des maisons de campagnes vendues depuis, qu'on n'a pas lus; il y a les images floues qui débarquent parfois et nous laissent un peu hébétés, sous le choc, comme avides d'encore les frôler.
Ces parenthèses là ne me définissent pas. Elles sont comme des souffles entre deux respirations gardées, un hoquet à dompter, elles ne dessinent pas mes contours, uniquement un mini bout d'une mini part d'un mini noyau de la mini moi. Et chacun sait que les noyaux, ça ne sert à rien sinon à être crachés en visant un endroit ou une personne, qu'on espère, tant qu'à faire, atteindre. Ce genre de choses amuse le commun des mortels, si si, je vous jure.

Peut-être aurait-ce été plus simple, néanmoins, de tout me rappeler et de n'être qu'un cocktail de souvenirs mais ça n'est pas le cas, et il n'y a vraiment pas grand chose, ici bas, de catégoriquement simple.

Je me suis définie malgré, avec, mais aussi, contre tout ça, ce qui était censé être moi. Il y a tout un tas de choses dont je n'ai pas voulu, boudant à l'idée de les intégrer dans ma carte d'identité comme devant un bonbon périmé. D'ailleurs, j'ai jamais aimé les bonbons. Et c'est pas de famille, ça. Comptez leurs caries, vous verrez bien.

Je sais pas trop où je veux en venir. Tout comme je ne sais pas tellement non plus d'où je viens. Et entre temps, je me promène.
Un jour, j'ai vu un psy. J'ai toujours adoré ça, les psys. Il y a quelque chose d'anormalement plus fol dingue chez eux que chez nous, c'est comme les émissions de télé réalité, ça nous rassure. "Ouf, j'en suis pas là, y'a pire, bien pire, bien bien pire que moi". Et on souffle, tout soulagé d'être simplement un peu barge au milieu de gens salement plus attaqués.
Ils travaillent à soigner l'âme, comme des confesseurs modernes, c'est comme ça qu'ils gagnent leur vie alors qu'ils sont peut-être eux-même en perdition et que personne ne leur tendra la main, ou juste un verre. On partage rien avec eux, on déballe, on lance nos trucs, on déverse, on, on, on est seuls face à eux, on s'en fout, pourtant ils sont humains, ils vivent avec leurs-poumons-leurs-coeurs-leur-anatomie-et-leurs-parties-génitales et c'est d'ailleurs tout l'intérêt. Sinon, autant garder son argent et parler à un mur.
Qui s'occupe de savoir, quand il sort de chez son psy, si ce qu'il lui a dit ne l'a pas bouleversé.


Mille fois j'ai rêvé que mon psy décidait de changer de vie après m'avoir dit au revoir. En coupant les ponts et prenant un billet pour le bout du monde. En essayant de retrouver une connaissance de jeunesse avec qui il n'avait jamais fait le premier ni aucun autre pas. En ouvrant le gaz. Mille fois j'ai rêvé ça. J'ai été surprise autant de fois de les voir m'ouvrir, à l'heure derrière la porte, alors que secrètement, j'espérais un bouleversement. Leur mort peut-être même, et alors?

"Mademoiselle, Mr X n'est plus de ce monde, l'enterrement aura lieu tel jour"
"Mademoiselle, Mr X a mis fin à sa carrière de psychanalyste pour enfin se consacrer à son amour du hard rock".
"Mademoiselle, Mr X a connu une mauvaise passe, il a du être interné".
Je considère certainement que ce que je dis est bouleversant pour m'atendre à que ce qu'ils soient bouleversés. Oui. En fait, oui.
Et d'ailleurs, si je ne les considérais pas comme tels, les trucs que je raconte à ce fou qui est passé à côté de sa vie, alors je n'irais pas le voir.

Un jour j'ai vu un psy. Comme je séchais la plupart des cours, comme mes fréquentations se
dirigeaient inéluctablement vers les moins fréquentables, comme mon relevé de notes s'en ressentait, comme la femme qui m'avait mise au monde avait toujours été première de sa classe avec 3 ans d'avance, il a fallu qu'elle s'inquiète pour moi et, du même coup, relègue. C'est comme ça, un jour, les profs, les conseillers d'orientation et les parents rendent leur tablier. Ca c'est ce qu'ils disent, parce que la vérité, c'est qu'ils ne font que le prêter, le tablier.
A quelqu'un de très autorisé.
En l'occurrence, mon premier psy. Il était donc dorénavant en charge d'un bout de tissu à rendre sans tâches de sauce ou d'éclaboussures de tomates. Il devait se douter de tout ça et avait accepté sa mission en connaissance de cause perdue.
C'est parce qu'il connaissait ma mère, et que sa fille était au lycée avec moi (et que, entre parenthèses, il lui aurait fallu beaucoup plus de psys que la terre ne peut supporter) qu'il s'est proposé de me recevoir.

Je me rappelle le premier rendez vous, je m'étais pomponnée. J'allais pas à la boulangerie quand même, faut pas déconner, j'allais raconter ma vie à un type qui avait fait des études pour savoir si elle était comme il faut, ma vie. Alors j'avais rangé mes cheveux dans un chignon très bien elevé et échangé mon tee shirt chanteur de rock bientôt mort d'overdose ou assassiné par sa femme contre une chemise blanche que mon père avait oubliée.
Avec mes manches trop longues et les mèches finalement rebelles qui s'évertuaient à retomber sur mon front en l'honneur de l'icône de t-shirt délaissée plus haut, je vérifiais sur ma main l'étage écrit au stylo bille.
Bon.
Ca a tourné court.

Assez vite, il a vu que j'avais un paquet de trucs à dire alors assez vite il a dit à ma mère que vu le paquet de trucs que j'avais à dire, ce serait bien, mieux, bien mieux, et plus professionnel que je consulte (oui il a dit "consulté" alors que j'avais 15 ans, quand je vous dis qu'ils sont maboules) un collègue qui serait payé. Il en avait justement un à me conseiller.

Ma mère a fait des yeux de merlans frits. Je mets l'expression au pluriel parce que je veux souligner son étonnement qui était énorme. Mais je veux aussi, en passant, souligner le fait que personne n'a vu un merlan se fait frire les yeux.

Elle a même dit:

-Quelqu'un qui serait payé... vous voulez dire... (elle a rougi; je n'étais pas là mais j'y mets ma main au feu même si on n'a jamais vu non plus une personne qui avait tort mettre, pour de vrai, sa main au feu) vous voulez dire... mieux que vous?
-...Mieux que moi? C'est à dire?
-Et bien, mieux, enfin, + que 150 francs la séance? (c'était en francs, j'étais jeune, laissez mes rides tranquilles).
-Mais de quels 150 francs parlez-vous?
-Mmmmh, et bien de ceux que chacune de vos séance vaut. (elle a dit "vaut" au lieu de "coute" parce qu'elle est diplomate et qu'en plus elle a fait des études de sociologie, de pharmacie et de droit et avec 3 ans d'avance, comme je disais plus haut).
-Manon vient gracieusement enfin! de quels 150 francs parlez-vous?

Là, étrangement, ma mère a compris assez vite.
Et, assez vite aussi, elle a comptabilisé le nombre de fois où j'étais allée voir "gracieusement" ce monsieur tout en lui demandant à elle, "grassement", de quoi payer la chose.

Mmmmh, 150 francs multiplié par 8, ça fait mal à l'argent de poche d'une menteuse qui s'achète, grâce à lui, des cigarettes et aussi des cigarettes mais pires. J'ai du rembourser. Du coup, j'ai revendu les cigarettes pires à tous ceux qui n'en connaissaient pas encore précisément le prix.
Mais tout ça a fait que, là haut, dans l'arbre généalogique, on est passé d'un nonchalant et contemporain "Pourquoi ne pas lui faire rencontrer un psy" à l'angoissé "T'as pas un psy? un super psy? un psy vraiment genre heu...ma fille ça va pas là, trouve moi un bon super psy vraiment".

Alors on a trouvé un bon psy-super-vraiment. Les parents ont des répertoires qui débordent de ce genre de contacts.

Ma mère a tenu à lui raconté mes arnaques, et lui, il a tenu a ne pas en entendre trop, de sa bouche à elle. Il a dit "Vous voulez qu'on se voit dans la semaine? Je peux peut-être vous trouver une heure, mercredi, entre 15h et 16h" et ma mère, grâce à ses études, ses trois ans d'avance et le fait qu'elle soit la personne la plus incroyable de la terre, a dit "Merci, non".
Dans ce sens là, pas dans l'autre.

Un jour, j'ai vu ce psy, mais j'étais un peu anxieuse. C'était un jeudi. Ca me contrariait parce que, le jeudi était un jour que j'aimais bien. Il s'articulait autour de pauses, d'heures de trous -comme on s'acharnait à dire hypocritement- et de cours auxquels j'avais décidé depuis longtemps de ne pas me rendre. En fin de journée, j'avais séché la bio pour aller me concentrer au café sur mon rendez-vous à venir. La bio. Non mais franchement. Un cours sur l'anatomie des grenouilles ou la reproduction des humains ne m'aurait vraiment pas aidée, soyons honnêtes.
J'aimais bien aussi le vendredi, je n'étais plus cancre alors mais au premier rang. On finissait la semaine et on commençait tard par le cours de français, mené de main de mapitre par ma mère adoptive. Suivi du cours d'anglais. Suivi du cours d'expression corporelle. Je commençais tout ça par une "cigarette pire" et, à 17h, quand la cloche disait "c'est bon, rentrez chez vous bande de glandeurs", moi, pour une fois, j'aurais pu remettre une tournée avec plaisir.

Je savais plus si c'était un rendez vous ou un pointage. Fallait-il que je montre que j'étais "bien" ou que je laisse le méchant mal s'exprimer sur le divan.
Bon, j'ai sonné, et puis, il a ouvert. Jusque là, j'étais assez déçue, je trouvais que c'était très normal, tout ça. Même les escaliers pour arriver à son 3° étage, étaient d'une normalité effarante. Et puis, il a ouvert.
Bon.

J'ai produit tellement de trucs dans ma tête à son propos que les pensées et les phrases se superposaient là haut. Et, au fait, c'était des trucs/pensées pas super.
En vrac:
il est moche, mal fagoté, il serait pas incroyablement vieux en prime? genre 35 ans, qu'est ce que c'est que ce tableau et ce cadre outrageusement doré?, j'aime pas comme il me sert la main, j'aime pas qu'on me serre la main de toute façon, non mais il pourrait pas mettre la salle d'attente plus loin de l'entrée pendant qu'il y est , tiens c'est qui ce joli truc masculin dans la lointaine salle d'atttente, pourquoi y'a un assemblement de magazines improbables comme Gala et Psychologies, plus rien n'a de sens, c'est déjà mon tour?,oui mais non j'ai envie d'aller à lourdes maintenant que je suis lancée dans les trucs zarbes, où est le joli trucmasculin tiens, je veux voir ma mère, changez moi ce tableau et ce cadre non d'un petit bonhomme.

-Mademoiselle, vous préfèrez que je vous appelle par votre prénom ou que je vous apelle Mademoiselle Troppo, que je vous vouvoie ou que je vous tutoie?
-Ok, heu, je croyais que c'était moi qui posais les questions en fait.
-Quelles questions?
-Bah j'en sais rien, c'est votre boulot. Des trucs genre "comment vous vous sentez est ce que vous etes toujours amoureuse de votre père / vos souvenirs d'enfance occupent-ils beaucoup de place dans vos journées", tout ça tout ça quoi.
-Vos souvenirs d'enfance occupent-ils beaucoup de place dans vos journées?
-Vous me la faites à l'envers là, non?
-Je ne sais pas, vous vous sentez comment?

Un jour je suis allée chez un psy et un autre jour, j'ai lu un livre. C'était incroyablement fort et extrêmement ressemblant. Dans les similitudes et les sensations donc.
J'aurais aimé avoir lu ce livre avant de rencontrer ce psy.

-Pourquoi est ce que je vous la ferais à l'envers?
-Non mais je vous énumère ce que vous pourriez dire et vous reprenez une de mes phrases pour... pfouh, laissez tomber.
-Très bien, vous voulez vous installer sur ce fauteuil Manon?
-Je préfère que vous m'appeliez par mon nom de famille.
-D'accord vous voulez...
-Pas très confortable ce fauteuil. Dans les films ça a l'air plus cool.
-C'est toujours plus cool dans les films.
-Vous avez pas vu Délivrance.
-En effet, non.
-Et vous vous prétendez psy? Vous avez pas vu Délivrance et vous vous prétendez psy?
-Je le regarderai.
-Non non non, hé ho. On va pas partir sur la patiente qui conseille des films à son psy, s'il vous plait.
-Comme vous voudrez.
-Bref.

Son fauteuil, en vrai, n'était pas si mal. Un club, marron, qui avait vécu et dont les accoudoirs commencaient à pelocher, autant dire L.E.P.I.E.D. Je sais pas pourquoi, j'avais envie de critiquer alors j'ai critiqué la première chose qui me tombait sous la main. Non pas que je m'asseye sur ma main, mais vous voyez. De toute façon, les expressions françaises sont à dormir debout. (Que celui qui a déjà dormi debout lève la main qu'il a laissée dans le feu parce qu'il avait donné sa langue au chat qui s'absente quand les souris dansent et déposent des dents sous les oreillers sur lesquels on dort, bien entendu, sur nos deux oreilles, mais alors à grand renfort d'assouplissements).

-En vrai, je vous ai dit que votre fauteuil était pas confortable mais y'a pire.
-Vous vous sentez bien alors?
-Bien, heu. J'irai pas jusque là.
-Vous iriez jusque où?

Je fais une moue bizarre là, et dans ma tête je réponds quand même "jusqu'au bout".
-Attendez, vous allez pas me faire le coup de rebondir sur chacun de mes phrases, si? Non parce que j'en attends un peu plus de vous.
-....Vous attendez...
-ET NE ME DEMANDEZ PAS CE QUE J'ATTENDS DE VOUS.
-Pourquoi pas?
-Parce qu'alors c'est moi qui fais tout le boulot. Et dans ce cas, c'est vous qui me payez à la fin.
Il fait une moue bizarre là. Il doit lui aussi penser à des trucs.

-Ecoutez, je suis là, je sais même pas trop pourquoi. Parce que ma mère s'inquiète + ça m'amuse + on peut parler des heures. Mais si je rentre en disant que vous êtes un gros naze + je me suis pas amusée = vous ne me reverrez plus.
-Qu'est ce que vous attendez de moi?
-...
-Si tant est que vous attendiez quelque chose de moi...
-Oui bah justement...
-Justement?
-J'aimerais, comme je vous ai dit, que vous fassiez pas vos répliques selon mes phrases, ça me déprime quand vous faîtes ça.
-Je ne le ferai plus.

Je sais pas si je le crois, il n'a même pas promis sur la tête de sa mère. Il tripatouille des trucs. J'aime pas quand les gens avec qui on vit, l'air de rien, un peu de complicité, tripatouilllent des trucs qu'on peut pas voir.

-J'aimerais aussi que vous ne tripatouillez pas des trucs que je peux pas voir dans vos tiroirs.
-Pardon mais je suis dans mon bureau et je ... "tripatouille" comme vous dites, ce que je veux, Mademoiselle.
-Ok. C'est vrai. Vous marquez un point. En même temps, j'ai arrêté de compter tellement vous êtes à la masse.
-Ah parce que c'est un match?
-Ah parce que vous croyez que c'est pas ça la vie, un match?
-Et on serait à combien alors?
-J'avais dit de pas reprendre mes phrases pour repartir sur vos astuces pour soit disant me cerner. Mais, puisque vous me le demandez: on est à 1/12.
-Ca n'existe pas.
-Enfin vous prenez position!
-De quoi avez vous peur?
-Ouhla!, vous prenez trop position.
--Vous ne voulez pas me le dire ou vous ne le savez pas?
-... Vous savez, quelles que soient les choses dont j'ai peur, y compris celles dont je n'ai pas connaissance, il y en a une qui m'effraie par dessus-tout. Et vous allez me demandez laquelle.
-Si vous voulez me la confier, oui.

"Confier" est un mot qui sonne agréablement et puis, j'avais décidé depuis mon cours de bio de commencer par ça, donc oui, je me confie.

-Je ne sais pas vraiment si ce que nous faisons là a un sens, et attendez, je vous vois réagir, ne m'interrompez pas, je me fiche que ça ait un sens ou non, mais je me demande si ça un résultat. Et si ça a un résultat, je sais celui que je ne veux pas avoir.
-...
-Je ne veux pas, c'est à dire: je refuse de me connaître complètement. On sait jamais, tel que je vous vois, vous payez pas de mine, mais vous êtes peut-etre un magicien, alors je ne veux pas de tour de magie et ressortir un jour d'ici en sachant exactement pourquoi j'aime être seule quand on m'attend et pourquoi un bruit de scooter dans la rue, la nuit, me plobe plus qu'on ne peut l'imaginer, je ne veux pas savoir si je n'ai pas aimé la façon dont on a changé mes couches culottes et pourquoi le petit moche, dans le coin de la cour me donnait envie de soulever des montagnes dans l'idée de le protéger des méchants garnements. Je sais déjà pourquoi le réchauffement climatique est la plus grande tristesse que j'aie jamais portée et je ne veux pas entendre un de vos adjectifs sur cette sensation, je sais que je pourrai faire mieux, me donner les chances et oublier ce qui est triste et révoltant mais je crois commencer à comprendre pourquoi je n'irai jamais dans cette direction, aussi... aussi, c'est pas vous qui allez faire de tout ça un dossier de patient. Et je compte sur vous, je vous demande de ne pas faire de moi un dessin avec des traits reliés partout expliquant ceci parce que cela.
-...
-J'ai terminé.
-Je.
-Vous êtes pris au dépourvu, là?
-Un peu oui.
-Dites moi pourquoi, vite.
Je veux qu'il reste dans son émotion, ça part vite chez ces gens là.
-D'habitude, les gens viennent parce qu'ils veulent quelque chose qu'ils n'atteignent pas. Or, vous venez de dire tout ce que vous ne vouliez pas.
-...
-Alors, d'accord. Je prends note. Et maintenant, j'aimerais savoir ce que vous voulez.
-Il va falloir qu'on se revoie.
-Ca ne fait pas encore 45 minutes.
-Je préfère reporter le temps qu'il reste à la prochaine fois. Il nous faut du temps à tous les deux pour digérer tout ça.
-rires-
-Je ne prends pas votre rire comme du mépris, j'ai raison?
-Vous avez raison. On se revoit jeudi prochain à la même heure. Et plus longtemps.
-Est ce que ce serait possible de se voir plutôt le vendredi?

Il a dit oui. Les gens formidables disent toujours "oui" quand ils savent l'impact que pourrait avoir leur "non". Les gens formidables disent toujours oui, de manière générale, parce qu'un non de leur part a toujours un impact.



-maispastrop-

Si tu veux le rattraper, cours-y vite. Il va filer.

Heureuse sans raison, le bonheur sans prévenir.
La joie, peut-être, plus modestement.
Le bonheur est un grand, un gros mot, il ne faut pas être vulgaire sans raison, ça choque les enfants, les vieux et les oreilles virginales, ce qui est loin d'être mon intention puisque précisément, c'est avec les vierges, les vieux et les enfants que je me sens connectée comme par l'influence du cosmos. Cosmos qui aurait tout à coup décidé que ce serait mon tour, pour un petit moment de manège, de trouver ce bout de ciel beau, de m'émerveiller sur la douceur de vivre au début du mois de mai, d'incroyablement vouloir distribuer ma gaieté, depuis mon balluchon, aux nécessiteux.
Un peu pour vous ma bonne dame.


Ouhla et puis toi, avec cette vilaine tête, il t'en faut pas mal aussi. Prends donc. Mais si, bon sang, prends, je te jure, tu peux décemment pas passer à côté d'une opportunité pareille.

Distribuer à gogo sans compter, insouciante de ce qu'il restera pour moi parce que je m'en fiche: de toute façon, je le produis, je le sécrète, c'est un puits sans fond de sourires et d'accolades fraternelles dont mon corps et mon coeur abondent.

Mais je ne suis pas vraiment moi. Parce que moi je suis vraiment pas comme ça.

On a du poser un filtre sur mes rétines ou installer des oeillères au coin de mes tempes. Je ne me dis pas pour autant que ça ne va pas durer et qu'il faut que j'en profite un maximum avant que le charme ne retombe ou ne se lève, au contraire, sur un autre veinard. C'est le secret de ma joie: le temps glisse sur moi comme s'il n'allait jamais abîmer les fossettes de mes lèvres retroussées sur l'avenir.

Un rien peut me faire basculer de l'autre côté, obscur, et me replonger dans l'austère réalité. Dans le gris qui a envahi le ciel et qui s'accorde avec le zinc des toits de la ville, et mes yeux, peut-être.
Une marche mal anticipée, une porte qu'on me referme au nez, un coup d'oeil à mon compte en banque. Les occasions et les peaux de banane ne manquent pas, mais moi, je compte les manquer, finement, passer à côté d'elles sans faire de bruit ni leur accorder aucune sorte de valeur, les ignorer, en somme. Les ignorer copieusement jusqu'à demain qui n'est qu'un autre jour, il paraît.
Et demain, promis, je ferai la gueule avec vous, dans le métro; je m'énerverai au téléphone contre l'incompétence des conseillers EDF; je pesterai dans la file d'attente du supermarché et me couperai l'index avec l'épluche légumes la où ça saigne diablement qu'on savait même pas qu'on avait autant de vaisseaux hyperactifs, ici. Même s'il faut, pour ce faire, beaucoup de bonne volonté.
Je ferai tout ça, ok, mais demain seulement.
Juré, je serai, comme à mon habitude, exécrable au réveil et pas commode jusqu'à midi. Après quoi, il vaudra mieux ne pas trop m'approcher parce que la faim commencera à me creuser l'humeur. En phase de digestion, j'aurai pas grand chose à dire et ensuite, j'aurai envie de dormir, du coup vos mots insignifiants me fatigueront les oreilles. Vers 18h, étrangement, je ressentirai un début de première satisfaction de la journée à voir tous ces ploucs s'agglutiner dans des wagons suintants pour rentrer dans leur meublé afin de ne pas rater la rediff' d'une série forcément policière. A 20h, enfin, mon premier sourire arrivera avec mon premier verre de vin. Après quoi, soit j'en boierai un 2° et je rentrerai raconter ma vie misérable sur un blog, soit j'en boierai jusqu'à ce que la Bourgogne soit à sec et je me réveillerai -si je me réveille- avec une tête qui conjuguerait magiquement les principaux traits du phoque et ceux de Mickey Rourke, à peu près.


Ce qui n'est pas pour arranger mon humeur, qui, comme je viens de le dire, n'a pourtant pas besoin de ça.
Alors, laissez moi jouer à l'heureuse jusqu'à demain.

D'ici là, veuillez s'il vous plaît ne pas embouteiller la route qu'emprunte mon petit nuage.

Je n'y suis pour personne.

-maispastrop-

Hors forfait


Tous ces sms qui traversent la ville
à toute bringue et se cognent contre les solitaires errants à qui personne n'a rien à dire. Pour atterrir sur un amoureux ou peut-être juste un type comme ça, en passant; et ça fait des bouts de textes qui, peut-être feraient un joli roman. Ou seulement des souvenirs, qu'il faudra qu'on efface: aujourd'hui, on ne sait même plus s'ils nous appartiennent encore et puis ils prennent trop de place sur la carte mémoire du téléphone. Circulez.

Les solitaires les voient passer, pressés, alors qu'eux ont tout leur temps; c'est même peut-être tout ce qu'il leur reste, le temps.
L'interlocuteur attend que ça sonne, il est là, tendu, impatient; il n'a pas posé de questions, pourtant il trépigne pour une réponse. Et pendant ce temps là, en Afrique, y'en a qui n'ont pas d'eau pour boire ou se laver. Ni de vaccins. Ni à manger. D'endroits ou dormir même. Et pas qu'en Afrique en plus. Quelque part quelqu'un se suicide / quelqu'un nait / quelqu'un désire plus que tout une barquette de frites à 4 heures de la nuit.
Mais pour celui qui attend son sms, rien ne compte davantage.

Les téléphones qui sonnent dans le vide, c'est.
Les fleurs qui fanent.
Les mères porteuses.
Les drapeaux sans vent et les buffets abandonnés.
Y'a tellement d'histoires qui ne commencent pas et pas mal d'autres qui s'essoufflent.


Le téléphone a sonné tout à l'heure en m'indiquant que c'était ma mère qui appelait. Les téléphones permettent ce truc fou: on enregistre un numéro, on lui approprie un propriétaire, et on peut ainsi faire la moue quand quelqu'un à qui on n'a pas envie de parler appelle. On peut même couper le son pour continuer de parler avec quelqu'un avec qui on avait envie parler. La technologie, je vous jure.

Là, mon téléphone a affiché "La Marie".
Oui, il était tout à fait impossible de l'enregistrer à "Maman", j'aurais une centaines de raisons pour appuyer ce propos, croyez moi sur parole. Aussi, je l'ai enregistrée à son prénom, affublé d'un article défini et ô combien définissant une fois associé à la majuscule toute sainte précédant son prénom. La Marie. Mère de moi. Jésus n'a qu'a bien se tenir.

Ma mère n'appelle pas, habituellement. C'est comme ça. Aussi, quand elle le fait, je m'attends à... je ne sais même pas d'ailleurs. Je m'attends à être surprise tout en sachant que je vais l'être. Je m'attends à une chose que je ne saurais nommer mais dont je pense qu'elle pourrait par exemple me scier les jambes et m'ouvrir les vannes. A tout, je m'attends. On sait jamais. Je réponds anxieuse comme quand je tremble. Branlante, je sers un "allô mamounette?" assuré, parce que je sens que c'est à moi d'assurer.

Les coups de fils qui ne répondent que par des silences entre deux sanglots se perdent dans la ville, dans ma tête et croisent les sms d'amoureux que je n'ai pas envoyés. Ils se comprennent, finalement. Ils sont dans le même bateau, les uns quelques années années avant, les autres, quelques années pendant. Nous tous, suspendus.

C'est pas souvent qu'on entend sa mère pleurer à part le tout premier jour dont personne n'a jugé utile de se souvenir. Quand ça arrive, on n'est jamais préparé. C'est les scénaristes de la vie, ils ont décidé que ça se passerait comme ça; c'est plus folklo. Ils veulent que ce soit à l'improviste. Ils disent ça, "folklo" et "improviste", en réunion autour de la table avec leurs cafés et leurs clopes, dans l'idée de retranscrire la vraie vie pour que le téléspectateur se retrouve dans le personnage. S'identifie. C'est important l'identification.
Et si le personnage ne se retrouve pas dans le personnage, qu'est ce qu'ils font eux, et moi, qu'est ce qu'on fait? Et si j'étais pas prête à entendre ma mère pleurer, pour de vrai, pas prête au point que rien ne sort de ma bouche non plus, sinon des débuts de sanglots copieurs des siens?
Quid du scénario et de l'audience? Tout le monde s'ennuie, là, je vous jure, y'a pas assez d'action, trop d'émotion, c'est plus du tout vendeur ce bourbier de nos jours.

Heureusement, depuis toujours je me suis préparée à être pétrifiée ce jour là. A chaque fois que la dame appelle, je me redresse, je prends une grande respiration, je me tiens droite et décontracte mes épaules par un mouvement théâtral de la tête; j'attends presque d'entendre la perdition dans le trémolo de sa voix pour déblatérer tout ce que j'ai dans le tiroir réservé à ce moment. Pile poil. Elle ne dit rien, son silence tremble et son souffle bégaye, c'est bon ,j'y vais, je fonce, je donne tout, on se lance.

-Tu sais, c'est normal... (je me secoue encore la tête comme faisaient mes copines comédiennes au cours florent avant de... ne rien faire) C'est normal que tu ...
-...
-Pardon.
-...
-...Je croyais être préparée à ça. Savoir que te dire quand tu flancherais. J'ai répété cette scène cent fois dans ma tête. Je savais qu'un jour tu m'appellerais pour que ce soit moi qui parle.
-...
-Je croyais aussi que si j'étais pas prête et que je te le disais, tu répondrais quelque chose à la place d'une respiration irrégulière. Et que ça m'aiderait.
-...
-Mais tu dis rien...
-...
-...
-...

Je me dis que c'est pas possible, j'ai pas le droit de rater à ce point un moment que j'attends depuis aussi longtemps tout en espérant qu'il n'arrive jamais. (Donc, en reprenant du poil de la bête, je me dis qu'il faut que je remette de l'ordre dans ma notion de logique, de temps, d'espérance et d'attente.)

-C'est normal d'avoir peur. C'est pas parce que t'es ma mère que t'es invincible. Je croyais vraiment que t'étais invincible tu sais, jusqu'à il y pas si longtemps. Mais bon. ... Tu l'es pas, pas vrai?
-... Autant que toi.
-Merde.
-T'es invincible pour moi.
-C'est pour ça que tu m'appelles moi quand tu pleures?
-Non. J'ai déjà pleuré avant sans t'appeler. Tu sais, je suis ta mère et... MAIS je suis humaine. Alors j'ai déjà pleuré. Mais ça ne te regardait pas. Je ne t'ai pas appelée.
-...
-Tu comprends?
-C'est à mon tour de plus savoir quoi dire.
-C'est pour ça que je t'appelle.
-... ? Je comprends pas.
-C'est la première fois que je t'appelle en pleurant sans avoir de raison particulière de pleurer donc je n'ai rien à dire. Donc rien à entendre.
-Sympa...
-Je ressens des choses dues à mon âge, le temps, et bientôt ma mort. Ca me fait penser à toi. Mais il n'y a rien à dire là-dessus. Il n'y a qu'à partager des moment d'émotion exacerbée sans rien expliquer. Sans en faire trop, surtout.

Je me rappelle alors tout ce que j'avais préparé au cas où. C'est comme par magie que ça revient.

-Non mais tu plaisantes. Il y a TOUT à expliquer au contraire.

Je marche en parlant. Je traverse l'appartement et les détails s'incrustent toujours dans les moments importants. Par exemple, avant de prendre ma respiration pour lui ouvrir mon tiroir, je ramasse une cendre et dépose un verre sale dans l'évier.

-Tu vois, j'ai ramassé une cendre qui traînait et j'ai mis un verre sale dans l'évier et pourtant...
-...Tu fais le ménage tous les jours j'espère?!
-Maman!
-Quoi?
-J'essaie de te parler de quelque chose.
-Non c'est moi qui te parle de quelque chose.
-Alors, dis moi de quoi?!
-...
-Tu recommences avec tes silences.
-Je croyais que tu adorais ça, les silences.

J'adore ça, les silences. Ma mère me connait trop bien tout en ignorant tout ce qui s'est passé dedans moi depuis qu'on ne vit plus ensemble, c'est à dire, toute ma vie, mais, c'est vrai, j'adore les silences.
Je change de direction et je passe la seconde.

-T'as re-arrêté de fumer?
-Non j'ai repris là, y'a 5 minutes.
-Ok. Fumons une cigarette ensemble alors. Sans rien dire.
-Tu fumes beaucoup non?
-Maman!
-Ok, ok, faisons ça.

J'allume ma cigarette.
Je me demande si elle a du feu, je me dis, l'espace d'un instant que j'aurais aimé allumé sa cigarette, à côté d'elle sur le fauteuil ou je m'installe toujours et puis non... si je pleure aussi, côte à côte, on aurait l'air ridicule comme ça en rang d'oignons. J'allume ma cigarette. J'entends la pierre de son briquet rouler. On ne se dit rien, on joue le jeu.
Je dis juste "Tu sais, je vais aller sur mon balcon, on fait ça, on va dehors, on regarde la ville quand on fume une cigarette avec quelqu'un au téléphone". Aucune réponse et aucune question de ma part non plus, je ne veux pas demander si elle est encore là, je m'en fiche peut-être.
Je finis ma cigarette.
Entre temps, je n'ai pas pensé à autre chose qu'à elle. J'ai regardé les immeubles et réalisé que finalement, pour une ville comme Paris, y'avait pas beaucoup d'appartements allumés la nuit. Je me suis dit que non, c'était pas parce que les chambres étaient remplies d'amoureux emmitouflés dans leur couette et l'obscurité, ça ce saurait, mais parce que ça dort, ça dort, ça meurt et peut-être que ça téléphone dans le noir. Je me suis demandé s'il y avait beaucoup de mères, dans ces immeubles qui étaient cap' d'appeller leur fille quand elles touchaient le plus fort d'elles mêmes. Je n'ai pas osé me demander combien de filles maîtrisaient cette situation parce que, en imaginer ne serait-ce qu'une m'aurait poussé à jeter mon portable par le balcon. Et moi avec. Or, j'ai besoin de ce portable. En plus, je suis au téléphone, là je vous rappelle, donc j'ai besoin de moi aussi.

-Je pense à toi alors que t'es au bout du fil, t'es dans le noir?
-Dans le flou plutôt.
-C'est allumé j'veux dire chez toi?
- Rires.
Elle rit. Elle rit tellement qu'y a des fenêtres de l'immeuble d'en face qui s'allument, je vous jure!
-Je croyais que tu voulais dire...
-Oui alors que
-Oui et d'ailleurs
-Ouais, c'est allumé chez eux? (là vous pouvez pas comprendre)
-A ton avis?
-Mmmmh, à mon avis, c'est flou.
-C'est fou.
-J'allais le dire.
-Oui mais je l'ai dit d'abord.
-Oui mais t'as tout fait "d'abord" de toute façon. C'est pas
-C'est pas du jeu. ... Manon?
-Oui, c'est moi. C'est comme ça que t'as voulu m'appeler en tout cas.
-Chez toi, je ne t'ai pas demandé, c'est allumé?
-Si c'est encore pour que tu me dises...
-Je te parle pas de factures edf.
-Maman?
-Oui, c'est moi. Enfin, c'est comme ça que tu as décidé de m'appeler en tout cas.
-Maman, tu crois qu'il y a beaucoup de gens qui se comprennent à demi mot?
-Tu veux dire, dans le noir ou dans le flou?
-Je veux dire, comme nous.
-...
-T'es émue.
-C'est une question?
-Toi oui, y'avait ta voix qui montait en point d'interrogation. Moi non.
-Tu voulais dire: "comme nous" point. Avec la voix qui descend.
-Oui comme au JT.
-Non.
-Si.
-Non, je veux dire, non, je ne crois pas que beaucoup de gens se comprennent à demi mot.
-Même les gens qui sortent de l'utérus de quelqu'un.
-C'était une question.
-Ah merde, on a oublié de monter la voix en point d'interrogation.
-Peut-être parce qu'on s'en fiche.
-Maman, quand tu dis "on s'en fiche" je le sens bien que t'as je sais pas combien d'années de plus que moi, parce que moi, spontanément, et pourtant je suis pas vulgaire, même si je peux l'être vachement, je suis spontanément PAS vulgaire, mais quand même j'aurais tendance à dire "on s'en fout".
-On s'en fout.
-T'as raison.
-J'ai toujours raison, je suis ta mère, celle que tu comprends dans le flou et qui était là d'abord.
-Maman?
-...
-...
-Je sais.

Bien sur qu'elle sait. Bien sur. Mais peut-être que pour une fois, pour voir, à titre d'expérience, je pourrais essayer de le dire. Je me lance.

- Quand tu mets ta télé en veille, ça use autant d'électricité que quand tu la laisses allumée non?
-Je crois que je t'aime toi.

Merde. Merde. J'ai raté mon coup. Je me fais devancer. Je voudrais jeter mon téléphone par le balcon à une voisine qui saurait quoi dire à sa mère et m'emmitoufler sous ma couette avec mon obscurité.
Faisons comme si on était pas déconcertée.

-Bah. Encore heureux.
-Non.
-Bah si.
-Non, je crois que je t'aime toi. Toi comme tu es. Pas parce que tu es ma fille. Parce que tu es ma fille, je t'aimerai toujours, je pourrai pas faire autrement même avec la meilleure volonté du monde.
-Ok. Ca m'arrange.
-Non, ça ne t'arrange pas, tu ne comprends rien. Mais j'aime qui tu es. Tu ne serais pas ma fille et je te rencontrerais, je sais pas où, ni pourquoi ou bref, je t'aimerais. Ce que tu es toi. Toi toute seule. Toi. Toi je t'aime. Pas parce que tu sors de mon utérus comme tu dis.

Y'en a beaucoup des gens qui vous font pleurer en (attends je compte) 57 mots?
C'est vraiment dégueulasse. C'était à moi de dire des choses jolies. Je voulais être la gentille des deux. Faut toujours qu'elle fasse tout en preum's.

-Je pleure pas, c'est pas ça.
-Tu pleures si tu veux.
-J'ai pas envie.
-Ok.
-C'est juste que c'était moi qui devais dire des trucs gentils. Et en plus, tout ce que tu dis, c'est joli juste parce que justement je sors de ton utérus. C'est tout.
-C'est ça que tu réponds aux garçons quand ils te disent des gentillesses?
-Quoi?
-"tu dis ça juste parce que tu sors de mon..."
-Ha ha, t'oses pas.
-Non mais bon t'as compris.
-Non, je comprends rien. Je comprends jamais rien. Je veux retourner dans ton utérus. Qu'on me laisse tranquille. S'il te plait.
-C'est pas possible, je vais bientôt mourir moi, ça peut pas marcher ton histoire.
-Là, il faut vraiment qu'on parle d'autre chose parce que sinon, heu, je ne réponds plus de rien.
-Mais Manon, tu ne réponds plus de rien, de manière générale. C'est pas comme ça que je t'ai élevée, mais c'est comme ça que t'es.
-...
-Et oui.
-Et toi. Toi tu réponds de quoi?
-De toi. Je réponds de toi.
-C'est pas une vie.
-A qui le dis tu...

Y'a un double appel qui se manifeste sur mon écran et dans mon oreille. J'ai accepté l'offre parce qu'elle coutaît pas chère et que le vendeur de l'opérateur chez qui je suis abonnée était sympa et un peu désepséré. Mais, la chose est mal pensée, l'interlocuteur sait aussi que je suis déjà en ligne. Si on on ne répond pas, c'est pire qu'un appel qui sonne dans le vide ou qui tombe tout de suite sur une messagerie; si on ne répond pas c'est qu'on préfère continuer de parler avec quelqu'un d'autre. "Appel en attente chez votre correspondant"... Mmmmh, "appel qui n'est pas digne d'être pris d'après votre correspondant".
Je me surprends à regarder quand même de qui il s'agit tout en sachant que personne ne mérite d'interrompre cette conversation, ces monologues croisés. A part dieu. Ou Elvis. Et ils ne téléphonent pas, eux, c'est bien connu, ils nous apparaissent au fond des tunnels avec une lumière blanche ou je sais pas quoi.
C'est un galant. Etrangement, l'envie me prend de couper court pour, ok, retrouver le galant, et ok, aller dans un bar, et ok, prêter mon utérus et, ok, ne plus penser à ces mots que je ne sais pas dire.

-Tu m'écoutes?
-Oui non mais j'avais un double appel, qu'est ce que tu disais?
-Prends le, prends le, je te rappelle après.
-Non non, c'est pas important.
-C'est qui?
-Bah, je t'en pose des questions?
-... Quelques unes oui, y'a même eu un âge où tu me demandais "pourquoi" à propos d'absolument tout.
-Comment ça?
-(avec une voix qu'elle veut enfantine, mais entre nous, c'est un peu raté) Et pourquoi les gens ils sourient? (avec une voix qu'elle veut autoritaire, ce qui est à peu près aussi réussi que la voix enfantine) Parce qu'ils sont heureux. Et pourquoi il s sont heureux? Parce qu'il leur est arrivé quelque chose d'agréable. Et pourquoi il leur est arrivé quelque chose d'agréable?
-Oui bon, bah toi aussi t'as du demander pourquoi ceci pourquoi cela à tout bout de champ quand t'étais petite, ça va hein.
-Ah non, moi je trouvais les réponses dans les livres mais je laissais ma mère tranquille.
-Dans les livres, bah voyons. Pfff. Comme si dans les livres on t'expliquait pourquoi il arrivait quelque chose d'agréable à quelqu'un...
-Rechercher la réponse dans un livre était quelque chose d'agréable qui m'arrivait en tout cas.
-Ok, donc t'as toujours réponse à tout en fait?
-Non, toujours pas à ma question "qui était la personne qui t'appelait?"
-Un garçon, tu connais pas.
-Oui, vu que tu m'en présentes aucun, pas étonnant que je ne connaisse pas celui-là.
-Parce que tu voudrais que je te les présente peut-être?
-"Les" ?
-Bah...
-Non mais surtout pas, je ne suis pas ce genre de maman qui fait des dîners au peut-être futurs maris tout en essayant de connaître leur passé génétique pour s'assurer de la santé du petit-enfant à venir, ouhlala, non merci.
-Bah voilà.
-Oui mais ça ne t'empêche pas de m'en parler non plus.
-Bah voilà, je t'ai tout dit, là.
-J'aimerais encore fumer une cigarette s'il te plaît.
-Il me plaît.

J'entends son briquet, encore. Je tire des bouffées tellement immenses sur ma Camel qu'en 4 fois, c'est plié. Je suis à mon balcon, accoudée, je repense à cette photo où Marilyn fait semblant comme personne d'être heureuse, prête à tout pour vous convaincre que tout va bien se passer.


Alors qu'en réalité, elle ré-flé-chit à la manière la moins pire dont les choses pourraient se dérouler.

J'aimerais bien que ma rue soit à New York, une fois de temps en temps.
Dire "jetaime" à celle qui m'a mise au monde sonnerait autrement plus simplement en anglais. Et ça se promènerait entre des immeubles plus grands, entre des gens plus seuls, au milieu d'appartements plus lumineux.


-maispastrop-
Aujourd'hui, je fume les cigarettes jusqu'après le filtre.
Je ne sais pas encore -le saurais-je un jour- si c'est du au fait que je n'en n'ai jamais assez ou au fait que je ne fais pas attention, que je ne me rends pas compte et, c'est possible, que je m'en moque.
Il y a longtemps eu quelqu'un, la plupart du temps quelqu'un de plus grand que moi, pour me dire quand m'arrêter; alors je levais la tête vers cette voix de la raison et, obéissante, je cessais de mâchouiller cette sucette. Je reposais le ballon déjà trop gonflé parce qu'il paraît qu'il m'aurait explosé au visage si j'avais continué. Je ne louchais plus parce que si un coup de vent passait dans le coin, je resterais bloquée à vie avec ces yeux là. Je ne mentais pas -moins- parce que mon nez blablabla. J'étais à vos ordres et conseils.

Aujourd'hui, plus personne ne me dit quand m'arrêter ou pourquoi continuer.

Je ne partais jamais en colonie sans un foulard préalablement parfumé de l'odeur de ma mère.
Il ne suffisait pas de vaporiser le contenu du parfum, c'eut été trop facile, non: il fallait qu'elle se parfume puis qu'elle dorme avec et qu'enfin elle le porte après la douche. Je voulais toutes ses odeurs. Ca n'était pas un doudou comme il paraît qu'on dit, je ne dormais pas avec et, pour être honnête, il ne sortait même pas de ma valise, roulée en boule sous l'armoire qu'on m'avait administrée. J'avais des valises souples, oui, des sacs quoi. Bref.
Il me suffisait de savoir qu'il était là.
Y'a pas mal de choses comme ça, trop surement, trop, indéniablement, dont on se dit qu'elles sont là et voilà, ça nous suffit.

Mais ce foulard me permettait d'être toujours plus ou moins accompagnée dans mes grandes frasques de vacances, il était mon courage, je n'avais plus peur de rencontrer des inconnus quand je pensais à l'odeur qu'il diffusait dans mon sac souple roulé dans la chambre, j'étais alors comme invincible. Je me disais même qu'au pire, si ça se passait mal avec quelqu'un, je pourrais toujours lui prendre la main et lui dire "pardonne moi, nous ne nous sommes pas compris, ou peut-être me suis-je mal exprimée, mais tu vas comprendre, suis moi" et lui faire respirer le foulard en question.
L'occasion ne s'est jamais présentée.
Je remercie le destin chaque jour pour ça.
D'une, j'aurais été bien incapable de formuler la phrase sus mentionnée pour amener la personne à mon foulard. De deux, il y une probabilité tout à fait effrayante pour que la personne eut préféré ne pas venir, ou pire, se soit moquée de moi.
C'est quelque chose dont, très certainement, je ne me serai jamais remise.

Les colonies, c'était invariablement le même manège. Je ne voulais pas y aller et quand la fin approchait, je ne voulais plus rentrer. J'étais trop jeune alors pour réaliser avec quelle régularité absurde j'étais remplie de ces sentiments contradictoires. Je les vivais, point. Passionnément. Aussi effrontée, avant le départ, dans le refus de faire mon sac selon la liste envoyée par la direction de la colonie que têtue, quand il fallait quitter la chambre et monter dans le car.

J'aimais par dessus tout que les grands qui nous accompagnaient alors ne soient pas si "grands" que ça. Ils donnaient des ordres, soit, mais avec la douceur de celui qui n'en est pas convaincu lui-même et qui ne vous en tiendrait pas longtemps rigueur si vous décidiez de désobéir. C'était des moitié de grands. Je réalise aujourd'hui combien c'était des vacances davantage pour eux que pour nous encore. C'est bien connu, les monos, ça fait rien qu'à picoler et à forniquer. Leur colonie était tout aussi dépaysante que la nôtre mais, en plus, on leur donnait de l'argent en échange du plaisir qu'ils prenaient.

Bien sur, ils couvraient notre cou pour pas qu'on prenne froid et nous lançaient des "t'es pas encore couchée qu'est ce que tu fais dans la chambre des garçons à moitié nue avec cette cigarette?" tous paternels. Mais c'était pas bien méchant et, dans le but de ne pas rompre le charme et l'ambiance, on obéissait à leur faux ordres, et dans ce but uniquement.

Après, on s'envoyait des cartes postales. Des lettres auraient représenté trop d'espace vierge à remplir à l'attention de quelqu'un qu'on ne connaissait finalement pas. Et on aimait ces monos jusqu'à ce qu'une prochaine colonie, colo pardon, les efface pour les remplacer par des + mieux, des + récents, + vivants.

On revient chez soi avec des habitudes tout à fait déconcertantes pour une maman célibataire qui essaie désespérément de nous faire comprendre que manger avec des couverts est essentiel dans la vie. On chipote sur son poulet aux amandes, réclamant du ravioli en boîte, et on le mange finalement, son poulet, mais avec les mains; avec une seule main en réalité: l'autre étant toute occupée à dormir sur les genoux. On se tient plus jamais droit. On parle la bouche pleine. Et on dirait que personne ne comprend à quel point c'est ça la vraie vie. Et de toute façon, personne ne nous comprend.
Merde, qu'est ce que c'est dur, la vie, dans ces moments là.

J'ai essayé d'être moniteur. J'ai passé le bafa, haut la main, haut les coeurs, je suis partie dans les cévénnes et j'ai encadré une bande de mioches prépubères pendant 10 jours. J'ai passé les 5 premiers à essayer de m'entendre ave mes "collègues" et les 5 derniers à m'entendre réellement avec mes "mioches".
Merde, qu'est ce que c'est bien, la vie, dans ces moments là.

J'ai gardé le foulard et il a perdu son odeur. Il est quadrillé d'une façon assez particulière. Il est quadrillé de façon 80's dirons nous, mais avec une certaine élégance tout de même. Les tons sont sobres, dans les marrons, les jaunes moutarde, les bleus nuit. Il irait parfaitement avec ma petite robe kaki et mes bottes vintage. Seulement, je ne peux pas le porter. Il doit vivre dans le placard. Autour de mon cou, il me rappellerait que j'ai passé l'âge de prendre un garçon par la main pour lui en faire respirer l'odeur. Et ce n'est pas lui qui me dira d'éteindre ma cigarette quand elle est encore plus dangereuse qu'elle ne l'était déjà avant le filtre. Il n'y a plus personne pour me dire ça. Et les souvenirs d'enfance appartiennent aux greniers.

-maispastrop-

1,2,3, nous n'irons pas au bois.

"Je suis deux", elles se disent. "L'avenir c'est moi", pourquoi pas.
Fières comme des gosses.
Elles arborent leur rondeur comme un trophée; elles l'auraient gagné à la sueur de leur front qu'elles ne se tiendraient pas plus droites. Il n'existerait pas de menton pointé plus précisément vers la résidence de dieu. Et pourtant, n'est ce pas à la sueur de leur cul et de leur cul uniquement qu'elles doivent cette proéminence que tous s'accordent à trouver émouvante, entre le bas des seins et le haut du pubis ?

Ensuite, elles sont mères. Après avoir été les pires emmerdeuses du monde, j'entends. Après avoir pesté dès lors que tous les passagers du bus ne se levaient pas comme un seul homme pour leur laisser une place assise. Après avoir exigé des fraises à la moutarde à 4h4O du matin le 1° mai. Après avoir imposé l'interdiction de fumer à des gens qui n'ont aucune responsabilité dans cette histoire, qui, peut-être même, s'en fichent. Après avoir vomi le matin, et couiner le soir. Après avoir sermonné les autres filles considérées comme "perdues" et avoir tenu à leur faire comprendre, dans un élan de grande générosité, le vrai sens de la vie.
Ensuite, après tout ça, elles sont mères.
Et ça n'arrange rien.

Je croyais qu'être mère signifiait avoir son centre de gravité pour toujours en dehors de soi, se séparer de son nombril en quelques sortes, perdre son équilibre et son oreille interne. Etre inquiète, alerte, aimer tout le monde, s'oublier.
Que nenni.
Pour la plupart (et quand je dis "plupart" je suis polie), être mère signifie avoir désormais deux nombrils, et l'équilibre le plus inflexible de l'histoire de l'humanité; une raison supplémentaire de parler de soi, centraliser l'intérêt, évincer les sujets qui ne concernent pas la procréation ou l'allaitement, tout ramener à ça, à cette banale histoire de donner la vie.

Oui, BANALE.

Ranger vos griffes et vos crocs, tout doux mes mignons.
Banal,je persiste, parce répandu, quotidien et universel, oui, tout le monde fait ça, des enfants; vous venez de là, vous aussi, nous tous. Ca court les rues, les accouchements, les nouveaux nés, et le monde qui s'arrête de tourner parce que ça perd les eaux. Les laboratoires fournisseurs de tests de grossesse ne connaissent même pas la crise, bien au contraire. Moins ça va, plus on enfante. Il semblerait qu'on veuille partager ça avec le maximum de monde. C'est pas radin.

Je croyais qu'être mère ramenait à l'intérieur de soi, affirmait le respect des choses qui vivent et la colère contre ce(ux) qu'on tue.
Que nenni encore. Etre mère semble être un honneur dont on tire une fierté prétentieuse et écrasante; fierté qui éloigne des autres, des souffrances, qui ne relie absolument pas à la grande chaîne de l'humanité. A croire que c'est au prix de longues années de labeur qu'on peut donner la vie. Enfin quoi, un peu de bon sens: comment oublier que c'est simplement en tirant son coup que ça se passe.
Tout le reste devient superflu. Parfois, l'homme même, la moitié du résultat, excusez du peu, se voit tenu à l'écart de cette nouvelle existence faite de talc, de babillages et de petits pots.
C'est le meilleur anti dépresseur abrutissant qui existe tant il exclue de la vie celle qui la donne. Ses pieds ne touchent plus terre, rien ne l'atteint, la faim dans le monde est ce que ça existe seulement vraiment, d'ailleurs? Subitement, tout est beau, acidulé et confortable comme un épisode des bisounours parce que "tout" signifie désormais "le périmètre entourant moi et la chair de ma chair que c'est mes entrailles que pas touche sinon tahar ta gueule à la récré". Je croyais que donner la vie aider à la respecter, la vie.

Il y'a des femmes qui à peine enceintes inscrivent déjà leurs mioches à un cours de danse. Et le meilleur.
Comme si ça ne suffisait pas de décider pour quelqu'un qu'il allait naître, vivoter et mourir, faut aussi s'assurer que les tutus qu'on a déjà achetés seront portés.

Jamais personne, à part ma mère, n'a pris de décision pour moi, dans ma toute petite vie, et jamais je ne prendrai, pour moi, de décision aussi importante que celle que ma mère a prise. Ma mère, un jour, a décidé que moi, là, moi qui écris, j'allais d'une: vivre, de deux: mourir. Ca, c'était couru d'avance, elle pouvait pas dire qu'on l'avait pas prévenue.

Comment lutter, évidemment que je lui dois le respect à vie, je pourrais jamais faire mieux. A moins de faire pareil...........................mais plutôt mourir. Justement.

Ok, on peut déceler sans trop de clairvoyance, comme une agressivité de ma part à l'égard de toutes les génitrices alentour. Je l'admets. Je l'assume. J'ai jamais aimé qu'on décide pour les autres et quand j'ai vu de mes yeux vu que c'était bien souvent pour se sentir vivre soi-même, j'ai arrêté de "pas aimer" pour me mettre à haïr, ça. Haïr ça très fort. Haïr avec de la haine en somme. De la haine qui fait comme de la fumée qui sort des naseaux d'un taureau. Pour schématiser.
En plus, il arrive qu'on impose un tas de choses au nouveau gustave arrivé: des prénoms, des religions, des salopettes bleues, des cuisinettes roses, des opinions et autres poney clubs. Et vous voulez me faire croire que c'est par amour? A d'autres.

En plus,
Les enfants,
En soi,
Je m'en balance pas mal.

Je ne m'émerveille jamais sur un bout de chair fripée aux yeux bouffis simplement parce qu'il sort de l'utérus d'une égocentrique en mal de raison de vivre. Ca ne me concerne pas.
Je m'émerveille si le bout de chair fripée me fait rire quand, après le biberon, l'envie de remplir sa couche lui déforme le visage déjà pas avantagé, virant au rouge dans un rictus d'effort olympique. Et quand le bout de chair fripée m'attrape le petit doigt avec sa mini main toute moche et la serre, et la serre encore, comme si sa vie en dépendait, je frissonne d'émotion, évidemment. Je suis humaine, je ressens des choses avec l'aide de mon émotion.
Mais je ne réserve pas ma béatitude à la marmaille innocente, il n'y a pas de raison, ça marche avec tout le monde. Toi, là, si tu m'attrapais le petit doigt avec ton immense main comme si ta vie en dépendait, je frissonnerais aussi. Je frissonnerais davantage, touchée plus profondément. Parce que toi, tu sais que tu prends des risques à être vulnérable. T'es pas censé avoir envie qu'on te protège avec tes 30 années derrière toi. (T'es un grand maintenant cqfd)

Et pourtant je respecte ça, l'Enfant, comme quelque chose de quasi sacré. C'est bien la raison pour laquelle il m'est tout bonnement impossible d'être d'accord avec des femelles qui ont décidé depuis leurs 15 ans d'en avoir deux, des enfants sacrés. "Oh ouais, moi je veux un garçon et trois ans après, une fille. Et je les appellerai comme çi et comme ça. Et lui, il fera du tennis. Comme toi, chéri. Et elle, je lui mettrais toutes les robes que j'ai gardées dans le grenier".

Comment des gens en manque de vie, de but, de passion et d'amour peuvent avoir le droit de confondre une vie, un humain en somme - c'est à dire quelqu'un qui peut potentiellement être Desproges ou Hitler - et une poupée. Point d'interrogation. Comment parler de quelque chose qui n'existe pas? Décider de son existence, de sa présence, de ses poumons qui s'ouvrent quand il respire. De quel droit et par quelle vanité? Points d'interrogation puissance mille, tiens.

Ok. Vos griffes n'en finissent plus de sortir et vos crocs veulent du sang. Le mien, j'imagine. Soit.

Alors essayons ça: imaginez une couleur que vous ne connaissez pas.

Si vous voulez, dans ma grande mansuétude, je vous accorde 1 minute pour vous y mettre.

Autant de secondes qui vous prouveront qu'on ne peut pas imaginer quelque chose qu'on ne connait pas. Vous mélangerez certainement un kaki improbable avec un fluo trouvé sur un, et un seul tshirt du fin fond du marché de Camden. N'empêche, ces deux couleurs existent bel et bien et le résultat, votre tête ne sait pas pourtant pas le colorier. Alors, on essaie, en pratique. On crée du palpable.
L'enfant, on le fait. Ca pour le coup, c'est fou, absolument magnifique, on pourrait y penser des heures, des années, l'étonnement ne tarirait pas: notre corps, notre sang et notre rapport sexuel, on fait ça: quelqu'un. Quelqu'un qu'on ne connait pas, qu'on n'a jamais vu. Et puis c'est là, minus, rien, ovni dans le ventre. Il grandit, prend ses aises et bien plus vite qu'il n'y parait, il passera des 3 kilos 5 aux 3 grammes 6. On n'aura pas assemblé nos couleurs improbables dans la tête, non, on aura le résultat sur la table à langer. Et on aimera ce résultat au delà du raisonnable. Quoiqu'il fasse et ça, juste parce qu'il vient de nous.

Non, bien, sur, l'être humain n'est pas narcissique, penses-tu, il a simplement trouvé le moyen d'avoir deux nombrils, de dire "je" pour lui et sa progéniture et de laisser une trace.
Quand je meurs, mon enfant continue de vivre, je laisse une trace, je participe.
Soit.
Alors qu'en vérité, on ne "laisse" pas "une trace ". On "abandonne" "quelqu'un".

Mais quand ma mère mourra (et pour ceux qui m'ont déjà lue, ils savent que c'est impossible mais, mettons avec un peu d'imagination, que ça arrive, même si on sait vous et moi que c'est ridicule comme éventualité), quand ma mère mourra, qu'est ce qu'il restera? Qu'est ce qu'il restera d'elle? Il restera moi. Et "rester" est un terme que je refuse catégoriquement. D'autre part, je ne suis pas une trace. Je ne reste pas, je suis là, point.

"Quand je serai mort, j'aurais laissé quelque chose" est une phrase qui devrait être interdite par la loi parce que c'est méchant, bête, réac, préhistorique, historique et ue ça engage une vie, une vraie vie.
Qu'est ce que c'est que ces conneries nom d'un petit bonhomme?

Sans parler du fait qu'en réalité, combien d'entre nous sont réellement capables de mener à bien cette mission? Bien entendu, en réflechissant comme ça, on ne fait jamais rien. Et, encore une fois, il n'est pas question de "rien" mais de "personne".

Je suis pas énervée, c'est pas ce que vous croyez. Je suis un peu véhémente sur le sujet. J'attends d'être contredite, j'attends ça avec une hâte enfantine. Mais à une condition: que ce ne soit pas par des mots, des paroles en l'air; parce que pour ça, ô grands dieux, que vous êtes nombreux à contrer mes arguments et à crier au scandale!
Je veux être contredite par quelqu'un qui ne me trouve pas scandaleuse quand je dis que je-ne-veux-pas-d'enfants, quelqu'un que ça ne dérangera pas, qui n'a rien à me prouver contrairement aux 3/4 d'entre vous que j'aime comme ma propre descendance mais qui transpire le malaise à défendre aussi violemment une "cause" à laquelle vous ne connaissez, pour l'instant, rien. Rien du tout.

L'horloge biologique qu'on me dit.
"Bio" et "Logique" que je rétorque. Oui et ben figurez vous que ça en a soufflé plus d'un.
Il n'y a plus grand chose de nous qui soit encore un tant soit peu animal. Et le fait de se reproduire ne peut plus être excusé par un pseudo compte à rebours caché dans les ovaires de mesdames.
Biologiquement, logiquement, écologiquement, je ne suis pas de celles dont l'approche de la mort décide de la vie de quelqu'un d'autre.
Je dis ça haut et fort, je me suis déjà fait des ennemis avec cette philosophie, qu'importe, je m'en ferais un tshirt s'il le fallait. Je le porterais, en plus.

Vous êtes là, narquois, me considérant moitié bizarre moitié monstrueuse et vous croyez pouvoir piéger toutes les personnes dans mon genre d'un minable "tu verras, tu auras un enfant et tu admettras que j'avais raison" comme si vous en aviez, vous même, déjà un.
Et c'est là que vous signez votre arrêt de bêtise. Vous ne comprenez rien. Rien à rien.
Si je dis je-ne-veux-pas-d'enfant, je sais à quoi je m'expose. C'est, de nos jours presque aussi choquant que de dire: "je boycotte Nike".
Mais, si un jour Nike ne fait plus fabriquer des simples chaussures qui n'ont même pas le pouvoir de changer la vie par des enfants qui travaillent toute la journée dans de la colle pour être payés une misère, alors, oui, peut-être voudrais-je en porter.

De la même manière, si un jour un homme veut un enfant avec moi parce que c'est moi, et moi aussi parce que c'est lui, et pas pour mes rêves de gosses que je n'ai pas eu le temps de réaliser, et pas parce que je ne sais plus comment m'éloigner de la tristesse, la tristesse fondamentale de la vie, et si, l'homme en face de moi refuse catégoriquement l'idée d'adopter un enfant déjà là et qui crie tellement fort depuis son orphelinat qu'on l'entend d'ici et que personne ne devrait pouvoir dormir, et bien alors... après avoir insulté l'homme de ma vie de tous les noms d'oiseaux... oui, j'accueillerai un égoîste de plus à l'intérieur de mon intérieur et pour couronner le tout, je ferai ça de mon mieux. Et peut être lui achéterais-je des Nike pour ses 10ans.
Il décidera comme un grand.

-maispastrop-

Mes pensées, tu les faisais tiennes


C'est pas parce qu'il est mort, non.  C'est parce que tout est revenu.
J'ai tout écouté, d'une traite, et puis en boucle. Il se trouve que c'était dimanche.
Bon, d'habitude, j'm'en fous pas mal du dimanche, mais voilà, ce jour là, c'était vraiment le lendemain du samedi et la veille du lundi et écouter ses mots et ses mélodies, même s'il faisait beau et justement parce qu'il faisait cruellement beau, ça m'a rendue gamine
J'ai pleuré d'abord timidement, honteuse même seule, et cachant mes larmes pour pas qu'on me voie dans le miroir. J'ai pleuré ensuite, plus convaincue, moins pudique, avec quelques bruits d'animal à l'appui, même; des petits couinements dégueulasses, des sons aigus, racleux, avortés. Enfin, j'ai chialé comme une madeleine, si tant est qu'une madeleine ait jamais autant pleuré dans son thé, chialé à chaudes larmes, à froides larmes, à grosses gouttes, à tête dans les mains et nez qui renifle. 
Quand on passe le cap syndical, il y a de fortes chances pour qu'une fois les vannes ouvertes nous prenne l'envie de remplir tous les lacs de France et de Navarre. Je me suis prise au jeu et ça n'en finissait plus et je savais que ça n'en finirait plus et que c'était pas vraiment un jeu et je me doutais de l'animosité que j'aurai pour moi-même le lendemain, face à mes yeux de boxer, bouffis de tristesse et de sommeil. Mais, prise au jeu donc, je jouais goulûment à mouiller mes joues d'une tristesse sans nom, sans but ni fondement.

C'était quand la dernière fois que j'ai chialé comme ça, sans retenue, horriblement honnête?difficile à dire. Quand j'ai perdu ma poupée ou que je suis tombée sur les genoux dans la cour de récré?

J'avais peut-être 13 ans, je sais plus, 14? C'était en Normandie, au cinéma du casino de Trouville, le seul à diffuser autre chose que des films n°2 et 3 d'une série qui, déjà au 1° tour, aurait du être interdit d'exploitation. C'était Le Grand Bleu version longue.
Ah, ça va, je vous entends d'ici pouffer de moquerie et ça ne me fait ni chaud ni froid. 
Donc. 
Je sortais de la séance, je pouvais rien y voir tant mes paupières, gonflées par le liquide lacrymal, avaient empiété sur l'espace normalement réservé à l'ouverture permettant aux yeux de faire leur boulot. A l'aveuglette, d'une main, je tâtonnais pour ne pas me cogner sur les murs qui semblaient s'être tous mis d'accord pour me barrer la route, de l'autre je serrais celle de la femme qui m'a mise au monde, qui se trouvait dans un état relativement semblable au mien. Etat, pour ne pas le nommer, pathétique. 
Je sais pas, ça nous avait pris sans prévenir, c'était arrivé comme l'annonce d'une maladie chez quelqu'un qui est le plus fort d'entre nous, ou comme une envie de pisser. D'un coup d'un seul, la mère et la fille s'étaient transformées en distributeur d'eau salée. Je me souviens, je tendais ma langue pour rattraper mes larmes, je les reprenais, elles étaient à moi et un trop grand nombre d'entre elles tendaient à appartenir au bitume en y atterrissant bruyamment. Mais j'en avais trop. Je ne savais plus qu'en faire. Personne à qui les donner. 
Je me souviens, la femme qui m'a mise au monde n'arrêtait pas de farfouiller dans son sac pour y trouver une  matière suffisamment absorbante pour kidnapper tout ça.
On marchait, on marchait et, alors qu'on aurait du chercher la voiture pour rentrer, on marchait encore avec nos bruit de chialeuses et nos mains dans la main. 
Quand on a réalisé qu'on arrivait à la maison et qu'on avait oublié la voiture et qu'on avait donc fait 30 minutes à pieds sans se parler et à se vider, on s'est regardées, avec ce qu'il nous restait d'yeux, et on a ri, avec ce qu'il nous restait de bonheur. 
On s'est assises sur les marches d'un perron, elle a sorti une cigarette et je ne fumais pas encore mais j'aurais vachement aimé pourtant; ça avait l'air tout à fait opportun comme occupation. Elle a tiré une bouffée immense et m'a demandé "t'as aimé?".
Comme des baudruches on a ri. Comme des baleines. Comme des hyènes. Comme toutes les expressions que vous voudrez réunies. 
Et puis, quand on en a eu fini de rire, j'ai répondu le plus débonnairement possible, encore haletante de notre humour, "mouais bof". Alors on remis ça. Les hyènes, les baudruches et les baleines n'avaient qu'à bien se tenir, on en a réveillé le voisin.
A son "Mais qu'est ce que c'est que ce bordel?" on a répondu qu'on pleurait et ça a semblé être assez convaincant pour qu'il referme ses fenêtres et nous laisse nous gondoler tranquilles.

J'ai pleuré hier aussi. Parce que j'en avais envie, besoin, parce qu'il le fallait, hygiéniquement. J'ai pleuré de fatigue le mois dernier, à bouts de nerfs, ayant enduré toutes les contrariétés possibles et craquant finalement au détour d'un couloir de correspondance, quand un musicien jouait "Because". J'ai pleuré quand j'ai su que je ne t'aimais plus. J'ai pleuré davantage encore quand je me suis demandé si je t'avais jamais aimé. J'ai pleuré dans mon sommeil et peut-être dans le vôtre. J'ai fait ça souvent et j'ai même pas honte; bien au contraire, l'inverse serait obscène; aussi j'assume ce travers. Ca se voit, sur mon visage, ça se voit. Il y a une place toute prête pour accueillir les gouttes des yeux, des sillons accueillants, qui dessinent, sur mes cernes et mes joues, mes chagrins. Juste à côté de la toute nouvelle bouffissure qu'a esquissé l'alcool.  

J'ai écouté et écouté encore. J'en revenais pas de tout connaître par coeur, d'avoir vécu si proche et si longtemps avec ces morceaux, sans les comprendre parfois. Madame rêve d'atomiseurs et puis quoi encore? Annie aimerait pas les sucettes par hasard? Qu'est ce que je saisissais à tout ça moi, je sais pas. Et qu'est ce que j'ai saisi depuis, je sais pas non plus. C'est plutôt dans l'autre sens que se raconte l'histoire et c'est moi qui ai été saisie, prise, enveloppée, emmitouflée, écorchée de tous ces mots. Tiraillée dans la mélopée d'une voix qui hurle et sourit au même moment. Y'en pas des masses des types qui chuchotent leurs cris. 

Et puis que les choses soient claires, je m'en fiche que les gens meurent. C'est pas mon problème et on est trop nombreux de toute façon. Mais, il y en a qui partent avec des bouts de nous alors qu'on n'a même jamais échangé deux mots, et ça c'est assez bouleversant pour ne jamais s'en remettre totalement. C'est la moindre des choses.

C'est pas parce qu'il est mort, c'est parce qu'il était trop vivant. Et nous, pas assez. 

-maispastrop-

Des courants d'air entre nous

Le vent n'est pas mon ami, il décoiffe mes cheveux. Le soleil tient absolument à attaquer mes pupilles fatiguées. Quant à la pluie, elle picote mes oreilles de ses rebonds bruyants sur la toile du parapluie. Il n'y a que l'orage qui sache à peu près s'adresser à moi en des termes civilisés en ce mois de Fevrier. 
Tout est contre moi. Les éléments, et toi. Toi, tu es tout contre. Tout contre moi. Toi, tu fais oublier la pluie et le soleil pour quelques temps, quelques bouts de temps qu'on croirait extensibles et qui sont pourtant délimités, rapides comme l'éclair. 

Plus il passe, le temps, moins je le situe dans l'espace, je ne vois vraiment pas où il veut en venir, à filer parfois aussi vite et à traîner, d'autres fois, indéfiniment. Pour être honnête, j'ai la sale impression qu'il me cherche les poux, ces derniers temps, le temps; il se jouerait de moi que ça ne m'étonnerait pas, mais il fait ça d'une manière qui n'amuse que lui. Il glisse comme du sable entre les mains quand je respire et existe vraiment et s'enlise à traîner la patte dans tous les recoins de mon ennui quand j'ai hâte d'être demain.
Encore heureux, il me permet tout de même de temps en temps de me perdre pour une ou deux minutes; il m'autorise un flottement ésotérique entre deux vapes de volutes bienveillantes et veille à ce que je ne redescende pas trop brutalement sur terre. Comme quand on descendait de la poutre, en EPS, la poutre sur laquelle on avait passé l'heure à piapiater avec les copines de l'injustice de la vie en général et de la beauté du prof de musique en particulier. On en descendait trop vite et alors, la terre remontait de la plante de nos pieds jusqu'à notre nuque en passant par notre colonne vertébrale en nous glaçant les os et le sang. J'ai droit aujourd'hui à un atterrissage plus délicat. 
De mon petit nuage, je descends moins abruptement et je pose mes pieds de leurs bouts d'abord puis de leurs plantes, inquiète de retrouver le cours de la vie. 
Quand je m'échappe vous vivez toujours des choses incroyables. 
Quand je reviens, vos choses incroyables semblent être uniques au point que vous ne pourrez jamais les revivre, et que je ne pourrai jamais les partager avec vous.
C'est pas grave. 
Moi aussi, là haut, je vivais des moments que je ne pourrai non seulement pas revivre à vos côtés mais que je ne pourrais même pas vous faire l'honneur de partager en comptine avec vous, de ces moments qui n'ont ni couleurs ni adjectifs et qui s'évaporent dès lors qu'on tente de les conceptualiser en phrases bien ordonnées. 

Je me perds une ou deux minutes et je retrouve comme l'essence de moi, ce qui fait tourner mon moteur et ce qui coûte aujourd'hui trop cher. Je me requinque, pour faire court. Je recharge de la batterie et regonfle des poumons comme en bord de mer; mais. Mais ça ne fonctionne pas avec vous. Je reviens les joues roses et l'oeil vif, pourtant vous ne voyez pas. 
Parce que vous voyez toujours la même personne, vous ne voyez jamais quand je suis nouvelle, comme au sortir de l'oeuf, après mon toilettage intégral, vous ne voyez pas. 
Mon enthousiasme retombe alors comme l'eau qui déborde comme une folle sous laquelle on coupe le gaz coupable, retombe piteusement, d'un coup, à plat pire qu'une mer d'huile à qui on trouverait assurément davantage d'aspérités. Je suis le lac Léman devant votre aveuglement, et dans ce blanc hypnotisant de ce que ne vous voyez pas de moi, je continue pourtant d'exister comme une Wonder Woman. Dans ce trou noir entre vous et moi qui nous aimons tant, je vous aime davantage encore pour me laisser aussi seule face à moi dans ce que ce moi a de personnel qui ne vous regarde finalement pas. 

Mon nuage jette un oeil chafouin sur la scène, lui qui sait si bien ce que j'ai perdu et gagné, là haut, installée sur ses rondeurs et ses remous; il le cligne, même, son oeil chafouin, l'air de dire "et puis?" comme si rien n'était jamais vraiment important, à part lui.
Je vous regarde ne rien voir et faire toujours les mêmes gestes et je sais que je suis comme vous, aussi, à ne pas savoir quand vous descendez de votre nuage à vous, à ne pas attraper ce moment béni où il est impossible de déterminer si vous êtes plus vulnérables que forts, à ne pas toucher l'endroit vierge de tout prêt pour tout le monde, je suis comme vous. Je vous regarde, je ne vous vois pas, je vous rate et tous nos nuages s'en amusent, quelque part au dessus des orages. 

-maispastrop-