petits-plaisirs-grands-frissons

Le pot de Nutella oublié, découvert derrière un paquet de céréales.

Le conducteur du métro qui m'attend pour partir.

Un vieil ami qu'on accompagnait à des mauvais castings et qui apparaît tout à coup dans la télé.

Se réveiller inquiète de l'heure et après avoir réalisé qu'on a encore 2 heures devant nous, se lover à nouveau sous la couette.

Une bouteille en moins sur l'addition parce que "c'est pour le patron".

Faire découvrir un morceau de musique à sa mère dans le métro et la regarder dodeliner et chantonner, séduite.

La musique qu'on avait oubliée et qu'I tunes décide de jouer, là, comme ça.

Un sac rempli de robes dont on ne savait que faire et avoir, entretemps, emménagé avec une styliste.

Changer d'avis.

Entendre France Gall dans une soirée dite courue et immanquable. Danser dessus.

Lire le même livre qu'un passager du métro et sourire, complice, avec les yeux qui disent "j'en suis aussi".

Inventer une expression. L'entendre bientôt dans la bouche d'un inconnu.

Rencontrer un inconnu. S'inventer bientôt dans sa bouche.

Recevoir une lettre de quelqu'un qu'on voit tous les jours.

Terminer un livre et savoir qu'il nous en reste 5 du même auteur.

Etre d'accord avec un compliment qu'on nous fait.

Rencontrer Jacques Dutronc dans une librairie et lui souffler le nom du livre qu'il cherche.

Découvrir un message personnel Libération qui nous est destiné. Même s'il est revanchard.

Connaître une chanson par coeur, la chanter à 5 heures du matin avec quelqu'un qu'on ne reverra pas.

Découvrir qu'un distributeur de panini a fermé pour qu'une librairie ouvre.

Répondre "Paris" quand, à l'étranger, un étrange nous demande d'où on vient.

Trouver une nouvelle manière de se coiffer.

Faire des jeux de mots de deuxième catégorie.

Ajouter quelqu'un dans son répertoire.

Faire des listes.

Jeter la liste des choses qu'on devait faire parce qu'on les a enfin faites.

Rentrer à Paris et humer l'odeur du métro, écouter les insultes du taxi, se faire bousculer sur les trottoirs.

Etre forcée d'accepter une invitation à dîner et y trouver un acolyte avec qui les mots coulent comme si on se connaissait depuis au moins la nuit des temps.

Avoir des souvenirs.

Ouvrir un paquet de cigarettes.

Fermer une porte sans faire de bruit pour pas qu'il se réveille.

Surprendre un enfant nous attraper la main dans le métro alors qu'on n'aime pas les enfants. 

Trouver des lettres d'amour destinées à notre mère. 

Etre du même avis qu'un chauffeur de taxi.

Sentir que la lune nous regarde et se retourner pour la découvrir, pleine et pulpeuse. 

Ronronner plus fort que notre chat quand on s'endort.

Voir ses tempes battre doucement quand il dort. 

Dormir sur ses tempes. 

Manger de la viande rouge boire du vin rouge mettre du vernis rouge et signer des pétitions contre la corrida. 

La plante qu'on croyait foutue qui reprend du bourgeon de la bête sans prévenir. 

Et tous ces gens qu'on ne voit plus mais à qui on souhaite le meilleur. 

et puis tant, tant, tant d'autres -maispastrop-



Grand jeté et tour piqué. Touchée coulée.

Y'a tellement de gens.
Tellement de personnes qui font des choses, qui créent, fabriquent et s'expriment. Tellement d'autres pour s'occuper de ces messages pour les amener jusqu'à beaucoup d'autres, comme moi, avide de tout ça. Cliente assoiffée, alcoolique.

Mourir en ayant écrit une chanson, un livre, peint un tableau, dessiné un pont, inventé une formule chimique, magique, découvert une étoile, libéré un innocent, tué un innocent ou aboli la peine de mort; mourir avec ça.
C'est ce qu'on laisse, ce qu'il reste.
C'est pour ça qu'on le fait? Ou est ce qu'on le fait parce qu'il faut qu'on le fasse? Et est ce que, parce qu'on le fait avec la nécessité de ce qui doit être, ce qu'on a fait, reste? Est ce que ces points d'interrogations resteront dans l'histoire? Est ce que l'autodérision est un art? Est ce que s'il n'y avait pas de "?" sur les claviers, je pourrais vraiment dire ce que je ne sais manifestement pas?

Une femme un jour m'a dit quelque chose.
L'intérêt étant bien entendu que je vous dévoile ce que cette femme m'a dit ce jour là. Mais j'aimerais avant tout ça vous la décrire, parce que c'est mieux. C'est plus chronologique, oui, d'abord je l'ai vue, ensuite je l'ai entendue.
Elle s'appelait Colette. Souvent on conjugue au passé les prénoms des gens qu'on ne fréquente plus, comme s'ils étaient morts. D'une certaine manière, ils ne sont plus très vivants mais enfin, on ne devrait pas pour autant s'accorder le droit de les enterrer tous crus.
Elle s'appelle Colette, donc, elle est encore vivante mais ça ne saurait tarder. Sa mort, j'entends.
Elle a quelque chose comme 60 et quelques. Et quand on rentre dans les 60, on en prend pour 20 ans. C'est ma mère qui m'a dit ça, et elle sait de quoi elle parle. Les belges, au moins, ils passent de 60 à septante. Et de 80 à nonante. Nous on se traîne les 60 jusqu'au 60-10-9 qui n'en finissent plus de nous peser sur le dos qu'on a fatigué par toutes ces années. On rentre dans les 60 et vingt en somme. Ca aussi c'est de ma mère. Je devrais peut-être la décrire avant de dire ce qu'elle dit mais j'avais prévu, auparavant, de décrire Colette pour en arriver à relater ce qu'elle m'a dit avant de parler de ma mère que, tout compte fait, je décrirai aussi, un peu plus tard.

Colette et ses 60 et dix, elle gambade dans la vie comme une biche. Mais, entendons nous, une biche qui n'aurait pas le même âge qu'elle aujourd'hui parce qu'alors, évidemment, mon but serait raté: je tiens à véhiculer de Colette l'image d'une petite chose taquine et effervescente comme une aspirine du dimanche. Une biche donc, telle qu'on se les imagine au sommet de leur art. Cette biche là avait des yeux de loup et une bouche de vamp. Là, j'ai le droit de le mettre au passé parce que, c'est la vie/la mort, le temps a un peu affaissé tout ça. Mais à l'époque, on peut dire que Colette, elle en jetait un max'.
Elle côtoyait le tout Paris, ce qui fait beaucoup, et trouvait pourtant toujours le temps nécessaire pour vous raconter ce que chacun d'entre eux vivait. Elle n'avait pas d'argent mais beaucoup de biens, comme un appartement rue de la Pompe, des diamants cachés sous le canapé, oui -en clin d'oeil au film et en doigt d'honneur au cliché du "sous le matelas"- des enfants et des petits enfants qui avaient réussi de manière indécente, disséminés au 4 coins du monde, et donc, des maisons aux mêmes 4 coins du monde qui, chemin faisant, s'étaient démultipliés pour inventer une dizaine d'autres coins à la même planète.
Du coup, elle disait souvent "je suis entre Rio et Budapest pour 2 semaines, mais lundi en 15, on peut boire le thé entre 12 et 19". J'aimais pas trop quand elle parlait comme ça, dans ma tête je grimaçais de dégoût mais je continuais de sourire au téléphone parce que j'ai toujours été persuadée que la tête qu'on faisait s'entendait dans la voix. D'ailleurs, j'aime plus que tout entendre les gens sourire.
Mais je ne pouvais m'empêcher de lui accorder ce charme excentrique qui faisait d'elle que, voilà, elle était absente et tout à coup, disponible pour vous 7 heures de suite pour un Earl Grey /Veuve Cliquot.

C'est à dire que quand Colette disait "thé", il ne fallait pas se focaliser, et s'attendre à tout. Colette, le matin, elle mange deux pamplemousses et elle boit 2 coupes deux champagnes. Ca, j'en mets ma main à couper qu'elle le fait encore. Certaines femmes traversent le temps avec tellement de pommettes et aucune rides qu'on ne peut s'empêcher de penser qu'elles ont eu recours à .. vous savez... des trucs qu'on injecte, des bouts de peaux qu'on zigouille. Bon, dans le même ordre d'idée, Colette, on la rencontre et on se dit tout de suite "ah, elle, le matin, elle mange deux pamplemousses accompagnés de deux coupes de champ'", c'est comme ça.

Y'a d'autres choses, qu'on ne se dit absolument pas spontanément sur Colette au premier coup d'oeil, à moins d'avoir des dons de voyance -mais comme j'y crois pas un centimètre, même pas j'en parle- c'est par exemple son truc avec ses cheveux.

Colette ne s'est jamais coupé les cheveux elle-même. Ja-mais.
En fait, le scoop, il est ailleurs: elle ne s'est jamais lavé les cheveux elle-même. Et, ç'aurait peut-être été autrement plus surprenant qu'elle ne se soit jamais lavé les cheveux tout court, j'en conviens, mais convenez à votre tour que se faire laver les cheveux par quelqu'un d'autre TOUTE SA VIE, c'est déjà pas mal comme signe particulier.
Oui parce qu'elle allait chez le coiffeur, qu'elle choisissait d'ailleurs - et tout compte fait ça se comprend - comme un Côte Rôtie 1982. J'ai dit 82 parce que c'est mon année de naissance mais c'est aussi une très bonne année pour le Cote Rôtie, ne me taxez donc pas de nombriliste plus vite que la musique.
Contrairement à l'idée que vous venez certainement de vous faire compte tenu de cette avant dernière phrase, son coiffeur n'était pas son confident du tout. C'est pas un stéréotype dont je vous parle, sinon quel intérêt. Je vous sens un peu sur la défensive à propos de ma Colette, alors que, voyez plutôt, elle précisait au contraire qu'elle tenait à ce qu'on ne bavasse pas des coups de reins du quartier avec elle. C'est principalement sur ce critère qu'elle choisissait son coiffeur. Elle disait "comme quoi, tous ces clichés, ça se vérifie, c'est réellement difficile de trouver un coiffeur qui ne soit pas un bavard fini". J'aimais pas trop non plus quand elle disait ça en fait.
De toute façon, elle connaissait déjà toute la vie des reins et des coups du quartier, elle n'en avait que faire d'entendre à nouveau l'histoire des histoires d'amours qui finissent. En général.

Du coup, j'ai oublié de vous dire que ce que j'aimais chez elle, rapport à la coiffure, c'est que quand ses cheveux sont devenus blancs, elle n'a jamais songé une minute à les teindre parce que, c'est ce que je crois, elle n'avait pas besoin de faire croire qu'elle restait jeune, elle l'était. Intrinsèquement.
Je vous ai dit, elle pétillait Colette. J'ai dit "aspirine" tout à l'heure, en fin de compte, je préfère "champagne" parce que c'est vraiment de cette manière que ses bulles faisaient effet. Et puis ça lui va mieux, c'était pas le genre à avoir mal à la tête.
Avec ses cheveux tout blancs et ses yeux malicieux, on lui résistait pas longtemps. C'est pas compliqué, elle obtenait tout ce qu'elle désirait et même ce qu'elle désirait à peine avant qu'elle s'en rende compte. J'en arrive à me demander si un jour on a adressé un "non" à cette femme. Peut-être, oui, si elle a dit à quelqu'un "refusez moi quelque chose", là, assurément, on lui a répondu "non". Ca a du la mettre dans tous ses états. Enfin, je ne sais même pas si c'est arrivé mais l'imaginer dans tous ses états m'éclate alors c'est pour ça, j'ai émis l'hypothèse.

(J'y pense, y'a aussi une histoire dingue à propos de cette femme, ça concerne son mari. Elle s'est mariée une fois. Et il est mort. C'est la manière dont il est mort qui est dingue, pas le fait qu'il soit mort, qui en soit, n'est pas surnaturel comme évènement. Mais ça ne sert en rien l'anecdote qui m'intéresse ici, c'est la raison pour laquelle je ne le raconterai pas. Bon.)

En fait, faudra bien que je vous le dise un jour donc autant que ce soit maintenant, Colette au début, elle était blue bell girl. Je sais bien qu'on ne dit plus ça comme ça aujourd'hui, m'enfin c'est pas aujourd'hui qu'elle est blue bell girl, et à l'époque à laquelle elle l'était, c'est comme ça qu'on définissait la chose. Je précise parce que je voudrais pas que vous pensiez que je suis ringarde; au contraire, je suis pointilleuse comme tout, je vous relate la vraie vérité et vous replonge dans les plumes et les froufrous dont elle était affublée, dans son Lido de bureau. Si vous vous concentrez un peu, vous pouvez sentir la poudre de ses joues, la laque qu'on pschitait par kilos sur leurs lourdes coiffes, et l'écho des talons hâtifs avant l'entrée en scène.
Je parie même que ma fierté tirée de la trouvaille du surnom de "la biche" que je lui ai donné, je pourrais me la mettre où vous pensez - et vous pensez ce que vous voulez - parce qu'y a du y'en avoir un paquet qui la surnommaient de la sorte avant moi.

Je compte sur votre grande capacité de déduction pour ne pas avoir à détailler son allure, son corps, ses galbes. Elle était blue bell girl, c'est une phrase qui, en plus de renseigner un tant soit peu sur la vie de la dame, permet normalement de la dessiner dans vos têtes.
On va dire que la biche était canon, comme ça, c'est clair.

Elle tombait jamais amoureuse (ça me fait penser qu'elle se vantait de n'être jamais tombée tout court, sur scène, ce qui était soit disant rarissime) parce qu'elle trouvait tous ces gens, les hommes, un peu lâches. Lâches d'une autre manière que celle que vous croyez. (Pensez pas que je prétends savoir tout ce que vous pensez mais là, je sais quand même que vous vous trompez, c'est pour ça).
Lâches; pas par rapport à elle, ou aux femmes, ça laissez moi vous dire qu'elle s'en fichait pas mal. Non, lâches par rapport à eux, eux-mêmes. Elle disait que ce qu'elle détestait par dessus tout, c'était de voir un homme abandonner ses rêves pour se ranger avec "maman". Etant donné qu'elles jugeaient les rêves des hommes autrement plus palpitants que ceux des femmes, qui, c'est vrai, consistent souvent à empêcher l'homme de leur rêve de les réaliser, ses rêves.
Elle trouvait la plupart des hommes potentiellement fantastiques et regrettait amèrement qu'aucun d'eux ne se donne la peine de le devenir vraiment. Raison pour laquelle elle aurait préféré jeter ses diamants par la fenêtre sur la tête de son coiffeur en tombant sur scène que de s'installer avec un de ces peureux.

"Ils pourraient rester dans l'histoire et ils se contentent de faire des enfants". Ca, j'aimais bien quand elle le disait, mais, étrangement, je ne souriais pas.

Elle mettait souvent son index sur ma bouche pour l'étirer en sourire, alors. C'est en ça qu'elle croyait, la joie, la foi de la joie, et les joues aussi. Parce que sourire entretient les muscles des joues, elle disait.



Colette, elle était amie avec une danseuse étoile. Yvette Chauviré.
On allait à l'opéra ensemble, j'adorais les ballets; le matin je ne pensais qu'à ça et à l'école, ça devenait impossible de me concentrer sur les additions de trucs qui rapportaient même pas quelque chose,sinon peut-être une note dont je n'avais que faire au moment où j'imaginais la salle qui s'obscurcissait, les chuchotements qui se taisaient et la chaleur, l'incroyable chaleur de l'orchestre qui s'allumait en contre jour, dessinant au scalpel la silhouette autoritaire de celui qui allait mener par la baguette tous ces instruments enchanteurs afin que des créatures au moins célestes sautillent, virevoltent, paschassent et tendent leurs muscles pendant une minute 30. (Non parce que j'avais toujours l'impression que ça n'avait duré que l'espace d'un instant: à peine installée, il fallait déjà partir. "c'est fini?" je demandais, avec la même ébranlement que s'il s'agissait des provisions dans la cave en période de guerre.)

Bref, Colette m'emmenait à l'Opéra Garnier.

... Je n'aurais dit que cette phrase, vous n'auriez pas saisi l'importance de la chose, c'est pour ça, je vous explique. Mais je vous prends pas pour des imbéciles hein, mélangez pas tout.

Et puis, il y a eu cette représentation des "Chaussons Rouges", vous savez, adaptée d'un film que je qualifierais de dingue si j'avais pas peur de passer pour telle. Je l'avais vu ce film din... heu, pas mal, et j'étais excitée au plus haut point de le voir en vrai avec des vrais gens avec qui je partagerai le même vrai air. Je m'étais faite belle même. Je vous dirais pas comment parce qu'aujourd'hui faudrait me payer très cher pour me voir habillée de la sorte tellement mes goûts ont changé et me poussent à me trouver, rétroactivement, horriblement mal fagottée.

A la fin, je me suis tournée vers Colette et j'ai dit, comme d'habitude, "C'est fini?". Mais là, c'est comme si je parlais du monde entier, pas seulement des provisions en tant de guerre. Elle a tiré ma bouche pour la faire sourire et on est restées assises comme ça, côte à côte, pendant que ça s'affairait à se re-visonner alentour.
On s'était toujours rien dit quand, juste avant de sortir de l'Opéra, elle a rajouté : "Pas tout à fait". Comme si je venais de poser la question, j'veux dire, pas comme si ça faisait 20 minutes.
Ok, moi je me dis "elle fait de la philosophie à deux balles, elle va encore me dire des trucs sur la vie comme quoi elle est senssass' alors qu'en fait les ballets c'est trop de l'arnaque ça dure un claquement de doigts en coutant la peau du cul, super". C'est que j'étais un peu contrariée en sortant du Lac des Cygnes, de Casse Noisettes, de La Sylphide et consoeurs; contrariée d'une façon qui ne me rendait pas très agréable, j'entends.

Je n'ai que 15 ans alors je ne peux pas claquer la porte et partir à la recherche d'un taxi, au lieu de ça, tout en roumégant ma hargne, je la suis et sans vraiment m'en rendre compte, je débarque dans une loge accompagnée de ma tête de grincheuse horrible, ce qui me vaut un inoubliable "Elle a l'air aussi commode qu'une étoile!".
Par la suite, j'ai su qu'entre eux, les danseurs disaient "étoile" pour "danseur étoile". Un peu comme vous, vous dîtes "frigo" au lieu de "frigidaire" ou "chéri" au lieu de "toi là que j'aime toujours autant après tellement d'années". On abrège et réduit souvent ce qu'on fréquente tout les jours et ça vaut pas que pour le vocabulaire.
Toujours est-il que sur le coup je m'étais demandé pourquoi cette femme là avait décidé que les étoiles avaient pas l'air commode et que quand j'ai compris, longtemps après, que c'était à une danseuse qu'elle m'avait comparée, et pas des moindres, j'ai été dans l'incapacité de trouver ses coordonnées pour lui communiquer l'euphorie qui accompagnait cette révélation.

Etoile peu commode ou pas, j'en restais tout de même bien élevée et, voulant effacer ma boude capricieuse, j'ai attrapé l'index de Colette pour qu'il dessine ma bouche en sourire.
- Amour (c'est comme ça qu'elle m'appelait, j'y peux rien, je vous plonge dans la vraie vérité, je vous ai dit), je te présente Yvette. Yvette Chauviré. Yvette, je te présente Amour. Amour Manon.

Vous devinerez jamais ce qu'Yvette a fait: elle a tendu sa main !
Sa main, mes aïeux, sa main est dessinée dans ma tête jusqu'à ma mort si un jour je meurs ou davantage alors si je ne meurs jamais; y'a un tiroir de mémoire réservé uniquement à ce souvenir là.
Elle a allongé son bras, mais pas tout fait, on aurait dit qu'elle le préservait en le laissant légèrement arqué comme si elle était à la barre de danse. Après, ou en même temps sûrement, impossible d'être certaine de tout ça, elle a approché sa main mais à une vitesse qui n'existe pas dans votre vie, ni dans aucune autre, à une vitesse faramineuse qui met une éternité à arriver jusqu'à la vôtre, en l'occurrence la mienne.
Sa main. Mes enfants, cette main... J'ai cru qu'elle allait la faire tourner autour de moi en faisant apparaître une baguette magique pour me jeter un sort parce que cette main ne pouvait raisonnablement pas faire quelque chose de commun; ses doigts semblaient avoir révisé toute leur vie pour atteindre une grâce pareille. Et en fait, non, qu'est ce que je raconte... : ces doigts incarnaient spontanément la Grâce que d'autres mettraient toute une vie de plusieurs générations à essayer d'atteindre.
Alors je me suis reculée parce que j'ai eu les larmes aux yeux. Parfois, l'émotion fait des trucs trop nuls comme ça. Elle a pris ça pour un caprice d'Etoile. (là du coup, je mets une majuscule à étoile). Et, pas démontée pour un sou, s'est avancée vers moi.
Qu'est ce qu'elle n'avait pas fait là!
Elle n'avançait pas, elle flottait. Tant et si bien que j'ai jeté un coup d'oeil humide-furtif à mes propres pieds pour voir si on était pas directement passées au paradis tant qu'à faire, flottantes sur des nuages de coton et tout le bordel. Mais non, c'était elle, ses pas, sa démarche délicate au point que le mot même "délicat" pouvait retourner se rhabiller.
En vrai, c'était vrai, Colette m'avait pas menti, c'était pas tout à fait fini au moment où le rouge du rideau s'était effondré sur les derniers applaudissements, tout à l'heure, il y a un siècle.

Bon, je ne vous le cacherai pas plus longtemps, j'ai pas serré la main d'Yvette Chauviré. Et ce pour deux -très bonnes - raisons.
La première c'est que j'en étais tout bonnement incapable. Oui parce que moi, personnellement, je ne savais plus où se situait la mienne, de main. Et que même si je la trouvais, je savais qu'elle tremblerait comme les paupières quand on manque de calcium. Régulièrement, fortement, horriblement. Et, quand bien même elle aurait arrêté de trembler, elle aurait été indigne de ... Non, c'est dans l'autre sens. Sa main à elle ne pouvait vraiment pas toucher quelque chose comme ma main à moi, concrète, vivante, mortelle. Oui, j'ai eu très tôt conscience de ma physiologie et du fait qu'elle allait, à terme, arriver à terme pour finalement pourrir dans un cerceuil six pieds sous terre, comme on dit, si tant est qu'on ait vraiment pris le temps de compter ça, un jour. Aussi, en tant que mortelle putréfiable, voulais-je préserver cette oasis de ma commune vulgarité et ne pas la toucher de mon organe périssable de main.

Bon, ça c'était la première raison, et comme j'ai dit qu'il y en avait deux, je suis obligée de passer à la seconde, et en vérité, l'unique.
Il s'est passé que mon corps a décidé de venir vers le sien comme si par exemple le mien venait du sien ou un lien fortiche dans le genre. Un lien comme qui dirait inéluctable, quoi. Et le sien a accueilli le mien comme si, oui en vrai, il avait accouché du mien. Bref, on s'est prises dans les bras, voilà c'est dit. Je trouvais une seconde mère ce soir là dans une loge qui sentait le talc.
Parfois, l'émotion... Bref.
J'ai oublié de vous dire que pendant ce temps, Colette buvait le champagne. Les danseuses boivent jamais le champagne parce que c'est une vie de chien qu'elle mènent, mais Colette, elle était plus blue belle girl depuis belle lurette et puis, la vie de chien, elle la traitait fréquemment de femelle. (y'a une subtilité mais maintenant que vous commencez à connaître Colette, je ne vous mâche plus tout le boulot, vous vous débrouillez un peu)

On est allées dîner au Café de la Paix, à côté. Les serveurs nous connaissaient et nous ont offert le Veuve Clicquot; il a fallu que je bataille pour en avoir une mini goutte avant que la vieille biche ne s'enfile la bouteille mais j'ai réussi. J'avais quelque chose à fêter, bien mieux que le réveillon ou cette blague de Noël de mes deux, j'avais vécu ma première illumination, j'avais vu de mes yeux vu une apparition et elle ne s'était pas contenté d'apparaître, elle continuait de se mouvoir, et même qu'elle mangeait des asperges.
Bon, ça, j'avoue, ça m'a un peu refroidie le coup des asperges.
J'aurais certainement préféré qu'elle soit de ceux qui ne se nourrissent pas, parce que je n'avais aucune envie de l'imaginer faire caca. Ou bien s'il fallait vraiment qu'elle mange, ç'aurait été chouette que ce soit du boeuf, nom d'une pipe; mais, peu importe, elle était là, là, là, vivante.

Colette a touché ma joue et m'a dit "mon index ne peut pas te faire sourire davantage mon index se sent inutile mon index est jaloux". D'une traite elle l'a dit, c'est pour ça que je mets pas de virgules.
Je lui ai cloué le bec en souriant encore un centimètre plus haut, à cause du plaisir que sa phrase avait procuré à mon humeur.
Et là, Colette que je vous ai finalement assez peu décrit -mais toujours plus que ma mère-, a dit:
"si tu dois te souvenir de moi... et tu te souviendras de moi... il faut que tu te souviennes de moi heureuse, comme là, aujourd'hui, tout de suite, parce que comme ça, je ne serai jamais morte."
Des gens construisent des ponts, peut-être même que ces ponts servent à des amants, pour qu'ils se retrouvent si jamais par exemple ils n'habitent pas sur la même rive. Des gens écrivent des livres, ils meurent, on continue d'imprimer les livres. Parfois même dans des formats qui permettent de les mettre dans la poche, avec les cartes de visites inutiles et les vieux tickets de caisse. Il y a des peintures qui sont accrochées dans des musées, elles se font zyeuter aux heures d'ouverture et ont peur du noir, la nuit, quand plus personne ne les aime. Elles ont été peintes par des êtres vivants, morts pour la plupart.

Je ne suis pas certaine de vouloir marquer mon temps, je le trouve déjà bien assez abîmé comme ça et en plus, je ne crois pas que je le mérite, et il ne le mérite pas davantage, lui.
Mais, qu'une blue bell girl et une danseuse étoile aient marqué le mien, ça sonne à la fois incroyablement banal et simplement magique. Après, j'ai entamé un long chemin de croix de danse classique. Certains jours, j'avais mal partout, partout, pas une partie de moi qui n'était pas à l'agonie et je me demandais vraiment si ça valait le coup de se mettre les pieds en sang et l'humeur en miettes, tout ça. Alors j'ouvrais mon petit tiroir et le polaroid d'Yvette avançant vers moi sur fond de Colette s'en jetant un petit derrière la cravate, ça me donnait la force d'une équipe de rugby. Je relevais ma tête, tendais mes cuisses, pointais mes pieds et repartais de plus belle. Alors, que ces deux danseuses aient été des panneaux de direction, pour moi, des bifurcations même, je trouve ça sensass au point que ça pourrait presque me donner envie de le raconter en étant convaincue que quelqu'un ressentira quelque chose en me lisant. Même si c'est un dixième du quart de ce que j'ai vécu, c'est déjà une tonne.
On m'a marquée, au fer. Peut-être qu'on veut tous simplement dire ça, raconter nos cicatrices.

Au fait, ma mère, je préfère vous la décrire un jour où vous êtes en forme, je voudrais pas vous affaiblir.

Un jour, une femme m'a dit un truc qui me trotte dans la tête depuis.

Y'en a tellement qui se contente de faire des enfants en fin de compte.

-maispastrop-

Pommes de terre élevées en fut de chène, mises en friteuse à la propriété de Pompadour.

Cette carte m'ennuie,
avec sa typo sophistiquée, ses majuscules qui n'en finissent plus et ses toutes petites astérisques pour les suppléments foie gras pas petits du tout. Mais, j'ai faim, très faim, alors je m'y colle, je la lis.

Autour de moi, une assemblée sur son 31, on est le 12, ils s'habillent comme ça tous les jours, je suis sûre. Je me demande quels déguisements ils portent pour le réveillon. Je ne les connais pas, c'est la première fois que je les rencontre.
C'était pas prévu, mais tout à l'heure mon téléphone a sonné pendant ma sieste; habituellement, je l'éteins, là, j'ai donc répondu à cette amie -si tant est que je puisse encore la considérer comme telle- qui me proposait d'aller dîner avec des "supers potes" à elles.
Ok, je dis.
Je sors d'une sieste, je vous le rappelle. Pour être plus précise, elle me sort de ma sieste.
J'aurais aussi bien pu dire "vas te faire foutre" mais j'ai dit "ok". Soit.
Elle n'en croit pas ses oreilles, et je réalise alors que cela sous-entend que j'ai dû bien souvent repousser ses invitations, et que j'avais surement une bonne raison de le faire. Du coup, le doute s'empare de moi. Il s'empare de tout mon moi, tout partout mais elle me parle encore, émoustillée par ma docilité, enthousiaste en diable à l'idée de la "super soirée "qu'on va passer. Elle me dit où, quand et qui. Ce que je m'empresse de ne pas enregistrer définitivement pour ne pas changer d'avis en cours de déroute.

Le restaurant est loin, pas que de moi, loin de tout; il est triste à mourir sous ses airs de modernité; morbide avec sa clientèle m'as tu vu. Je respire un grand coup sur la dernière bouffée de cigarette et me lance dans l'arène.
Bonjour, bonsoir, je te présente trucmuche, voilà machine, elle fait ceci, assieds toi là.
Je vais pour me servir un verre du rouge qui trône déjà sur leur table mais on m'en empêche, d'abord, on ôte mon manteau, ensuite on m'installe, après quoi on me sert, et enfin, on m'émaille diamant dans tous les sens. J'ai un peu de mal à leur rendre leurs sourires parfaits, du coup, je ne me force pas et m'empare de la carte, à la place.
Les noms des plats sont à rallonge. On nous sert tout un charabia de ceci émincé à cela accompagné d'une mousse de truc relevé de sauce de bidule le tout sur un lit de charlatan, aussi j'opte pour le bon vieux steak tartare, m'inquiétant tout de même de la qualité des frites qui lui tiendront compagnie. Je les réclame dorées, et "cuites pour de vrai", ce qui me vaut quelques regards réprobateurs mais je ne suis pas à ça près, et après tout, ce ne sont pas eux que je vais manger ni eux qui mangeront mes frites donc chacun sa merde.
Oui parce que, bien souvent, les fameuses frites arrivent dorées, ça oui, mais en les croquant, force est de constater que ce ne sont que de vulgaires purées pannées d'huile. Or, que je sache, il n'y pas écrit, là, marron sur beige "purée pannée de friture d'huile d'olive première pression", bien que, s'ils osaient le faire, ils remporteraient, à n'en pas douter, un franc succès. Il y' a écrit "frites" et c'est tout ce que je demande. Ca et qu'on me resserve un verre. Sans Email Diamant s'il vous plaît. Bon, tant pis, j'accepte le verre tout de même.

Heurk.

Etrange cette sensation de nausée, parallèle à celle de faim orgiaque.
S'entendront-elles? je me demande.


"Oui donc, s'il vous plaît, quitte à ce que ça prenne 5 minutes de plus, faites les cuire pour de vrai ou donnez moi une purée maison." Les regards passent de réprobateurs à inquisiteurs. Mes yeux disent "l'inquisition, je l'emmerde".
Ce diner va être formidable.

Jean-Charles, Maxime et Louis n'ont pas beaucoup de conversation, c'est le moins qu'on puisse dire; à les écouter, j'ai l'impression de consulter le dictionnaires des idées reçues et les archives de méteo france. Je soupire, je crois.
"Jean-Charles, Maxime et Louis", ça aurait pu me mettre un paquet de puces à toutes les oreilles tout de même! Que nenni.
Je suis sympa, je ne donne pas dans le délit de sale prénom, je suis ouverte, j'aime tout le monde et je vais passer une soirée de merde.

Il n'y a déjà plus de vin. (Je bois vite quand je m'ennuie) (Quand je ne m'ennuie pas aussi).
"Il n'y a déjà plus de vin?!" dis je, avec un étonnement surjoué.
Maxime, ou Jean Charles ou l'autre, j'en sais rien, s'empresse de commander une nouvelle bouteille et des coupes de champagne aussi, tant qu'à faire. C'est peut-être soir de fête, qui sait.
Ils parlent, enfin, on dirait que c'est ça qu'ils font, leurs bouches émettent des sons, leurs têtes opinent, leurs sourcils se froncent et je surveille mon portable pour trouver une issue de secours. J'ai envoyé "aide moi ou j'ouvre le gaz je suis à tel restaurant à tel endroit ne pose pas de questions débarque en trombe dis que ma mère est malade ou je ne sais quoi". J'ai ensuite envoyé un second message qui expliquait que c'était pas la peine de prendre l'expression "en trombe" au pied de la lettre, qu'il fallait considérer que je devais, au préalable de la dite trombe, m'envoyer un tartare.

Ils parlent et tout à coup Jean Maxime de Louis-Charles juge le moment opportun pour me complimenter sur ma tenue. "Tu plaisantes?" je rétorque, tout en me disant que plaisanter ne doit pas être sa qualité première.
"Tu plaisantes? j'ai mis le premier truc qui me tombait sous la main, et c'est pas une façon de parler genre: tout ce qui me tombe sous la main c'est toujours une petite robe Chanel et des escarpins Louboutin, non, j'ai mis ce qui me tombait sous la main, c'est à dire ce que j'avais enlevé à la hâte en revenant du boulot pour faire une sieste -maudite sieste- et dont je ne me suis pas préoccupée de savoir si ça plairait à des jeunes hommes à particules dans votre genre".
Il dit rien, mais il respire encore. C'est déjà ça.
Un peu honteuse, je rajoute "Tu as une particule non?"
Embourbée, je rajoute:" J'espère!"
Ah voilà qu'il revit, et quand il va pour me dire de quel baron il descend, les plats arrivent, ce qui m'évite de lui préciser que baron ou marquise, si on descend de quelque chose c'est seulement du singe.

Les plats dont les noms sont extrêmement longs à lire sont souvent incroyablement rapides à s'enfiler. Aussi lorgnent-ils sur leurs 175 grammes de grande cuisine d'on oeil qui les trahit.
Moi, ravie de mes 450 grammes de sang, je goute une frite. Avec les mains.
Le serveur attend mon verdict comme si j'avais commandé un Romanée Conti 1986.
"Parfait" que je dis.
Un sourire, qu'il me fait.

Pendant que je worcestire, que je câpre, que je ketchupe mon boeuf cru, ils attrapent leurs mets, gramme par gramme et tentent de lancer un sujet de conversation. Mon portable ne se manifeste toujours pas, au fait.
Sarkozy, la droite, la gauche, la droite c'est mieux, mais bon la gauche c'est pas mal parfois, la société de consommation, bush, johnny halliday (oui oui), carla bruni, le vin, être sérieux, c'est fini les conneries, c'est ce dont ils discutent. Enfin, disons qu'ils récitent, les uns après les autres, ce qu'ils ont entendu sortir de la bouche de papa, ou de Jean Pierre Pernaut (peut-être est ce la même personne) pas de celle de maman en tout cas parce que c'est ma main qui mange les frites bien cuites que je mettrais à couper pour gager que maman ne s'exprime sur pas grand chose d'autre que... heu...rien. Tout ça en lorgnant sur ma personne qui, je vous le dis tout net, ne moufte pas.
Trop occupée à savourer mon tartare -fameux d'ailleurs- et à le savourer vite.

Mon amie, face à moi, sent bien que je ne passe pas la meilleure super soirée de ma super vie avec ses supers copains, et ses tentatives de m'intégrer dans la conversation par des stratagèmes diplomatiques à la noix n'y changeront rien.

Les plats sont terminés, le vin aussi, c'est le moment, j'imagine, d'entamer le Moet et de trinquer à quelque chose dont je ne soupçonne très certainement pas l'existence, le cac 40, peut-être, que sais-je.

Quand je vais pour tendre ma coupe vers la leur, une main s'en empare brutalement. Une main que mes yeux inspectent, jusqu'au bras, à l'épaule et au reste, histoire de voir à quel insolent elles appartiennent, et qui découvrent mon ami sauveur, mon héros, que dis-je, ma péninsule: la coupe levée, le sourire pas parfait mais étincelant de malice.
Cet ami qui clame "Chérie, prends ton manteau, je te demande en mariage et tu acceptes".

C'est drôle, je ressens encore le chemin que mes lèvres ont parcouru pour dessiner le sourire que cette situation m'a procurée; un sourire rassuré et excité, un sourire reconnaissant et provocateur. Un sourire bipolaire disons.
J'ai attrapé la coupe de Jeancharleslouismaximedebonobo, l'ai faite sonner contre celle de mon complice et d'une traite on a bu ça comme un vulgaire shot de vodka. Bon, c'est moins facile de boire d'un coup d'un seul un alcool à bulles, ça nous a injecté les yeux de sang et de larmes mais on a mis ça sur le compte de l'émotion, et émotifs, on a salué l'assemblée bouché bée yeux hagards. Bref, une assemblée pas à son avantage.

Je ne les connaissais pas, c'était la première fois que je les rencontrais.
La dernière assurément.
J'ai remercié mon bras dessus d'un clin d'oeil encore ému et on est allés se ressembler à dire du mal des gens différents dans un bar qui n'avait pas de cartes, ni de suppléments, mais pas mal de variétés de shots sans bulles.

-maispastrop-

Inconnu, un connu.

Il y'a des gens qu'on aime tout de suite.
Quelque chose dans l'air qui nous rapproche immanquablement et les gestes qui nous parlent, se parlent entre eux; ensuite tout s'enchaîne comme sur les tapis d'une usine bien huilée, et ça fonctionne. Les boulons font leur boulot, les vis et les chenilles s'emboîtent, et je donne dans le champ lexical du bricolage aussi. Je pourrais même dire que le niveau annonce que c'est ok, il est satisfait, tout va bien au niveau du niveau de la mer. Sauf Venise mais ça...

Il y'a ceux qu'on aime pas, assez vite aussi et de manière relativement définitive. Ca passe pas, c'est comme ça, notre peau refuse la leur, c'est animal, épidermique et c'est point barre surtout.

Et il y a des gens qu'on aime plus tard, qu'on n'a pas remarqués au premier abord parce que le premier abord n'a pas réellement eu lieu, qu'on n'a pas les mêmes abords, ni les mêmes bords, ni rien d'évident en commun. Des gens qui ne se sont pas imposés et sur lesquels on tombe, presque au détour d'une rue qu'on prenait par lassitude du quotidien. Et à ce détour, on contourne autre chose à leur rencontre. On détourne peut-être l'habitude de s'acoquiner avec nos semblables par exemple; mais on ne sait pas trop encore.

C'est flou. Brouillon. Brumeux.

On va, à la manière des animaux, se renifler, tenter une approche tout en faisant comprendre qu'on n'est pas du genre docile. On préfère rester sur nos gardes face à cet énergumène. C'est un étranger après tout, n'est-il donc pas "étrange"? On se méfie, tout y allant, mais à reculons.
Et, parfois, l'étrange nous saisit.
Tous les endroits bizarres dans lui, ça comble quelque chose en nous.
Ca ne veut pas dire qu'on se laisse apprivoiser, bien au contraire, à mesure qu'on réalise sa différence, notre méfiance grandit; mais, proportionnellement, notre curiosité aussi. Et cette curiosité se mue en intérêt.
Et cet intérêt alors?
Cet intérêt nous lie.
Nos semblables nous confortent dans ce que nous sommes et nous réconfortent quand nous l'oublions, les étranges différents nous titillent vers ce que, de nous même, nous n'avons pas encore pris la peine d'explorer.
Explorer, c'est bon pour les aventuriers, et l'aventure, j'en suis. Mille fois. J'ai toujours aimé l'idée de découvrir, de, peut-être aller vers quelque chose dont je ne connais ni le nom ni la valeur mais que d'aucuns nommeraient "aboutissement", quel qu'il soit.

Et il fait un peu plus beau alors, sur une autre planête peut-être, mais il fait un peu plus beau quand même. Quelque part. Grâce à ça.


S'il y avait un livre qui expliquait "pourquoi on aime qui et comment", je m'empresserais de ne surtout pas le lire. Ce charme, indéfinissable, qui opère, je ne veux pas en connaître la formule parce que je veux encore- et peut-être toujours- être surprise.

Tiens, t'es pas mon genre, mais je passerais bien ma vie avec toi.

Et, qu'est ce qu'est, mon genre? Je ne veux pas le savoir.
Et qu'est ce qu'est ma vie? Non plus, merci.
Et qui es-tu, toi? Et toi-même?

-maispastrop-

Pour Invalides changez à Opéra, et restez-y.

Aujourd'hui, je sais pas ce qui m'a pris, j'ai été fascinée par le siège du métro tout à coup.
Comme le wagon était désert, j'ai pu observer. J'aime bien faire ça, observer. Je n'avais jamais remarqué la courbe dessinée pour -j'imagine-adopter l'envie d'un déformé par du, de, des, par la vie. Le fauteuil, en soi, la courbe en tout cas, l'ergonomie de cette courbe est émouvante au plus haut point. Une cambrure qu'on réserverait à la mère de nos enfants, ou celle à qui on voudrait en faire, en gros. Là, tout à coup, le siège m'est apparu éminemment sensuel ce qui était plutôt bizarre comme sensation à Marcadet Poissonniers sur les coups de 20h.
Quelqu'un a réfléchi à ça, la manière dont mon dos aimerait se caler après 10 heures de dur labeur. Et il est payé pour.
Peut-être est-ce quelqu'un qui a travaillé dix heures aussi, dans un bureau, avec des gens auxquels ils sourit et avec qui il s'entend, par la force des choses et du temps, peut-être est-ce cette personne qui a décidé de la forme toute séduisante des fauteuils de cette ligne de métro.

Je suis persuadée d'une chose: celui qui a dessiné le fauteuil ne doit pas s'entendre des masses avec celui qui a décidé de l'imprimé et de la matière de ces fauteuils. Si c'est la même personne, j'entends. Si jamais il y en avait un responsable de l'imprimé et un autre responsable de la matière, ils doivent pas aller boire des coups avec celui responsable de la forme. Mais eux deux, ils vont très certainement faire la fermeture des bars ensemble; c'est d'ailleurs là bas qu'ils doivent décider de ce sur quoi, nous, pauvres mortels, allons poser nos fonds de culotte. Si tant est qu'il nous en reste. Des fonds de culotte. Et peut-être même qu'eux aussi s'asseyent sur leurs croisillons criards en faux velours pour se rendre à la prochaine réunion décidant de la tonalité de voix de la dame qui annonce les prochaines stations; une première fois comme si elle nous interrogeait, une seconde et dernière fois comme si, tout réflexion faite, elle nous sommait de descendre. Peut-être même qu'elle nous interpelle. Et qu'elle va pas tarder à nous engueuler. Nan mais sans rire, on dirait ma prof de seconde qui fait l'appel et devant un silence d'église réitère sa question alors qu'il n'y a rien à répondre sinon ma tête endormie. Parfois, quand la fille des enceintes du métro prononce ma station avec une intonation en point d'interrogation, j'ai comme le réflexe de lever la main en criant "présente" pour pas qu'on me fourgue des heures de colle.

Si tout ça:
la forme du fauteuil, ses imprimés, sa matière et l'inflexion de madame "Barbès Rochechouart?"- "Barbès Rochechouart!" sont le fruit d'un seul et même cerveau, je serai gré à quiconque qui le sait de ne pas me le dire. J'ai déjà connaissance de beaucoup trop de choses affligeantes comme ça.

-maispastrop-

Rendez vous page 209

Je prête des livres, parfois.
J'aime qu'ils correspondent un tant soit peu au lecteur alors je ne prends pas tellement de risques et je prête, avec enthousiasme, mais rarement.
J'ai prêté un livre dernièrement, c'était chouette, c'est une expérience que je conseille vivement.

Au fond, je ne prête certainement que les livres qui me ressemblent aux gens qui me parlent pour qu'on s'aime d'une autre manière, qu'on se retrouve à travers quelqu'un qu'on ne connaît pas, nous deux. Il y aura toujours ça entre nous, le livre qu'on aura lu, au travers duquel on se sera aimé.
C'est ce qu'il y a de formidable avec l'idée de prêter un livre.

Oui, je fais écouter des musiques, et en fait, j'emporte souvent des camarades à une exposition, et en plus je bavarde pas mal sur ce qu'il m'arrive de vivre.
Mais quand je prête un livre... je ne sais pas. J'ai possédé la chose, elle m'a accompagnée dans des transports en commun, dans des nuits en solo, au fond d'un sac, sur la table de chevet; il y a des pages que j'ai cornées, d'autres sur lesquelles, peut-être, j'ai pleuré (mais c'est pas sûr parce que je suis pas une mauviette), des phrases soulignées aussi; j'ai développé un attachement à l'objet parce qu'il s'est posé sur mon torse et qu'il a tout suivi de ces derniers mois, il était là, mes derniers Moi. Il avait sa place dans la bibliothèque et peut-être même que j'y jetais un coup d'oeil avant de m'endormir. Et ça, même si ça faisait 2 ans que je ne l'avais pas touché.

Alors, quand je le prête...
Y'a un peu de moi qui part, dans le sac de quelqu'un d'autre. Ses trajets en métro, ses tables de chevet, ses pauses déjeuners, son torse, l'intérieur de sa tête surtout, le dedans de celui qui lit; tout ça, ses moments à cette personne alors que je ne suis pas là mais un peu quand même.
Parce que je me prends à deviner à quel endroit il en est et ce que ça peut lui faire comme frissons. Parce qu'aussi, ils me disent que ça leur fait des frissons sans imaginer ceux qu'ils me procurent en me le disant.

C'est assez intime pour moi de prêter un livre.
C'est plutôt important. J'ai pas envie de me tromper, d'ailleurs je n'ai jamais vraiment pris le risque, je me lance quand je sais que l'essentiel de ce que j'ai aimé dans ces pages et qui me ressemblent sera apprécié en face.

Un jour, y'a quelqu'un qui m'a dit, en m'offrant un livre dans un paquet cadeau et tout, que le dit livre "était pour moi". Ce qui, je ne le cacherais pas davantage m'a un tant soit peu effrayée sur le coup. Ce quelqu'un était important, je l'aimais, c'était une fille avec de l'humour et des traits de visage des années 60, c'est pour dire... Et puis, je n'avais jamais moi-même offert un livre à quelqu'un pour qui j'aurais jugé qu'il était fait pour, et l'envie ne m'avait cependant pas manquée, mais, ça n'était jamais arrivé. Je n'avais encore jamais vécu ça, c'était pour moi un genre d'instant magique réservé aux films.
Aussi, quand j'ai attrapé le cadeau, j'ai senti mes jambes trembler. Et mon coeur avec. (ils font toujours tout de pair ces 3 là).

J'ai eu peur. Peur que non, ça ne soit pas "pour moi". Et j'ai été excitée, comme une adolescente, à l'idée que, oui, peut-être, c'était pour moi. J'ai regardé la personne qui me l'offrait et puis voilà, ça arrive ce genre d'illuminations, après avoir feuilleté les trois premières phrases, j'ai arrêté de faire trembler mes jambes avec ma peur parce que je n'avais plus peur et que je n'avais plus de jambes non plus.

Je l'ai lu en moins de temps qu'il ne faut pour le dire et j'aurais pourtant aimé que ça dure toujours; parce que ce livre était mon ami, mon cher et tendre et qu'il fallait que ça ne s'arrête jamais. Il était en effet fait pour moi. J'ai écrit à l'auteur, d'ailleurs, en lui demandant, s'il vous plaît, de sortir de ma tête parce que ça devenait gênant. Il était fait pour moi au point qu'il ressemblait à celui que j'avais écrit. C'était peut-être égotiste comme fascination, mais c'était fascinant. Aux 3/4, je surveillais, inquiète: je ne voulais pas avancer trop vite, je savais que quand ce serait fini, ce serait fini. Et quand il n'y a plus eu que 5 pages, je me suis tout à coup trouvé un paquet d'occupations m'éloignant de la dernière de couverture. Je voulais pas que ça s'arrête. Je voulais pas qu'on se quitte alors qu'on s'aimait plus que jamais, mieux que personne, je voulais pas en voir la fin.

Et puis.

C'était pas un dimanche, non. C'était un vendredi, en plus.
A cette heure là, mon corps était habitué à encaisser un grand nombre de décibels, un nombre non moins conséquent d'alcool, et un nombre voisin de conversations qu'on n'entend qu'à moitié à cause des décibels et dont on se moque à cause de l'alcool.
Mais ce vendredi là, j'avais rendez-vous. Je savais qu'il fallait que ça arrive alors j'ai choisi un jour où mes amis, mes camarades, mes faux amis et mes rien à foutre s'encanaillaient. Je voulais qu'il se passe quelque chose de festif pour notre séparation, quelque part.
J'ai mis du temps, un temps fou, inimaginable, à tourner la dernière page.
J'avais, au préalable aperçu l'imprimé. Alors je savais qu'il me restait quelque chose comme 15, 16, 17 lignes tout au plus avant que ce soit fini. Avant d'être plus vieille.
Plus remplie, plus touchée, plus dure.

J'aime pas les adieux. Voilà c'est dit. Les trucs qui se terminent, ça me mine.
Lui, il s'en fout, il a écrit son livre, il l'a terminé, il a rompu, divorcé... il fait peut-être du yoyo à l'heure qu'il est. Quand je peine à tourner la page, si ça se trouve, il en entame une autre, le traître.
Alors d'accord, je passe aux derniers mots, l'oeil fébrile, et je ne peux pas, JE NE PEUX PAS, m'empêcher de lire la toute fin. Les mots sur lesquels l'auteur a peut-être passé un mois, et sur lesquels mon Moi trépasse, encore une fois.

Bon, l'oeil fébrile pleure, la belle affaire.

Les plus belles choses, on les voit toujours floues, à cause du liquide lacrymal.
Les dernières lignes, elles étaient floues, belles, lacrymales.

Jamais je ne finirai un livre dans un endroit public.
Est ce qu'on divorce dans le métro?

Un peu de pudeur, merde.




J'ai prêté un roman et c'était chouette; ça m'a donné envie de le relire. Je n'y avais jamais pensé, à ça, le relire. Je croyais que quand c'était fini, bah, c'était la fin.
Je le relis, je le redécouvre. Je n'ai plus peur. Il s'est passé un truc, un machin qui ne porte pas vraiment de nom. Je l'ai prêté à quelqu'un et il me revient comme enorgueilli, à moi, comme vierge.

Si c'est pas formidable.

Tout peut recommencer. Et commencer.

-maispastrop-

Demain, je continue

Ils arrêtent.
Beaucoup d'entre eux, d'entre nous, des miens. Ils arrêtent et comptent les jours passés sans, cochent parfois les jours sur les calendriers, même.
Je croyais qu'on comptait les jours qu'il nous restait à vivre tandis qu'eux, d'une certaine façon, comptabilisent ceux qu'ils gagnent peut-être.

Le petit fil peine parfois à se séparer de l'emballage, mais quand on s'y prend bien, c'est un de ces gestes gratifiants que j'affectionne tant il est limpide et constructif. En effet, une fois le plastique mis à part, on arrive au vif du sujet, au centre de l'attention, l'objet du désir. On n'a pas fait tout ça pour rien.

Quand je la sors du paquet, le bruit est soyeux. Comme de la soie, oui. De la soie qui se frotterait à une autre soie, mais dans le bon sens du terme, le bon sens du poil, pas celui qui fait grincer des dents. Deux bouts de soie dans la même direction, un accord de mélodie tout à fait pop et élégant.
Quand je l'attrape entre mon index et mon doigt d'honneur, entre ce que je pointe et ce que j'emmerde, elle trouve sa place, elle est comme à la maison. Fais comme chez moi, je lui dis.
D'ailleurs ma maison sent un peu comme elle en fin de semaine, je sais c'est mal, mais il se trouve que c'est comme ça, elle prend son odeur. Un amoureux dort deux nuits de suite sur un de vos oreillers et le tissu de la taie adopte l'odeur de sa nuque. Je passe mon dimanche au lit avec elle, et c'est itou, c'est comme ça, disais-je. Pas autrement. Et quand on dit "c'est comme ça", c'est une manière à peine déguisée de faire comprendre que vos critiques n'y changeront rien et qu'on s'en fout comme de l'an 40, ma gauloise blonde bleue et moi.

Quand je l'amène à ma bouche, mes lèvres se tendent vers elle avec une habitude lassive, comme vers un amant trop connu et dont on ne peut pourtant pas se passer, qui fait toujours, encore, battre le coeur après tant d'années de vie commune.
Déjà, mon sang s'agite, mon coeur l'accompagne, mon organe vital est bien obligé de suivre ma circulation vous me direz. Ou peut-être est-ce l'inverse. Tous les deux sont pourtant d'accord sur un point: c'est pas une bonne fréquentation, cette blonde aux yeux bleus, on court à notre perte, faut arrêter, faut plus la voir, lui refuser l'entrée, quelque chose, mais ne plus l'accueillir et la faire circuler dans les poumons, la gorge, sur la langue, entre les dents, sur le bouts des doigts, ça suffit, merde.
Ca suffit.

Et pourtant.
Regardez comme ça change son fusil d'épaule, tout cet attirail de revendication, dès qu'une carotte rouge clignote sur un trottoir parisien.


J'aime arriver chez mon buraliste et ne pas avoir à prononcer un seul mot; je pourrais même, si je le voulais, garder la musique dans mes oreilles et me contenter de le contenter d'un simple sourire, mais, j'ôte toujours -par politesse- un écouteur et lui souris pendant qu'il attrape déjà mon paquet alors que j'ai à peine fini de dire "bonjour".

Un par jour. Un paquet. Un homme, un film, un verre de vodka, un livre, un rêve, un texte, un plat. Et toutes ces cigarettes de ce seul paquet qui accompagnent l'homme, le film, la vodka, le livre, le texte, le rêve, le plat.
Parfois deux.
Les grands soirs. Deux paquets et généralement une moitié d'homme, je me sens comme la cinémathèque après 9 verres de vodka, où est mon livre, je rêve pas je ronfle, et j'ai rien à écrire d'façon, ou trop de choses; j'ai pas faim mais je mangerais bien 4 bavettes à l'échalotte. Ou toi.
Et toujours ces cigarettes pour témoigner de tout"ça".

Si un jour on me juge extraordinaire au point de mériter une biographie, je voudrais que ce soit mes tiges qui s'en chargent parce qu'elles savent tout de ce que les journalistes et les paparazzis n'auront pas pu attraper, dans la salle de bain le matin ou tard, très-trop tard, presque tôt, au lit. Elles savent tout.
Et elles se gêneront pas pour balancer, elles n'ont pas de scrupule. Elles sont pas là pour ça.

Ils arrêtent tous parce que le temps passe, -oui il fait ça souvent le temps- et que la nicotine commence à essouffler peut-être, à griser le teint ou je ne sais quoi. Quand est ce qu'ils prennent cette bizarre décision, je me demande. Quand ils peinent à monter 6 étages d'un seul souffle? Ou parce qu'il est écrit qu'il faut devenir sérieux, à un moment donné, et faire des enfants par exemple pour fêter ça. Ce qui est, nous sommes d'accord, la pire preuve de sérieux qui existe. Ils arrêtent donc parce qu'ils veulent s'occuper d'eux, non? J'entends par là, prendre soin de leur corps, espérer qu'ils passeront entre les mailles des milliards de filets des millions de cancers, manger bio peut-être, faire du sport, se coucher tôt, tiens, tant qu'on y est, et ne pas mettre les coudes sur la table. Vivre plus longtemps.
Plus longtemps que quoi? Que qui?

Ma Cigarette, je vous le dis tout net, elle a une espérance de vie qui dépasse rarement les 5 minutes et c'est très bien comme ça (bis)(ter). Mais, comme je suis toute à elle et elle, ô combien toute à moi, ce sont les 5 minutes les meilleures de sa vie.
Ca tombe bien, elle n'en n'aura pas d'autres.

Quand j'approche le briquet, elle frétille comme une pimbêche au bal de promo et le bic -noir de préférence- se la joue sobre, une petite flamme et pis, c'est marre, il s'en retourne dans sa poche chérie; C'est pas un mec facile, ce briquet.
Ca crépite, ca "frchit" dans l'univers, ma gauloise blonde bleue se souvient de toutes les fois où je me suis jetée sur elle, frénétique, en sortant d'une séance de cinéma où De Niro fumait de manière obsènement communicative. Quand De Niro fume, l'ingé son devient un génie du détail, un r.p. marlboro, il communique les moindres frétillements du papier, l'ardeur avec laquelle la nicotine râpe la gorge déjà empêtrée de la star d'Hollywood, et la moiteur du filtre qui se décolle de la bouche. Sans parler du moment où la chose est écrabouillée dans un cendrier déjà rempli. Ce son là qui me donne envie de partir de la salle en courant pour absolument mettre ma blonde aux yeux bleux dans mon sang rouge. Il faudrait faire une bande originale des moments de cigarette au cinéma.

Quand j'en suis à la moitié, parfois, je me lasse. Si par malheur, je l'installe dans son panier de cendrier parce que je dois faire quelque chose avec deux mains, quand je reviens vers elle, cette fumée grisâtre m'ennuie, alors, dans un réflexe tout à fait pavlovien, je la fume encore la coquine, mais avec une hâte réservée normalement aux connasses qui s'avèrent décevantes une fois qu'on les a déshabillées. On n'en voulait plus, bon, c'est juste là, alors d'accord, on en veut encore, c'est sous le coude, donc pourquoi pas, mais sans enthousiasme, ne vous emballez pas non plus, on va faire ça rapide, l'air de rien et vite passer à autre chose.

Pourtant, je vous le donne en mille, en deux mille, en... en combien vous voudrez, en chameaux si ça vous arrange, au moment où ma main va pour s'en séparer, quand le cendrier croit voir arriver son quatre heures, non, ma tête en veut encore. Ma tête dit à ma main qu'elle ne veut pas que ça s'arrête comme ça, qu'elle aime encore cette blonde aux yeux bleux, que, non, elle ne veut pas la quitter. C'est pas de cette façon qu'on traite une vieille amie, un peu de respect bon sang. Bon sang nicotiné qui manque d'oxygène.

J'ai pas envie de me préserver. J'imagine que je n'accorde pas beaucoup d'importance aux années. Et pourtant, je les aime toutes, une par une, sur le coup, d'une force herculéenne. Parfois même je les considère au point de les disséquer en mois, pourquoi pas en semaine, et chaque jour est un jour, un vrai jour, le seul.

Arrêter de fumer. J'aurais trop peur de devoir me prendre en main, main à qui ça allait si bien de fumer. Arrêter tout, et peut-être que respirer aussi c'est dangereux. D'ailleurs, dites donc, vivre ça ferait pas mourir par hasard?

Et peut-être que c'est pas grave surtout. Qu'est ce qu'on est, nous, petites crottes, pour vouloir vivre absolument jusqu'à la fin des temps?
La fin des temps, même des miens, je meurs pas d'envie de les vivre.
Vous me raconterez.

-maispastrop-

ground me to major mummy

Elle ressemble à rien.

C'est pas une façon de parler.

Elle n'est personne. Il n'y a rien dans mes rétines quand je la vois. Je pourrais la dessiner les yeux fermés et pourtant, il suffit que je les ouvre pour que tout s'évapore; elle n'a plus de contours, de silhouette, le crayon et la feuille se volatilisent avec mon aveuglement. Elle est une valise de souvenirs, elle est des images, des odeurs. Elle est des relents de sentiments et de griefs. Elle est la plus proche et une inconnue.
Elle est un foulard que j'emportais pour ne pas me sentir seule. Et la femme que j'admirais pendant qu'elle allongeait ses cils. Plus que tout, j'aimais les retours de colonies où elle venait me chercher avec la tenue que j'avais plus qu'à la bonne, je lui disais "tu veux pas mettre cette robe?", elle répondait "ah bon? celle-là?", et elle mettait celle là, et c'était comme un rendez vous amoureux. Mon coeur tambourinait à sa recherche, et s'emballait davantage encore quand elle apparaissait au détour de la porte b de l'aéroport. Plus rien n'existait. Ni l'aéroport, ni ma colonie, ni l'amoureux de ma colonie.
Il arrivait même que je lui demande d'imiter Marilyn, la démarche de Marilyn, ce chaloupé typique, cette croupe qui tangue associé à ce regard lointain mais chaleureux; et, alors qu'elle, elle aimait Ava Gardner, elle avait appris le déhanché Monroesque, et pas qu'un peu. Il arrivait même que je ne lui demande pas et qu'elle le fasse. Elle mimait à merveille la starlette qui rebondit sur ses jambes et marche sur une surface qu'on ne peut pas, nous, pauvres mortels, atteindre. Avec cette dégaine, elle arrivait jusqu'à moi et ce que je préférais, c'était que ça l'émerveille, elle. Et qu'elle s'amuse de ça, aussi, pas seulement pour moi, qu'elle s'amuse, elle. C'est comme ça qu'elle était belle, quand elle s'amusait pour elle.
C'est pas que c'était la plus belle, c'était peut-être pas la plus belle, mais c'était la seule.

Elle m'a mise au monde. Finalement, je n'y ai pas souvent pensé, à ça: je suis sortie d'elle.
Non mais quand même.
Non mais merde.
Je suis sortie d'elle. Je viens de son corps, elle m'a fabriquée, crée, donné forme.
Franchement, y' a de quoi trouver pas mal de choses étranges.
C'est de là que je viens, voilà, de l'intérieur de cette femme dont je ne saurai jamais tout. Cette femme qui a eu une vie, qui était une personne avant d'être une mère.
Je suis sortie d'elle. Alors, je lui dois tout et elle aussi et on ne se doit rien et c'est la vie.

Je la regarde, elle est là, vivante, elle respire aussi quand je ne suis pas à ses côtés, elle a ses problèmes, ses bonheurs; elle m'aime. Elle m'aime tout le temps. Elle m'aime d'une manière qui est presque obscène. Personne ne m'aimera jamais comme ça, jamais autant, jamais d'une manière aussi résignée, définitive, confiante, dramatique. Parce qu'elle, elle le sait, quoique je fasse, elle m'aimera. Et moi, je m'en doute.

Il y' a des photos que j'ai trouvées: elle a mon âge sur ces photos et c'est comme irréel, j'ai du mal à croire qu'elle ait pu se faire des brushings pour allez danser le twist ou avoir un gros ventre parce qu'elle était enceinte, être amoureuse, faire l'amour, pleurer et donner quand même des conseils à ce qui était sorti de son ventre. Moi.
Elle était quelqu'un, qui aurait pu être mon amie, faire la bringue avec moi, m'attraper la main sous la table quand personne sauf elle n'a compris que ça allait pas fort, m'engueuler pour que je me resaississe. C'est ce qu'elle est. Elle aurait pu être ma meilleure amie, elle est ma mère et jamais je ne voudrais qu'elle soit ma meilleure amie; les meilleures amies n'existent pas.

Elle sait tout de moi. Elle m'a vue rose avec la couche et beuglante pour avoir mon lait. Elle m'a consolée quand je perdais mes dents, elle m'a laissé croire qu'une connasse de souris allait venir la chercher sous l'oreiller. Ma dent. Elle a joué le jeu de la souris, de l'oreiller, de la connasse. Elle a fait comme toutes les mamans alors qu'elle était une femme. Elle m'a vue rentrer en primaire, excitée. Au collège, anxieuse. Au lycée, rebelle.
Je vois ma vie à travers elle, mais elle? Sa vie? La femme qu'elle est, qu'est ce qu'elle vivait? Est ce qu'elle repensait à sa propre enfance? A sa mère? J'ai toujours vécu avec elle, comment vivait-elle sans moi?

C'est surement pour ça que j'aimais la voir arriver parée à l'aéroport. J'aimais qu'elle soit Elle, et que quand bien même elle s'occupe de moi.

Il y a quelque chose d'assez pratique -vu que j'ai beaucoup de questions à lui poser, quelques réponses aussi- il y cette chose super c'est qu'elle ne mourra jamais. Ca fait qu'on a tout notre temps. Elle ne peut pas mourir, elle est, je veux dire, c'est même pas un super héros, c'est la vie, cette fille; si elle meurt, qu'est ce qu'il resterait? C'est tout bonnement impossible. Sinon, qui m'aimerait vraiment?
Je sais qu'elle partira jamais, essayez pas de me faire croire le contraire parce qu'alors j'essaierai de vous faire manger vos gencives. Il y'a encore trop de choses qu'il faut que je sache, sur elle, sur ce mystère, et il faut aussi qu'elle en apprenne sur moi.
Quelque fois, je me réveille et alors que j'ai même pas bu mon café, j'ai envie de l'appeler, de lui dire que je lui cache beaucoup de choses et que tout ce que je lui cache sont autant d'abcès qui nous éloignent, que, j'ai vraiment pas envie de faire semblant devant elle comme devant un vulgaire employeur. Je ne veux pas tout lui dire, mais je ne veux pas lui faire croire que tout va bien. Tout ne va pas bien madame ma génitrice.
Rien ne va jamais bien et de toute façon tu le sais, alors pourquoi, pourquoi diable espères-tu que ce sera le cas pour moi?
C'est pas moi que j'aime en elle, c'est justement tout ce que je sais et ce que j'imagine de la femme d'avant; celle qui sait que ça ne va jamais absolument bien pour personne et qui arrêtera ce grand cinéma de la maman.
"Maman", je ne fais pas toutes les choses que tu voudrais que je fasse parce que tu penses que ça me sauvera-tu ne les as pas faites non plus-parce que je suis humaine, hey, la preuve, je suis sortie de ta zézétte, maman, tout comme tu es sortie de la chatte de quelqu'un et tu n'étais pas non plus parfaite. Et celle dont tu es sortie non plus. Et personne.
Aussi, je suis faite d'imperfections. Je dors trop, je suis flemmarde, j'aime tout le monde un jour, et puis plus personne le lendemain, je fume trop, je bois plus que de raison, je n'ai pas assez de raison, et je t'aime.

J'ai pas envie d'avoir d'enfants aussi.
Et, en plus, je crois que je suis pointée du doigt par plein d'autres gens pas parfaits sortis de plein d'autres chattes de femmes pas parfaites non plus.

J'aimerais bien lire une lettre que tu aurais écrite à ta mère.
Mais dans une autre vie.

-maispastrop-

supertoparchisympamarché

Je fais des erreurs, tout le temps.
Je suis... Il m'arrive d'être absolument nulle, zéro, ratée.

Elle se dit ça, c'est ça qu'elle se dit en cherchant ses clés, encombrée avec ses sacs de courses de jeune fille célibataire au bout de ses bras frêles et pas assez bronzés. Elle regrette de n'avoir pas été plus autoritaire au travail, plus douce au restaurant, plus compréhensive avec sa mère, plus mieux, plus comme il faut, faudrait, moins nulle.
Ca l'a toujours angoissée les gens au supermarché, qui, devant elle, déposent leur semaine et leur solitude sur le tapis roulant qui amène à l'intraitable caisse; un plat préparé de cabillaud aux petit légumes réduit en matières grasses, une boite de raviolis -même pas de fromage râpé-, un paquet de cotons démaquillants et une bouteille de bière. Peut-être même un produit nettoyant. Ca lui donne envie de pleurer. Ou peut-être de rire, et de proposer à cette abandonnée de venir se joindre à elle. Pourquoi pas.
"Pourquoi moi? Moi c'est déjà beaucoup, oui, c'est ça que je lui dirais si j'ai le courage de l'inviter, il faut se faire des bons petits plats, comme ils disent, et regarder un film de qualité, bien installée sur un canapé douillet en ayant éteint son portable."
- Je prends soin de moi toute seule comme je voudrais qu'un autre prenne soin de moi, c'est comme ça qu'on n'a plus jamais besoin que quiconque prenne soin de soin. Après, on a simplement envie.

Ca fait toute la différence.

Elle est jolie cette fille, malgré ses plats tout prêts, qu'elle va mettre au micro ondes, et ingurgiter sans s'en rendre compte devant une série abrutissante, un truc à la con, fait pour les filles. Les trucs à la con dans le poste de télévision, c'est toujours pour les filles aux plats préparés. Rien n'a vraiment changé. Tout a continué comme dirait l'autre. Elle est jolie, cette fille. Je la prendrais bien dans mes bras.

Pourtant je m'en vais, bien sur. Je suis nulle, je fais des erreurs tout le temps, je me goure. Mes pires erreurs sont surtout des omissions, des non-dit, des incompréhensions et des timidités. C'est dans ce que je ne fais pas que je suis au pire de moi-même.
Elle a vu que je la regardais -je la regardais tellement qu'elle ne pouvait pas ne pas le voir- et elle m'a souri avec dans la plissure de ses lèvres une tendresse et une question, un espoir.
J'ai pas répondu, j'ai filé, comme une voleuse que j'étais d'ailleurs, à lui subtiliser son intimité à force d'ausculter ses achats et de ressentir, à ce spectacle, des choses trop fortes pour qu'elle ne s'en rende pas compte. Je l'ai laissée tomber, lâchement.
Je fais ça tout le temps, on dirait un toc, c'est rageant, j'enrage.

Fatiguée, éreintée, vide, bête et hilare, je me rue au supermarché, dimanche pour succomber à l'envie qui m'est venue au lendemain d'un samedi festif, l'envie de viande rouge, de frites, de salade, de vin élevé en fut de chênes. Un bras me propose de passer en priorité. Je regarde au bout du bras, il y'a un buste, en haut du buste, je regarde aussi, il y a un visage.

-Vous n'avez pas grand chose, vous avez l'air pressé, moi ça me dérange pas, allez y.
-Je vous ai déjà vue.
-...
-Nan je veux dire, je vous ai déjà regardée. Ici. A l'autre caisse. Vous aviez acheté du cabillaud.
-... elle sourit Je. J'étais pas sure que c'était vous.
-... je suis vexée.
-
Non, c'est pas du tout ça. Je veux dire. J'étais pas sure que vous me reconnaitriez.
-... je souris. J'allais vous inviter à la maison vous savez.
-Vous. Vous. M'inviter chez vous? Pourquoi?
-Pourquoi pas?
Tous les clients du Franprix nous scrutent, c'est drôle comme, même quand je vis quelque chose, quelque chose de nouveau, d'étonnant, de détonnant, de fort ou quoi qu'il en soit d'assez captivant pour solliciter toute ma personne, il y a toujours une partie de moi qui sait et regarde ce qu'il se passe autour. Qui sort de la scène comme pour trouver un bon angle de caméra.
-Pourquoi pas, oui. Mais vous ne m'avez pas invitée.
-Non.
-Pourquoi?
-Pourquoi pas?
-Non mais pourquoi?
-Parce que je suis lâche pardi.
Nos condiments, nos légumes, nos bouteilles et nos produits nettoyants se mélangent sur le tapis roulant; tant et si bien qu'on ne sait plus qu'est ce qui est à qui.
-Vous savez, moi aussi je vous avais remarquée.
On fait moitié moitié pour ne pas froisser la caissière déjà assez austère comme ça.

Je lui prends le bras, je l'emmène à la maison. La maison est juste à côté du Franprix alors tout va vite. Je lui fais prendre l'ascenseur. Elle se recoiffe devant le miroir comme si, en haut, elle avait rendez-vous.

On a posé nos sacs dans l'entrée.
Les produits congelés ont fait la gueule, le lendemain, tout décrépis qu'ils étaient.

Mais elle, elle était souriante, fraiche comme un légume frais, pétillante. Je ne l'ai pas entendue se préparer, elle est juste venue m'embrasser le front, avant de partir.
Elle a fait ça: elle a dégagé mon front, poussant mes cheveux sur le côté; ça, je l'ai senti dans un demi-sommeil. Et j'ai senti aussi qu'il se passait du temps entre ce geste et le reste, parce qu'elle me regardait.
J'ai ouvert les yeux. Elle plantait déjà les siens dans mes pupilles effrayées du jour grinçant du matin. Elle a encore attrapé mon bras comme pour me laisser passer au supermarché, j'ai bien aimé être plongée dans ce demi sommeil qui empêche de tout à fait savoir, d'exactement agir.
Je me suis relevée, empatouillée dans ma nuit et j'ai tendu mon front vers elle, front qu'elle a pris entre ses mains en me donnant l'impression qu'elle était la vierge marie. J'étais le petit Jésus. Elle a embrassé la peau au-dessus de mon sourcil gauche pendant que je me demandais s'il me restait du café.

J'étais à moitié assise dans mon lit, impatiente qu'elle parte pour être enfin seule, inquiète qu'elle s'en aille avant de l'avoir vraiment rencontrée et le téléphone a sonné, obéissante, lâche, j'ai répondu.

Je ne l'ai pas vue partir. Elle a laissé ses courses dans l'entrée, à côté des miennes. J'ai diner dehors ce soir là, j'avais pas envie de cuisiner, pas envie de m'occuper de moi, mais seulement de mettre les pieds sous la table. En rentrant, j'ai vérifié que ma boîte aux lettres n'était pas trop remplie de factures tout en sachant qu'elle le serait. Elle l'était, oui da, mais par dessus tout ça, il y avait un petit mot sur un bout de paquet de cigarettes.

"on s'est vouvoyées, alors qu'on a le même âge. je voulais vous dire que je te remercie. tant qu'il m'arrivera des surprises comme hier soir, je peux laisser mes courses décongeler".

Tant que les courses décongèlent dans le couloir, je revis ça, cette scène. Il faudra bien que je les jette. Demain. Je ne connais même pas son prénom. Mais il me restait du café dans les sacs, posés à la hâte dans l'entrée; un petit noir serré à minuit en l'honneur de.

-maispastrop-




Comme un sac

Avant hier, l'homme avec qui j'ai dormi s'est couché à 3h22,
et hier, le même homme s'est levé à 8h50. Il a bu deux cafés, en a préparé trois, en a laissé un sur la table à côté de mon lit. J'ai commencé à le boire froid, et puis je me suis rappelé l'existence du micro-ondes.
Combien sommes nous à commencer la journée par les mêmes gestes?
J'éteins cette sonnerie criminelle, je me cogne un peu ça et là, je fais pipi, j'allume le téléphone, j'écoute les messages en préparant le café (ou en le réchauffant), je bois le café en regardant par la fenêtre, je dors encore et déjà, j'ai envie d'une cigarette.

Aujourd'hui, je ne sais pas à quelle heure l'homme d'hier s'est réveillé, ni s'il a préparé le café à une autre demoiselle. Je pense à ça en cherchant un pull que j'ai absolument envie de mettre aujourd'hui, parce qu'il va bien avec le ciel gris vert qui surplombe la ville ce matin. J'y ai pensé en ouvrant les yeux, c'est dire si j'y tiens, mais impossible de mettre la main dessus.
Oui, il y a des choses plus importantes, il y a même des choses tout simplement importantes et ne pas trouver ce pull n'en est pas une. Bah allez dire ça à une fille de 25 ans à peine réveillée.

J'ai l'impression de passer ma vie à chercher quelque chose.
Le plus souvent, dans mon sac.

En 2° position: les briquets et les stylos. Est-il vraiment nécessaire de préciser à quel point cela peut-être urgent comme besoin? J'enrage à farfouiller et quand je trouve, je n'ai plus envie de fumer, ou encore j'ai perdu l'idée que je voulais noter, toute déconcentrée que j'étais à trouver des noms d'oiseau à ce foutu sac. Il arrive aussi qu'une âme bienveillante avance sa main vers ma mine renfrognée et allume un briquet devant moi. Bon. Merci. Mais n'espérez pas que je vous fasse la conversation pour autant, faudrait attendre au moins que mes pulsations d'enervement descendent en dessous de 80. Repassez plus tard.

En 1° position: les clés. Tout en haut du top ten, elles détiennent la place du vainqueur et ne comptent manifestement pas la laisser à n'importe qui. Elles y tiennent, les mauvaises et s'y accrochent vaille que vaille.
Jusqu'à me faire renverser totalement mon sac devant la porte, à bout, exaspérée et prise en flagrante panique par un voisin que j'aime pas. Et vous pensez bien qu'il ne manquera pas de mettre ça sur le compte de la très méchante jeunesse désorganisée ou peut-être sur l'ingurgitation de substances illicites. C'est toujours un voisin que j'aime pas, ça rate jamais.
Ceci dit, il n'y en a qu'un que j'aime. Et comme avec lui, on discute de la pluie et du mauvais temps, je suis toute à mon aise pour trouver le trousseau et ainsi, je ne me rends même pas compte que je les ai, ça y est, et que j'ouvre la porte en lui souhaitant une bonne journée.


Le téléphone me direz-vous. Le téléphone, je ne le comptabilise même pas. Je me préserve de l'ulcère en ayant depuis longtemps abandonné l'idée de le trouver à temps pour répondre.
Il sonne, très bien, qu'il sonne tant qu'il lui plaira de sonner, moi je garde mon sang chaud froid et, incrédule, calme, lance ma main dans la jungle de mon sac à main. C'est même pas pour répondre, c'est pour écouter le message, et pour, peut-être rappeler. (Ma facture du mois dernier ressemblait à un n° de Boeing.)

Il n'y a pas toute ma vie dans mon balluchon, et je n'ai jamais trop adhéré à cette coutume nationale qui consiste à crier au scandale quand un homme regarde dans le sac d'une femme. Je mets bien mes mains dans leurs poches, moi... Il n'y a pas toute ma vie parce que j'en change souvent, pour l'accorder à la tenue du jour. Comme je me lance dans cette occupation vitale à l'heure où je devrais normalement arriver à mon rendez-vous, j'oublie l'essentiel d'aujourd'hui dans le sac d'hier; et ça, tous les jours.

Je fais alors avec ce que j'ai sous la main de mon sac à main, improvisation quotidienne, je retombe sur des carnets à moitié pleins, à moitié blancs, je découvre une adresse que je croyais avoir perdue, et je suis devenue très convaincante avec l'habitude, pour expliquer au monsieur en kaki que, si, si, bien sur que j'ai un abonnement, mais malheureusement il est resté dans le sac en cuir noir avec ma tenue années 60.

Dernièrement, j'ai mis un plus petit sac dans tous les autres sacs. Dans ce subterfuge, je range les têtes de peloton, les clés, le portable, le briquet et le stylo.
Je réponds au téléphone plus souvent, j'arrive de moins en moins en retard. Ah oui, et j'ai supprimé le lait de mon café, fait le deuil de mon inénarrable noisette, la remplaçant par un austère petit noir. Je ne fume plus à jeun, aussi. Et je mets de plus en plus de temps à me remettre tant bien que mal -plutôt mal, d'ailleurs- de mes frasques nocturnes.

Vieillir vous dîtes?

-maispastrop-

Miss météo

Mmmmh, je l'ai vu et tout de suite, je l'ai aimé.
Adopté. La brèche s.p.a en moi n'a fait ni une ni deux. La faille narquoise non plus.



Il y a des choses, des images, des gens, bref, des machintrucbidulechouette pas toujours chouettes qui inspirent à la fois la tendresse et le cynisme.
Mon p'tit gars, avec ton passif Columbo, ta peau qui pend tout partout et ton air d'autoroute à désarçonner un ministre, tu gagnes une place dans le palmarès des images dont j'hésite toujours à décider si elles m'attendrissent plus qu'elles ne m'amusent.

A l'école, il y avait ce Josselin. Ca me rappelle ça. Josselin. Il était... différent. Il se tenait à l'écart, droit dans ses bottes tout en faisant profil bas, parce qu'il savait qu'aucun des sauvages bien-comme-il-faut ne le raterait. Au premier faux pas, tout le monde lui tombait dessus et il rentrait souvent avec le carnet de correspondance déchiré ou simplement l'air absent de celui qui s'est fait gausser toute la journée.
Moi je l'aimais bien, ce Josselin. J'aimais son prénom, j'aimais ce que ma langue faisait dans ma bouche pour le prononcer et pourtant, je me l'interdisais souvent. J'aimais bien son air. Son air aérien. Il était au dessus de tout ça, et moi j'ai toujours eu envie de fréquenter ceux qui planent loin du quelconque. Mais, dès que j'allais lui parler, il le perdait, son air. Il semblait plutôt étouffer. Peut-être qu'il anticipait sur l'intervention musclée de Benoit, Joachim, Samir et Jean qui débarquaient, s'interféraient entre nous et le moquaient. Ils finissaient par demander pourquoi je lui parlais à ce petit morveux. Alors je disais qu'il n'était pas morveux, qu'il était aérien. Pffff. Ca faisait rien qu'à nourrir leur monstre de méchanceté et ils s'acharnaient davantage encore sur le nuage de douceur de Josselin.
Alors j'ai arrêté de venir le voir, à la récré, pour lui demander s'il avait aimé le poème, ou s'il rentrait dans la rue qui allait vers chez moi.
Pour plus qu'on l'embête.
C'était devenu insupportable qu'on l'embête.
Je me souviens, à la fin du premier trimestre, j'avais demandé à ma mère qu'elle fasse un dîner avec la sienne.; j'avais prétexté que ça pourrait être bien de la recevoir puisqu'elle était parent délégué et, ma mère, soufflée par cet élan studieux, s'était exécutée aussi sec, sans broncher; elle avait sauté sur le téléphone dans la seconde, anxieuse que je change d'avis, ravie de me découvrir concernée par un tel sujet.
Tout ce que je voulais, c'était offrir à ce firmament un terrain neutre, un endroit où personne ne guetterait ses maladresses, un moment où je pourrais aimer ses maladresses sans qu'on me l'interdise.

Ils sont arrivés à l'heure, tirés à 4 épingles et je me rappelle avoir été un peu irritée de constater que sa mère était aussi irréprochable que lui. Secrètement, j'espérais qu'il tenait son originalité d'une vie intérieure propre, personnelle. J'avais pas envie qu'il soit comme ça juste pour faire comme maman.
Mais son air d'être absolument là et quand même ailleurs, les nuages dans ses yeux, ses doigts cripsés autour du bouquet de bégonias..ont eu raison de mon acidité; j'ai pas pu m'en empêcher, j'ai sauté à son cou, j'avais jamais été aussi proche de lui, j'ai sauté à son cou qui sentait l'éclaircie sur toute la Bretagne et j'ai dit quelque chose comme "enfin, on se voit sans ces pestes".
Il a répondu "des pestes?"
"Oui", j'ai fait, "Joachim, Benoit, Samir et tout".
"Mais, c'est des garçons..."
"N'empêche, c'est des pestes"

Je sentais que les mamans, derrière, étaient un tant soit peu dépassées par les événements. Sur le perron, on ressemblait certainement à l'image qu'ont les "adultes" d'un couple extra conjugal qui peut se laisser aller, à l'abri des regards indiscrets, à des débordements habituellement interdits. Je sentais surtout, par dessus tout, que Josselin avait enfin compris qui j'étais. Que mes fréquentations ne faisaient pas de moi une horrible pimbêche, que je ne me définissais pas selon les mêmes codes et dans son regard, j'ai trouvé ce jour là -ça peut paraître absurde, à 14 ans- la confirmation de ce que vers quoi je tendais.
Parfois, quand je sens que je déplais et que je me demande comment m'en sortir, ce regard sort du tiroir et me pousse à simplement m'en foutre, à accepter de ne pas plaire et peut-être même m'en satisfaire.

On est entrés, enfin. J'étais inquiète parce que j'appréhendais leur jugement sur la maison, pour le moins originale, pas conventionnelle pour un sou, pas raccord avec eux, leurs tenues, leur allure, leur décorum, toute la convenance qui suintait de chacun de leurs faits et gestes. Pour ne rien vous cacher, j'étais foutrement inquiète: je voulais que personne ne s'ennuie et tout me poussait à croire que tout le monde allait dire des banalités bienséantes en regardant l'heure, impatients qu'elle affiche le minimum syndical pour enfin déguerpir. Maman a fait l'hôte alors qu'elle n'a jamais aimé ça, les bonnes manières et que je vous débarrasse de votre manteau, oh que ce bouquet est ravissant patati patata. Ils inspiraient ça et j'étais incroyablement reconnaissante à ma mère, qui n'était pas juste une mére mais aussi une femme à mille lieues de toutes ces conneries, de jouer le jeu. Ca a fini par prendre. La sauce et la mayonnaise. Sans la moutarde.
Je me disais que le salon, déconstruit, pas conventionnel, voire franchement brouillon, allait choquer les pupilles de nos convives; pourtant madame Josselin a parlé du Klasen, et, pour en dire du bien. J'ai vu les muscles du visage de ma sainte Marie se détendre. Elles ont ensuite parlé de la petite statuette Niki de St Phalle et j'ai enfin pu m'éclipser avec Josselin, pour lui montrer mes oeuvres à moi, dans ma chambre à moi, au bout de mon couloir à moi.

On est rentrés et j'ai découvert la pièce comme si je la voyais pour la première fois. Je connaissais tout par coeur et pourtant... je ne savais plus si c'était beau, si c'était bien, si ça pouvait lui plaire, qu'est ce qu'il allait en penser. J'étais épouvantée et j''ai essayé de paraître imperturbable. J'ai fendu l'air et foncé vers ce sur quoi j'avais décidé d'aller. Ma collection de cactus.
Je me suis assise et j'ai ouvert la serre, geste sacré, tout en lui tendant un petit tabouret de gosses qu'on était déjà plus; voyant qu'il ne s'y installait pas, je me suis retournée et j'ai découvert, dans ses yeux, la tonalité que j'avais, moi, quand je le regardais dans la cour, seul contre tous. J'ai senti que mon regard était le sien ,celui que j'aimais, nuageux, vaporeux, habité et ça m'a donné la force de lui attraper la main pour qu'il s'installe.

Comme si c'était hier. J'entends encore les mamans rire au bout du couloir et ma voix qui énumère les sortes de cactus. Puis leurs noms. Oui parce que je leur donnais des noms. Et enfin, le dernier, de taille égale mais de moindre allure, il avait la particularité de n'être pourvu que de quelques épines. Même si elles semblaient rédhibitoires, on pouvait finalement l'approcher sans se faire trop mal. Je l'avais nommé.... Comme j'ai pris ma respiration pour le dire! Il me reste encore aujourd'hui un peu de ce souffle là tellement j'en ai rempli mes poumons. Je l'avais nommé.
"Josselin"
"Mais, c'est comme moi, c'est mon prénom"
"... Heu. Bah. Oui"
"Mais tu as appellé toncactus comme moi, tu me connaissais quand tu lui as donné ce prénom?"
"...Heu. Bah. Oui".

La métaphore était minable.
Mais sa main qui a attrapé la mienne, devant ma serre de cactus avec en bruit de fond, les rires de ma mère, ça m'a donné un aperçu du bonheur que je ne lâche jamais vraiment, depuis.

Sa main qui a attrapé la mienne, c'était... Je sais même pas. J'ai cru voir mes cactus sourire, c'est vous dire.
Et peut-être que j'ai pleuré.

On a retrouvé nos mamans, clairement détendues, non sans l'aide de deux bouteilles de Romanée Conti, et pas du tout fatiguées. Moi, j'étais épuisée. J'avais trouvé l'homme de ma vie, mettez vous à ma place, ça met un coup; alors je me suis installée sur les genoux de la Marie et puis...
Le lendemain, je me réveillai dans mon lit et ma première vision fut celle de Josselin, fringuant sous sa serre, crânant sous les rayons de soleil, comme victorieux. C'était le premier jour des vacances et j'avais jamais autant eu envie d'aller à l'école.

Josselin était fils d'ambassadeur.
Après Pâques, à la rentrée, alors que sa chaise était vide et que je me tordais les mains d'impatience, le directeur a fait irruption pendant l'appel, à mon nom, oui, oui, à mon nom à moi. Je m'attendais à voir Josselin dans l'embrasure de la porte, désolé de son retard et à la fois irrémédiablement nonchalant, mais c'était ce gros plein de soupe de directeur. Qui n'y connaissait rien en nuages, en air présurisé ou en cactus qui frappait de son gros poing gras pour annoncer "Josselin X a été contraint de changer d'établissement suite à un déplacement de son père, à l'ambassade des Etats Unis, aussi il ne terminera pas l'année avec vous mais sa famille et lui vous souhaitent une bonne continuation et une résussite pour la fin d'année à venir".
Je n'ai jamais autant détesté quelqu'un. Enfin, cette année là, en tout cas.

Quand j'ai eu 18 ans, j'ai reçu une carte postale, de Dubai. L'écriture était régulière, fine, légérement oblique. Il y avait des mots comme "se revoir", "je pense à toi, souvent, très souvent"et puis une signature "Josselin le cactus".
Mon cactus était mort depuis longtemps, j'avais pleuré sa disparition comme s'il emportait tout avec lui. Je n'avais plus de larmes. J'ai jeté la carte. Et j'ai bu un verre de Romanée Conti avec ma mère avant de la quitter pour un tour du monde avec mon amoureux.


-maispastrop-

Outragée ! Brisée ! Martyrisée ! mais libérée !

Perdue, catapultée, bizutée aussi.
Pointée du doigt, certainement.
Soit. Peu importe.

Dans les trous d'airs, on trouve pas mal d'oxygène, et, toute désemparée qu'on est, accrochée aux accoudoirs, persuadée d'un crash imminent, on atteint une forme de plénitude, là haut dans la tête. La conviction d'être seule. Celle-là libératrice, s'entend.

Je me suis regardée dans mon miroir plus longtemps que d'habitude ce matin. Généralement, c'est pas une occupation qui me passionne, personne n'aime vraiment ça. C'est utilitaire, pratique: se voir pour se brosser les dents; vérifier le reflet qu'on va soumettre au monde avant de partir au travail; bien viser pour mettre le mascara. Ce genre de choses.
Ce matin, pourtant, je me suis regardée comme si j'étais pas moi, pas dans moi, comme si la tête qui pensait n'appartenait pas à celle qui apparaissait, là, un peu abîmée par les excès de la veille et encore endormie.
J'ai surveillé les lignes du visage, et inspecté les rides naissantes, ausculté les petites irrégularités de peau, guetté les ressemblances avec papa-maman. Je me suis trouvé des qualités et des défauts. Je me suis demandé ce que les autres, les gens, les hommes, aimaient et n'aimaient pas sur ce visage. J'ai essayé de le projeter dix ans plus tard.
Je me suis approchée vraiment près de la glace, ça a fait des taches d'eau sur ma chemise collée au bord du lavabo humide; et je me suis dit "c'est toi ça, c'est ce avec quoi tu vivras toujours, quoiqu'il arrive, c'est ta compagnie ad vitam, c'est comme ça et pas autrement".
Je vous l'accorde, c'est loin d'être un scoop. Néanmoins, ça m' a fait l'effet d'une gifle.

Je ne suis pas préoccupée par les anti-rides et les crèmes contour des yeux, peut-être devrais je l'être, les amis avec un E, les amiEs en parlent souvent, "et cette crème", "tu connais ce traitement", "je te conseille vivement ce salon" et tout ça. Mais, ça m'ennuie de m'occuper de moi, je préfère que quelqu'un d'autre s'en charge, ou m'occuper de ce quelqu'un d'autre.
Alors, je vois, ce visage, le mien, et il m'apparaît comme inconnu. Pourtant, c'est la première chose que les inconnus voient.

Les jours ne se ressemblent pas même s'ils se suivent inexorablement, comme dit l'autre, on ne sait pas ce que nous réserve demain qu'est, en plus, un autre jour....alors pourquoi, pourquoi toujours, toujours cette régularité, cette concordance qui offre toujours cette même tête dans le miroir?

Est ce qu'on pourrait pas essayer, pour voir, d'être beaucoup, plein, divers, multiples et surtout, surtout, variés.

Le lundi, début de semaine oblige, je serais affreusement sérieuse. Froide, intraitable, rêche. Catherine Deneuve.
Le mardi, je me laisserais aller à croire que, sans trop d'efforts, je serai toujours au top. Une sorte de Binoche, capable d'enfiler des dessous affriolants avant d'emmener Gaston à l'école.
Le mercredi, jour des enfants, Marilyn évidemment. Parce qu'on s'en occupe, et parce qu'on en est nous-même un.
Le jeudi, le week-end approche, pont entre le jour des mioches et l'arrivée effervescente du vendredi: Anne Bancroft, bien sûr.
Le vendredi: Lauren Baccal; le samedi: Humphrey.
Le dimanche alors, moi, simplement.

Mais les gens, irrémédiablement, ça vous colle des étiquettes; pourtant, chacun sait que ça gratte les étiquettes, on s'en débarrasse le plus vite possible, faut dire aussi qu'ils semblent de mêche pour les positionner aux endroits les plus chatouilleux, les plus sensibles, les plus délicats. A la naissance de la nuque, on peut lire "hautaine". On gratte. Entre les hanches et les cotes, la où la peau est douce comme le cul de bébé, on trouve "allumeuse". On gratte. On gratte à ce point que la peau, vêxée, rougit. En bas du dos, en haut de la cambrure des reins, on découvre "bizarre". C'est intenable tellement ça démange, alors on enlève.

Mais toujours, cette impression étrange d'apparaître sous une seule facette aux yeux des autres quand on s'en connait pourtant nous-même une kyrielle. Kyrielle avec laquelle on s'accommode, autant que faire se peut et qu'on essaie, tant bien que mal, d'accorder aux exigeances de ces messieurs dames.

"Bah, allez, laisse tomber" me souffle Humphrey, "ces made in China, à la pelle, à la masse; ces opinions préconçues, ces clichés, ces moutons, qu'est ce qu'on s'en fout".

Et en plus, on est samedi. Ca promet. Rendez-vous avec moi, demain.

-maispastrop-
Il est là, tout près.
Il fait de la buée sur ma vitre de protection. J'y vois trouble.

Je ne suis pas sûre d'avoir vraiment cherché à me retrouver dans cette situation, je ne crois pas avoir oeuvré dans ce sens, ni calculé quoique ce soit. N'empêche, on y est. Lui, moi, et entre nous, l'espace de rien de tout, à peine de quoi faire rentrer une seconde d'hésitation avant de poser mes lèvres sur les siennes. Il y a une pause dans l'action, il ne se passe plus rien, tout est suspendu, je crois entendre la terre entière retenir sa respiration. Et puis je sens la terre entière me pousser dans le dos pour qu'on n'en parle plus. "Embrassez vous et puis c'est marre" que l'humanité me chuchote.
Oui mais moi, attendez, moi j'aime bien prendre mon temps. Prendre son temps aussi.
J'aime bien avoir un moment pour penser à tout ça, et laisser l'espace entre nous stagner et s'inquiéter de savoir s'il doit ou non disparaître.

C'est drôle, il y a une heure je ne connaissais pas ta maison et maintenant, y'a ton souffle qui se promène sur mon visage. Y'a quelques minutes, je parlais avec un autre et là, ta respiration accélère. J'écris ton nom dans ma tête. On fait connaissance on dirait.
De près, tu es plus grand, la preuve tu prends toute la place.
Tes narines gonflent et dégonflent, tes joues rosissent, ta main attrape mon cou et c'est plus mon cou, c'est mon corps tout entier au bout de tes doigts.
Est ce qu'on vit pour autre chose?
Le sang dans ma nuque rebondit dans la paume de ta main. Tes pupilles frétillent. Les miennes? Aucune idée. Je ne suis même pas sûre d'avoir encore des yeux. On n'est rien que deux anatomies un peu timides. Est ce qu'on vit? Attends, attends, laisse moi encore écrire ton nom dans ma tête, en capitales cette fois, laisse ta main devenir moite en haut de mon dos, dans l'attente de l'autorisation de descendre. Est ce qu'il y a autre chose?

Tu n'es personne, ton numéro vient à peine de rentrer dans mon répertoire et j'aurais pu vivre sans t'avoir rencontré, mais tu es là, et, c'est ainsi, tu participes à l'émerveillement inopiné que nous réservent certains jours bien lunés. C'est vrai, je m'émerveille devant toi, mais c'est pas toi qui m'émerveilles. Ni moi. C'est nous deux en tant que petites fourmis sur la terre au milieu de la semaine de 50 heures; capables encore, capables toujours d'accélérer le rythme cardiaque à l'approche d'un baiser qu'on n'avait pas prévu.
Peut-être que nos bouches, finalement, n'auront rien à se dire. Comme alléchées par un plat inconnu, elles se seront jeté sur le met intrigant, et puis, déçues, repartiront vers la bonne potée habituelle. Peut-être, au contraire, que ma langue ira où aucune n'est allée. Ou alors jamais de cette manière. Ou encore elle ira là où d'autres sont allées et de la même manière, sauf qu'elle te parlera à toi. La même langue. Et que je ne repartirai pas tout de suite, que je dormirai là, et que tu ne me laisseras pas m'installer de l'autre côté du lit. Peut-être que tu es le père de mes enfants, peut-être que t'es un pauvre type, peut-être que je suis une salope qui s'amuse encore, peut-être que je suis une enfant ou que tu me fais penser à mon père. Il y a, dans ces millimètres entre ta bouche et la mienne, des questions qui n'en sont pas vraiment. Il y a des possibles. Un immense terrain de foot de "peut-être" et quelques corners, inévitablement.
Pour tout te dire, je m'en fous pas mal. Je cherche pas de réponses ou de divan de psychanalyste dans cet espace-temps interrompu, je cherche rien, précisément, et c'est bien pour ça que je trouverai tout. Alors ne te précipite pas. Laisse moi encore écrire ton nom dans ma tête. C'est quoi déjà ton nom?
Est ce que tu vis, toi?
Dis, tu m'en voudras pas si je ne te propose pas qu'on fasse notre vie ensemble et qu'on fabrique des petits qui demanderont des baskets à la mode? Je veux pas que tu m'en veuilles. Je veux juste que tu me veuilles, moi. Pas moi, en fait. La petite fourmi, qui au milieu de sa semaine de 50 heures pense à toute la vie avant de t'embrasser. Pas toi. La petite fourmi.

Tu t'impatientes, et, t'es joli quand tu t'impatientes.
Tes lèvres ne sont pas très bien entretenues, ceci dit, j'ai jamais prétendu vouloir embrasser des bouches glossées et préparées depuis le matin, au contraire, j'aime bien qu'elles soient prises à l'improviste, un peu rêches même. Comme tes mains. Oui, j'ai eu le temps de sentir la corne sous ton majeur et ton annulaire quand tu t'es promené sur mes bras. Faudra que je pense à te demander pourquoi, qu'est ce que tu en fais de ces main, mais j'oublierai bien sûr.
Tu t'impatientes tellement que tes lèvres abîmées tremblent, la lèvre du bas en tout cas, elle tressaute, irrégulièrement, même pas au rythme de ton coeur parce que je le sens le rythme de ton coeur. Elle tressaute parce qu'elle sait pas quoi faire. Elle est prise au piège, littéralement, hésite entre se sentir capitale et inutile.
Ca fait seulement quelques secondes que je tiens ma tête reculée de la tienne, que je te jauge sans du tout te juger et déjà, regarde, ton corps est cent, deux cent, mille. Et le mien donc. Tu peux pas m'en vouloir, parce que c'est ça en vrai, la vie, non?
Je veux pas te comparer au premier bain dans l'atlantique au mois de juin, ni au dernier foie gras de février; tu n'es pas cette impression indéfinissable à la rencontre d'une odeur qu'on croyait ne pas connaître et qui, rencontrée au coin d'une rue, ravive des souvenirs essentiels; tu n'arrives pas à la cheville de cette parenthèse enchantée qu'est le moment où le type dit dans les enceintes qu' "on arrive en gare de Lyon" et alors on finit de regrouper nos affaires, de parfaire notre coiffure, partagée entre l'immense mélancolie de l'été passé et la hâte adolescente des retrouvailles à venir sur le quai. Je ne veux pas te dire ça parce que je ne veux pas te mentir; même si je ne te connais pas, j'ai pas envie de te prendre pour un con. Parce que tu n'es pas un con, tu es ma fourmi et tu me réveilles tout ce bordel. Donc, ça n'est pas "ça"mais, on s'en approche, tu sens comme on s'en approche?
Je suis vivante.
Imperceptiblement, tes yeux se plissent à la question que je n'ai pas posée. Personne d'autre que moi ne pourrait l'avoir vu, ce plissement, et pour ça, toi et moi, on est pour toujours quelque chose. Tu sais, un truc. Je sais pas s'il y a un mot, n'en trouvons pas. Même si, tout à l'heure, s'embrasser ne rimera à rien, ou alors à tout, tu es ce quelque chose et c'est pour ça que j'ai reculé ma tête de la tienne, il y a une seconde. On a tous le droit d'être quelque chose, merde, toi comme tout le monde. Et imperceptiblement, tu acquiesces aussi à ça. Tu vois, on est tous pareils, rien que deux anatomies encombrées de deux cortex. Ou l'inverse?
Ca me fait sourire, tu peux pas savoir.
C'est absolument contraire à ce qu'on veut ou qu'on va faire, c'est dans ma tête très loin de mon cul, c'est pas du domaine des sens, du sexe, du tactile, de la peau et de ta main qui n'en finit plus de transpirer au creux de ma nuque entre mes deux cervicales dressées, prêtes; pourtant, tous les petits bouts de moi veulent rassembler les tiens, là.


Le problème, c'est que ce moment est délicieux au point qu'il me donne envie de l'assaisonner de tout ce que j'aime. J'ai envie, quand tu m'embrasseras, d'être plusieurs et que la deuxième moi marche au lever du jour dans une ville qu'elle connaît à peine pendant que la troisième coupera la noix saignante de l'entrecôte à côté des frites dorées et juste à côté, la quatrième se gondolera de rire pour on ne sait quelle blague bidon au point d'en avoir mal aux joues et au ventre alors que la cinquième mettra sa main dans sa culotte dans son coin sans se soucier de la sixième qui allumera une cigarette pour admirer tout ça. Tranquilou, sur son rocking-chair près d'une cheminée en écoutant Radiohead avec un verre de Rhum mariné.
Merde, y'a trop de trucs que j'aime et toi je t'aime pas. C'est maintenant. Vite. Descends ta main, glisse dans mon dos, moi je vérifie que tu es bien là. Tu es là, fichtrement, moi je risque de partir. Tu l'as ton autorisation, t'aurais pas du l'attendre. Dépêche-toi.

-maispastrop-