St Jacques De compost

Depuis ma fenêtre, quand m’arrive le bruit d’un scooter qui passe, la nuit, je suis toute transpirante d’angoisse, d’une angoisse qui n’a pas vraiment de nom, quelque chose que moi même je ne saurais nommer, catégoriser.
C’est certainement du au fait que ce bruit représente pour moi ce qui incarne le mieux la solitude. La solitude de celui sur son deux roues qui rentre ni tôt ni tard après une soirée ni faite ni à faire, et celle de celui à qui parvient le bruit de cette vie tiède.
C’est pas la solitude comme je l’aime, c’est la solitude méchante, qui s’infiltre tout partout et attaque et isole ceux qui ont déjà perdu pied.
Je n'entends pas souvent ce bruit alors qu'il se produit peut-être 20 fois dans une soirée. C'est pour ça que, quand je l'entends, je.
Je ne sais plus, j'ai l'impression qu'elle m'a laissée tomber. Je me penche sur mon balcon pour voir le type se garer, j'attends qu'elle arrive et qu'on parle ensemble de ça, mais, et elle le sait, si j'ai accordé de l'importance à ce bruit, s'il m'a interpellée, c'est qu'elle n'est pas là, c'est qu'on n'en parlera pas ensemble. Elle, elle dirait "condition siné qua non" et par "A+B" sur un ton un peu péremptoire, pour me faire gamberger. Ouais, elle a du tempérament.




reviens
devant
maporte
moijetetrouvepas
malpeignée
tulesaistoiqueyapasdamoursmortes
ninonplusdamoursvivantes
taspaslegoutdumalheurdutout
ilsontriencompris
cestpastoilagarcecestnous
moiaussijailesyeuxcernes
tespaslemiroirdeceuxquiontbesoindetreaiméspourvivre
puisquetuvistoietquetuaimesmêmeceuxquineveulentpasdetoi
accrochetoiàmeshanchesauprintemps
pourquonrouledesmecaniquesensemble
silteplaitreviensdevantmaporte
faismoidesnuitsblanchessoismonplusbeaucollieretmonombre
cestmoiquimecoucheàtesgenoux
silteplaitreviensdevantmaporte
etmemededansmatête



Il n’y a qu’un seul nom commun pour parler de ça et pour l’illustrer, pourtant, deux adjectifs que, en vérité, tout oppose.
Il y a les gens «seuls», et il y a les «solitaires».
























Les premiers qui ont tout à envier aux seconds qui, eux mêmes, éprouvent une sorte de compassion méprisante pour les autres, et les jugent, évidemment.
Maîtres de leur isolement, et avant tout, heureux de cet isolement, ils n’admettent pas que certains semblables en soient les victimes. Ils voient en ces victimes une bêtise naturelle, un manque de curiosité et un affront fait à la Solitude, qu’ils estiment comme l'éternelle maîtresse à séduire, l'insaisissable amoureuse qui leur apprend tant. Qui leur apprend le temps, aussi.

J’ai moi-même du mal à comprendre ceux qui veulent à tout prix être entourés, accompagnés, et qui fuient ce que je n’aurais pas peur de considérer comme la clé. De quoi? De tout, au moins.
Je vois des gens s’étonner du plaisir que je prends à rester chez moi, dans une semi-obscurité éblouissante, pour... rêvasser diront certains, ou simplement être là, consciente de mon corps, de moi, moi dans mon corps et tout ce bordel dans cet appartement, cet appartement dans cette ville, cette ville dans ce pays, cette réalité ô combien concrète qu’un plan large balaye et réduit à la taille d’une mouche au milieu d’autres mouches. Etre là, consciente de tous ces insectes, fourmillants de pensées, allongés dans leurs lit, qui rêvent à la même chose, motivés par la même envie de vivre en grand parce qu’en lien avec tout le monde et ne devant rien à personne. Parce que je ne suis jamais aussi entourée que quand je suis seule, et que je touche à quelque chose qui me dépasse, j’ai souvent peur de réduire mes murs à ceux de mes bars et mes amours à celles de mes fréquentations.

Il est probable que tout cela ne soit compris finalement que par ceux qui partagent déjà mon avis, ce qui est un peu triste, si on y pense. Alors, et bien, n'y pensons pas.

Ca me manque.
Ma solitude me manque.
La télé me parle à moi, carrément, tranquilou, elle me tutoie même parfois parce qu'elle croit savoir ce qu'il me faut comme shampoing. Je l'allume et je coupe le son en même temps que le portable. J'imagine ce que tout le monde dit, eux dans le poste, toi sur mon répondeur. Et, systématiquement, y'a un geste qui s'empare de moi: une main qui cache une oreille et une autre qui cache un oeil, alors que j'ai coupé le son et que je ne vois que moi. Mon geste a manifestement décidé qu'il fallait que je me con-centre davantage. Pas "con" centre comme si j'étais débile, je suis brillante, mais con "centre" comme s'il fallait que je me ramène à une sorte de noyau et d'essence, ouais, rien que ça. C'est pas moi, c'est mes gestes.( Adressez leur votre courrier des lecteurs, si ça vous chante)

Peut-être ai-je tort mais je l’associe à mon équilibre, à l’essence même de ce que je suis et, pour cette raison, la délaisser me nuit. La nuit, je me lasse d’en être éloignée. Je me perds. On peut pas se passer de son ombre, de sa main droite, d’un complice. Si je la perds, tout fout le camp. Tout. Y'a plus de saison ma bonne dame.
Parfois, de nouvelles rencontres associées à un printemps propice aux rendez vous en terrasse me font remplir mon agenda d’apéros et de mariages et de cinémas et d’anniversaires et de dîners et de cafés et de...
«je sais que tu veux aller au parc floral mais tu veux pas passer bruncher à la maison avant?»
«tu brunches? ça te dit, je te rejoins au parc floral pour les concerts tout à l’heure?» « t’es où? t’es au parc floral? j’ai un dîner avec des amis après, tu viens avec moi?»
«il est cool ton dîner? tu fais quoi après? j’ai une fête, ça te tente?»
«je te réveille? je passe te chercher dans une heure et on va faire les soldes?»
«t’as fait les soldes? haaaaan, j’arrive avec une bouteille et tu me montres tes robes, après j’ai un concert de mec qui vont fêter ça autour d’un bon dîner, plus tard, et ils ont un plan fête après»

... et 3 jours ont passé, le temps a filé en conversations dont je suis incapable de me souvenir, en sensations déjà enfouies sous trop de vodka, en réflexions avortées trop vite.
Ma solitude assiste au déroulement des opérations, d’abord amusée, puis assez vite jalouse, inquiète et, pour finir, enfin, vexée, elle claque la porte. Et quand je réalise qu’elle n’est plus là, c’est déjà trop tard; je suis seule, mais seule comme le type sur son scooter. Pas seule comme j’ai toujours aimé l’être, comme ça m’a toujours plu et servi.
Pourtant c’est chez elle, et nulle part ailleurs que les choses se passent. Elle sait tout parce qu’avec elle, tout est possible, tout est brutalement honnête et dénué d’artifices, elle est crue et saignante, elle est franche, elle me met à poil; elle, elle a vraiment envie de vie. Je vous aime mieux quand je vous vois peu, je ne peux pas vous enchaîner, vous n'êtes pas des cigarettes, je veux être absolument avec vous quand je suis face à vous, et je veux être absolument moi. Vous ne m'aimeriez plus non plus, dans le cas contraire, de toute façon. Elle est ma came, mais aussi mon secret beauté et ma recette de grand-mère.



Y’a quelque chose de sacré dans la solitude, dans le respect de la solitude. Et quelque chose d'extrêmement calorique aussi. On veut tout, tout de suite, affamé; parce qu’on sait que tout est possible, on a mille chose à dire et pas assez de temps.
J’ai jamais écrit autrement qu’en jet, qu’en gerbe, qu’en instinct et maintenant que je me suis éloignée d’elle, je vois que ça vient moins, que... c’est pas ça, je suis moins à fleur de moi, ma peau est trop hydratée de crèmes de marques variées, les choses sont plus camouflées, j’ai moins d’élans, je dois sortir de la Vie pour revenir à moi, et ça gâche la vérité qu’est belle qu’à poil.
Pas trop intellectualisée.
Ne pas réfléchir trop fort à l’évident.
Mais le laisser envahir nos tiroirs remplis de principes et de connaissances, les faire s’affronter et finalement cohabiter.
Parce qu’elle est plus forte que nous.

Avec elle, nos préoccupations s’élèvent. Un tout petit peu, si peu.
Les filles changent de priorité, le vernis et le brushing attendront demain. Les hommes touchent enfin à la sérénité de ne pas devoir absolument séduire, et toujours assurer.
C’est le repos du guerrier et pourtant, c’est la guerre aussi, cette solitude. Mais la guerre avec soi-même qui, si elle n’est pas la seule qui compte, est peut-être la plus dure, la plus foncièrement dépouillée et donc catégorique, intransigeante. Ca nous pardonne rien. Ca n’a pas de pitié.
Parce qu'on n’est pas indulgent face à soi-même, on laisse ça aux autres, à ceux qui disent nous aimer.
Nous, on se condamne, on se juge, d'accord, on se fixe quelques sursis , mais avant tout, on se connaît un peu plus. Alors, même sans avoir fait d’études de psychologie, de sociologie, d’amour ou même de paix, j’affirme qu’en sachant être seul, on offre sa chance à la vie et on ouvre la porte à tout et tout le monde.

Y’a plus rien de vraiment effrayant quand on se connaît sinon la peur de, justement, se perdre.

Il y’a ce bruit de scooter, et puis, tout à l’heure, il y avait le bruit de mes talons sur le bitume.
Je me suis demandé si quelqu’un l’entendait, depuis ses fenêtres ouvertes sur cette diva d’été qui n’en finit plus de se faire désirer; si on pensait «quelle tristesse, une fille en talons seule, à cette heure, dans la rue». Il y a des rues à ce point étroites qu’elles renvoient le bruit de nos pas, nous faisant croire qu’une autre fille marche à cette même cadence et, moi la première, je m’imagine une âme esseulée qui aurait préféré rentrer accompagnée, et qui accélère la marche de peur de se faire alpaguer par des esseulés qui ont perdu leur âme. Et qui supposent qu’en vous mimant un cunnilingus avec leur langue embourbée de whisky, ils pourraient arriver à leur faim. Fin.

Là, on se sentirait pas mal "seule-au-monde-bordel-de-merde", et on serait obligée de sourire, en plus.




Mais, ce sont mes pas, mes échos, mes talons. J’ai voulu être seule. J’imagine que quelque part, quelqu’un me plaint, pourtant, ça y est je suis dans moi et j’ai enfin pour ma pomme, les trottoirs de la ville et le spectacle des gens. Gratos. Je croise des vraies personnes seules, vraiment seules parce que quand elles mourront - ce qui, vu leur état, ne saurait tarder - personne ne s’en rendra compte. Et puis, il y a ceux persuadés d’être deux. Ils se tiennent la main pour se le prouver. Ils se taisent quand je les dépasse parce que ça les dépasse, précisément, et que je leur rappelle quand ils priaient pour ne plus être comme moi, seule avec l’écho des talons alors que je prie pour ne jamais être comme eux, seule avec l'écho de la solitude de l'autre.

Il y a ceux qui me le disent, d’une manière plus ou moins élégante.
-Une jeune fille comme vous seule à cette heure ci?
Je les entends un peu après, parce que je parlais déjà dans ma tête avec des idées à la conversation autrement plus passionnante, je me retourne et souris quand même, évasivement. Ils ne répondent rien, parce qu’ils croyaient s’adresser à une femme triste impatiente de compagnie et que, tout à coup, ils ont vu que seule, je l’étais pas le moins du monde. Ni triste ni seule. Qu’en tout cas, je l’étais bien moins qu’eux, réduits à interpeller n’importe quelle passante pour échanger n'importe quoi.

Un scooter m’émeut, mes talons vous interpellent, votre interpellation me nourrit. Le cercle de la vie. Non mais sans rire, sérieux.

Quand j’ai «rendez vous», comme on dit, je rentre rarement seule. Bah, j’ai rendez vous, non? Sinon, quand "on", un groupe de gens, a prévu de se retrouver dans un bar, alors j’arrive toujours après, toujours, parce que j’aime ce moment, latent, flottant où je sais que je vais bientôt parler avec des personnes que j’aime, les toucher, rire avec un peu de chance, mais que je ne suis pas pressée. Et les aiguilles du cadran, vraiment, ont le feu au cul. Je ne me rends pas compte de l'heure déjà dépassée. J’ai tout mon temps.
C’est tout ce que j’ai, le temps.
Ca, et la solitude.

Le temps et la solitude n’ont pas d’âge, ils vivent pour toujours, c’est tout l'intérêt, peut-être le seul. J’aime qu’ils soient mes compagnons, sans sang, sans coeur, sans respiration, l’anatomie est trop faible; j’aime répondre à leur bible et leurs commandements parce que c’est à moi qu’ils servent. D’autres croient en un dieu. Soit. Personnellement, je m'en remets, et me soumets, à cette incertitude et cette puissance du rien, du vide, du tout, du calme avant nos tempêtes.

J’en suis manifestement réduite à parler de ça. Ce dont tout le monde a parlé avant moi, en mieux, en pire, en quoiqu’il en soit, j’en suis réduite aux clichés, moi, déjà si petite.
C’est la solitude dont je veux parler pourtant. Et je sais pas comment.

Celle-là même qui effraie les 3/4 de la population, de la faune, de la flore, tout ce monde là ayant un léger penchant pour les regroupements, la proximité et les voisinages. Je vois bien qu’autour, ça veut être à plusieurs. Je vois bien que c’est compliqué de refuser un rendez vous sans raison particulière. Il faut une raison. Il faudrait, pour ne pas se rendre à un dîner, avancer l’argument d’avoir déjà un autre dîner de prévu. On veut une raison. Il semble impossible de reporter un rendez vous galant avec le simple prétexte de ne pas en avoir envie. Il est indéniable qu’assise à une terrasse de café, les autres pensent pouvoir nous aborder parce que pour eux, on ne fait pas ça, être seule, si c’est pas pour rencontrer des gens. Ca leur semble raisonnable. Que leur répondre?
Faut dire, aussi, qu'il y a tellement de femmes qui croient qu'être seule, c'est être sans homme. Elles donnent des faux espoirs celles là. Aux autres, et à elles. Je regrette parfois cette philosophie parce que, ce sont celles-là mêmes, qui, seules dans leurs chambres imaginaient les plus belles histoire d'amouuuuuur et qui aujourd'hui perdent leur imagination quand elles perdent l'assurance de dormir dans des bras et que l'inquiètude les rend ... lâches.
Y'en a même qui écrivent des chansons à ce sujet, je veux dire, des chansons qui se vendent, des titres qui rentrent dans le top 50.


Des femmes qui touchent au plus profond d'elles mêmes uniquement quand elles ont peur qu'on ne les touche plus, des gens qui ne veulent pas qu'on les touche parce qu'ils se débrouillent très bien tous seuls, des vieux qui crèvent en espérant que leur petite fille leur rende visite au moins une fois avant de, et ceux qui aiment tellement être seuls que ces comportements, chez les autres, les excluent tout naturellement de la mascarade.

Mais c’est ça dont je veux parler. Et je sais pas comment. Parler de la personne qu'on aime pour toujours, avouez que c'est pas commode. Et puis, on dit pas "je t'aime" à sa solitude: on la laisse s'installer, on lui fait de la place, et on entretient l'endroit. C'est tellement plus éreintant que le reste, cette relation-là. Tellement plus sévère.

Jamais on a crée sans être seul, jamais on a aimé, jamais on a inventé et imaginé et tout ce que vous voudrez, sans être seul. Lucky Luke, c'est comment qu'il repart sur fond de coucher de soleil? Avec sa mie et tous ces compères peut-être?
Je me dis parfois que si tout le monde voyait la solitude comme une amie, j’en aurais bien davantage, des amis. Et des vrais. Pas de ceux qui appellent parce que, rentrés chez eux, il faut absolument qu’ils en ressortent. J’aimerais qu’on m’appelle parce qu’on veut me voir moi. Pas parce qu’on refuse de se regarder, soi, en face. J'aime pas trop, finalement, qu'on me donne rendez-vous pour passer le temps. En plus, le temps ne passe pas, il nous regarde élaborer des subterfuges pour le remplir, et puis il reste. C'est nous qui trépassons sous ses yeux amusés.

Je crois que j’ai arrêté d'aimer un garçon pour ça. Il savait pas être seul.

Etre toujours plusieurs, ce serait comme mettre des couches de vie sur des couches de survie sur des couches de vécu sans jamais vivre; et ça empêcherait de ressortir la vieille boîte de lettres, s’installer en coupant le portable et les relire. Si on le fait jamais, alors pourquoi les garder? Pourquoi même les écrire?

L’autre soir, c’est ce que j’ai décidé de faire.

J’ai ouvert le carton et, tout de suite, j’ai senti une sorte d’exclusivité de bien-être, réservée à moi et moi seule simplement parce que je laissais la place et le temps à des émotions sans conséquences, sans résultats immédiats. Un samedi soir à minuit, il y a finalement peu de gens seuls, assis en tailleur dans leur chambre à relire des vieilles lettres rangées dans les mauvaises enveloppes. C’était du luxe pour moi, un moment privilégié, loin de l’agitation à laquelle je me mêle souvent avec entrain. J’ai relu, donc, et sans trop me replonger dans des souvenirs, j’ai senti l’importance, l’urgence de penser à tous ceux qui avaient écrit des lettres, celles que je lisais et les autres, celles qui étaient restées au fond des tiroirs et celles déchirées sous la colère; j'étais dans la force des émotions ressenties mais sans action. Les émotions qui ne viennent pas d’un fait, d’un geste, qui ne découlent pas directement de l’attitude de quelqu’un, là, en face, mais qui naissent de la conscience de ce que les gens vivent, moi au milieu, loin, seule dans ma chambre. J’aime jamais autant les gens qu’à ces moments là.
Il y avait une lettre, une vielle lettre, qui se terminait par le fameux "qu'il est doux de ne rien faire quand tout s'agite autour de soi". Et, l'expéditeur avait barré le "doux" pour le remplacer par "rude" puis il avait barré "rude" pour le remplacer par "indispensable". J'avais fini par remplacé tous les autres par lui, du coup, évidemment. Et je repensais à l'incroyable symbiose qu'on avait vécu, tous les 2, pourtant/justement passionnés de solitude.

Peut-être parce que je suis fille unique, peut-être à cause de ça ai-je développé une capacité à me créer des conversations, des amis, des situations imaginaires. Aujourd'hui encore, quand j'ai réussi à être seule complètement pendant environ 3 jours c'est toujours pareil, je touche au divin et donc à l'enfance. J'écoute de la musique, je danse, ça me donne envie de me maquiller d'une façon que je jugerais intolérable pour voir des gens dans la vraie vie, je me fais des coiffures, et, voilà, pile poil, j'ai 10 ans dans ma conscience adulte et ça, accrochez-vous pour me faire démordre de l'idée que c'est pas l'avenir et le meilleur anti rides.

Et puis, un papillon de nuit a jugé utile de s’inviter à ma lonely party. Peut-être cherchait-il de la compagnie. La compagnie de la lampe. Pas être seul, quoi, et pour quoi faire, l’imbécile, il savait même pas.
Panique.
On est si peu de choses, malgré nos jolis principes et nos grandes théories, on est si peu de choses qui tenons à pas beaucoup plus, tout ça brinquebalant sur un fil tendu comme un truc dentaire, prêt à aider mais aussi à rompre.
Les amis dans ma tête ne me fileront aucun coup de main, tout à coup y'a plus personne, c'est du joli, tiens. J’ai maudit mon envie d’être sans personne alors, parce que je ne pouvais plus compter que sur moi-même pour me dépatouiller et, incapable de le faire, j’étais plus rien qu’une angoissée, une mauviette prête à faire appel à n'importe qui; un homme abandonné sur un quai il y a 4 ans, pourquoi pas, juste pour qu’il vienne m’aider aujourd'hui, si personne d’autre ne répondait pour venir m’en débarrasser. Je me suis dit que, bien sur, je ne pouvais pas demander à un ami aviné et enfoui dans un sous sol de Pigalle de venir m’aider, bien sur, je ne pouvais pas. Mais alors à qui? Et, est ce que je n’étais pas seule comme le type sur son scooter tout à coup?
Cette idée m’a révoltée au point que... Comment un papillon pouvait débarquer et tout remettre en question, de quel droit, non mais. Aussi ai-je pris sur moi et j’ai sorti l’aspirateur.
Faut que je sois claire sur ce point: de manière générale, je suis contre la peine de mort. De manière générale, je suis pour les noctambules. Mais les papillons de nuit, ça vient foutre un bordel sans nom dans tous mes principes. Je panique, je ne suis plus moi-même, je pourrais, vraiment hein, je pourrais tuer quelqu’un qui s’amuse à m’en poser un dans les cheveux. (D'accord, «poser un papillon de nuit dans les cheveux de quelqu’un» n’est pas une activité courante, mais les phobies vous font imaginer des trucs déments.)
Les araignées, par exemple, j’aime pas non plus, mais je cale un verre sur elles, un papier au dessous, et je les vire au dessus du balcon depuis mon 6° étage. Elles s’en sortiront, ne vous inquiétez pas. Mais les papillons de nuit...

Ils sont comme ce bruit de scooter, tout compte fait. Ils jouent de leurs talons sur mes murs, mais moi, j'ai pas envie de les prendre dans mes bras, chacun sa merde. Ils sont des Seuls pas Solitaires qui courent à tout prix après une compagnie qui ne veut pas d'eux.
Leur existence est à ce point vide qu’ils cherchent du contact et se collent aux lumières et s’y brûlent jusqu’au lendemain matin où, le jour leur interdisant une quelconque activité, ils iront dormir, crevés, abîmés, en attendant de s’en remettre pour s’y remettre. Ils sont fous. Ils perdent les pédales, nous rentrent dedans, n’ont aucun respect des priorités et en plus, ils font un boucan dégueu quand ils se cognent tout partout. La classe, ils connaissent pas. Sans parler du fait qu’ils sont moches. Poilus, et comme décolorés en comparaison de leurs collègues du jour dont les pigments et les croquis sur leurs ailes méritent le respect ad vitam. Ca et le fait que, eux, ils nous pompent pas l'air.
Ils sont pathétiques, les papillons de nuit. Je ne veux pas d’eux avec moi. Si le type au scooter forçait la porte de mon hall pour me rejoindre dans l’espace restreint de l’ascenseur, je n’en penserais pas moins. Je ne voudrais pas de lui non plus. Je l'aiderais pas. Je le virerais à coups de hurlements et de lancers de sac.
Qu’ils nous foutent la paix avec leur problème de solitude.
Voilà pourquoi je sors l’aspirateur.

Mais, le bruit de ses ailes dans le sac est insurmontable.
Il est pas mort, le bougre, il lutte dans la poussière. C’est peut-être le pire des bruits que j’ai été amenée à entendre. Avec celui des petits bouts de chair du taureau, qui tombent, dans l’arène, sous les applaudissements mous d’un public qui s’en fout, en fait.
La tristesse de leur solitude, la SOLITUDE de leur solitude met tellement en lumière la plénitude de la mienne... Peut-être devrais-je les remercier, finalement. Alors qu’ils me donnent envie de chialer.
Il a fallu que fasse quelque chose pour l'en sortir, c'était soit lui qui taisait le bruit de son refus de mourir soit moi qui partait le temps qu'il agonise. Alors bon.
J'ai du élaborer tout un truc, un truc que je devrais pas raconter si je voulais qu'on ne me considère pas comme folle, un truc que je vais dire, là, pourtant:
Voilà, j'ai ouvert l'aspirateur, fait un gros trou dans le sac et remué le barda tout en veillant à tenir le couvercle assez fermé pour ne pas me prendre Caliméro dans le visage et puis j'ai mis l'appareil sur le balcon, ouvert le couvercle tout en veillant à avoir dégagé le chemin pour vite, vite, rentrer à l'abri et refermer la fenêtre et puis j'ai attendu. Il a mis 5 bonnes minutes mais il est sorti.
Et là, tout ce qu'il a trouvé à faire, ça a été de foncer vers un autre appartement allumé, l'imbécile malheureux. "J'aurais du le laisser crever, tiens" que je me suis dit. "Même pas foutu de tirer une morale d'une expérience, ce con".
Les autres paieront pour lui.

Après le scooter et le papillon de nuit vient la chatte en chaleur.

Ca fait 2 jours qu’elle réclame de se faire foutre, la pauvresse. Elle râle et hurle, sans pudeur, seulement inquiète d’alerter un mâle dans le coin et d’avoir son rapport sexuel au bon moment dans le mois et puis enfanter des minus matous qui crèveront noyés dans une baignoire.
Cette chatte, je l’aime très fort. C'est ce que je pense en l'entendant, je peux pas m'empêcher de l'aimer très fort. Et pourtant ses vocalises n’ont rien d’agréable mais, MAIS, elle est seule à crever, à hurler, à écarter les jambes, elle illustre parfaitement mon propos et elle le fait en temps et en heure, synchro qu’elle est, la chatte, comme une chose réduite aux besoin de ses ovaires. Voilà, précisément où elle touche le vif du sujet. Comme tous les Seuls qui aident les Solitaires à mieux voir encore que la Solitude est bonne pour eux. Elle trouvera son mâle, elle aura sa portée et l'année d'après elle remettra ça. Tout ça en boucle, jusqu'à sa mort.

Faut que je m’y fasse, certains des gens que j’aime sont des animaux et veulent ne pas être seuls, et se collent aux lampes et miaulent pour avoir des enfants.
Les gens seuls hurlent à la gueule du monde, pour qu’on les sauve; les solitaires beuglent à l’intérieur d’eux mêmes parce qu’ils savent que personne ne sauve personne, même pas eux-même.

Mais, être seul, vraiment seul, ici et aujourd’hui, ça n’est pas vraiment possible. Ca conduirait à la folie parce que c’est pas fait pour cette vie. Jeter son téléphone, couper sa connexion internet et ne plus répondre à l’interphone... faut, faut être déjà à moitié fou, non?
On devrait tous le faire, au même titre qu’on décide que tout le monde devrait voyager, essayer des drogues, faire le grand plongeon ou je sais pas quelle connerie, on devrait tous vraiment, vraiment pour de vrai, essayer d’être seuls.
Mais on parie combien, qu’à terme, ça nous serait reproché, qu'on serait même puni pour ça?
Parce qu’il y’aurait toujours un petit abandonné de législateur pour décréter qu’on a été coupable d’attentat à la pudeur et de non assistance à la vie en cours, la vie en danger.
On parie?

Y’a pas moyen d’être tranquille, toujours quelqu’un dont il faut s’occuper quand c’est pas nous-même.

-maispastrop-

Motus et bouche cousue

J'ai rien à dire. Ca arrive.
Comme un grand vide dont je prends salement conscience quand j'essaie d'ouvrir une nouvelle fenêtre dans l'ordinateur. Elle sonne déjà rouillée, y'a tout plein de traces de poussières, quelques débuts de toiles d'araignée. L'air qui en sort a comme un parfum de naphtaline, de produits anti-mites, de cave renfermée en somme. J'ai rien à dire. Je referme dans un grincement culpabilisateur.

Y'a peut-être trop de choses gardées, pas évacuées à temps pour éviter l'inextricable embouteillage de mots et de sensations, qui encombre ma syntaxe et engourdit mes doigts, tétanisés à l'idée d'affronter tout "ça". C'est pas un problème d'inspiration, c'est même le contraire: tout expirer me prendrait trop de temps.

J'ai rien à dire parce que tout est bêtement... enfoui.
Comme l'été empêtré derrière la multitude de couches de gris du ciel.
Au dessus des nuages, il fait toujours beau. Derrière mon silence, je suis toujours aussi bavarde.
Mais peut-être ne suis-je pas capable de voir l'intérêt de le raconter. Peut-être, simplement, quand on n'a rien à dire, n'y a-t-il rien de mieux à dire que ça: j'ai rien à dire. Et rendre feuille blanche.


Dans un monde parfait, à la publication de ce message, il devrait se mettre à pleuvoir. Un petit orage, même, ce serait pas de refus.

-maispastrop-

Biomanes

Toutes ces addictions qu’on se traîne.
Tout le monde a besoin de quelque chose, chose sans laquelle ça se sentirait comme démuni, mis à nu, pris au dépourvu. Incroyablement vulnérable et à moitié mort, déjà. Tout le monde. Certains sont même dépendants de leur propension à clamer partout qu’ils ne dépendent de rien ni de personne. Et puis, il y’a ceux qui sont dépendants de leur nudité, leur liberté et leur détachement. De leur indépendance.

Je me targue de pouvoir me passer des gens quand bon me semble, et c’est, somme toute, assez vrai. Mais il n’y a pas là matière à trop fanfaronner puisque ça n’est pas de Gens que je suis dépendante mais bien de Choses. Des trucs dans, et au dehors de ma tête.

Si je devais passer une journée sans parfum, cigarettes, alcool et musique, je resterais au lit.
Si je devais passer une journée sans lit... il me faudrait beaucoup d’alcool.

Il m’arrive souvent de descendre chez l’épicier pour acheter un paquet de blondes américaines en prévision du lendemain, pourtant, il m’en reste une petite dizaine, mais je préfère ne pas être prise de court, ça me rassure. Et pourtant, être prise de court, c’est ce qu’il m’arrive sur tout le reste.
Les trucs administratifs, par exemple.
Jamais, au grand jamais, je n’ai payé une facture edf avant que la voix préenregistrée ne m’appelle et me propose, sur mon répondeur:

«Si vous n’avez pas encore réglé cette facture: tapez 1. Si vous avez payé cette facture depuis le rappel que nous vous avons envoyé par courrier: tapez 2. Si vous n’en avez rien à foutre...»

A défaut de 3, toujours, je tape 2.
Bien sûr que je n’ai pas encore payé, mais je me dis que je calme alors les loups qui attendent le chèque, et, il se trouve que ça fonctionne. Ils ne hurlent plus à la mort, et quand enfin je me décide à envoyer le dû, ça passe comme une lettre à la poste.
Je suis pourtant incroyablement dépendante de ça, EDF. Oui, mais leurs doses ne m’envoient à aucun niveau d’aucun ciel. Ca me passe au dessus. Ou au dessous.

Du monoï que je mets dans mes cheveux. Des livres que je suis en train de lire. Des mots que j’écris. De cet ordimini à qui je dis tout. Des bagues auxquelles mes doigts sont habitués et qui, quand je les déshabille, errent entre eux, se frottant les uns aux autres comme pour recréer la présence, se tenir chaud, ne plus se sentir abandonnés.



Y’a un vide, tout le temps, avec la privation des habitudes et celle des petites choses anodines qui font de ma vie un grand exemple d’existence. L’autodérision aussi, j’y suis accro. Salement.
Mais, que les choses soient claires, bien qu’indéniablement portée sur la possession d’agréments et la collection de souvenirs, je ne suis pas uniquement matérialiste, hein. Je dépends aussi beaucoup de l’idée de fantaisie et des préservatifs.

Comment être libre, alors.

Doit-on réellement se défaire d’absolument tout ? Quelle valeur aurait le plaisir ? Doit-on se débarrasser du plaisir aussi ? En sommes nous dépendants ? Est ce que je me suis prise pour un énoncé d’épreuve de philo ?

Ca circule dans les bars, dans les cinémas. Ca s’agite à l’entrée des magasins à l’heure des soldes. Les théâtres tremblent sous les applaudissements. Les fenêtres, sous les orgasmes. Les enfants frétillent devant l’excitation du bonbon volé. Moi, au milieu, un peu de tout ça et du reste.

Hier, sur la ligne 11 entre Hôtel de Ville et République, j’ai failli m’abonner à de nouveaux amis. Une bouteille de boisson gazeuse et calorique se baladait dans le wagon, à nos pieds. Vide, elle tanguait selon les mouvements des roues sur les rails et, assise sur les strapontins centraux, je lançais le bal, sans m’en rendre compte, en levant les jambes pour la laisser danser où elle voulait. Ma voisine d'en face a suivi par réflexe, puis mon voisin de gauche aussi et enfin, le 4° luron, exilé de l’autre côté, pareillement. La partie commençait. Nous nous y prêtions avec autant de sérieux que d'enthousiasme gamin et j’ai senti tout à coup l’air qui changeait d’odeur. J’ai relevé la tête et découvert, en face, le visage de la jeune fille plié sous l’effet du rire. Instinctivement, j’ai vérifié mon voisin de gauche qui, lui aussi, commençait à sérieusement se gondoler. C’est monté depuis mes orteils et une fois le plexus solaire atteint, par la bouche, j’ai explosé d’un éclat que ma mère aurait qualifié de «rire de l’été 1985 en détruisant les châteaux de sable».
Le 4° toujours concentré a vu d’abord la bouteille buter sur un de nos pieds, puis nos têtes hilares. Avec tout ce que ça a de prévisible et d’évident, il faut avouer que, sans surprise ni retournement de situation, le type à décidé de se joindre à notre aventure et s’est tirebouchonné aussi sec.
Nous étions là, tous les 4 à nous regarder sans trop nous voir, à cause des larmes que la puissance du rire faisait naître, à couiner et taper nos cuisses, le tout accompagné d’essais de phrases étouffés par un nouveau gloussement. Ca a duré 3 stations.
Pour ceux qui ne sont pas parisiens -si ça existe- 3 stations, ça nous donne un bon 3 minutes 50 dont 3 minutes de circulation et 50 secondes d’arrêt en tout. Arrêts pendant lesquels de nouvelles têtes débarquaient et s’étonnaient du spectacle. Les autres passagers ont fini par se sourire aussi, entre eux, comme des parents attendris par la joie de leurs garnements. Bien entendu, tout ce décor ne faisait qu’alimenter les hoquets et les contractions d’abdominaux. Et puis l’un d’entre nous a lâché dans un souffle agonisant «J’en peux plus !» ce qui semblait tout à fait véridique au regard de la position mi-allongée mi assise que son corps avait adoptée. Voilà qui a fini de nous achever complètement et nous a poussé à en faire de même.
L’expression «mourir de rire» prend son sens plusieurs fois par ans, trop rarement certes, mais alors, on sait qu’on pourrait véritablement y rester tant le souffle nous manque et le ventre nous tiraille, sans parler des joues qui brûlent, des yeux qui pleurent, du coeur qui pique et brinquebale pendant que la tête qui réalise tout ça admet qu’elle n’a absolument aucun contrôle de la situation, pour une fois.
Il n y’avait pour ainsi dire rien de vraiment comique, rien de comique à ce point- là en tout cas, mais, tout simplement, nous riions de notre rire, nous étions heureux de notre joie, entre nous, inconnus. Le bonheur alimentait le monstre affamé du «encore plus de bonheur» et ça aurait duré toujours s’il n’avait pas fallu que l’un d’entre nous descende pour se rendre au chagrin.



Il n’y a que ça de vrai, le plaisir, selon ma doctrine longuement réfléchie. Il n’y a que ça de vraiment vrai. C’est palpable, vivant, dans les veines. Comment s’en défaire si l’on se sent prisonnier des sensations qu’il nous procure. Comment être libre, sans être ascète, austère, ermite. Comment ne dépendre d’aucunes satisfactions et être tout de même heureux, c’est ça que je me demande.

Et, oui, bien sur, quelques parenthèses enchantées nous assaillent de bien-être alors qu’il ne se passe soit disant rien de précis, ça nous attaque dans la rue, sans prévenir, sans raison. On se dit «bah, tiens, pourquoi cette légèreté tout à coup?»
Mais c’est toujours parce qu’il fait un peu beau, et qu’on n’est pas en découvert bancaire, sans compter que si on y réfléchit, un jeune homme vient de nous sourire pile quand la brise se promène entre nos épaules, et tout ça s’acoquine admirablement bien avec cette chanson qu’on aime comme notre propre mère, qui n’a d’ailleurs pas de problème de santé, et dont les paroles ne sortent pas de notre tête depuis qu’on a quitté le lit où, au fait, dort encore l’homme aux bras les plus confortables de la terre.

Voilà, qu’est ce que je disais. Du plaisir, toujours, des satisfactions, des gourmandises, de la baise et de l’insouciance. Toujours. Imperceptiblement, les petites joies accumulées nous leurrent et nous font croire à la surprise et la magie de la vie, comme quoi le bonheur se promènerait dans la rue et jetterait tout à coup son dévolu sur nous. Il n’y a rien de plus faux. Les tiroirs se remplissent l’air de rien et s’ouvrent par à-coup, sans qu’on le décide. Y’a rien de magique, y’a juste des provisions en stocks pour les drogués. C’est tout.

Et puis, les chats qui déplacent des montagnes pour accéder aux caresses sous le menton qu’ils assaisonnent d’un ronronnement explicite. Les mains des amoureux qui parcourent mille tissus pour enfin trouver la peau et crisser de plaisir. Le cinéphile sans le sou, qui triche, rentre par la sortie, et sent le velours rouge se tasser sous lui pendant que les bandes annonces illuminent son visage impatient. Le violeur qui n’arrive à jouir que lorsqu’une femme lui résiste et qui regarde passer ses prochaines proies avec un début d'érection. La petite vieille qui cache des berlingots de lait UHT sous la commode de la chambre de la maison de retraite et dont le coeur palpite, malgré les médicaments, quand dans le noir et le silence, elle le sort de sa cachette. Autant de gens qui, parce qu’ils savent qu’ils vont mourir, ne s’inquiètent plus de savoir comment, et remplissent le temps qui les sépare des funérailles de petits plaisirs, de minuscules vices ou de très grosses conneries. Autant de gens qui font tourner la terre sous leurs pas, leurs pas de loups qui essaient de ne pas se faire attraper; autant de gens-enfants sans qui le métro ne serait qu’un vulgaire transport en commun et la vie rien de mieux qu’une autoroute de l'utérus vers le tunnel où, soit disant, la lumière nous offrirait le plus beau des orgasmes. Oui, mais si nous n’en avons connu aucun avant...?

Si je peux garder les sourires d’inconnus, les regards entre amis et les baisers dans le cou d’amoureux, alors je veux bien abandonner parfum, livres et alcool.
Mais, sans parfum et sans alcool, me reste-t-il des amis, des amoureux? Les inconnus auront-ils toujours envie de me complimenter dans la rue, si eux aussi se privent d’alcool? Les amoureux seront-ils toujours aussi aimables à mes yeux sans que je lise ce que j’aime lire? Les amis seront-ils des amis si je ne raconte plus ni mes amoureux ni mes livres et qu’aucun inconnu ivre ne vient nous interrompre pour nous parler de mon parfum?

Je pourrais aisément me pencher sur la question toute la nuit.

C’est vis à vis de ça que je suis certainement la plus soumise: l’intérieur de ma tête et ma solitude. C’est prétentieux, un peu. C’est pas grave.
Quelqu’un m’a dit, un jour, ou peut-être était-ce une nuit - comme dirait l’autre- «ni dieu ni maître». Il ne me l’a pas dit vraiment à moi, personnellement, droit dans les yeux; il l’a dit à tout le monde et puis je l’ai entendu, droit dans ma tête. J’ai été foncièrement d’accord sur cette suite de mots qui parvenait à synthétiser une suite d’idées depuis longtemps miennes.

Ni dieu ni maître, d’accord. Mais du plaisir, je suis l’esclave. Et c’est ma liberté, tout compte fait, puisque le plaisir, c’est finalement ce que tout le monde se résigne à abandonner.

Et s’il fallait un épitaphe, alors, que «Le rire a eu sa peau» l'emporte sur tous les autres.

-maispastrop-

J'ai la mémoire qui... je ne me souviens que trop bien.

Un téléphone qui sonne à 3 heures du matin en début de semaine, qu’on le veuille ou non, c’est suspect.

On peut légitimement s’attendre à une mauvaise nouvelle, ou au moins, à une sorte d’urgence.
On peut admettre que c’est ce type, là, incapable de se manifester avant le milieu de la nuit et les 3/4 de sa cirrhose.
On peut imaginer qu’un ami de colonie d’enfance aura débarqué à Paris et qu’il aura eu notre numéro et que... à nous l’aventure et la tournée des grands ducs.

-Pourquoi on ne s’aime plus?

C’est ça, la réponse à toutes ces suppositions, quelqu’un qui veut tout à coup parler du rythme du coeur et de la cadence des sentiments, ramener les trucs enfouis à la surface, infliger ça à l’air pur, pourquoi les gens arrêteraient de s’aimer, pourquoi, nous, on a fait comme tout le monde.

Je ne sais pas quoi dire, il est trop tard pour demander une chose pareille, trop tôt peut-être. Il n’est jamais l’heure de demander une chose pareille. Ne me demande pas ça. Il n’existe aucune vraie réponse.

-Sérieusement, pourquoi on ne s’aime plus?

Sérieusement, j’étais sérieuse déjà.
Pourquoi vouloir savoir pourquoi on n’aime plus quelqu’un quand il est déjà inexplicable d’aimer quelqu’un.

-Pourquoi tu dis rien?

Je me souviens de choses qu’on a vécues, lui et moi, je me perds dans des villes où on n’est peut-être pas allés, je mélange les diapositives de souvenirs, je revois le sac de lettres d’amour, ou était-ce de rupture? que j’ai descendues à la cave, incapable de les jeter... je me rappelle, ça avait fait de l'électricité quand on s’était embrassés, la première fois. Pour de vrai. De l’électricité. Nos lèvres avaient frémi et nos cheveux aussi, nos mains étaient en soie, on en était tout étourdis. Etourdis de nous-mêmes, alors on s’était dit, sûrement, que c’était ça, l’amour, dans un grand élan d’égotisme.

-Tu veux pas en parler?

Je crois n’avoir finalement rien à dire sur la fin des histoires d’amour. J’ai en horreur les choses qui se terminent, alors que nous, on continue; les points à la ligne, le livre qu’on remet dans la bibliothèque, les dossiers qu’on ferme, tout ça. J’aime pas. Ca m’attriste au plus haut point. Je trouve que quand on aime quelqu’un, on devrait l’aimer toujours sinon, si le temps abîme l’histoire, c’est que les gens ne s’aimaient pas pour les bonnes raisons, c’est qu’ils ont été déçus, ont réalisé que finalement... J’ai en horreur le raté. Le gâchis. Et les choses qui se terminent, donc.
Exceptés les bons films. Et encore, y’en a un paquet dont je pense qu’il n’y aucune raison logique de les interrompre maintenant alors que tout le monde voudrait que ça dure toujours.

-Pourquoi ça n’a pas duré toujours?

Qu’est ce que je vais pouvoir dire à cet homme, cet homme que j’ai aimé, à en mourir. Non d’ailleurs, pas à en mourir, surtout pas: à le tuer plutôt, et plusieurs fois; que j’ai aimé sans plus aucune conscience du reste, du temps, des gens, de la vie même. Toutes ces choses au sein desquelles notre amour prenait forme. Toutes ces choses sans lesquelles je n’aurais pas ce coup de fil aujourd’hui.
Qu’est ce que je vais pouvoir dire à cet homme alors que c’est certainement lui-même qu’il interroge et que je ne suis pas la personne sur laquelle il faut qu’il compte s’il veut une réponse, définitive, et la voix de la raison. Parce que je ne sais pas tout, je ne pourrais qu’apporter d’autres questions à ses points d’interrogations, et parce que, enfin, si je savais, il ne me le demanderait pas.
Si je le savais, peut-être ne nous serions nous jamais aimés, ou peut-être nous aimerions nous toujours.

Je me rappelle de cette histoire, que j’ai entendue ou inventée, je ne sais plus, qui racontait qu’un couple, tous les matins, se demandait :
«Alors? On continue?»
et, tous les matins, se répondait
«On continue.»
Après le café, quand même. La cigarette peut-être. Mais tous les matins de toutes les semaines de chaque mois de l’année. Des années. Ca continuait parce qu’ils le voulaient et qu’ils se l’étaient dit.
Je me souviens avoir raconté l’histoire de ce couple et posé la question au mien: «Alors? On arrête?»

-Est ce qu’on a arrêté de s’aimer ou simplement de vouloir se le dire?

Il avait haussé les épaules, pas sûr, frileux, inquiet. C’était déjà une réponse, et nous deux savions déjà que les épaules qu’on haussait ici, pourraient frémir là bas sous d’autres baisers. On s’est dit qu’on s’aimait, parce que c’était le cas, on s’aimait. Encore. On s’est dit au revoir avant de ne plus s’aimer, avant le jour où on remplace l’adieu tendre et un peu déboussolé par une porte qui claque et des insultes qu’on ne pense même pas.
De toute façon, les portes, on les avait enlevées depuis le début, dans notre appartement «ouvert». On avait parlé de ça, des murs qui tremblaient sous l’impact de l'énervement, et on avait tenu à ne pas singer ces gestes qui ne nous appartenaient d’aucune façon.
Et puis, les insultes, c’était nos petits mots doux, parce que là aussi, on s’était promis, un soir, lui, moi et une bouteille de Cote Rôtie, de ne jamais s’appeler Connard et Salope, parce qu’on aimait trop les mots et les phrases bien construites. Parce que ça, non plus, ça ne nous ressemblait pas.

Alors, pour se blesser, il aurait fallu qu’on travaille avec beaucoup d’acharnement à l’élaboration de nouvelles bassesses, de médiocrités inédites et, à ce moment précis, on n’en avait plus ni le temps, ni l’envie.

-Est ce que tu m’aimes encore, toi?

J’avais raconté, sur le perron de la seule porte qu’on avait été obligés de garder, celle qui nous tenait à l’écart du reste du monde et des voisins trop curieux, j’avais raconté une autre histoire, inventée aussi, sûrement: un couple se retrouve en prison, lui chez les hommes, elle, chez les femmes. Bon.
La fenêtre de l’un ne donne pas sur celle de l’autre, mais leurs voix portent, alors, tous les soirs, -eux c’était le soir- il ouvrait sa fenêtre et criait «bonne nuit mon amour, je t’aime» à tue tête; elle répondait, non moins fort, «je t’aime mon amour, bonne nuit». Et ils refermaient leurs fenêtres, laissant les autres incarcérés encore plus seuls dans ces échos.

Le soir, mon jeune homme était venu à ma nouvelle fenêtre d’un pied à terre prêté par un ami qui savait qu’une fois qu’on avait dit «stop» on ne pouvait pas continuer de partager le nid qui avait cru au «toujours». De ma fenêtre est arrivé un tonitruant «bonne nuit mon amour, je t’aime et sans toi, je suis en prison», qui résonne encore quand, en bas, dans la rue, pendant que je m’endors, des gens inconscients de ce qu’ils peuvent provoquer, beuglent des déclarations à des fenêtres fermées.

-Moi je t’aime encore.

Il m’aimera toujours.
«Encore» et «toujours» se mélangent dans mon système limbique, je ne me souviens pas lequel des deux j’ai le plus entendu et si j’en ai prononcé moi-même ne serait-ce qu’un.

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J’y croirai à nouveau parce que je n‘ai jamais arrêté et jamais non plus vraiment commencé mais je ne peux pas lui dire si, lui, je l’aime. Encore et toujours. S’il venait demain avec deux billets pour le bout du monde, le suivrais-je? Le suivrais-je pour les bonnes raisons, c’est à dire, sans raison? Comme j’avais fait, jadis. «Jadis» c’est un mot qui me fait penser à un nom de plante, ou de fleur, qu’on n’aurait pas encore découverte, cachée mille lieues sous les mers comme dirait l’autre et qui, quand on la découvrira, élucidera ce mystère, cet incroyable mystère qui consiste, en amour qui nous rend éternel, à tout ramener à la fin et la mort, à grand renfort de «toujours» et de «jamais». Avec quelques "encore". Soupirés.
Alors nous nous aimerions sans rien nous promettre, et peut-être nous aimerions nous vraiment. La question n’est pas «pourquoi on ne s’aime plus?» mais «à cause de quoi a-t-on cru qu’on s’aimait mal?» Parce que: chacun sa merde. Ne mélangeons pas nos névroses, si on s’aime, s’il vous plaît, ne faisons pas ça.



-Moi, je t’aime encore. Toi aussi, non?

Je n’aime plus grand monde, tu sais. Ca n'a jamais été ma came. Je devrais lui dire, lui mentir en somme.
Et puis, il parle tout seul depuis tout à l’heure, il ne parle pas à vrai dire, il pose des questions, il n’a pas de réponses, juste mon souffle qui lui indique que je suis là, foutrement là, il le sait et il continue. Je devrais lui dire qu’évidemment, je l’aimerais toujours mais je ne lui dirai jamais. Et je ne veux pas non plus l’entendre. Si on devait s’aimer à nouveau et non pas encore, il faudrait qu’on se rencontre. Qu’on oublie, qu’on redécouvre. Qu’on se plaise tout à coup, pas à cause de la mémoire mais grâce à nous. Un peu à cause de la mémoire, d’accord, peut-être, mais si peu. On s’aimerait nous, et pas les projections, ni les projecteurs.



-Non?

Non. Oui. Je ne sais pas. Je me souviens. Tu rimes avec The End, pour ça, tu n'as pas de fin, mais d’autres doivent venir et me promettre encore l’éternité, à laquelle je ne crois pas puisque je sais que moi, je vais mourir, et plus vite que leur amour et leurs promesses, sûrement.
Il faut que je parle, parce me taire ressemble à du mépris maintenant, alors que le mépris, c’est pour les méprisants et ceux qui se méprennent, il faut que je lui parle.

-Oui, tu disais?
-Ta voix est toute petite.
-Je suis pas beaucoup plus grande.
-Ca dépend pour qui.
-Pour le médecin, qui prend ma mesure, je suis toute petite.
-Pas pour moi, pas pour mon...
-Faut que je te coupe la parole, là.
-...Pour me dire quoi?
-Non, rien, je voulais juste que tu termines pas ta phrase.
-Pourquoi?
-Je voulais pas.
-Oui mais pourquoi?
-On ne peut pas dire des belles choses dans un terrain abandonné, c’est du gâchis, ça résonne sur des murs qui tombent c’est moche, j’ai horreur du gâchis, garde tes belles choses.
-Tu n’es pas un terrain abandonné!
-Non, moi non, mais «nous», oui. C’est du boulot d’enlever les débris, d’arracher les mauvaises herbes, de virer les squatteurs, de reconstruire des murs..
-Mais pas de porte hein!
-Même sans portes, c’est du boulot. En plus, il faut demander des autorisations tout partout. La Mairie est très pointilleuse. Alors, on ne lance pas à un terrain abandonné qu’on l’aime parce que la jolie fleur qui depuis a survécu, dans le coin, là, à l’abri du lierre et du béton qui s'effrite, elle mérite mieux. Elle mérite d’autres gens. Des gens qui vont vers des terrains vierges. Pas vagues du tout. Clairs, resplendissants. Pas nous.
-S’ils vont vers des terrains vierges, ils ne lui diront pas à elle qu’ils l’aiment, puisqu’elle est dans un terrain abandonné...?
-...C’est vrai. Mais il faut accepter d’abandonner une jolie fleur. Elle saura se débrouiller. Elle a eu le goût du bonheur non? Alors elle le retrouvera.
-Pourquoi on parle en métaphore?
-Parce que sinon c’est trop cru, c’est quand on a été très proches qu’on utilise des figures de styles de pacotille, qu’est ce que tu mettrais à la place du terrain, et à la place de la fleur?
-Je sais pas.
-Moi non plus, c’est bien comme ça. Les métaphores, c’est comme les caniveaux, c’est pas que pour les chiens.
-Pourquoi on ne s’aime plus ?

Je regarde le compteur de mon téléphone: 14 minutes et 23 secondes. 14 minutes de trop, 23 secondes auraient suffi à répondre à « Pourquoi on ne s’aime plus?» par «Pourquoi nous sommes nous aimés?»


"Vous qui, dans les langueurs d'un esprit monastique,
ignorez de l'amour l'empire tyrannique,
que vos coeurs sont heureux puisqu'ils sont insensibles,
tous vos jours sont sereins,toutes vos nuits paisibles.
Heureux est le destin de l’innocent.
Oubliant le monde, oublié par le monde.
Soleil éternel de l’esprit pur.
Chaque prière entendue et chaque vœu exaucé."
Alexander Pope


-maispastrop-

Si E=M6, par A+B n’égale pas Q, surtout sur Fr.2

Alors comme ça, on veut tout nous expliquer?
L’époque n’est plus à la surprise, on serait blasés, revenus de tout, de l’amour même, il semblerait, puisque France 2 diffuse un soir de semaine à l'heure du dîner, un docu-fiction qui a pour sujet «l’a.m.o.u.r» justement, l’amour et ses dérivés.
On nous propose d’apporter une explication scientifique, biologique, neurologique, logique, hic et j’en passe... au coup de foudre, à l’orgasme, aux papillons on sait où et à la tristesse éprouvée, dieu sait pour quelle raison, quand on trouve une tierce personne dans le lit de notre moitié.
Etre amoureux ne suffirait donc plus, il faudrait maintenant savoir pourquoi.

«Chéri, je t’aime parce que mes neurotransmetteurs fonctionnent correctement et qu’instinctivement, je veux me reproduire, alors comme tu as les qualités physiques que la femme recherche chez l’homme pour son tout petit mioche depuis la nuit des temps, mon sang se recentre à la tombée du jour vers mes parties génitales pour les tenir au chaud, c’est pour ça que j’ai les extrémités froides, et c’est pour ça aussi que quand j’aime, je jouis, tu comprends?»

Ce que je comprends, c’est que j’aimerais beaucoup que tu fermes ta gueule, ça, oui.

J’arrive, je pose mon sac, enlève mes chaussures et les gens dans mon salon, tout bonnement gagas, m’invitent aussi sec à suivre ce qu’on raconte dans le poste. Evidemment, je rechigne parce que s’il y a bien quelque chose que je ne veux pas qu’on m’explique, c’est ce en quoi j’estime que la part de mystère est capitale. On n’explique pas le mystère. On «pas touche» au mystère. Le mystère, si c’est pas mystérieux et incroyablement personnel et rempli de questions et d’infini, alors tout fout l’camp ma bonne dame. Y’a plus d’saison.
Donc:
on ne dissèque pas, on ne définit pas, on ne traduit pas, rien ne doit être élucidé. On n’a pas le droit de mettre tout le monde dans le même moule avec le même costume à ce sujet et, de surcroît, en prime time. Ca devient vulgaire.


Sauf peut-être en période de crise, de chômage, de xénophobie, de pandémie et de dérèglement climatique, c’est vrai.

Alors d’un signe de tête, je décline poliment l’invitation et le couple rit des arguments que j’offre, puisque je les teinte de cynisme et d’entêtement. Ils doivent me trouver rigide. Soit. C’est toujours mieux qu’avec un F. Et puis je me moque du point G des autres, honnêtement.

Pourtant, voilà, je me fige; à mi chemin entre la cuisine et le balcon, au milieu de mon pas rectiligne et décidé, je me fais prendre -si je puis m’exprimer ainsi- par la voix off explicative, et l’illustration d’une érection en infra rouge.
Pendant que ce joli pas de danse organique est réduit à un simple afflux de sang guidé par le besoin de se reproduire, je me rappelle les nombreux ballets de ma vie, réalisant tout à coup que je n’avais jamais su quelle chose en particulier -en plus donc de ce besoin d’enfanter- avait fait se lever leurs drapeaux et se risquer leurs grands écarts sur mes pays à conquérir. Et pourquoi, parfois, je les avais laissés se poser sur ma lune.
Des mots doux, des «t’es tellement ceci» ou «mais ça me tue quand t’es cela», des regards, des sourires interrompus par l’émotion, des frissons au simple contact d’une distance, des distances à la simple idée d’un frisson... ça oui, plein, trop et jamais assez, mais des explications, non. Ca non.
Jamais un homme ne m’a regardée, en commençant à descendre ma bretelle et lever son sexe, et m’a dit «j’ai un afflux sanguin envers tes muqueuses parce que tu dégages de la fécondité».
Et (même si je ne crois pas en lui, je l’invoque pourtant) Dieu soit loué parce que j’aurais débandé pour deux.
Et deux, c’est déjà beaucoup quand on apprend, là, à 20h50 qu’il n’y en a qu’un qui compte, si tant est qu’il compte vraiment puisqu’il n’est finalement que ce que la médecine a voulu qu’il soit.

Mais.

Heu.

Pardon.

Expliquez-moi.
La médecine et ma vie sexuelle, sentimentale, flirtante et badineuse, qu’est ce qu’ils en savent eux, dans leurs bureaux?

Le docu/fiction se transforme vite en fiction de cul. De pseudo cul, j’entends.
On oublie les images de synthèses sur la salive qui, il paraît, afflue quand on s’embrasse, pour laisser place au scénariste et à l’intrigue, si on peut, tous deux, les appeler ainsi. Je remarque que, malgré l’heure, aucune alerte «déconseillé aux moins de 16 ans» n’apparaît. Et, c’est normal puisque la directrice de programmation de France 2 elle-même disait que c’était aussi fait pour les enfants de 10 ans. (Oui j’ai un peu suivi le déroulé de l’histoire ,je ne le cacherais pas plus longtemps).

Les mioches peuvent donc comprendre par où passe l’orgasme, ça tombe bien, eux qui n’étaient jusque là préoccupés que par leur propre satisfaction, on les assomme de celle des autres.
Aucune alerte «déconseillé aux moins de 16 ans», disais je, très certainement parce que tout ce qui est du domaine du plaisir et de l’amour est décortiqué ici comme une vulgaire grenouille de cours de bio. Voilà les testicules, et puis le sang, là: l'espérance de vie, ici: l’accélération du rythme cardiaque... ne laissant aucune place au doute, à l’excitation, la vraie, la sensualité, le raté peut-être, et quelque chose d’un peu sale, de gorge qui râle, et d'indispensable, quelque chose d’indéfinissable et qui, par principe, refuse les qualificatifs... Ils peuvent donc souper devant le programme parce que très vite, les protagonistes du dit documentaire rentrent dans le moule que je refuse parce qu’il me boudine. Comme la robe d’une amie trop sage. Ou trop parfaite aussi. Je m’y sens à l’étroit et puis ça sent le renfermé.

C’est autorisé aux jeunes gens de 10 par ce qu’il se passe..

Sur France 2, à l’heure du repas, quand les familles se réunissent devant l’écran autour de la table pour ne pas se parler dans les yeux, il se passe que:

La femme finit par pleurer sous une porte cochère, interdite, muette, paralysée par tous ces sentiments qui, ouhlala, sont trop forts pour une si petite chose. Evidemment, elle essuie son mascara parce que dans sa grande tristesse, elle n’oublie pas qu’il faut qu’elle soit présentable.


Il se passe que:

Monsieur part avec sa guitare sous le bras. (Oui, Monsieur est musicien...) Fatigué par ces jérémiades et décidé à faire des choses autrement plus importantes comme la mélodie qui changera le cours monde ou lui offrira des groupies par paquets.

Et puis, il se passe qu’ils se marient.

La femme a donc oublié son immense tristesse et l’homme n’a pas changé le sens de rotation de la planète. Les groupies sont rentrées chez elles, le cours du monde aussi.

Ah bon, alors c’est ça, l’homme? C’est ça, la femme? C’est ca «l’homme + la femme» ?
Et dîtes moi, vous qui n’arrêtez pas de parler de progrès, de futur et d’avancées dans tous les sens... on est en quelle année? Je suis perdue.
Je veux dire:
on est dans quel siècle, là?

Dois-je envoyer mon mari chasser le mammouth, lui concocter le plat favori de son enfance ou simplement faire comme si je n’étais pas intéressée par «la chose» tout en lui offrant mon corps étoile-de-mer sur lequel il assouvira son envie de se re-re-re-re-re-re-re-re-re-produire?
Et lui? Lui? il est dans un bourbier autrement plus insurmontable que nous.
Doit-il m’enlacer tout en me dirigeant subrepticement vers le four où la tambouille attend? N’enlever que le bas de mon pyjama quand il a des afflux sanguins? Ou m’aimer uniquement quand je m’éloigne vers un autre meilleur chasseur de mammouths de peur que ce chasseur ne soit mieux fourni que lui et qu’il me protège plus vaillamment de tous les dangers de ce monde impitoyable?




Là, aucune image de synthèse, pas de 3D, aucune interview de m. le scientifique pour nous expliquer ce revirement de situation tout bonnement insensé. ------On ne va quand même pas vous expliquer pourquoi on vous prend pour des imbéciles alors qu’on s’est vendu pendant 2 heures comme des savants qui allaient vous expliquer le mystère. On bosse, nous, pendant que vous attendez que le temps passe, vous, derrière votre tube cathodique désuet, bande de catholiques qui s’ignorent, même pas cap’ de s’offrir de l’écran plasma.-------

Le couple dans mon salon ne moufte pas. Je décide qu’ils adhèrent. Qui ne dit rien consent.

Bien sûr que les enfants de 10 ans peuvent «regarder», eux et tous les autres, ceux encore dans le ventre, tiens, c’est aussi pour eux. Venez venez petits petits, comme on dit aux pigeons au Luxembourg. C’est un programme incroyablement humaniste qui n’est là que pour faire du bien. Pour aider le bonheur qui, comme chacun sait, a besoin de ça, d’aide et de béquilles. D’alibis peut-être. Ceux dans le ventre et ceux pas encore certains, définis, définitifs, et ceux qui attendent dans des labos pour prendre leur essor dans des fécondations in vitro pour les femmes qui, parce qu’elles ne peuvent pas, ne veulent que ça. Et ceux in vico, ceux in silico tant qu’à faire, soyons fous. Bienvenue. France 2 vous a préparé une chambre bien douillette, cachez vous sous les draps.

Ceux in vivo, et ceux in vino, en revanche, c’est moins sur. Ca c’est sur.

Ne faites pas que regarder, petits pigeons chéris, mais écoutez, buvez, imprégnez vous de ça.
Vous n’êtes que des rien, des trucs qui n’ont pas encore de puberté ou de vrai potentiel d’achat mais bientôt vous y viendrez, alors n’oubliez pas:

Faites des enfants. Copulez pour un résultat. Jamais sans raison. Surtout pas pour le plaisir. On vient de vous l’expliquer. Suivez un peu, merde quoi. Votre désir vient de l’envie de faire naître des mini vous qui voudront acheter des plus grandes maisons et avoir des voitures plus chères et faire des enfants plus fébriles excusés par des plus grosses maladies. Le plaisir, non. C’est pour les irresponsables, le plaisir. Alors, voilà, prenez un crédit pour vous payer un 3 pièces. Et si jamais vous oubliez -parent ingrat que vous êtes- de faire passer la bonne parole, ne vous inquiétez pas, on est là, on s’occupera de vous, on vous laissera pas tomber. Et si, follement, vous vous demandez «mais au fait, heu...pourquoi faire?», alors rappelez vous:
Parce que vous êtes comme ça. Tous. Faits, fabriqués, crées comme ça, tous pareils, tous, pour la même vie, tous: famille, enfant, patrie, crédit. Et comptez encore sur nous, bientôt, après l’Odyssée de l’espèce et l’Odyssée de l’amour viendra l’Iliade de l’autruche, soyez patients.



Je suis peut-être un peu énervée. C’est possible.
J’aimerais simplement savoir: pendant ou après ce programme, combien se sont précipités sur leur voisin pour vérifier le battement fou de leurs coeurs pendant que l’érection voulait laisser s’exprimer ses guerriers de spermatozoïdes? Et puis, combien ont finalement enchaîné sur le 2° créneau horaire télé, installés confortablement au fond du canapé, face au programme qui allait expliquer grâce à un vrai reportage de terrain:

«pourquoi les meurtriers sévissent»

et

«combien de viols restent impunis»
?

Il faut que vous ayez peur. Peur de vous sentir seul. Maintenant, il est tard, demain vous travaillez, alors éteignez la télé, mais faites des enfants, faites en plein, sans trop de plaisir, parce que c’est sale, le plaisir. Faites plein, plein , plein d’enfants. Pour ne jamais être seul. Entre autres. Ne jamais avoir le temps de réfléchir, non plus.


Est que «comment et pourquoi tombe-t-on amoureux» n'était qu'un énième programme didactique, comme un sujet sur la guerre, la famine et la fonte de la banquise, que les familles regardent et oublient en se demandant qui veut à nouveau du gratin de pâtes. Ca rentre dans un oeil et ça ressort par l’autre oreille?

Pourquoi et, à cause de qui glisse-ton sur une peau de banane? Est-ce la faute du stewart si on se retrouve dans l’avion à côté d’un ex? Les soirées où on ne veut pas aller et où va finalement doivent-elles être irrémédiablement remplies de types à qui on a fait des Trafalguar? Doit-on toujours se poser des «?» à la place de ceux qui imposent leurs «.»
Tout ça me turlupine.

Je suis certainement très énervée. C’est tout à fait envisageable.
En ce qui concerne «les autres», j’ai arrêté de vouloir convaincre les «téléspectateurs» qu’ils sont, que je suis aussi -puisque c’est d’une manière ou d’une autre ce à quoi on est réduit- de se sentir concernés, ça semblait ne pas les intéresser, tout ça, les enfants qui mourraient de soif là bas pendant qu’ils laissaient couler l’eau ici, leurs baskets à la mode aux pieds pendant que d’autres les fabriquaient à genoux. Soit. Soit. Soit.
Et je dis trois fois «soit» parcqu’une fois ne suffirait pas à traduire le renoncement de mon... renoncement. Devant leur égoïsme.

E.G.O.I.S.M.E. justement.


Et v’là t-i pas qu’on leur sert le sujet le plus personnel, intérieur, confidentiel et singulier qui existe et qu’ils sont tous d’accord pour adhérer à ça, un avis sorti d’une boîte de production qui a senti le filon d’une masse, d’une époque comme ils disent. Et tous de crier au génie à grand renfort de «c’est teeeeeellement çaaaa!» J’accentue les voyelles pour communiquer l’engouement.

Alors, les égoïstes seraient-ils tout bonnement bêtes?

Bêtes à manger du foin?
Bêtes pires que leurs pieds?
Bêtes à recevoir des claques?
Le plaisir et le sexe et l’amour ne seraient-ils juste que des sujets de docus?

Je suis énervée.

Est ce qu’on a dit que, pendant ce qu’ils ont appelé un «rapport sexuel» il arrivait au meilleur d’entre nous de pratiquer des positions qui n’allaient pas dans le sens de la procréation?
Tout les gens qui font l’amour ne veulent pas faire des enfants. J’y mets ma fécondité à couper, mes mains avec.
Si j’aime le sexe de quelqu’un dans ma bouche et le mien dans la sienne, je ne suis pas l’audience sur laquelle vous comptiez vous, France 2?
Et vous, d’ailleurs, vous n’aimez pas avoir un sexe dans la bouche? Au moins pour vous empêcher de dire des conneries plus grande que l’audience que vous allez évidemment avoir, bande de chaîne de télé?
Comment est-il possible aujourd’hui d’accepter qu’on parle de cul sans qu’on parle de légèreté?

Bon, là, je suis pas énervée, je suis pire.

Quand je me suis fait «prendre» par la voix off, je n’ai ressenti aucun bien-être. Ni derrière ni devant. On m’expliquait pourquoi la salive affluait et pourquoi les poils se hérissaient mais on ne m’a pas dit pourquoi le plaisir était irrégulier, surprenant, et une personne à part entière. Imprévisible. Aucun scientifique n’a su dire pourquoi les premiers accords de Radiohead me donnaient envie d’aimer tout le monde, pourquoi tout Bowie me confortait dans l’envie de n’aimer personne. Pourquoi Leonard Cohen prenait un malin plaisir à tout contredire et, pourquoi, pourquoi, moi-même j’essayais de tout oublier dans les bras de quelqu’un qui ne serait pas le père de mes enfants puisque je n’en veux pas. Comment se fait-il que quelqu’un arrive, alors que c’était pas prévu, et que son sourire se goupille salement avec la malice de nos yeux.



Qui a décidé que, quand ce jeune homme m’embrassait ici, ici et pas ailleurs, ça faisait comme Bowie et Radiohead et même Brenda Lee avec un peu de Fante et de Faust tant qu’on y est , tous réunis, tous pas d’accord, mais pas d’accord au même endroit. ?
Et que, moi, je ne savais pas si j’avais plus envie du tout, ou beaucoup trop, de tout.
Qui a décidé que je n’étais pas exceptionnelle, moi et tous ceux qui ont dit que je l’étais. Je suis exceptionnelle. Je le suis pour moi-même, et ça, tous les jours, et c’est la moindre des choses.

Je connais le chiffre d’audience de la dite émission, je le déplore. J’ai rarement déploré quelque chose, c'est le cas aujourd'hui.
Je. Voilà. Là, je déplore. Ca et plein d’autres choses.

Secrètement, -parce que secrètement c’est toujours mieux- j’ose espérer que ceux qui ont explosé le score d’audience de ce DocuL ont ri sous cape et aussi traîné sur Arte, un mois avant; qu’après le «Hitler...connnais pas», ils pensaient comme moi qu’on pouvait trouver, encore, encore, quelque chose d'intéressant à la télé. Il existe des choses un tant soit peu vivantes et vraies, sensorielles, dans cet écran, et, pour le coup, rien à dire, ce programme là, c’était pas que sensoriel, justement. C’était tellement dans la colonne vertébrale reliée à tout le reste jusqu’au bout des petons en passant pas le clitoris que la pornographie pouvait aller se rhabiller. Pour une fois. Elle qui aime tant se promener toute nue.

Je ne saurais trop vous conseiller de prendre le temps de vous pencher sur ces petits bijoux:











-maispastrop-

A s'assoier sur un divan, 5 minutes, avec toi.

Je ne partage pas tellement l'opinion selon laquelle on ne serait que ce que notre enfance et notre éducation ont fait de nous; je la trouve réductrice, grossière et approximative, cette opinon. Ca me fait pester.
Je dis des trucs comme "pffff" ou "rholala" voire "...(soupir)...(grimace)..." dès que quelqu'un, même quelqu'un que j'aime bien, se lance dans de la psychologie de dilettante.

Je suis pas d'accord.

J'aspire, surtout, à être bien davantage. Et il se trouve que j'ai assez confiance en moi pour estimer que si mon corps est constitué à 60% d'eau, mon âme est charpentée à 75% de ce que j'y ai mis.
Beaucoup de ses 75% sont influencés, évidemment, par ma petite enfance, comme on doit dire, et les nombreux traumatismes que les cours de récré ou les boutons d'acnée représentent; mais par la suite - et, plus le temps passe-, ces trois quart de moi ne ressemblent finalement qu'à moi. Le reste, je fais avec.
Je ne peux pas être seulement le résultat de l'accouplement de deux personnes, deux récipients génétiques, deux tuteurs qui m'auraient modelée comme une pâte à ça, être modelée. Parce qu'alors, ils ne seraient eux-mêmes, les deux coupables, que le résultat des quatre autres, au-dessus, dans l'arbre. Et ainsi de suite.
Alors on n'en finirait plus et personne ne serait jamais rien. Or chaque jour, tout nous prouve le contraire.

Mon enfance m'a marquée, sur le front entre autres, d'une jolie cicatrice et, partout ailleurs, de souvenirs mais de grands black out aussi. Avant mes 7 ans, c'est comme si je n'avais pas été là, y'a rien dans mon journal intime, ni moi ni personne, pages blances éblouissantes ou arrachées, même; mémoire en berne comme le drapeau d'un pays en deuil ou le sexe d'un homme qui a trop bu.
D'accord, après ressurgissent les fameuses madeleines et tous les Proust qu'on voyait traîner dans les bibliothèques des maisons de campagnes vendues depuis, qu'on n'a pas lus; il y a les images floues qui débarquent parfois et nous laissent un peu hébétés, sous le choc, comme avides d'encore les frôler.
Ces parenthèses là ne me définissent pas. Elles sont comme des souffles entre deux respirations gardées, un hoquet à dompter, elles ne dessinent pas mes contours, uniquement un mini bout d'une mini part d'un mini noyau de la mini moi. Et chacun sait que les noyaux, ça ne sert à rien sinon à être crachés en visant un endroit ou une personne, qu'on espère, tant qu'à faire, atteindre. Ce genre de choses amuse le commun des mortels, si si, je vous jure.

Peut-être aurait-ce été plus simple, néanmoins, de tout me rappeler et de n'être qu'un cocktail de souvenirs mais ça n'est pas le cas, et il n'y a vraiment pas grand chose, ici bas, de catégoriquement simple.

Je me suis définie malgré, avec, mais aussi, contre tout ça, ce qui était censé être moi. Il y a tout un tas de choses dont je n'ai pas voulu, boudant à l'idée de les intégrer dans ma carte d'identité comme devant un bonbon périmé. D'ailleurs, j'ai jamais aimé les bonbons. Et c'est pas de famille, ça. Comptez leurs caries, vous verrez bien.

Je sais pas trop où je veux en venir. Tout comme je ne sais pas tellement non plus d'où je viens. Et entre temps, je me promène.
Un jour, j'ai vu un psy. J'ai toujours adoré ça, les psys. Il y a quelque chose d'anormalement plus fol dingue chez eux que chez nous, c'est comme les émissions de télé réalité, ça nous rassure. "Ouf, j'en suis pas là, y'a pire, bien pire, bien bien pire que moi". Et on souffle, tout soulagé d'être simplement un peu barge au milieu de gens salement plus attaqués.
Ils travaillent à soigner l'âme, comme des confesseurs modernes, c'est comme ça qu'ils gagnent leur vie alors qu'ils sont peut-être eux-même en perdition et que personne ne leur tendra la main, ou juste un verre. On partage rien avec eux, on déballe, on lance nos trucs, on déverse, on, on, on est seuls face à eux, on s'en fout, pourtant ils sont humains, ils vivent avec leurs-poumons-leurs-coeurs-leur-anatomie-et-leurs-parties-génitales et c'est d'ailleurs tout l'intérêt. Sinon, autant garder son argent et parler à un mur.
Qui s'occupe de savoir, quand il sort de chez son psy, si ce qu'il lui a dit ne l'a pas bouleversé.


Mille fois j'ai rêvé que mon psy décidait de changer de vie après m'avoir dit au revoir. En coupant les ponts et prenant un billet pour le bout du monde. En essayant de retrouver une connaissance de jeunesse avec qui il n'avait jamais fait le premier ni aucun autre pas. En ouvrant le gaz. Mille fois j'ai rêvé ça. J'ai été surprise autant de fois de les voir m'ouvrir, à l'heure derrière la porte, alors que secrètement, j'espérais un bouleversement. Leur mort peut-être même, et alors?

"Mademoiselle, Mr X n'est plus de ce monde, l'enterrement aura lieu tel jour"
"Mademoiselle, Mr X a mis fin à sa carrière de psychanalyste pour enfin se consacrer à son amour du hard rock".
"Mademoiselle, Mr X a connu une mauvaise passe, il a du être interné".
Je considère certainement que ce que je dis est bouleversant pour m'atendre à que ce qu'ils soient bouleversés. Oui. En fait, oui.
Et d'ailleurs, si je ne les considérais pas comme tels, les trucs que je raconte à ce fou qui est passé à côté de sa vie, alors je n'irais pas le voir.

Un jour j'ai vu un psy. Comme je séchais la plupart des cours, comme mes fréquentations se
dirigeaient inéluctablement vers les moins fréquentables, comme mon relevé de notes s'en ressentait, comme la femme qui m'avait mise au monde avait toujours été première de sa classe avec 3 ans d'avance, il a fallu qu'elle s'inquiète pour moi et, du même coup, relègue. C'est comme ça, un jour, les profs, les conseillers d'orientation et les parents rendent leur tablier. Ca c'est ce qu'ils disent, parce que la vérité, c'est qu'ils ne font que le prêter, le tablier.
A quelqu'un de très autorisé.
En l'occurrence, mon premier psy. Il était donc dorénavant en charge d'un bout de tissu à rendre sans tâches de sauce ou d'éclaboussures de tomates. Il devait se douter de tout ça et avait accepté sa mission en connaissance de cause perdue.
C'est parce qu'il connaissait ma mère, et que sa fille était au lycée avec moi (et que, entre parenthèses, il lui aurait fallu beaucoup plus de psys que la terre ne peut supporter) qu'il s'est proposé de me recevoir.

Je me rappelle le premier rendez vous, je m'étais pomponnée. J'allais pas à la boulangerie quand même, faut pas déconner, j'allais raconter ma vie à un type qui avait fait des études pour savoir si elle était comme il faut, ma vie. Alors j'avais rangé mes cheveux dans un chignon très bien elevé et échangé mon tee shirt chanteur de rock bientôt mort d'overdose ou assassiné par sa femme contre une chemise blanche que mon père avait oubliée.
Avec mes manches trop longues et les mèches finalement rebelles qui s'évertuaient à retomber sur mon front en l'honneur de l'icône de t-shirt délaissée plus haut, je vérifiais sur ma main l'étage écrit au stylo bille.
Bon.
Ca a tourné court.

Assez vite, il a vu que j'avais un paquet de trucs à dire alors assez vite il a dit à ma mère que vu le paquet de trucs que j'avais à dire, ce serait bien, mieux, bien mieux, et plus professionnel que je consulte (oui il a dit "consulté" alors que j'avais 15 ans, quand je vous dis qu'ils sont maboules) un collègue qui serait payé. Il en avait justement un à me conseiller.

Ma mère a fait des yeux de merlans frits. Je mets l'expression au pluriel parce que je veux souligner son étonnement qui était énorme. Mais je veux aussi, en passant, souligner le fait que personne n'a vu un merlan se fait frire les yeux.

Elle a même dit:

-Quelqu'un qui serait payé... vous voulez dire... (elle a rougi; je n'étais pas là mais j'y mets ma main au feu même si on n'a jamais vu non plus une personne qui avait tort mettre, pour de vrai, sa main au feu) vous voulez dire... mieux que vous?
-...Mieux que moi? C'est à dire?
-Et bien, mieux, enfin, + que 150 francs la séance? (c'était en francs, j'étais jeune, laissez mes rides tranquilles).
-Mais de quels 150 francs parlez-vous?
-Mmmmh, et bien de ceux que chacune de vos séance vaut. (elle a dit "vaut" au lieu de "coute" parce qu'elle est diplomate et qu'en plus elle a fait des études de sociologie, de pharmacie et de droit et avec 3 ans d'avance, comme je disais plus haut).
-Manon vient gracieusement enfin! de quels 150 francs parlez-vous?

Là, étrangement, ma mère a compris assez vite.
Et, assez vite aussi, elle a comptabilisé le nombre de fois où j'étais allée voir "gracieusement" ce monsieur tout en lui demandant à elle, "grassement", de quoi payer la chose.

Mmmmh, 150 francs multiplié par 8, ça fait mal à l'argent de poche d'une menteuse qui s'achète, grâce à lui, des cigarettes et aussi des cigarettes mais pires. J'ai du rembourser. Du coup, j'ai revendu les cigarettes pires à tous ceux qui n'en connaissaient pas encore précisément le prix.
Mais tout ça a fait que, là haut, dans l'arbre généalogique, on est passé d'un nonchalant et contemporain "Pourquoi ne pas lui faire rencontrer un psy" à l'angoissé "T'as pas un psy? un super psy? un psy vraiment genre heu...ma fille ça va pas là, trouve moi un bon super psy vraiment".

Alors on a trouvé un bon psy-super-vraiment. Les parents ont des répertoires qui débordent de ce genre de contacts.

Ma mère a tenu à lui raconté mes arnaques, et lui, il a tenu a ne pas en entendre trop, de sa bouche à elle. Il a dit "Vous voulez qu'on se voit dans la semaine? Je peux peut-être vous trouver une heure, mercredi, entre 15h et 16h" et ma mère, grâce à ses études, ses trois ans d'avance et le fait qu'elle soit la personne la plus incroyable de la terre, a dit "Merci, non".
Dans ce sens là, pas dans l'autre.

Un jour, j'ai vu ce psy, mais j'étais un peu anxieuse. C'était un jeudi. Ca me contrariait parce que, le jeudi était un jour que j'aimais bien. Il s'articulait autour de pauses, d'heures de trous -comme on s'acharnait à dire hypocritement- et de cours auxquels j'avais décidé depuis longtemps de ne pas me rendre. En fin de journée, j'avais séché la bio pour aller me concentrer au café sur mon rendez-vous à venir. La bio. Non mais franchement. Un cours sur l'anatomie des grenouilles ou la reproduction des humains ne m'aurait vraiment pas aidée, soyons honnêtes.
J'aimais bien aussi le vendredi, je n'étais plus cancre alors mais au premier rang. On finissait la semaine et on commençait tard par le cours de français, mené de main de mapitre par ma mère adoptive. Suivi du cours d'anglais. Suivi du cours d'expression corporelle. Je commençais tout ça par une "cigarette pire" et, à 17h, quand la cloche disait "c'est bon, rentrez chez vous bande de glandeurs", moi, pour une fois, j'aurais pu remettre une tournée avec plaisir.

Je savais plus si c'était un rendez vous ou un pointage. Fallait-il que je montre que j'étais "bien" ou que je laisse le méchant mal s'exprimer sur le divan.
Bon, j'ai sonné, et puis, il a ouvert. Jusque là, j'étais assez déçue, je trouvais que c'était très normal, tout ça. Même les escaliers pour arriver à son 3° étage, étaient d'une normalité effarante. Et puis, il a ouvert.
Bon.

J'ai produit tellement de trucs dans ma tête à son propos que les pensées et les phrases se superposaient là haut. Et, au fait, c'était des trucs/pensées pas super.
En vrac:
il est moche, mal fagoté, il serait pas incroyablement vieux en prime? genre 35 ans, qu'est ce que c'est que ce tableau et ce cadre outrageusement doré?, j'aime pas comme il me sert la main, j'aime pas qu'on me serre la main de toute façon, non mais il pourrait pas mettre la salle d'attente plus loin de l'entrée pendant qu'il y est , tiens c'est qui ce joli truc masculin dans la lointaine salle d'atttente, pourquoi y'a un assemblement de magazines improbables comme Gala et Psychologies, plus rien n'a de sens, c'est déjà mon tour?,oui mais non j'ai envie d'aller à lourdes maintenant que je suis lancée dans les trucs zarbes, où est le joli trucmasculin tiens, je veux voir ma mère, changez moi ce tableau et ce cadre non d'un petit bonhomme.

-Mademoiselle, vous préfèrez que je vous appelle par votre prénom ou que je vous apelle Mademoiselle Troppo, que je vous vouvoie ou que je vous tutoie?
-Ok, heu, je croyais que c'était moi qui posais les questions en fait.
-Quelles questions?
-Bah j'en sais rien, c'est votre boulot. Des trucs genre "comment vous vous sentez est ce que vous etes toujours amoureuse de votre père / vos souvenirs d'enfance occupent-ils beaucoup de place dans vos journées", tout ça tout ça quoi.
-Vos souvenirs d'enfance occupent-ils beaucoup de place dans vos journées?
-Vous me la faites à l'envers là, non?
-Je ne sais pas, vous vous sentez comment?

Un jour je suis allée chez un psy et un autre jour, j'ai lu un livre. C'était incroyablement fort et extrêmement ressemblant. Dans les similitudes et les sensations donc.
J'aurais aimé avoir lu ce livre avant de rencontrer ce psy.

-Pourquoi est ce que je vous la ferais à l'envers?
-Non mais je vous énumère ce que vous pourriez dire et vous reprenez une de mes phrases pour... pfouh, laissez tomber.
-Très bien, vous voulez vous installer sur ce fauteuil Manon?
-Je préfère que vous m'appeliez par mon nom de famille.
-D'accord vous voulez...
-Pas très confortable ce fauteuil. Dans les films ça a l'air plus cool.
-C'est toujours plus cool dans les films.
-Vous avez pas vu Délivrance.
-En effet, non.
-Et vous vous prétendez psy? Vous avez pas vu Délivrance et vous vous prétendez psy?
-Je le regarderai.
-Non non non, hé ho. On va pas partir sur la patiente qui conseille des films à son psy, s'il vous plait.
-Comme vous voudrez.
-Bref.

Son fauteuil, en vrai, n'était pas si mal. Un club, marron, qui avait vécu et dont les accoudoirs commencaient à pelocher, autant dire L.E.P.I.E.D. Je sais pas pourquoi, j'avais envie de critiquer alors j'ai critiqué la première chose qui me tombait sous la main. Non pas que je m'asseye sur ma main, mais vous voyez. De toute façon, les expressions françaises sont à dormir debout. (Que celui qui a déjà dormi debout lève la main qu'il a laissée dans le feu parce qu'il avait donné sa langue au chat qui s'absente quand les souris dansent et déposent des dents sous les oreillers sur lesquels on dort, bien entendu, sur nos deux oreilles, mais alors à grand renfort d'assouplissements).

-En vrai, je vous ai dit que votre fauteuil était pas confortable mais y'a pire.
-Vous vous sentez bien alors?
-Bien, heu. J'irai pas jusque là.
-Vous iriez jusque où?

Je fais une moue bizarre là, et dans ma tête je réponds quand même "jusqu'au bout".
-Attendez, vous allez pas me faire le coup de rebondir sur chacun de mes phrases, si? Non parce que j'en attends un peu plus de vous.
-....Vous attendez...
-ET NE ME DEMANDEZ PAS CE QUE J'ATTENDS DE VOUS.
-Pourquoi pas?
-Parce qu'alors c'est moi qui fais tout le boulot. Et dans ce cas, c'est vous qui me payez à la fin.
Il fait une moue bizarre là. Il doit lui aussi penser à des trucs.

-Ecoutez, je suis là, je sais même pas trop pourquoi. Parce que ma mère s'inquiète + ça m'amuse + on peut parler des heures. Mais si je rentre en disant que vous êtes un gros naze + je me suis pas amusée = vous ne me reverrez plus.
-Qu'est ce que vous attendez de moi?
-...
-Si tant est que vous attendiez quelque chose de moi...
-Oui bah justement...
-Justement?
-J'aimerais, comme je vous ai dit, que vous fassiez pas vos répliques selon mes phrases, ça me déprime quand vous faîtes ça.
-Je ne le ferai plus.

Je sais pas si je le crois, il n'a même pas promis sur la tête de sa mère. Il tripatouille des trucs. J'aime pas quand les gens avec qui on vit, l'air de rien, un peu de complicité, tripatouilllent des trucs qu'on peut pas voir.

-J'aimerais aussi que vous ne tripatouillez pas des trucs que je peux pas voir dans vos tiroirs.
-Pardon mais je suis dans mon bureau et je ... "tripatouille" comme vous dites, ce que je veux, Mademoiselle.
-Ok. C'est vrai. Vous marquez un point. En même temps, j'ai arrêté de compter tellement vous êtes à la masse.
-Ah parce que c'est un match?
-Ah parce que vous croyez que c'est pas ça la vie, un match?
-Et on serait à combien alors?
-J'avais dit de pas reprendre mes phrases pour repartir sur vos astuces pour soit disant me cerner. Mais, puisque vous me le demandez: on est à 1/12.
-Ca n'existe pas.
-Enfin vous prenez position!
-De quoi avez vous peur?
-Ouhla!, vous prenez trop position.
--Vous ne voulez pas me le dire ou vous ne le savez pas?
-... Vous savez, quelles que soient les choses dont j'ai peur, y compris celles dont je n'ai pas connaissance, il y en a une qui m'effraie par dessus-tout. Et vous allez me demandez laquelle.
-Si vous voulez me la confier, oui.

"Confier" est un mot qui sonne agréablement et puis, j'avais décidé depuis mon cours de bio de commencer par ça, donc oui, je me confie.

-Je ne sais pas vraiment si ce que nous faisons là a un sens, et attendez, je vous vois réagir, ne m'interrompez pas, je me fiche que ça ait un sens ou non, mais je me demande si ça un résultat. Et si ça a un résultat, je sais celui que je ne veux pas avoir.
-...
-Je ne veux pas, c'est à dire: je refuse de me connaître complètement. On sait jamais, tel que je vous vois, vous payez pas de mine, mais vous êtes peut-etre un magicien, alors je ne veux pas de tour de magie et ressortir un jour d'ici en sachant exactement pourquoi j'aime être seule quand on m'attend et pourquoi un bruit de scooter dans la rue, la nuit, me plobe plus qu'on ne peut l'imaginer, je ne veux pas savoir si je n'ai pas aimé la façon dont on a changé mes couches culottes et pourquoi le petit moche, dans le coin de la cour me donnait envie de soulever des montagnes dans l'idée de le protéger des méchants garnements. Je sais déjà pourquoi le réchauffement climatique est la plus grande tristesse que j'aie jamais portée et je ne veux pas entendre un de vos adjectifs sur cette sensation, je sais que je pourrai faire mieux, me donner les chances et oublier ce qui est triste et révoltant mais je crois commencer à comprendre pourquoi je n'irai jamais dans cette direction, aussi... aussi, c'est pas vous qui allez faire de tout ça un dossier de patient. Et je compte sur vous, je vous demande de ne pas faire de moi un dessin avec des traits reliés partout expliquant ceci parce que cela.
-...
-J'ai terminé.
-Je.
-Vous êtes pris au dépourvu, là?
-Un peu oui.
-Dites moi pourquoi, vite.
Je veux qu'il reste dans son émotion, ça part vite chez ces gens là.
-D'habitude, les gens viennent parce qu'ils veulent quelque chose qu'ils n'atteignent pas. Or, vous venez de dire tout ce que vous ne vouliez pas.
-...
-Alors, d'accord. Je prends note. Et maintenant, j'aimerais savoir ce que vous voulez.
-Il va falloir qu'on se revoie.
-Ca ne fait pas encore 45 minutes.
-Je préfère reporter le temps qu'il reste à la prochaine fois. Il nous faut du temps à tous les deux pour digérer tout ça.
-rires-
-Je ne prends pas votre rire comme du mépris, j'ai raison?
-Vous avez raison. On se revoit jeudi prochain à la même heure. Et plus longtemps.
-Est ce que ce serait possible de se voir plutôt le vendredi?

Il a dit oui. Les gens formidables disent toujours "oui" quand ils savent l'impact que pourrait avoir leur "non". Les gens formidables disent toujours oui, de manière générale, parce qu'un non de leur part a toujours un impact.



-maispastrop-