lundi matin, l'empereur, sa femme et le petit princeuh.

On n’a pas tous les jours des choses passionnantes à partager. Et personne ne peut se vanter de vivre, quotidiennement, une épopée digne d’être racontée. La vie elle-même se tourne parfois les pouces, plongée dans une apathie somnolente; il existe une routine qui, contrairement aux projets nous tenant à coeur et pour lesquels on se targue soit disant de vivre, enlace le lundi au mardi et le mardi au mercredi et le mercredi au reste... et le reste à une quantité astronomique de mois, avec une aisance pour le moins déconcertante. Quand un dessin reste inachevé, le bout du crayon rangé, presque définitivement, dans le tiroir à dessins, la semaine, elle, sautille d’un jour à l’autre sans s'essouffler. Jamais. Jamais de la vie.



Il y a de ça à peine quelques heures, ou 3 semaines, on commençait un scénario avec l’entrain de la jeune fille qui a enfin le droit de s’acheter son tout premier soutien gorge. Autant dire que l’excitation était vraiment en train de prendre une bonne leçon, voire une raclée, niveau enthousiasme. On avait tout en tête; les mots arrivaient, dociles, les phrases se construisaient d’elles-mêmes, bienveillantes, et les dialogues, dieu qu'ils étaient authentiques, les dialogues; on pensait déjà à ceux qui comprendraient tout ce qu’on voulait dire. Le monde était bientôt à nous, tout était possible, et ce qui était inaccessible ne nous préoccupait pas outre mesure. Pendant plusieurs jours, rien ne comptait davantage, les huissiers pouvaient tambouriner autant qu'ils voulaient, on réglerait nos factures à la fin de cette séquence, pas avant.
Et pourtant.
Maintenant, bon, voilà, le scénario est là, branlant, ni fait ni à faire, il s’ennuie sur les bords, nous indiffère tout autant; on l’a oublié peut-être. Et quand il se rappelle à nous, on préfère finalement se coller aux factures EDF pour le noyer sous les tâches qui nous incombent - c’est comme ça que disent les grands -.

Non mais franchement.
Ca n’a ni queue ni tête, cette façon de vivre et d’osciller entre l'absolument passionnant qu’on n’a jamais le temps de mener à bout, et l’obligatoirement responsable dont on ne voit jamais la fin.

Comment ils font, les autres?

Je veux dire, y’en a qui payent leurs factures à temps et qui fabriquent des romans, dessinent des maisons, s’occupent de leurs enfants, et profitent des premiers jours des soldes; je le sais, je l’ai vu. Au JT ou un truc comme ça, même. Une autorité incontestable en tout cas. Si ça se trouve, leur appart’ est nickel-propre en plus, les coins resplendissent de produit ménager et ils ont même le temps d’acheter un nouveau bouquet avant que l’ancien ne se fane; comme ça, pour le plaisir, histoire de faire joli et chaleureux, sur la table-cirée-à manger où c’est qu’ils se régalent de petits-plats-faits-maison. Avec des produits achetés au marché, je précise. Je suis sûre que j’aurais pas du préciser, que c’est comme une insulte à votre intelligence, pourtant je précise quand même: des petits plats faits maison avec des légumes achetés au marché du matin qu’on sert sur une table cirée. Dans une vaisselle assortie, aussi, j’avais oublié ça: la vaisselle assortie, tout ce bordel, wahou.
Des gens vivent vraiment dans des catalogues de décoration qui feraient aussi guides de bien-être, il faut le savoir.

Pourtant ils n'ont pas de super pouvoirs, sinon, bien entendu, ils les consacreraient à sauver le monde, or, jusqu'à preuve du contraire, le monde n'est pas sauvé et ces mortels s'en sortent.
Comment font-ils, alors, ceux-là?



J’aimerais bien qu’on me raconte. En soi, ce serait déjà plus captivant, leur quotidien un peu lisse d’ovni propret, que mes jours à moi, que je ne connais que trop bien et que je colle les uns après les autres, tant bien que mal, en essayant de faire goupiller la fin du samedi avec le début du dimanche, en vain, toujours. Toujours de la vie.

C’est du rafistolage, à ce niveau. Ma prof de dessin du lycée, elle dirait ça, que "c’est du rafistolage", et, ma prof de dessin du lycée elle croyait un max’ en moi, c’est pour dire.
Pourtant, j’ai pas l’impression d’abîmer quoique ce soit, je suis sûre de ne pas avoir de réparation à faire puisque j’ai la certitude de n’avoir rien cassé. Mais -et c'est un tracas-, dès que j’ai une conviction, après, je doute. Ca rate jamais. C’est pénible, je vous dis pas à quel point c’est pénible.

C’est ça que je me disais, mais en plus intéressant, dans le métro, ce matin. (11h50, le "matin", hein)
Je me dis souvent des tonnes de trucs dans le métro; faut croire que le fait d’être dans l’incapacité d’écrire mes idées leur donne envie de débarquer par milliers. Et, la proximité avec des corps et des têtes et tout, des gens, en somme, ça me fait cet effet; des personnages habillés -comme moi-, parfumés -comme moi-, dans leur tête -comme moi-; et moi qui essaie d’infiltrer la leur... toujours ça me fait penser à ça: comment je suis trop qu’une crotte de mouche parmi trop les crottes de mouches parmi les merdes trop sur lesquelles on se pose, nous tous, trop. Grave. Et tout.



Et, généralement, ce sentiment pourtant déceptif en diable me remplit de joie. J’aime me sentir au milieu d’une énergie, surtout si elle n’est pas la mienne, encore plus si elle marche en rythme dans la rigole que je tente de remonter à contre-courant.

Je me suis souvent dit d’une grognasse enceinte «ma vieille, grâce à la hargne que tu mets à exiger qu’on te sacrifice un siège parce que t’es à 6 mois alors que tout le monde s’en fout et que c’est la faute de personne dans ce wagon, grâce à cette hargne, tu alimentes un truc dans moi, un truc que je sais pas nommer, une sorte de flux qui, tout en mettant en lumière à quel point nous sommes différentes, nous relie inexorablement, toi et moi, d’une façon ou d’une autre».
Non, mais, sérieusement, je me dis ça, je le pense, je le vis, je suis à fond; tant et si bien que si ça se trouve -et ça se trouve- je me lève pour lui laisser ma place. Je lui dis «je me fous que vous soyez enceinte, d’ailleurs, soit disant, vous devriez respirer le bonheur et blablabla qu’ils disent dans les magazines, alors que là, tout ce que je vois, c’est de la haine pour le monde qui vous entoure. ce qui, si vous voulez mon avis -ce dont je doute vu que vous ne voulez que ma place mais quand même je vous le donne, mon avis- ce qui, donc, ne présage pas d’une grande philosophie-bisoubisou-calinou pour l’éducation du bou’d’chou à venir. pourtant, voilà, vous me rappelez à quel point on est reliées, vous et moi, en étant si différente de moi, et, moi de vous; et, entre vous et moi, en étant si chiante aussi, parce que vous êtes chiante hein là, vraiment. vous me rappelez tout ça, alors: prenez ma place et s’il vous plaît, arrêtez de faire la gueule, c’est pas bon pour la santé et donc pour le bébé et donc gnagnagna il paraît, qu’ils disent dans les magazines».
Bon et bien voilà, je ne me fais pas d’amis, pas d’ennemis non plus; je donne juste l’opportunité à ceux que je trouve étrangement étranges de me trouver bizarrement bizarre en retour. En toute civilité. C’est déjà ça. Y'a un contact, on s'exprime, on est vivants les uns pour les autres; il ne faut se taire pour rien au monde, personne n'a le monopole du cœur, à ce qu'il paraît, bon. Alors personne n'a celui de la colère non plus. C’est une forme de cohabitation, on peut pas dire le contraire. Sans rire, c’est déjà pas mal, je vous jure.



Et bien. Je crois que c’est parti. Le truc miraculeux que j'ai toujours cru spontané, évident, mien, acquis, éternel. Ce phénomène d’être reliée à des gens que je comprends pas, que j’aime pas, qui sentent mauvais peut-être même sous leurs costard-cravate-dénouée, mais reliée quand même et reliée d'amour; je le sens plus, c’est pas ça. Y’a un truc qui cloche.

Aujourd’hui, je les regardais de plus près, tous mes collègues, de très près puisque, carrément je me tenais face au profil que m’offraient mes voisins de banquette ; honnêtement, ne nous mentons pas, ce ne sont pas là des façons. On ne se retourne pas sur quelqu’un qui lit, pour le regarder, alors qu’on ne le connaît pas, alors qu’on s’est même pas souri, rien. Dans la vraie vie, on ne fait pas ça. Et je l’ai fait, d’accord, et je ne dis pas que j’en suis fière, ok.
Soit.
Mais j’ai plein d’explications à donner, et si ça ne suffit pas, j’ai tout autant d’excuses et au moins mille arguments.
Je me suis retournée, le bout de mon nez frôlant presque sa joue, je voyais tous les petits défauts de sa peau, j’apercevais des bribes de phrases insipides dans son livre, je sentais sa mauvaise eau de Cologne. Mais c'est pas la question, ce qui me dérangeait, au-delà de tous ces défauts notoires, c’était principalement le fait qu’il fasse comme si je n'existais pas, comme s'il n'accordait pas d'importance à quelqu'un qui se collait belliqueusement à lui , comme s'il s'en fichait et que, par là-même, il acceptait de ne rien vivre d'un peu différent.
------------Qu'il ne me retourne pas les compliments.
------------Qu’il préfère, en prenant l’air de celui qui ne se rend pas compte, rester plongé dans son roman tiré à 250000 exemplaires, réimprimé à 50000 ensuite, parce que des pouilleux comme lui se décidaient finalement à eux aussi ne surtout pas lire quelque chose qui les réveilleraient et à opter pour un énième «Et si j’étais vivant». Cette blague.
------------Qu’il feigne de ne même pas noter mon inspection, ne me laissant pas la place de lui dégobiller les tréfonds de ma pensée.
------------Qu’il ne me traite pas de snobinarde parisienne élitiste odieuse qui mériterait une bonne raclée, une fois que je l’aurais eu qualifié de bouseux de mauvais goût qui ferait mieux de donner 10€ à un auteur qui le sortirait de sa torpeur et lui apprendrait qu’on écarte pas les jambes et qu’on ne prend pas toute la place de la banquette, dans le métro.
------------Je cherchais le moyen d'avoir un échange, un échange dont l'essence est pas facile à exprimer, sans vraiment de forme, sans fond non plus, mais rempli d'un espoir d'enfant, et, s'il y a bien un truc cool chez les enfants, peut-être le seul, c'est bien l'espoir absolu qui frôle la naïveté tellement ça croit en tout, les mioches. Je voulais que, peut-être, il me convainque, en fait, qu'on puisse lire "Et si j'étais vivant" en ayant l'air d'être mort alors qu'il était encore plus vivant que moi. Moi qui étais sur le déclin. Et lui qui ne voyait rien. Qu'il réagisse, nom d'un petit bonhomme! Qu'il se passe quelque chose. QUELQUE CHOSE, N'IMPORTE QUOI. Je suis pas exigeante, je veux juste être sûre qu'on respire.


Je lui en ai voulu, qu’est ce que je lui en ai voulu. Je l’ai bousculé, même, en partant. En ne réagissant pas, là non plus, il a confirmé mon soudain mépris pour ceux qui étaient déjà morts et occupaient néanmoins la place de plein d’autres gens tout plein de vie. J’en connais un max’ des gens tout plein de vie qui n’ont pas la place qu’ils méritent. Ca me mine, je crois.

Je ne me suis plus réellement sentie connectée avec l’humanité, ces derniers temps. Laissez moi vous dire que c’est un de ces sentiments qui, malgré le fait qu’il traite d'absence, de vide et de manque, vous remplit de tout partout au point que vous en arriviez à déborder de ça: c’est à dire de trop plein de rien. Laissez moi ajouter que personne ici bas n’a été fabriqué pour accueillir ce sentiment avec joie.
Laissez moi vous laissez déduire que j’ai donc été submergée par du Rien-Avec-Tristesse.
Je ne souhaite ça à personne, y compris à mon pire ennemi, contrairement à la maxime.

J’étais touchée, encore, puisqu’on me bousculait; attendrie, toujours, puisqu’un homme semblait avoir des réminiscences de galanterie en me laissant sa place; concernée, parfois, puisque le clochard, en passant, frottait de toutes ses bactéries mon nouveau manteau. J’étais, pour ainsi dire, pourrie. Au sens propre comme au sens sale.
En tout cas, plus moi-même.
Ils m’avaient déçue, tous; ------------ça, d’accord.
Mais, bien plus important encore, ils m’avaient étouffée de leur éloignement. J’étais arrivée au stade où je ne sentais plus de ponts entre eux et moi; même s’il avait fallu les traverser chargée d’insultes, j’aurais préféré. Là, juste, comme ça, pouf, ça faisait flop. Paf.

Tu prends le métro, ok, je passe, tu me laisses passer, tu me laisses passer?!, je «pfff» à ton égard, tu «rhhhh» en retour, je m’assieds, j’augmente le volume de mon ipod, je mets les jambes sur le côté vu que mon voisin est sûrement trop un raté pour s’alimenter correctement vu comment il est méga gros, je regarde pas les stations puisque je les connais par coeur, je reconnais le virage annonciateur de mon départ, je prends même pas la peine de me lever assez en avance pour laisser à tout ce petit monde le temps de s'organiser, m’en fous, je fonce en disant «pardon» soit trop fortement soit trop faiblement, parce que je n’ai pas baissé le son de l’ipod, dieu m’en garde, je descends, on me pousse un peu sur le quai, je m’en fous, je m’en fous?, je continue, on me tient pas la porte, je la tiens plus non plus, quand je traverse, une voiture klaxonne parce que je l’empêche de griller le feu rouge, cela dit je suis pas vraiment sur le passage piéton, j’arrive à la porte, l'ascenseur va pour partir, la personne ne retient pas la porte, je monte à pieds, je me demande à quoi je pense, je me demande si je pense seulement à quelque chose, j’aime vraiment bien ce disque, ils devraient pas limiter le volume des ipod comme ça, j’ouvre la porte, je dis bonjour en ayant encore les écouteurs, l’indifférence, la rudesse, et l’éloignement de ces 30 minutes qui m’ont fait perdre 1 an d’espérance de vie, d'espérance, et de vie.


Qui oserait réclamer un quotidien pareil, sérieusement.
Et, je dois être honnête, ce genre d’aventure ne m’arrive que très, très très rarement. J’ai mis 3 «très» parce que, véritablement, c’est rarissime dans ma vie, des épisodes pareils. Pour reprendre l'exemple du métro, la plupart de mes trajets sont épiques, ponctués de rencontres et de sentiments divers et variés. Souvent, j’entends les gens se raconter ça: à quel point c’était chiant le travail aujourd’hui, les couches culottes, le métro, le ménage, le rendez-vous avec la vieille copine un peu dépressive, le consultation gynécologique, le ménage de printemps... tout. Et je me félicite moi-même d’avoir choisi d’être bizarre. Je vis jamais ces trucs là, tout simplement parce que j’ai choisi de ne pas les vivre.
Ce qui est très très très pratique, c’est que quand ça nous arrive, par la force des choses, le ménage de printemps ou le métro en deviennent presque amusants tant on avait eu tendance à en oublier la nature même. J’ai essayé de faire en sorte d’être divertie tout le temps, par tout et tout le monde. C’est une hygiène de vie qui demande pas mal de règles et pas moins d’interdits, entraînant aussi une quantité de conséquences; on croirait pas comme ça, je sais. Pourtant, vivre soit disant «différemment», c’est au moins aussi chiant que de vivre comme tout le monde. Sans compter qu’on y prend goût et qu’on en sort donc pas en un claquement de doigt.
Mais voilà, faut croire que j’ai mis la barre en deçà de mes exigences puisque je me retrouve à m’ennuyer de l’ennui de ceux que j’ai toujours tenu à l’écart. Y’a un truc qui cloche, disais-je. Au moins, ça, ça se tient.

Pourtant, je n’ai rien contre l’ennui, c’est devenu très vite un ami aux qualités incontestables: la halte intemporelle qu’il représente, le flottement insouciant au dessus de l’agitation et toutes les idées qu’il nous offre, sans parler des rêveries, dont il est loin d’être avare; pire/mieux que ça, l’ennui, c’est presque un terme positif dans mon dictionnaire d’enfant unique:

-Ma chérie, qu’est ce qui te ferait plaisir, ce soir, t’as bien envie de faire quelque chose?
-Oh oui ! Oui oui oui: je veux m’en-nu-yer !


Quand on n’a pas de frère sur qui s'énerver ou de sœur à coiffer, on apprend à se satisfaire tout seul, et quand on en a eu assez de se coiffer soi-même tout en s'énervant toute seule, on cherche d’autres moyens de s’amuser, on s’invente des mondes, on joue avec rien, les fissures des murs sont des labyrinthes bien plus mystérieux que ceux des jeux Playschool empaquetés à Noël, nos amis imaginaires foulent chacun de nos pas et nous chuchotent des plaisanteries que ces nigauds venant de familles nombreuses ne comprendraient même pas. On devient un peu snob aussi. Logique: on est supérieurs aux autres.
Bref, l’ennui, c’est le pied. Surtout quand on l’invite pour un tête à tête. Mais je ne savais pas que celui des autres pouvait à ce point annuler les effets positifs de mon propre isolement nostalgique.

J’ai l’ennui pourri. C’est gênant. Ca pose un réel problème d’organisation. J’en suis à espérer que tout le monde s’amuse, même si c’est d’une façon absolument vulgaire; alors, je serai tranquille, et mes pensées ne seront pas parasitées par la tristesse des voisins dans le métro. Une tristesse même pas triste, que je finis par entendre depuis mon lit, la nuit. Un sentiment déjà un peu accepté, avec lequel on fait, vaille que vaille.
Oui, mais non: moi, j’y arrive pas, vos nuages noirs me polluent, il faut absolument que vous trouviez une solution parce que le problème est vital:
Vous étiez ma passion. Vous regarder, vous écouter, vous maudire parfois, vouloir vous prendre dans les bras ou vous insulter, on va pas se mentir, ça me faisait mes journées. Après ça, ma mauvaise humeur et mon nombril ne pesaient pas grand chose et j'envoyais balader l'un comme l'autre, forte de tout ce que vous m’aviez donné et que j’avais volé ça et là.

C’est la crise? je me demande, dégoûtée par moi-même de formuler une question d'une pareille banalité.
C’est ma crise! je me dis, persuadée que, oui, tout est lié, vos humeurs, les miennes, et même les battements d’ailes des papillons.
Ca craint, je conclue, tout en réalisant que j’aurais pris un tant soit peu de plaisir à raconter que je m’ennuie.
Preuve que tout n’est pas perdu.
Y’a de l’espoir, comme dit l’autre. Reste à savoir où.
-maispastrop-

Haut les mains, haut les bras, haut-le-coeur.

Je lis plus, j’écris plus,
les films n’ont plus de couleurs et les conversations sont sans goût.
Le froid ne fait que me frôler. Quand on me bouscule, mon corps reçoit le coup et se plie, indolent, sous l’impact du choc sans vraiment le réaliser. Mes pas reprennent le rythme, et continuent. Je n’insulte plus ces gens là.
Je voulais les tuer, avant. Je rebroussais chemin et leur attrapais le bras en leur servant, l’air le plus acariâtre possible : «Vous me bousculez parce que vous pensez que ça me fait plaisir ou parce que vous n’avez aucun sens commun? Vous voulez que je vous montre ce que ça fait? -je les bousculais- et si je pars sans m'excuser, vous voulez savoir ce qu’on ressent?» et je partais sans m’excuser, donc.
Parce que bon. Ca allait deux minutes. Sûr qu’ils bousculeraient plus jamais personne, au moins.
Ca me prenait un temps fou tous ces règlements de compte.

J’expliquais au serveur qu’il y avait de fortes chances pour qu’il voit son pourboire faire peau de chagrin s’il me servait mon café au bout de 15 interminables minutes en me le renversant à moitié sur les genoux sur une table qu’il avait jugée indigne d’être nettoyée.
Quand un vendeur s’étonnait de mon refus d’acheter finalement un pull qu’il venait de trouer en ôtant l’antivol, je lui demandais si, lui, il l’aurait acheté. J’étais impliquée dans la vie, quelque chose de fort.
S’il me répondait qu’il s’en moquait et que j’avais qu’à aller ailleurs, je prenais quelques minutes, encore, pour lui demander s’il était heureux de travailler comme ça, s’il pensait pas qu’en étant plus aimable, il aurait plus souvent la possibilité d’être aimé.
J’étais dans la vie, tout au milieu, noyée, à m’accrocher désespérément à l’idée qu’en fait, au fond, les gens étaient intrinsèquement bons. Forcément. Et qu’il fallait essayer.

Pour qui je me prenais?

Non, c’est pas la question; c’était pas par excès de confiance en moi, en grand sage philosophe, en savant moralisateur, que j’abordais les foules. C’était en petite idiote, convaincue que c’était faux archi faux, tout ce blabla des vieux qui consistait à ne pas uniquement regretter leur époque mais à aussi nous prédire la nôtre chaotique. Parfois, même, ils osaient s'en vouloir de nous y avoir pondu.
Ca, j’en pouvais plus. Et par dessus tout, je voulais leur prouver.
Que c’était leur faute. Et qu’avec un peu de volonté... tout ça. Que l’irrespect qu’ils recevaient ne tenait qu’à l’aigreur qu’ils dégageaient et m’épargnait, moi, parce que je laissais leur chance aux gens.

«Ha! Je vous l’avais dit, les gens sont sympas, la vie est belle, la guerre, c’est fini et l’eau ne mouille que les vieux réacs!»
«Nananèreuh», peut-être même en prime.

Je me prenais pour rien donc.
Je prenais simplement l’espoir. En otage, enfermé dans la cave, et je voulais pas qu’il s’en aille, jamais, et qu’il devienne simplement réel. Bientôt.
Je le choyais tous les jours un peu plus, ne voulant pas comprendre qu’il l’aimait pas, la prison que je lui avais faite. Il avait pas que ça à faire, attends. Fallait qu’il en déçoive plein, plein, plein d’autres encore. Environ 6 milliards à l’époque.

http://www.worldometers.info/

Et puis, les métaphores ont commencé à m’ennuyer.

Les profs de français ne comprenaient pas qu’on préfère sécher leurs cours pour écrire; les clochards avec qui on rigolait en profitaient pour nous subtiliser des pièces dans les poches; je faisais du mal aux garçons que j’aimais; et y’avait toujours un documentaire où on tuait des animaux simplement pour avoir des manteaux qui font genre on est riches.

L’espoir a rétréci son champ d’action, d’un coup.

J’arrivais plus à croire en tout le monde.
Je m’endormais en pensant que quelque part, on tuait une femme. Que peut-être même, on poussait le vice jusqu’à l’enterrer proportionnellement à la gravité de son crime, lui donnant ainsi la possibilité de ne pas éviter la lapidation, au lieu de ne pas du tout éviter la lapidation.
J’entendais le voisin qui pleurait après avoir bu toutes ses bières. Je le croisais parfois au supermarché, je prenais ma tête dans mes mains quand je le voyais déposer sur le tapis roulant des dizaines de canettes, espérant peut-être n’en boire qu’une, et le recroisant le lendemain en achetant la même quantité. Je pouvais pas le sauver.
Il allait plus jamais aimer personne.
J’étais inutile.
J’allais jamais sauver personne.
Je me demandais s’il achetait autant bières parce qu’il était inutile, lui aussi.
Et qu’il pouvait même pas se sauver lui-même.

L’espoir a prêté sa place à la colère, pour voir. Tiens, vas-y, installe toi, je t’ai chauffé la chaise.

La colère m’a épuisée.

Même ceux qui me connaissaient depuis toujours ne comprenaient pas, ils disaient tout le temps «où est ce que tu veux en venir???» avec plein de points d’interrogation dans la voix et des yeux exorbités.
Comme si je le savais moi-même.
Le trémolo de leur incompréhension me froissait tellement que je finissais par ne plus les aimer, eux, qui ne partageaient pas ma révolte. Et ça non plus, ils ne l’ont pas compris.

Je gardais ma révolte bien au chaud, tout me hérissait, j’enrageais pour un papier jeté par terre, je prenais plus la peine de m’expliquer, je réduisais mon vocabulaire à «Arriéré !» tout court, j’avais plus assez de salive pour leur expliquer; et si je m’étais lancée dans une de ces tirades dont mon adolescence avait eu l’exclusivité, il aurait fallu que je leur dise à quel point je les haïssais d’avoir fait de moi quelqu’un qui commençait à comprendre ce que «les vieux réacs» disaient du monde, d’eux, de moi. Que c’était leur faute.
Et je ne l’ai jamais fait parce que je commençais à comprendre que je n’aurais pas été capable d’entendre ce qu’ils m’auraient répondu : que c’était le cadet de leur souci.
Je comprenais aussi que c’était autant ma faute que la leur.
Bon, que des trucs pas très réjouissants en somme.

http://www.worldometers.info/ encore, et ça a déjà empiré.

Certains de mes acolytes en étaient encore à se couper les avant-bras pour être sûrs d’être vivants quand j’évitais à tout prix de m’attarder sur le fait que je ressentais moins de choses, de peur de réaliser que j’étais presque morte.

Un matin, une prof de lettres m’avait pour ainsi dire fermé la porte au nez. Dans le bon sens du terme, c’est à dire, pour me garder dans la pièce, pas pour m’en exclure.
J’avais ce défaut d’arriver toujours la dernière et de repartir pas davantage en avance, les quelques fois où je venais. Facile comme un jeu d’enfant alors, pour l’adulte qu’elle était, de bloquer la moitié de femme qui m’habitait dans son antre. Je me rappelle que la pièce n’avait plus la même odeur quand on s’y est retrouvées seules.
Au moins, elle en avait une.

- Je ne suis pas du genre moralisatrice.
- J’ai remarqué. Mais votre entrée en matière est flippante quand même.
- Je ne t’ai jamais donné de conseils. Ni même d’ordres.
- Je dirais le contraire...

- ? Je t’en ai donné ?

- Non, je veux dire, je le dirais dans l’autre sens. Vous ne m’avez jamais donné d’ordres. Ni même de conseils.

- Ca se vaut, en effet. Mais, pourquoi aurais-je construit cette phrase dans ce sens là?

- Pour souligner à quel point vous êtes cool.
- Est ce que tu me trouves cool?

- Me suis jamais posé la question, mais la façon dont vous me traquenardez avec vos phrases, et l’intro que vous faîtes à un tirage d’oreille tout en faisant croire que vous n’allez pas en faire, c’est mieux si vous faîtes la phrase dans l’autre sens, d’après moi. Comme ça, c’est l’avis d’une personne cool. Genre. Et c’est ni de la morale, ni des ordres. Tout ça tout ça.

- Je suis pas sûre que le verbe «traquenarder» existe, mais je vois où tu veux en venir et...

- ... Ah non! moi je veux en venir nulle part hein. Ni maintenant ni jamais. C’est vous qui m’avez traquenardée dans la pièce pour me faire la morale et me donner des ordres, moi j’ai rien demandé.
- Manon...
- ...
- Je sens bien que tu perds prise ces derniers temps.

C’est con, c’est la dernière chose que j’avais envie d’entendre. Même si j’avais fait ma maligne, façon «on me l’a fait pas, je me ferai pas avoir», j’attendais que ça, qu’elle me la fasse et qu’elle m’ait. Et voilà qu’elle tombait dans le grand panneau «attention chute de clichés».

- Je perds pas prise, vous comprenez rien, je lâche prise. Vous n’avez pas saisi la nuance. A ce titre, vous ne méritez pas que j’écoute vos morales une seconde de plus. Si c’est pour me dire de ne pas le faire, de toute façon, c’est trop tard. Et si c’est pour me dire que c’est mal, alors vous devenez une pas-cool. Et si c’est pour m’encourager... Si c’est pour m’encourager, votre cynisme me dégoûte. Vous êtes foutue. Vous vous êtes traquenardée toute seule. Pourtant je voulais vous laisser une chance. Sérieux.

Et comme elle avait claqué la porte, je vois pas pourquoi moi, qui faisais manifestement preuve de davantage de jugeote, j’aurais pas eu le droit de le faire, résultat, je l’ai fait, voilà. Dans le mauvais sens du terme. C’est à dire en l’excluant.

Pourtant elle a quand même dit quelque chose, en la rouvrant, sur mes pas amers qui résonnaient dans les couloirs.

- Vous n’êtes pas de ceux qui baissent les bras.

Je comprenais pas, j’avais pas l’impression d’avoir abandonné quoique ce soit. Peut-être que mon imperceptible haussement d’épaule l’a amenée à insister.

- Vous n’êtes pas désillusionnée. Vous ne le serez jamais.

Ca m’a fait un pic dans le corps quand elle a dit ça. Je sais plus trop où. Partout sûrement, nulle part à la fois.

-Ha, désillusionnée! Super... Encore faudrait-il que j’ai été illusionnée, j’vous signale.

Je n’avais pas encore relevé qu’elle m’avait vouvoyée pour la première fois.

- Tu n’es ni désillusionnée ni illusionnée, tu aimes les gens, je crois vraiment que tu veux les aimer, et l’essentiel, c’est d'essayer, et de bien le leur expliquer, ils seront d’accord, toujours, tout le monde veut toujours qu’on l’aime.

J’avais ralenti. Non pas que ses mots me parlaient, mais, je sais pas, elle me donnait beaucoup d’elle, je trouvais. Je me devais de l’écouter.

- Vous pourriez me dire de me mêler de ce qui me regarde. Et pourtant vous voulez me laisser parler parce que vous m’aimez. Vous ne devez pas baisser les bras. Vous devez rester une enfant. Vous êtes une formidable enfant.

Je réalisais tout à coup qu’elle me disait «vous».

- Vous m’avez vouvoyée pour me dire de rester une gamine. Vous êtes une super prof mais, sérieux, ne vous reconvertissez pas en psy. Parce que vous seriez nulle.

Elle m’avait vouvoyée. J’étais foutue, adulte, responsable, cramoisie.
J'étais comme elle maintenant, j'essaierai peut-être même d'empêcher les autres de grandir.



Baisser les bras... quelle idée. Toujours je les garde relevés pour danser, faire la fête, commander un autre verre, héler un taxi ou me pendre à tout plein de cous.

Je ne connais plus ni l’espoir ni la colère. L’envie, parfois. Quand eux on le droit de rester dans le bar qui ferme alors que moi non. Et puis juste après, je m’en fous. Ca c’est ce que je connais le mieux. M’en foutre.
Qu’est ce qui compte? Hein? Je demande quand même parfois entre deux vodkas. Hein, dis le moi, toi là, qu’est ce qui compte? A part ton verre à recommander, ta demoiselle à séduire, l’autre à flouer et les blagues du lendemain, à bien construire pour faire rire l’assemblée.
La syntaxe, ça vaut aussi pour l’humour. Certains profs de littérature nous auront au moins servi à se foutre de leur gueule en bon français, c’est toujours ça.
J’ai pas froid parce que j’ai bu et puis après j’ai trop chaud parce que l’alcool s’en va mais pas toi et je ne te voulais pas vraiment dans mon lit, ou pas aussi longtemps. Je parle de rien. Je ris de tout. Je commence à vivre en diagonale.

J’ai mal partout.



Un jour, on croise une amie qu’on n’avait pas vu depuis au moins aussi longtemps que l’espoir. Elle était restée dans une cave, elle aussi, en quelque sorte. Je marchais comme ça, je sais plus trop pourquoi d’ailleurs, je me rendais pas loin de là où il fallait, à peu près à l’heure requise et j’avais même pas froid. J’avais plus envie d’écrire, ni de lire, le cinéma, j’y allais plus et les conversations sentaient la mauvaise haleine de l’alcool ou le chewing-gum poli. Les gens grelottaient, je crois, j’en suis même pas sûre parce que j’avais du mal à les considérer comme des gens, alors je peinais à leur attribuer des sensations humaines. Des trucs qui viendraient du corps, je pensais que plus personne faisait ça.
On m’avait bousculée et, quand même, l’espace d’une seconde je m’étais dit qu’à une époque, lointaine, presque antérieure à moi même, j’avais été une fille qui refusait qu’on la bouscule.
Je me disais qu’en même temps, refuser qu’on nous bouscule ne nous assurait pas du fait qu’on ne nous bouscule plus jamais, mais que quand même... le refuser nous poussait peut-être à leur expliquer qu’il ne fallait pas faire ça, parce que ne pas considérer les gens et ne même plus se rendre compte qu’ils étaient forcément du genre à ne pas apprécier qu’on les bouscule, c’était être une vieille peau. Et puis je me disais que je divaguais, d’ailleurs ça m’avait fait perdre un temps fou, j’avais pas sorti ma carte de transport alors que j'étais déjà presque dans les escaliers du métro. C’est comme si je n’avais rien pensé du tout, et que personne ne m’avait bousculée, ou alors y’a très longtemps.

- Manon?!

Ca me rebouscule, mais plus gentiment.

-Je te suis rentrée dedans mais comme une furie! t’as pas vue? Je faisais tomber mon téléphone et je savais plus où j’en étais et pour le rattraper sans raccrocher j’ai fait n’importe quoi je t’ai bousculée et puis j’ai cru te reconnaître et puis c’est bizarre parce que comme tu t’es pas retournée je me suis dit que ça pouvait pas être toi parce que pour moi, toi, tu te serais retournée pour m’insulter tu vois, mais c’est con, je sais pas pourquoi je pense ça et puis je t’ai observée quand même et je t’ai vue regarder en l’air et t’arrêter et t’étais comme .... chais pas, ralentie par rapport aux autres gens tu devais penser à un truc fort, j’en sais rien, mais là je me suis dit, alors que je t’avais pas toujours vue de face hein, mais je me suis dit «bon c’est sur c’est elle!»

La fille, enfin, respire. J’en pouvais plus de sa tirade, je souffrais pour elle.

- Ok. Bon, mais, on se connait?
- Ha ha, je te reconnais bien là.

Je pense «super, elle me reconnaît bien là alors que moi je l’ai pas reconnue ailleurs, donc elle me reconnaît deux fois et moi je la remets jamais» mais je dis juste:

- J’étais au ralenti, tu dis?
- C’est marrant, tu vois, j’ai toujours pensé qu’on s’entendrait, un jour.

- Et, ce jour arrivera dans une autre vie non?

- Je suis de très bonne humeur aujourd'hui. Tu me vexeras pas, tu sais.

- Bah oui, non, j’en n’ai pas envie d’ailleurs. Mais, heu... je comprends pas trop trop...

- T’étais hyper ...


Ok, j’ai compris, elle va me parler de comment j’étais avant, me parler de quelqu’un d’autre, de comme je ne suis plus, et me tuer un peu plus. Ok, on veut m’achever. J’abdique. Voilà, j’abdique. Laissons cette greluche déblatérer et passons à la pharmacie pour acheter plein de médocs, après.

-T’étais hyper... Hyper pareille en fait. T’as pas changé. C’est dingue.

Je. J’ai un peu le souffle coupé. Parce que, si, j’ai changé, si si si, je suis aigrie, j’aime plus personne, d’ailleurs toi même tu m’emmerdes, j’ai pas que ça à faire.

- T’es toujours autant...

Je pense : «autant capable de te tuer?» et encore une fois, je dis rien. J’ai compris la leçon.

-Toujours autant à fond quoi. T’es à fleur de peau. On se le disait souvent.

J’aimerais savoir qui est le «on» mais manifestement ma bouche décide d’autre chose:

-Tu me trouves à fleur de peau?
-Tu plaisantes? Regarde toi. Tout t'énerve, tout te plaît. Ca doit être super fatiguant, sérieux.

Je le prends dedans mes bras. Dedans, vraiment, comme si je voulais tatouer l’accolade dans ma peau. Je sais pas pourquoi je fais ça, je l’aime pas tellement, son parfum est entêtant et vulgaire et puis, quand même, elle m’a bousculée. Je suis fatiguée. Je me repose un peu sur elle, un instant.

J’y repense de temps en temps. Elle a voulu qu’on se voit, moi j’avais envie de tout sauf de ça, c’était pas ma came et, ça va hein, bon, peut-être m’avait-elle sortie de mon hibernation, mais, elle n’en savait rien et puis, elle aurait pas compris. C’est pas parce que je l’avais prise dedans mes bras qu’on était liées à la vie à la mort. Compte tenu du nombre de gens que j’aimais à crever et que j’avais jamais pris dans mes bras, cette théorie ne marchait pas.

Je baissais pas les bras, je les levais pas non plus, je les posais sur mes hanches, comme ça, comme quelqu’un qui réfléchirait dans un film muet; la gestuelle bien exagérée pour qu’on comprenne sans les paroles. Et sans les paroles, mes mains sur mes mes hanches, je me disais «alors comme ça, y’a des gens que t’aimes à en crever?»

Parce que je me dis «tu» quand je me parle.

Y’avait des gens que j’aimais à en crever.

Certains morceaux ne durent pas assez longtemps et il m’arrive de jeter des livres, tout à coup, vite, pour ne pas les finir. Je les cache, comme ça je sais qu’il me reste du bonheur quelque part. Les gens, certains, seraient comme ces bouts de livres et les chansons qui restent dans la tête. Et moi, je serais comme une enfant qui se remettrait aux métaphores, pour voir si leur place est assez chaude, encore, pour que je ne me moque plus d’elles.

La colère et l’espoir avaient réduit leur champ d’action, comme prévu. De beaucoup. Beaucoup-beaucoup.
On était passé, eux, et moi avec, à 6 milliards et quelques à une vingtaine de personnes. Puis, on a avait réalisé qu'il restait encore du linge sale dans la séléction, alors on avait encore réduit et on était arrivé à un petit noyau de 5,6 élus. Du beau vrai licenciement.
J’étais exclue du monde parce que j’avais décidé de me tenir à l'écart, peut-être. Je voulais pas le détester mais ça avait été pour mieux me protéger, on aurait dit.
Et, là, comme ça, je réalisais dans mon mètre 60 que j’avais toujours la même colère et toujours le même espoir, et que j’avais mis potentiellement l’un et nécessairement l’autre dans ces 5,6 pauvres bougres.

Si ceux là me décevaient, si j’avais mal prévu mon coup, j’irai sûrement acheter tellement de canettes de bières qu’une lapidation de tigre en direct ne me ferait ni chaud ni froid, comme quand les saisons n’avaient pas de température ni d’emprise sur le corps que j’habitais plus.

J’avais encore fait la gamine.

Et levé les bras trop haut.

Si ça se trouve, j’étais intacte.

Mais ceux que j’aimais, ça pouvait pas être autrement: ils étaient le monde, le grand, ils allaient se sauver et m’aider à le faire aussi. Ils avaient forcément 5,6 victimes auxquelles ils accrochaient leur naïveté cynique, comme moi. Et ainsi de suite. Ca allait marcher.

Et puis, même s’ils étaient pas nombreux, ils étaient grands, très grands, presque trop grands pour mes petits bras finalement trop courts.

-maispastrop-

Les premiers seront les derniers.

J’étais pas la seule à découvrir toutes ces choses dingues,
mais la première fois que je les ai faites, c’était au moins aussi bien que vos premières fois à vous. Et surtout, c’était les miennes.

De la même façon que je n’ai pas osé égarer ma virginité en public, j’ai préféré ma chambre, aussi, pour ma première cigarette et mon premier joint et ma première prise de conscience du monde et.
Et tout.

Y’avait une porte coulissante en bois, un bois épais qui laissait pas passer grand chose. Ni les odeurs, ni les mots, ni les décibels, ou les larmes; les longs soupirs que nous inspirent nos 15 ans . Parce que, merde, c’est dur quand même.
Et puis je pouvais fermer à clé aussi. Je précise parce que «porte coulissante» peut laisser entendre «intimité zéro», ce qui était loin d’être le cas. Chez moi, j’avais un autre chez moi, et on n’y entrait pas sans frapper. D’ailleurs on n’y entrait jamais vraiment. J’étais au bout de l‘appartement; on me voyait pas rentrer et par où j’étais sortie. On passait la tête, pour proposer «à table» ou ordonner «baisse cette musique» mais pas davantage. C’était mon chez moi à moi chez ma mère chez elle.
Le truc de la porte, c’était arrivé assez tard, vers mes 12 ans, quand on m’a collé un début de poitrine, j’ai exigé une serrure; puisque j’en avais une sur mon journal intime, ça me semblait implacablement logique, je devenais secrète et cachottière, collectionneuse de verrous en tous genre, et puis c’était marre.
Avant mes 12 ans, ma serrure était autrement plus conviviale: comme dans un film de famille un peu bidon qui sortirait en salle au mois d'août, j’étais une enfant fraîche, qui exigeait juste un mot de passe qu’on trouvait en s’adonnant à une fouille intempestive d’indices subtilement dissimulés dans les litières des chats ou écrits au marqueur dans l’allu qui entourait le poulet du midi. Ou glissés, justement dans le trou de la serrure qui n’avait pas encore de clé à l’époque.
Alors, ça m’amusait davantage de créer l’indice et d’entendre ma mère jouer le jeu que d’avoir 15 ans et simplement fermer ma porte à double tour et ressembler aux adolescents que les magazines décrivent. Du genre, les ados qui ont besoin d’intimité. Et de respect. Et de Nirvana très fort. Et peut-être même d’insultes à l’égard de celle qui porte l’utérus qui nous a permis de connaître Kurt chéri d’amour. Bref. J’ai bien fait mon boulot de «celle qui est là mais qui voulait pas et à qui on n’a pas demandé son avis alors faut pas l’emmerder, ok»?

La porte en bois, je l’ai pas claquée, puisqu’elle coulissait, mais je l’ai coulissée très fort pour marquer la rebelle que j’étais devenue. Beaucoup. Dont un nombre incalculable de fois inutiles et théâtralement exagérées.
Ca fait son petit effet aussi, quand ça glisse d’un coup d’un seul, et, me concernant, c’était bruyant comme j’aimais.
Le problème, c’est que, contrairement aux vraies portes qui, quand on les claque se ferment, celle là se rétractait après l’élan, et malgré mon envie de me tenir loin et coupée du monde trop dégueulasse et tout, laissait par là-même le centimètre suffisant pour entendre le petit rire étouffé de ma mère. Elle trouvait ça ridicule faut croire. Alors qu’il n’y avait rien de plus sérieux.
C’était la première porte que je claquais, c’est pas rien.

Mon premier joint avait un goût d’attaque nucléaire, selon les dires de ma gorge. Bien m’en a pris de faire ça dans mon chez moi du chez moi avec un ami de confiance. On était pas beaux à voir mais de toute façon, on s’en foutait royalement. Je crois qu’on avait trop chargé le pétard, dilettantes qu’on était. On vérifiait la véracité de la rumeur des garçons en 3° qui disaient que ça faisait rire et que ça donnait faim.
Je me souviens avoir élaboré toute une théorie, ce soir là, pour convaincre ma mère de mettre un frigo dans ma chambre. Et puis, le lendemain, j’avais réalisé qu’elle était cap’ d’accepter juste pour me voir comprendre que, vide, il ne servait à rien. J’avais pas demandé ça pour Noël finalement. De toute façon, on fêtait pas Noël.

La première cigarette était arrivée avant encore.
Ridiculement petite, du genre à tenir à 3 comme moi sur une banquette de voiture, je dormais un week end sur 2 à l’arrière d’une BMW kaki décapotable qui roulait très tôt et très vite sur l’autoroute. Et de 6h à 8h, des volutes séductrices arrivaient régulièrement jusqu’à mes naseaux frétillants. On ouvrait la fenêtre bien sûr, mais l’air n’y changeait pas grand chose, au contraire, il cristallisait l’odeur. Je trouvais le parfum follement super. Je voulais pas nécessairement en avoir, je savais que c’était pas de mon âge, mais pour moi, et, chacun ses goûts, ça sentait foutrement bon.

Alors quand on a eu l’âge que ce soit presque de notre âge de s’acheter un paquet de Marlboro Light par 10, ça a fait ni une ni deux, j’ai foncé et j’ai voulu vivre ce moment, dans mon chez moi de chez moi, pas avec les autres petites frappes dans le square à côté du collège. Pour moi, c’était un Moment, pour de vrai.
J’avais pas claqué la porte coulissante mais, au contraire,j’avais attendu que la maison dorme et je l’avais fermée tout doucement, j’avais marché sur les lattes du plancher qui grinçaient le moins et ouvert mes fenêtres, tout en veillant à ce qu’aucun voisin ne me voie. Je pensais sûrement que les voisins, c’était comme les premiers de la classe et que ça allait cafter. Dans le noir, invisible, excitée comme un pou, j’avais allumé le truc un peu comme ça, sans savoir, mais avec la folle envie de retrouver cette odeur de la banquette arrière et de pouvoir sortir de moi une fumée élégante et malléable. J’avais vu trop de films avec Humphrey et Lauren. Et j’avais toujours trouvé le mot «volutes» attractif.





J’avais sorti mon premier briquet, un Bic, je me souviens. Noir et tout. Parce que moi je voulais pas en faire des tonnes et me la raconter avec un imprimé hippie ou hip hop ou hop là, noir c’était parfait; c’était ma façon de crâner à moi, j’imagine. Et j’avais inspiré en me rappelant ce que Ludovic avait dit:

Tu aspires, tu as la fumée dans ta bouche et là, t’imagines que ta mère te voit et tu fais «Haaaan ! Maman», faut que ça touche ta luette en fait, au fond, peut-être que tu vas tousser, et puis tu recraches».
J’avais pas prévu qu’en plus de l’odeur que je voulais retrouver, il y aurait un goût. Le goût ne m’a ni plu ni déplu. Bon. J’ai pas retrouvé l’odeur. Soit. La cigarette était même pas finie que je rentrais déjà la cassette d’Aerosmith dans mon walkman en pensant à autre chose. J’étais même plus concentrée sur l’événement. C’était une déconvenue insipide, à peine j’avais commencé que j’étais déjà habituée, presque dépendante. Les mecs font bien leur boulot avec tout ce qu’ils mettent dedans, ils créent une déception séduisante et additive; non vraiment, y’a pas à dire, c’est un truc de pro.

Après les Marloboro et les joints, je suis passée aux garçons. Chaque chose en son temps.
J’avais oublié jusqu’à il y a une semaine ma première fois avec un garçon. Non pas que je n’y accorde aucune importance, mais j’avais choisi de garder le deuxième souvenir, le premier étant peut-être un peu, disons, bref; mais en vidant la pièce qui était ma chambre, mon chez moi, ma mémoire a jugé bon de remettre les pendules à l’heure et, comme on dit, «tout est revenu».
Ma première fois avec un garçon était aussi chez moi; comme une fille, j’avais voulu mon lit, ma déco, mon décor, le risque de me faire surprendre par ma mère, et mon matin. Peut-être finalement que je n’y ai pas tenu tant que ça, peut-être que c’est simplement dans mon chez moi que la mini nana que j’étais était cap de faire la Chose et que les choses se sont naturellement enchaînées, si je puis m’exprimer ainsi. Le garçon avait eu le droit de dormir chez moi, mais il était question qu’il reste dans la chambre d’amis, d’invités. On a cessé d’être amis quand je l’ai invité à me rejoindre chez moi et que, un peu comme pour l’attaque nucléaire du joint et l’évidence de la cigarette, ma première fois avec un garçon ne faisait pas tant clore le désert de l’avant qu’annoncer l’excès de l'après.

Y’a eu plein d’autres premières fois dans le chez moi de mon chez moi.
Y’a eu la première fois où une femme m’a proposé de venir vivre avec elle. Avec elle et son mari. Qui avait 3 autres femmes, en dehors d’elle j’entends. Y’a eu le suicide du voisin, qui a atterri dans notre cour, la tête dans la vigne vierge. Y’a eu l’incendie d’une rue entière, que je voyais, pétrifiée depuis ma chambre. Y’a eu mes premières règles, la preuve que j’étais humaine et cap de faire des humains comme moi qu’ auraient plein de premières fois. Y’a eu la première fois où je me suis réveillée avec un garçon dont j’étais incapable de penser quoique ce soit sinon qu’il fallait absolument qu’il reste emboîté, comme ça, à mon corps, en chaise. Y’a eu les premières lettres, écrites, reçues, et la révélation du plaisir qui accompagnait l’affaire. Y’a eu la première tromperie et la découverte de la raison d’être du mythe consistant à affirmer que ça blesse les garçons d’être embrassé juste après leur meilleur ami. Ou juste avant. Y’a eu la première naissance, à laquelle je ne comprenais rien. Par où t’es rentré et tout. La première mort, à laquelle je ne comprenais rien non plus. Par où t’es sorti et compagnie. Y’ a eu le premier livre que j’ai refermé sur mon torse en me demandant si un jour, je vivrai dans la vie aussi profondément que ça peut l’être par écrit. Y’a eu la première dernière page d’un livre. Y’a eu la première fois où j’ai réalisé que c’était les livres qui allaient m’écarter de pas mal d’énième fois inutiles et il y a eu aussi le jour où j’ai réalisé que je commençais à avoir fait le tour des «premières fois».

Bien sûr, un jour j’aurai mes premières rides. Et mes premières pluies acides. Je sais que ça viendra par paquet, que je ne saurai plus trop distinguer l’histoire dans l’historique et qu’en terme de première fois d’enfant, entre guillemets, j’arrive au bout; au bout du début.

Alors, il y’a eu la première fois où je me suis sentie non pas adulte ni grande, que nenni, la première fois où je me suis sentie d’aller à l’étranger avec un garçon sans bagage, plutôt. Et de quitter mon chez moi du chez moi. Sans trop y penser, juste happée par l’aspiration inspirante de l’à venir, à l’aveuglette, comme ça, pouf.



Et puis, dans le même élan, la première fois où j’ai pris mes CD du chez moi de mon plus trop chez moi pour les mettre dans un ailleurs, et la première fois où mon ancien chez moi est devenu un bureau rempli de trucs excessivement sérieux et la première fois où le chez moi de mon chez moi était dans un nouvel appartement, le «chez moi» d’un autre, disques et tout y compris, mais plus du tout là où j’avais eu mes premiers rapports nucléaires. C’est passé sans prévenir, j’avais encore les clés de là bas et il y restait quelques affaires dont personne n’avait jugé utile de se séparer et qui avaient l’avantage d’entretenir un bordel qui n’existait plus réellement et de marquer un territoire qui n’était plus à personne. J’avais jamais pensé à la première fois de ma mère qui voit partir sa fille et qui, peut-être, passe devant une chambre vide où y’a même pus de musique à baisser.

Les chats me reconnaissaient moins facilement; parfois, un ustensile de cuisine changeait de place sans que j’en aie été prévenue en première dépêche, parfois, la cuisine elle-même changeait de place, et les voisins faisaient des enfants, je veux dire des enfants qui grandissaient en plus, et qui allaient m'appeler madame dans le hall d’un immeuble où j’avais même pas été ne serait-ce qu’une demoiselle.

L'appartement, mon premier appartement, je saurai le dessiner les yeux fermés, les poings liés. Pourtant, quand je veux le décrire, le raconter à un autre, tout se mélange et je réalise que je n’ai jamais fait vraiment attention à lui; parce qu’il était là, toujours là, comme un membre de la famille j’imagine. Les gens qu’on voit tous les jours, on n’est pas capable de remarquer s’ils ont minci, et on est toujours les derniers à comprendre qu’ils s’en vont.
Il est compliqué cet appartement, il est fait en U, autour d’une cour. On voulait faire de la cour une vraie véranda et casser les murs pour en faire un O idyllique. On aurait eu un petite mare, avec des petits poissons, pour amuser les gros chats. On avait pensé à un perroquet, puis 2 pour qu’il(s) ne s’ennuie(nt) pas. Et puis, on s’était dit qu’un perroquet ou 2 dans une véranda à Paris, c’était un peu comme poser nos chats sur une branche dans le désert. Sans compter que ça vit longtemps, un perroquet. Alors on savait qu’une de nous 2 allait mourir avant eux, c’est un aperçu qui nous avait un peu soupé l’envie. Et puis de toute façon, la copropriété avait refusé l’idée de la véranda. Parce qu’ils auraient pas supporté la jalousie que leur aurait inspiré chaque jour la vue sur notre eden. Bon.
Les salles de bains ont changé de pièces, le couloir est devenu un dressing, la chambre a exigé une mezzanine et le piano a refusé d’être autant dans les courants d’air. Pendant les travaux, on vivotait autour d’un bec benzène dans une moitié d’appartement et on continuait de dessiner des plans d’architecte pas trop mauvais pour d’autres projets pas toujours réalisables.
Tout ce qui aurait pu être possible, je m’en souviens comme si c’était hier. Mais la salle de bain aux mosaïques turquoises sur lesquelles on écrivait pour que j’apprenne à lire, depuis la baignoire sabot, c’est comme si c’était pas ma vie. Faut qu’on me raconte sinon je me souviens pas. J’oublie pas la couleur de tes yeux, elle est comme un doudou pour moi, mais je regarde dedans tous les jours, alors je sais plus vraiment les nuances et combien t’en as.

Y’a eu une autre première fois à laquelle j’étais pas préparée.
Souvent, de nos jours, les dates importantes marquant une période non moins mémorable naissent dans des combinés de téléphone.

-Allô? -Oui, alors, il faut que tu me dises si tu veux des plantes et de la vaisselle parce que là, ça y est, la vente est en cours, j’ai un acheteur, et je veux pas tout garder, hein, donc tu viens faire le tri. -Heu, ... allô?

Ca peut pas être à moi qu’on parle.
Y’a pas 36000 possibilités.
Soit un membre de la famille meurt d’un coup d’un seul et c’est trop foudroyant et on parle pas tout de suite de vaisselle; soit un membre de la famille meurt des suites d’une longue maladie et je me serais attendue à ce moment auquel cas j’aurais pas été foudroyée à ce point.
Ni l’un ni l’autre.
Je me sens flouée.
Je me sens haineuse du monde entier. Encore un truc qu’on goupille dans mon dos. Foutus capitalistes. J’ai envie de coulisser ma porte comme jamais. Kurt, steupl’, chante pour moi.


C’était une première fois qui en annonçait d’autres, une réaction en chienne, un effet boule de neige, en hiver, et moi qui me sentais comme un cliché.
Après, y’a eu cette première fois où il a fallu mettre les livres dans des cartons et les miroirs dans des tissus. Je me sentais lâche, c’est absurde, mais je me sentais lâche de partir avant que ce soit la fin. Je voyais pas l’utilité de décider s’il fallait ou non garder les photos de colonies où je ne me souvenais pas avoir été, s’il était urgent de jeter des livres dont on est le héros, dans une nouvelle vie où j’étais manifestement un personnage secondaire. Les choses se faisaient sans moi, et encore une fois, j’arrivais pas à me faire à l’idée, pourtant, «en amour» comme on dit, «en amitié» comme on croit, je suis la première à partir avant les ruines, mais là, vraiment... Il fallait que tout soit tombé, que l’endroit soit démoli ou peut-être simplement haï pour que j’accepte de faire table rase.

Je repose un carton K7 audio.
-Je...Excuse moi, juste, je me dis un truc là, pourquoi tu partirais pas quand ce sera la fin plutôt?
-Pardon? Tu veux dire quand je mourrai? C’est agréable...
-Mais non, rhoooo, la fin, la fin d’ici quoi.
-Mais... C’est la fin, Manon. Les papiers sont signés. On va pas attendre un ouragan quand même.
Je le sais, là, j’ai renfrogné ma tête, un peu en arrière, ce qui me fait une sorte de double menton tout à fait attrayant, je le sais, j’ai eu 12 ans en une seconde.
-Trop pas. Il est encore là l’appart. Il est pas fini. Regarde.Tu pars mais bon, j’veux dire, tu vois quoi, c’est trop pas la fin, attends.
-Qu’est ce que tu parles mal. C’est quoi ces phrases? Et elle rit.
-On s’en fout de comment je parle, ce qui compte c’est ce que je dis.
-Et tu dis n’importe quoi. La fin c’est maintenant. Vis le tout de suite.
-Nan. Nan, je suis pas d’accord.





-Bon, écoute, on en parle dans le camion, ok? Tu peux descendre ces cartons?

Les trucs un peu tristes se passent toujours très vite ou c’est juste pour moi?
A peine j’avais réalisé la rupture qu’on rendait déjà les clés. J’étais adulte en un claquement de doigt. J’avais même pas eu le temps d’enlever le porte clé en forme de langue Rolling Stones.
Ca voudrait dire que chez moi maintenant, c’est là où j’habite? Là où rien n’est jamais rangé, là où ce serait pas de refus qu’une porte coulisse tellement j’y ai installé la continuité de mes colères de mes 15 ans; ça voudrait die que je suis une adulte et que toi, qui pars de là, t’es vieille et que, eux, qui s’installent chez nous, ils ont toute la vie devant eux?
Non mais ho. Et tout le monde fait ça? Et les gens s’en sortent? Et c’est une préoccupation bourgeoise? Et t’en as d’autres des scoops dans le genre?

J’ai du y repasser, pour régler des broutilles soit disant.

Je ne sais pas si découvrir le chez soi de son chez soi vide et seul, où les soupirs qui nous échappent résonnent comme en enfer en se répercutant sur des murs dépités d’être déshabillés, où le sol a gardé la trace d’un lit qui a dormi là 18 ans, l’emplacement où un poster Mickey avait été remplacé par un poster Nina Hagen qui avait été remplacé par des inscriptions à même le mur, et voir pour la première fois l’espace sans le contenu, comme un corps, en fait, comme un corps déjà froid... je sais pas si on peut appeler ça «régler des broutilles».
On règle rien, on découvre des nouveaux couloirs dans notre tête.
Et on aimerait beaucoup que ce soit des broutilles, ces couloirs. On aimerait être une broutille, en fait, de haut en bas. Et que les couloirs ne mènent pas à des culs de sacs poussiéreux.

C’est la première fois que je me dis que tous ceux qui n’auront pas vu cet endroit ne me connaîtront jamais vraiment. Et c’est peut-être aussi bien, le temps me le dira. Le temps a plein d’occases.

J’aurai d’autres premières fois, j’en doute pas. J’aurai mon premier avortement, mon premier deuil, mon premier accident, ma première dette, mon premier dernier, mon premier dentier, mon premier souvenir amusé de tout ça, un jour, sûrement, mon premier dernier souffle, j’en doute pas.
Mais on a qu’un mausolée, et à chaque fois que je passerai sous les fenêtres de là bas, c’est à dire mes fenêtres à moi, si je vois de la lumière et de la vie, ça m'enlèvera un peu des 2, à moi.

-maispastrop-

...et la caravane passe...

Pourvu que le chauffage soit allumé.


J’ai les doigts encore envahis de la fin Décembre.
L’engourdissement me rappelle les fois où après que les hôtes d’un dîner soient partis, je réalisais en rangeant que les quelques verres de vin (j’entends les quelques verres de trop) avaient occupé mon temps et découragé mon envie d’écrire. L’hiver passe souvent en pages blanches, à force de devoir plier mes doigts, puis les déplier, puis souffler dessus, puis sautiller, puis mettre un disque, puis danser, puis répondre au téléphone puis avoir faim, puis... réaliser que je m’étais couchée au lieu d’écrire, tout ça à cause d’une paralysie digitale partielle. C’est comme si mon âme résidait dans mes dernières phalanges. Et qu’on me l'anesthésiait à grand renfort de températures négatives.

La différence de taille, aujourd’hui, c’est que je rentre certes frigorifiée mais sobre comme un mormon et munie d’une paire de gant. Oui, parce 2 pintes, et 1 double pastis, pour mon foie, c’est une blague de débutant. C’est comme ça, n’est pas cow boy qui veut. Et même qu’il arrive que soient cow boys ceux qui ne le voulaient pas tant que ça. La preuve.
Bref.
Et le bout de mes doigts n’a pas froid, au contraire, il s’échauffe d’impatience, il frétille et souffre presque en sentant le désir du clavier gonfler si fort sous son ongle.

J’espère quand même que j’aurais pensé à allumer le chauffage avant de partir, après m’être préparée, histoire qu’il ne fasse pas plus froid chez moi que dehors. Je croise les doigts opérationnels.

Ma porte s’ouvre sur une vague de tiédeur bienveillante et j’ai une pensée furtive mais vraiment compatissante pour ceux qui peignaient ou écrivaient ou réparaient des voitures dans le froid, à l’époque où c’était pas franchement eau et gaz à tous les étages.
Je laisse l’air sibérien sur le perron et j’ouvre la boîte de pandore MacBook.

Malgré le plaisir sensuel que je ressens à faire glisser les stries de mes empreintes digitales sur l’Azertyuiop, je n’arrive pas à l’exprimer; toutes mes pensées sont envahies par l'énervement que j’ai éprouvé ces derniers jours à devoir évoluer au milieu de pattes qui courent de grands magasins en vendeurs de sapins, de bras chargés de bolduc et de papiers cadeaux au goût franchement douteux et aux têtes remplies d’étoiles sans qu’on sache vraiment pourquoi. Quant aux bouches déblatérant des monologues hantés par 2 dates qui, si l’on en croit l’engouement général, doivent forcément posséder la clé du bonheur ou peut-être la recette contre la faim dans le monde, elles ne me poussent qu’à appréhender davantage le 25 et le 31 de ce mois.

C’est pas une histoire de famille, d’en avoir ou pas, même si, la mienne, de famille, se résume à une génitrice et trois félins; ça fait pas beaucoup de cadeaux les félins en plus, 25 décembre ou pas. La famille, c’est pas la question. J'ai connu les grandes tables remplies au point qu'on ne reconnaisse plus bien quel est ce cousin là bas au bout. J'ai connu ça et j'en suis revenue. Pour preuve: ma famille constituée d'une génitrice et de 3 félins. Si on y regarde de plus près, c'est pas si sacré que ça le lien de sang, je vous jure; ça se renie en 2 temps 3 mouvements.

C'est pas une histoire de parenté donc, ou même de foyer. C’est principalement une affaire de sommes d’argent aberrantes, d’hypocrisie de belles doches, de vantardise de vaisselle de Limoges, de bêtisiers et de best of, de personnalités de l’année qui sont toujours les mêmes ignares et d’enfants qui ne pourront pas crâner à la rentrée parce qu’ils n’ont pas eu la bonne marque. C’est une histoire de dictature émotionnelle et de compétition de bonheur. Tout ça dans un pays qui se prétend laïque mais qui ne peut s’empêcher de balancer pub pour parfum sur pub pour bijou en l’honneur d’un type qui n’en portait sûrement pas beaucoup et que tout ça dégoûterait outre mesure si l’on en croit les rumeurs circulant à son sujet.



Quelques amies néanmoins m'attendrissent par l'enchantement enfantin avec lequel elles attendent l'événement. Mais on n'est pas des enfants, en décembre, on est des portefeuilles. Et l'enchantement ne dure que le temps d'une chanson.

http://www.deezer.com/en/#music/result/all/barbara%20noel


-Et toi, ton Noël?
-Bah, bien, ouais.

-Ah, «bien» c’est tout?

-Oui, enfin, c’est à dire, très bien mangé, bien bu, et voilà quoi.

-Ah... Désolé.


M’enfin, voilà autre chose. Je n’ai en effet pas eu à subir les nouvelles guirlandes lumineuses criardes sur un sapin d'élevage au pied duquel des enfants bruyants déchireraient des paquets aux imprimés crétinisants qui regorgent d’inutilités fabriquées par d’autres enfants qui n’ont jamais eu vraiment le temps de croire au père Coca Cola.



La-belle-affaire.



-Et ton jour de l’An alors?
-L’enfer, on s’est retrouvés à pas avoir de métro et à s’embrasser dans la rue alors qu’il faisait -4.
-Ah ouais, dur.
Et toi?
-Moi: in-cro-ya-ble: on était dans une grande maison avec un feu de cheminée et du champ’ à gogo.

-Han, la chaaaaaaance.


En effet, je ne considère pas plus grave de me les peler le 31 qu’un autre jour et, en effet, il m’arrive de boire du champagne dans une grande maison plus souvent qu’une seule fois dans l’année.


La-belle-jambe.

-Et l'esprit de famille t'en fais quoi?
-Heu, des serpentins non?
-Non mais sérieusement.
-Sérieusement, t'es sérieuse?
-L'esprit de famille de Noël, quand même!
-Ah mais parce que l'esprit de famille c'est 1 fois par an? Ah, bon, moi je croyais que la famille c'était justement tous les jours. Les gens que je dois voir obligatoirement une fois par an, je crèverai avant de leur donner le petit nom de "famille".
-Mais, et les cadeaux? T'aimes pas ça les cadeaux?
-J'aime pas avoir à chercher les magasins où les changer, en fait.
-Mais, y'en a toujours qui marquent le coup, c'est Noël quand même.
-Ah parce que ça aussi, les cadeaux, c'est qu'une fois par an?
-Non mais tu vois c'est symbolique quoi.
-Symbolique de quoi au fait, rappelle moi.
-...
-Le seul symbole que je vois rattaché à cette date, c'est la naissance d'un type qui représente une religion à laquelle tu ne crois pas -dis moi si je me trompe- récupéré par un système bienheureux de pouvoir en faire sa vache à lait -dis moi si je me trompe-.
-Mais alors t'aimes pas Noël?
-Nan. Et, tu sais pas quoi? je suis pas la seule même que. Un jour on sera des millions et on inversera l'ordre des choses et les écrans plats, les petits bracelets et les chèque cadeaux feront moins les malins.

Et puis les festins qui terminent en réglement de comptes entre deux cousins que tout a toujours séparé... très peu pour moi.



C’est toute cette hargne qui sort de mes index, mes annulaires et mes majeurs alors que foncièrement, là, je suis bien. Même si je ne tape qu’avec 3 doigts.

Foncièrement j’aime cette période de l’année pour sa beauté figée et la nuit, synonyme de chaleur et de fêtes ou de couettes et de galipettes, qui tombe plus tôt. J’aime l’engourdissement de mes joues et le sang qui fouette mes oreilles. J’aime le sentiment que ma maison est impénétrable, derrière mes fenêtres, quand la météo daigne nous offrir quelques flocons.
J’aime même les démarches de colvert qu’on adopte prudemment quand on doit affronter les dits flocons transformés en boue glissante.
J’aime l’idée qu’une nouvelle année arrive, c’est toujours ça de pris et toujours ça de perdu, c’est aussi l’occasion d’admettre qu’il n’y a pas que pour moi que le temps passe et de réaliser que je n’ai pas la pire des façons de le dépenser.

Mais je suis parasitée à droite à gauche et de haut en bas. Ca ne parle que de vent. C’est partout et tout le temps, à la radio, dans les journaux, dans des bouches que j’aime embrasser, dans l’air, dans l’ère, et j’étouffe en hiver comme au milieu d’un été embouteillé à Mexico.


Oh et puis, toutes ces coutumes, toutes ces habitudes, ces calendriers ... comme si on en n'était pas déjà empêtrés à tout bout de champ.
J’aimerais juste que ce satané mois béni soit consacré à manger du foie gras, à boire du vin, qu’on m’apprenne à lancer un feu de cheminée aussi, et qu’on garde les beaux sentiments pour les 363 autres jours délaissés. Si c’est pas trop demander au type barbu pour tous les petits rhésus. Même s'ils sont pas des anges.



Merry Christ my ass.

-maispastrop-

cet appel vous sera facturé 0,90 centimes d'€ la minute et sachez que vous allez en cramez, des minutes.


Le téléphone fixe sonne.

Et j’aime pas ça.

Je suis moderne moi, ça y est, et pour cette raison, je ne suis joignable que sur une machine de communication que je transporte, c’est à dire qui est portable puisque je ne fais que me porter moi-même ça et là du matin au soir et qu’il paraît qu’on doit être joignable tout le temps.
Chez moi, il est parfaitement impossible que je discute. Quand j’y suis, chez moi, c’est pas pour parler de la vie, en bien, en mal, en long ou que sais-je, à l’horizontale; quand je suis chez moi, c’est pour être chez moi.
.
Un point s’impose, ici.
Pour marquer à quel . c’est définitif cette opinion et ô combien personne ne me fera revenir dessus.

Mais le téléphone fixe sonne. Quand même.
Je ne connais pas cette sonnerie, je pars alors à la recherche d’un réveil que j’aurais camouflé, hier, dans l’idée de me piéger moi-même pour m’obliger à le trouver et donc à sortir de mon lit. Cette hypothèse est assez vite discréditée par l’oeil que je pose sur l’heure: 01h31.
Or, je ne mets pas de réveil à cette heure là, ou du moins: pas encore. Ou du moins pas que je sache.
Et puis voilà, c’est incontestable, rendons-nous à l’évidence: le socle du téléphone clignotant avec le même empressement que mettrait un oeuf dur à sautiller au fond d’un casserole une fois cuit, je suis forcée d’admettre que c’est ça: c’est le téléphone. Le téléphone fixe donc.
Me fixe de son combiné hurlant, comme ça, caché sous la couette, avec ses yeux affamés, sans gêne.
Qu’est ce qu’il fait, là, je me demande, et à quand remonte la dernière fois où je l’ai utilisé, tout ça. C’est fou tout ce que la tête est capable de produire comme pensée le temps de 4 sonneries.

Se proposent alors d’elles mêmes deux possibilités:
-laisser sonner et interroger le répondeur pour savoir quel malfaiteur a malfait.
ou
-répondre et prendre l’incroyable risque de ne pas pouvoir couper court grâce aux stratèges habituels qui consistent à prétendre ne plus avoir de batterie ou ne plus capter ou se faire voler l’appareil à l'arraché, bon.
San compter qu’à cette heure ci, il est assez peu probable que mon interlocuteur soit une de ces crapules facilement blackboulables qui voudrait me vendre des double vitrages ou des lots d'encyclopédies universelles; travailler + pour m’emmerder +, soit, mais pas la nuit, quand même.

Ok, on respire et on décroche, c’est aussi simple que ça, allons-y, t’es cap’.

Je ne connais pas la voix, je ne connais pas le prénom mais je reconnais cette sensation de danger, latent, d’inconnu brûlant, attractif comme le vide d’une falaise d’Etretat.
Je sais que tout ça ne vaut rien de bon.

-... et donc voilà, Manon. Je m’appelle Vincent, au fait. Et je me demandais si vous aviez un peu de temps pour discuter...
-...
-Vous m’entendez?
-Heu, oui. Oui-oui.
-Mais vous ne m’écoutez pas?
-Heu, non. Pas trop, non.
-Pourquoi?
-Pourquoi? Ben, peut-être parce qu’il est minuit passé, que je ne vous connais pas, que vous arrivez chez moi d’un coup sans prévenir en connaissant mon prénom et que, comme je l’expliquais plus haut, personne ne fait ça, on ne m’appelle pas chez moi si je n’en n’ai pas formulé clairement l’envie. Par exemple.
-Vous expliquiez ça où ça, plus haut?
-Plus haut dans le texte.
-Dans le quoi... ? Ah! vous aussi vous avez des troubles psychologiques?

Mon coeur s’emballe, même s’il fait ça souvent, à chaque fois ça me turlupine un peu plus, ce qui a pour effet de lui mettre la gomme davantage encore, et ça ne s’arrête jamais. Certains jours, ma vie ressemble à s’y méprendre à un serpent qui se mordrait la queue. Une vipère, le serpent. C’est pas beau à voir, j’vous dis que ça.

Je lui dis:
Des troubles psychologiques... Et bien, et après? Qui n’en n’a pas? Faudrait être déjà à moitié mort pour ne pas être psy-cho-lo-gi-que-ment atteint, faudrait être de marbre pour ne pas s’attrister dix fois par jour, se révolter au moins autant, et baisser les bras également, un peu plus touchée, abîmée peut-être même, soyons fous. C’est un signe de santé que d’être un chouia malade, voilà ce que j’en pense.
C’est bien simple, si je n'entretenais pas ma bonhomie et mon sarcasme avec du baume du tigre, quotidiennement, de haut en bas en insistant sur les zones concernées, si je ne riais pas de tout, je serais maboule. Si on n’a pas d’humour, aujourd’hui, on ne peut être que terroriste.

En fait, non, je n’ose pas dire tout ça, je me contente de:
-Comment ça des troubles psychologiques? Non, d’ailleurs, je veux dire: comment ça «moi aussi» j’ai des troubles psychologiques? Vous voulez dire que vous en avez, vous?
-Je vous l’ai dit, mademoiselle, je sors de prison et d’un traitement de cheval. Alors si je n’en n’avais pas forcément avant, je suis assuré d’en avoir aujourd’hui.

Il m’a dit ça? , j’ai pas entendu. Mon coeur s’emballe même plus, clairement, il se prend pour Dave Grohl.



-Attendez, heu...
-Vincent
-Vincent, écoutez. Je suis pas. Voilà. Bon.J’ai pas de problèmes particuliers avec la prison, les gens qui en sortent, ceux qui y rentrent... m’enfin bon, quand l’un d’eux m’appelle chez moi alors que je ne le connais pas...
-Vous comprenez pas.
-Bah ce que je comprends c’est que c’est bizarre, déjà que je parle jamais dans ce téléphone là, fixe et tout, que j’ai l’habitude d’être... je sais pas ... dans la rue, quand je suis au téléphone, là, je vous le dis tout net, j’ai l’impression que vous êtes dans mon salon. Et j‘ai connu des sensations plus agréables pour ne rien vous cacher.
-Vous comprenez pas.
-Mais arrêtez de me dire ça, c’est vous qui comprenez pas. Vous êtes chez moi, là, dans ma vie. Y’a a assez de parasites comme ça sans vous, j’vous jure. Sans vous manquer de respect mais quand même, merde.
-Ne soyez pas grossière.
-... Ah bah! Ca alors. V’là que vous me donnez des leçons maintenant.
-Ca ne vous pas, la vulgarité, c’est tout.
-Ah super, je vois le genre, vous me connaissez un peu comme si vous lisiez en moi un peu comme si j’étais un livre ouvert et d’ailleurs un peu comme toutes les femmes, c’est ça? Vous trouvez que les gonzesses qui fument et qui boivent et qui jurent, ça craint, c’est ça? Vous êtes mal tombé: ça occupe précisément les 3/4 de mon temps. En sachant que le 4° quart est consacré à me moquer de l’humanité et à dormir. Alors vous voyez, trouvez quelqu’un d’autre à qui raconter vos histoires de savonnettes.
-Mais, vous êtes très agressive; je ne comprends pas.
-Ah je croyais que c’était MOI qui ne comprenais pas, faudrait savoir.
-...
-Ok. Bon, écoutez. C’est ce qu’on appelle une conversation stérile, je vais devoir vous laisser, je n’ai plus de batterie.

Et merde.

-Vous ne comprenez pas, j’ai eu du mal à vous trouver.
-Du mal comme: taper un prénom sur les pages jaunes et tomber sur mon numéro? Non parce qu’en ce moment, justement, j’évite un ado pré-pubère qui s’acharne sur mon zéro un et qui ne m’amuse plus trop et il ne m’a pas cherchée ou trouvée ou eu du mal ou je ne sais quoi, ses parents ont eu le malheur de laisser traîner un un bottin et il m’emmerde. Point.
-Ah, un ado vous harcèle?
-Oui, c’est un enfer sur pattes. Il a une voix de castra, on entend l'acné qui bouillonne, c’est vous dire. Et il veut dire des trucs cochons, mais comme il en n’a pas encore fait, des trucs cochons, il est juste... assommant.
-Je vois.
-Ce que vous voyez c’est que vous venez de me conforter dans l’idée de passer sur liste rouge et pourtant, vous voyez, c’est quelque chose que je me refusais à faire, «passer sur liste rouge». Je suis pas président public, c’est absurde, je n’ai aucune raison de recevoir des coups de fils de paumés de la vie qui veulent me pourrir mon existence. Enfin ça c’est ce que je croyais. La preuve en est, j’ai eu tort.
-Je suis cette preuve?
-Ne jouez pas sur les mots, pour quelqu’un qui sort de prison, je trouve ça limite.

Il rit, le bougre.

-Je n’y avais même pas pensé, voilà, là je vous retrouve!

M’a-t-il seulement trouvée?

-Vous me retrouvez rien du tout, vous me souhaitez bonne soirée et vous me laissez tranquille jusqu’à la fin du monde.
-Je vous fais peur?
-... Vous avez failli, oui, mais là vous passez à une autre catégorie: comment pourriez vous ne PAS m’inquiéter? Le fait que vous ne le conceviez pas m’abasourdit d’agacement. Donc vous ne me faites plus peur, vous m’enquiquinez. Mettez vous à ma place, un peu.
-Très bien, oui, non, je veux dire, je comprends.
-Bon voilà, parfait, alors heu... enchantée, bonne soirée, et là je vais raccrocher.
-Et vous traitez tous vos lecteurs de la même manière?

Mes lecteurs? Tiens donc. Pour qui me prend-il au juste? Est-ce qu’il me confond avec quelqu’un qui écrit, quelqu’un de super, quelqu’un de l’académie, qui aurait reçu un prix, qui connaîtrait Pivot, qui a sa photo ringarde en dernière de couverture, qui, qui, qui... pour qui me prend-il ?

-Et bien, écoutez, (je racle ma gorge et prend un air de princesse, ou, en tout cas, l’air que j’imagine le plus seyant pour une princesse), non. Pas du tout. Mais là, vous voyez, je suis débordée.

Quand on prend un air, l’intonation suit naturellement, c’est un truc que je vous donne parce que je suis de nature généreuse: - > prenez un air de princesse et spontanément vous aurez une élocution précieuse que vous ne vous connaissiez même pas. Ca marche à tous les coups.

-Ah oui? Vous êtes sur quoi?
-Et bien, c’est un peu indiscret comme question mais j’accepte de vous répondre: je suis sur un roman, encore. C’est à dire... non, pas «encore», mais «toujours» pour être précise.

Je me tiens debout devant mon miroir, l’audience est au max, les gens s'appellent pour se dire que jamais aucun auteur n’a été si détendu face à son succès mondial, tout le monde zappe pour moi, je baisse la lumière pour essayer de me trouver pas mal, voilà, je suis pas mal, je suis même mieux que pas mal dis donc, le monde est à moi, balancez donc vos bouts de papiers et vos preum’ de couv’ comme on dit, je suis chaude pour une petite session d’orthographe, heu pardon, hi hi, blague d’écrivain, je voulais dire «d’autographes».

J’aurais pas pu vivre cette situation avec un téléphone portable dans la rue, ça c’est sûr.

-Ah parce que vous écrivez des romans? C’est bien, ça me rassure; enfin, me rassurer est un bien grand mot, non pas que je m’inquiétais, mais je me demandais si vous faisiez un peu d’efforts quoi, un truc vraiment, comment dire, construit.
-Hein? De quoi? Qu’est ce que...

Les princesses ne parlent pas comme ça, Manon, les princesses ne font pas répéter, les princesses ne font pas d'onomatopées avec leurs bouches pures, les princesses ne sont pas prises au dépourvu, les princesses doivent bien se moquer de toi à l’heure qu’il est.
Je ne comprends décidément rien à cette conversation. Est-ce seulement une conversation? Qui suis je où vais je est ce qu’il reste du vin?

-Je trouvais tout ça très prometteur, c’est tout.

Pivot m’encourage, avec son air de grand père idéal, lui aussi il me trouve prometteuse, c’est évident, il m’invite d’une moue inimitable à y aller, à penser que oui, en effet, je suis «du genre très prometteur».

-Oui, merci, c’est ce qu’on a déjà dit à mon sujet.

Pas sûre sûre de mon coup, je rajoute:
-Enfin, surtout dans des critiques new-yorkaises, en fait, vous voyez.

Je transpire.
Est ce que les princesses transpirent? Non? Même quand elles font l’amour?
Si Pivot pouvait aussi me dire avec quel genre d’auteur le criminel me confond, ça m’ôterait une épine du pied dans le plat.

-Tiens alors justement je me demandais si vous aviez besoin de contacts ou je ne sais pas, de numéros, pour, vous voyez... rencontrer des gens. Des gens du milieu.

Des contacts, moi? Mon petit, je n’ai que ça, des contacts, j’en déborde, je ne sais plus qu’en faire, et finalement c’est moi qui deviens LE contact des autres, alors sincèrement, vos contacts...

-Des contacts? Et bien, oui, pourquoi pas.
-Non parce que je sais que le blog est un art encore assez peu considéré, et je trouve que le vôtre mérite qu’on s’y penche, il y a quelque chose à faire, c’est pour ça que je suis ravi de savoir que vous avez en fait déjà publié des romans. Où puis-je les trouver? Vous me donneriez les références?
-Mon blog????
-Oui, votre blog.

Pivot, l’audience, mes fautes d’autographes, tout, tout s’écroule dans un bruit de flaque à peu près équivalent à ce qu’aurait fait la quantité d’eau que mes larmes produiraient s’il ne fallait pas que je garde la face, là.

-Ah ouiiiiii, bien sûr, vous voulez dire «mon blog» !
-Oui... ? Ben, votre blog, oui.
-Oui, oui oui oui.

Garder la face au téléphone, c’est quand même plus facile.

-...
-Oui oui oui. Oui.

Mais bon.

-Alors, est ce que vous me donneriez les références de vos romans? Je peux vous le dire, je suis ce qu’on appelle un fan inconditionnel, et j’assume hein. En fait, c’est drôle, après 5 ans en prison, il me restait plus grand chose, bonne conduite, tout ça, et je suis passé assistant du prof de français et grâce à ça, j’ai eu accès à internet. Je ne sais pas trop comment, je suis tombé sur votre blog ... l’expression est éventée, mais c’est pourtant ce qui image le mieux ce que j’ai ressenti à ce moment-là, vous m’avez mis une claque. Aller-retour.
-Ah oui.

Sans point d’interrogation, sans point d’exclamation, non, un «ah oui» sans rien, comme ça, neutre, suisse, désillusionné et les bras ballants, un «ah oui» qu’a une seule envie c’est qu’on le laisse tranquille et qu’il puisse rentrer chez lui se coucher. Ah oui.

J’essuie mon plancher, lave mon égo, prend un bain d’humiliation.

-Vous semblez.... ailleurs...
-Pffff

Tant pis, je dis tout, je m’en fous, je suis qu’une crotte de mouche là, je vais pas faire ma pimbêche.


-Ailleurs, c’est faible. Enfin, à moins que vous considériez la situation de ma dépouille 30 mètres sous le sol déjà rongée par des insectes carnivores moqueurs... Alors oui, je suis «ailleurs», en effet.
-Mais c’est dingue comme vous passez d’une émotion à une autre.
-Vous trouvez?
-C’est rare. D’habitude, les gens sont remplis d’eux-mêmes, ce qui les empêche de ressentir tout l’extérieur et...
-Ok, on arrête, là.
-On arrête quoi?
-Je suis pas sensible à l’extérieur,je suis rien du tout, j’ai juste cru que vous m’aviez confondue avec un auteur renommé. Je suis égocentrique, voilà tout, ok?
-Mais, je ne vous ai pas confondue...
-Pffffffff. Je n’ai écrit aucun roman, vous saisissez? J’en ai deux, dans les tiroirs, ils m’emmerdent et personne n’en n’a jamais vu la couleur. Vous comprenez, là?
-Ah... Vous...
-Ah oui oui, j’ai cru que vous me confondiez et j’ai aimé la confusion.
- «Confusion» me fait toujours penser à «Confucius», pas vous?
-Non. Mais allez-y vous, écrivez un roman, et je vous appellerai pour vous féliciter, voilà, très bien, on fait comme ça, bonsoir.
-Je ne comprends pas...
-...Oh v’là que ça vous reprend. Merde quoi.
-Et vous, vous redevenez vulgaire.
-Je ne sais plus quoi vous dire. C’est bizarre. A un inconnu, je veux dire, à vous, en somme, si je n’ai plus rien à dire... Non, c’est pas ça je m’emmêle les pinceaux.
-C’est le propre de ceux qui dépeignent la réalité.
-Oh arrêtez deux minutes, c’est bon.
-...
-En tant qu’inconnu, je ne devrais pas «ne plus savoir que vous dire» mais «ne rien avoir à vous dire» et je raccrocherai et on en parlerait plus et puis c’est marre.
-Vous avez encore des choses à dire?
-Non, moi non, non. Mais vous, peut-être non?
-Oui, moi oui. Oui.
-Ok.
-Oui.
-Et donc, là, il se passe quoi? Vous me les dites ces trucs ou je dois vous envoyer un bristol?
-Non mais je pensais juste que ça ne vous intéressait pas, c’est tout! Une personne de votre envergure. Moi en face. Un type qui sort de prison. Enfin vous voyez.
-Oh arrêtez un peu, je vous ai dit que j’avais rien publié, que j’avais fait semblant et même pas correctement. Alors dîtes tout ce que vous voudrez, faîtes vous plaisir, c’est vous qui payez la communication de toutes façons.
-J’ai l’impression que vous ne comprenez pas.
-C’est une blague?
-Ah? Vous comprenez en fait?
-Non: c’est une blague que vous disiez encore «vous ne comprenez pas»? C’est fait exprès pour m'énerver c’est ça?

Les dialogues me fatiguent, au bout d’un moment, au bout de ce moment là, en tout cas. Quand ils tournent en rond et quand, en parallèle, ils sont assez taquins pour chatouiller vos entrailles. Ils me fatiguent.
Je n’ai plus envie de parler avec lui, ni non plus envie d’écrire ce qu’on s’est dit avec des tirets à la ligne et des italiques, parce que, finalement, aucun des deux n’écoutait vraiment l’autre. Ce qui est le propre des dialogues qui durent trop longtemps, de tout ce qui dure trop longtemps.
Il m’a dit que je devrais surtout considérer le fait que quelqu’un soit tombé sur mon blog et l’ait aimé, aimé au point de trouver mon numéro. Ce à quoi j’ai répondu des trucs que même le ras des pâquerettes ne cautionneraient pas, toute pragmatique que j’étais, incapable de m’élever un tant soit peu, au moins jusqu’à l’absurdité de la situation.
Au point que j’entendais même pas ses compliments.
Il m’a dit que je devrais entendre que j’ai été lue en prison, et que mon lecteur n’avait qu’une idée en tête: me trouver pour parler avec moi.
Et moi, pendant ce temps, je pensais que j'étais une nulle de l’avoir accueilli de la sorte. J’écoutais pas. Ca ne m'intéressait pas plus que ça, certainement.
J’avais cru à un rôle, un scénario, et je me retrouvais face à quelqu’un qui voulait parler de ce que j’écrivais. J’ai été simplement capable de dire:

-Si je l’écris c’est que je n’ai pas envie d’en parler. Alors, parler de ce que j’écris... Vous comprendrez que.... Vous êtes allé en prison pour quoi?
-Si je vous le dis, est ce que vous écrirez quelque chose sur moi?
-Je ne peux rien vous promettre, mais il y a de fortes chances pour que vous vous reconnaissiez dans quelques lignes.
-Vous écrirez sur mon crime?
-C’était un crime?
-On dit «crime» aussi pour un vol de sac à main vous savez.
-On ne prend pas 5 ans pour un vol de sac à main.
-Vous m’avez écoutée alors?
-Voilà que ça recommence...
-Qu’est ce qui recommence?
-Le dialogue. Les tirets. La ponctuation et chacun son tour, tout ça.
-J’ai tué une personne.
-Une seule? On tue tous des personnes tout le temps, au moins ceux qu’on aime. Une seule, c’est pas non plus...bon...pas la peine d’en faire une histoire, quoi.
-Je l’ai tuée avec mes mains. Elle est dans un cercueil.
-Ah, vous voulez dire, un crime?
-Un vol de sac à main est un crime.
-La plupart des sacs à mains volés sont eux-mêmes criminels: un cuir douteux, une atteinte au bon goût, infectés de répertoires remplis d’une famille sur qui on ne peut pas compter, de clés d’un appartement trop grand, de carte ump... pour moi c’est pas un crime, c’est un devoir civique, de les voler, ces sacs à mains. Ca leur permet de repartir à zéro.
-Oui mais moi j’ai tué quelqu’un.


C’est vrai, il a tué quelqu’un. Pour de vrai.
Si je voulais être certaine que vous vous rendiez compte de ce que ça signifie, je l’écrirais plein de fois. Pour que vous ne passiez pas à la phrase d’après sans percuter, pour que vous ressentiez, un peu, de ce que j’ai ressenti quand il me l’a dit, c’est à dire un quart du tiers du centième de ce qu’il a ressenti, lui, quand il l’a fait.

C’est vrai, il a tué quelqu’un. Pour de vrai. C’est vrai, il a tué quelqu’un. Pour de vrai.
C’est vrai, il a tué quelqu’un. Pour de vrai. Pour de vrai. Avec ses mains. C’est vrai, il a tué quelqu’un, c’est vrai de vrai. Pour de vrai. Il a tué quelqu’un. Pour de vrai. Avec ses mains. C’est vrai, il a tué quelqu’un. Pour de vrai. Avec ses mains, à lui. C’est vrai, il a tué quelqu’un. Il doit vivre avec. Pour de vrai.

Il aimait une femme. Ce qui en soit est déjà assez extraordinaire. Non, parce que, je veux dire: il aimait une femme. Pour de vrai. C’est vrai. Il aimait une femme. Avec ses mains. Pour de vrai.
Pas juste une fille qui lui tenait compagnie, un peu drôle, un peu jolie, un peu aimable, avec qui le temps passe tant bien que mal, non, non. Il aimait vraiment une femme. Et, asseyez-vous: il aimait une femme qui l’aimait. Pas comme ça, en passant. Ils s’aimaient comme c’est pas possible.
Et puis il a fini par ne plus l’aimer, elle, à force d’avoir peur de toutes les femmes, en elle.
Là, je l’ai interrompu, je sais, c’est mal, il ne l’a pas pour autant mal pris, il a compris que j’étais dedans, investie, attentive, curieuse, spontanée donc.

-...J’ai commencé à ne plus pouvoir supporter une minute passée sans elle, je ... je devenais fou, je l’imaginais faire l’amour avec tout le monde...
-C’est dingue parce que justement il y a un documentaire sur L’Enfer qui vient de sortir.
-L’enfer?
-Le film de Clouzot. Qu’il n’a jamais terminé. L’histoire d’un homme amoureux, mais jaloux. Jaloux davantage.
-D’où le titre?...
-D’où le titre oui.





Il m’a dit que c’était bien trouvé comme titre, parce qu’en effet, l’enfer, c’est exactement ce qui arrivait quand un homme perdait la tête par jalousie. Comme une maladie qui nous laisserait trop normal pour être soigné et trop fou pour s'en sortir. L’enfer pour tout le monde, pour la femme aimée-pure-pute-infidèle-parfaite, pour l’homme triste-triste-amoureux-triste, et pour tous les gens autour. Même pour le fleuriste, ça devenait compliqué.
C’est d’ailleurs là que ça avait commencé. Ou terminé. Tout dépend du point de vue et si on croit en dieu tout puissant.

-Vous croyez en dieu?
-Je ne sais pas, il y a des gens qui méritent le paradis dans votre histoire?

Elle aimait acheter des fleurs, elle avait un compte, elle payait à la fin du mois, parfois un peu en retard mais rien de grave. Une vie trépidante en somme. Lui, Vincent, un jour, il l’accompagne, sa femme adorée. Ca faisait quelques temps qu’il voulait savoir à quoi elle passait ses journées et quels hommes posaient les yeux sur son corps.
La boutique est magnifique, ça il s’en souvient, un fleuriste qui aimait son boulot, il dit. On aurait pu croire qu’on arrivait chez quelqu’un, il rajoute. Chez quelqu’un où on aurait aimé prendre le thé, parler de la vie, passer le temps.
Le bouquet de sa femme vénérée est prêt, là, scintillant sur le comptoir; ses fleurs préférées; le fleuriste et elle ne se parlent même pas; à peine elle rentre qu’il le lui tend, le bouquet fatidique et elle n’a pas à le payer.
Ils sortent.
C’est tout.

Ils sortent. Vincent, à ce moment là prend conscience de toutes les veines de son corps. Elles le brûlent. Il trouve le temps de se dire que, le corps humain, c’est bien pensé, ça irrigue tout, mais malheureusement, y’a un défaut de fabrication, c’est que ça ne ferme pas les vannes qu’il faudrait assécher, parfois, en cas de coup de sang.
Je l’interromps une seconde fois, je suis encore plus investie et spontanée et attentive et curieuse et impolie que tout à l’heure; je l’interromps.

-Ca nous rappelle qu’on n’est que ça. Dès qu’on est dépassé, le corps parle plus fort que la tête, le coeur brinquebale, les tempes tambourinent, les veines sursautent, les joues s’empourprent, les mains tremblent, les jambes flagellent, la bouche s’assèche, les pupilles se dilatent....Parfois les sexes bandent aussi.

Et puis là, quand même, je me dis que je m’emballe un peu trop face à quelqu’un qui confie son crime, je serais pas une bonne psy, ça c’est officiel. Alors je me tais.

-C’est ça. C’est exactement ça.
-Oui, le corps prend toujours le dessus quand la tête sait plus comment gérer.


Une voiture arrive de loin, à toute berzingue, sa femme amour de sa vie va pour traverser sans se rendre compte du chauffard, toute préoccupée qu’elle est à humer l’odeur du diable de ses fleurs de malheur de ce connard de fils de pute qui la baise quand? où? dans quelle position? est ce que c’est mieux qu’avec lui?
Tandis qu’elle avance, il se dit qu’elle a raison d’aimer les bégonias. Ceux-là vont parfaitement avec sont teint et c’est ce qu’il mettra sur sa tombe. Il sait pas pourquoi il se dit ça puisqu’il est hors de question qu’elle meure, puisque si elle meurt, il n’est plus rien, et en se disant ça, alors que la voiture fait crisser le pneu comme une dégénérée, son bras part pour la rattraper, agripper le bout de veste rouge et la ramener jusqu’à lui pour qu’elle ne se fasse pas... En partant, son bras, bizarrement, comme ça, soldat esclave d’une partie de son cerveau qu’il n’avait que trop mal écoutée jusque là, son bras la pousse, légèrement. Juste ce qu’il faut. Un chouia.



Pendant qu’il me raconte, je me sens vide. Vide de ce genre d’expérience. Je ne dis pas que j’en veux, je ne dis pas qu’il faudrait que je le vive pour comprendre mais, justement, n’ayant rien vécu d’approchant de ça, je suis juste vide. Son angoisse me remplit. Je suis son putain de réceptacle. Il est la falaise d’Etretat, je le savais.

Son bras la pousse, elle glisse, la voiture fait comme si elle essayait de l’éviter mais ne feinte pas la fuite, en revanche. Il s’en fiche; il est déjà en train de se demander s’il y a des témoins, si la plaque a été relevée, il est déjà en train d’espérer que le chauffeur était ivre autant que sa conduite pouvait le laisser entendre et qu’il n’aurait qu’un trou noir à la place de ce souvenir en guise de témoignage.
Et c’est ça, c’est simplement ça qu’il ne se pardonne pas.

Le geste de son bras, la jalousie, c’est de l’anatomie, il n’y pouvait rien. Mais, quand tout le monde se précipitait autour d’un corps tressaillant de derniers souffles, lui, il pensait à son alibi. Il était donc un criminel. C’est ce qu’il pensait.

Il a arrêté de parler. J’ai regardé l’heure. Non pas que je m’ennuyais, non, je sais pas... le corps encore une fois, qui décide pour la tête: j’avais besoin d’un rapport au concret et je l’avais: troisheuresvingt.

-Je me lève dans 6 heures.

Voilà ce que j’ai dit.
Je voulais croire que tout ça, la routine, les horaires, le travail où, non, Manon, on n’arrive pas en retard 4 jours de suite, non, le métro, les cigarettes qui n’en finissent plus d’augmenter... ça prenait le dessus. Je voulais me convaincre que ce qu’il me disait n’était pas la seule chose importante, qui nous rendait tous impotents, dans nos transports publics et nos petites relations réchauffées.

-Je me lève dans 6 heures.
-...
-Et vous à quelle heure vous vous levez d’ailleurs le corps après ils en ont fait quoi vous l’avez accompagnée à l'hôpital ou alors vous vous êtes dit que c’était plus qu’un corps vous vous êtes demandé si vous seriez encore amoureux un jour je sais pas vous avez eu envie de tout changer de tout recommencer vous l’avez touchée quand elle était encore chaude? Bref, je me lève dans 6 heures.

-Je ne me lève plus jamais moi vous savez.
-Vous avez été touché aussi? Vous êtes en fauteuil?
-J’aime votre enthousiasme à toute épreuve.
-Vous êtes une falaise d’Etretat.
-J’aime vos métaphores.
-Vous êtes en fauteuil roulant? pourquoi vous ne vous levez plus jamais?
-Parce que je ne peux plus me coucher, je ne dors plus.
-Ah. Ok.
-Ne vous sentez pas bête.
-Si vous me dîtes de ne pas me sentir bête c’est que trouvez qu’il y’ a matière à ce que je me sente bête.
-Non.
-Si.
-Non.
-Bref, de toute façon on ne parle pas de moi et je lève dans 6 heures mais comment vous êtes vous senti, vous l’avez touchée, est ce qu’elle a compris que vous l’aviez poussée, est ce que...
-...Vous êtes loin d’être bête, vous êtes anatomique et vous comblez ça par une grande intelligence.
-Ok, je me lève vraiment dans 5h57.
-Je vous raconterai la suite demain, si vous voulez.

J’ai utilisé le ton que j’avais entendu et admiré dans les polars des années 60, quand on demandait à une femme quelque chose d’incroyablement crucial pour l’intrigue, le scénario, alors que depuis le début, tout ce qu’on voulait d’elle, c’est qu’elle ne rentre pas trop dans le cadre et que, quand c’était indispensable, alors qu’elle mette une jolie robe et qu’elle bosse son roulement de hanche, merci bien. En général, vérifiez si vous voulez, la dame, à ce moment précis, n’est pas apprêtée comme en 40. Elle sort du lit, ou peut-être qu’elle est fatiguée par les desiderata masculins qui grouillent sous ses jupons. Alors, elle dit, en sachant que le spectateur la comprend avec un simple geste, consciente de la conséquence que sa respiration salvatrice peut insuffler, perspicace sur l’impact de l’anatomie sur le cortex, elle dit:

«Voyons ça demain, très cher, si vous voulez bien».



-Vous avez mon numéro, j'ai cru comprendre.
-Vous répondrez?
-J’aurai peur que ce soit l’ado qui dit «enculade» au lieu de «sodomie» pour me choquer mais oui, je prendrai le risque.
-Ca me fait plaisir, pour un écrivain.
-Oh, on a dit qu’on arrêtait avec ça, s’il vous plaît.
-On pourra se tutoyer demain?
-Je ne sais pas. On est aujourd’hui. Je ne fais pas de promesses que je ne suis pas sûre de tenir. C’est une règle que je me suis imposée dernièrement.
-Vous êtes un phénomène.
-Par exemple, ça, vous me l’auriez dit en me tutoyant, j’aurais trouvé ça nul.
-Je vous vouvoie toujours si vous voulez.
-Dites moi, vous n’avez pas prévu de tuer une autre femme hein? Non parce que, moi, perso, j’ai encore deux-trois choses à faire à faire, donc ...
-Deux trois romans par exemple?
-Je ne sais pas. Deux trois trucs, quoi. Passer au pressing, faire mes ongles. Acheter des fleurs. ... Je peux faire cette blague?
-...
-Vous ne dites plus rien donc j’ai peur.
-Peur de quoi?
-De vous avoir blessé. Ou que vous me blessiez, bientôt. Oui, bah pardon, mais j’ai le droit d’être sur mes gardes quand même.
-Des blagues. A ce sujet. Au sujet des fleurs. Tout ça. C’est ça qu’il me faut! Comme vous dîtes, si on n’a pas d’humour, on ne peut être que terroriste.
-Comment vous savez que j’ai dit ça?
-C’était plus haut, dans le texte.
-Je raccroche, Etretat.
-A demain?
-Si je ne suis pas là, j’aimerais bien que vous parliez sur mon répondeur. Je déteste mon téléphone fixe, mais j’adore qu’on y laisse des messages.



-Vous avez vraiment envie de connaître la suite, hein.

-J’ai surtout envie de connaître votre fin.


Chacun de nous est resté avec le bip bip lancinant de la communication interrompue alors qu’on était encore connectés.

Il y a des hommes, dans la vie réelle, qui tuent par amour, alors, faut croire.
Et, on dirait bien qu’il y a des femmes qui aimeraient savoir ce qui dérape, quand le seuil de plénitude est atteint. Des femmes qui, peut-être, ne savent que trop bien que le bonheur n’est qu’une bande annonce.
Nos films ont des longueurs, des crevasses, des travers, des silences et beaucoup, beaucoup, beaucoup de méandres.

-maispastrop-



l.a.s.u.i.t.e.d.e.m.a.i.n.o.u.l.e.j.o.u.r.d.a.p.r.e.s.d.e.m.a.i.n.
c.e.s.t.a.d.i.r.e.p.l.u.s.t.a.r.d.c.e.s.t.b.i.e.n.p.o.u.r.l.e.s.u.s.p.e.n.s.e.