ground me to major mummy

Elle ressemble à rien.

C'est pas une façon de parler.

Elle n'est personne. Il n'y a rien dans mes rétines quand je la vois. Je pourrais la dessiner les yeux fermés et pourtant, il suffit que je les ouvre pour que tout s'évapore; elle n'a plus de contours, de silhouette, le crayon et la feuille se volatilisent avec mon aveuglement. Elle est une valise de souvenirs, elle est des images, des odeurs. Elle est des relents de sentiments et de griefs. Elle est la plus proche et une inconnue.
Elle est un foulard que j'emportais pour ne pas me sentir seule. Et la femme que j'admirais pendant qu'elle allongeait ses cils. Plus que tout, j'aimais les retours de colonies où elle venait me chercher avec la tenue que j'avais plus qu'à la bonne, je lui disais "tu veux pas mettre cette robe?", elle répondait "ah bon? celle-là?", et elle mettait celle là, et c'était comme un rendez vous amoureux. Mon coeur tambourinait à sa recherche, et s'emballait davantage encore quand elle apparaissait au détour de la porte b de l'aéroport. Plus rien n'existait. Ni l'aéroport, ni ma colonie, ni l'amoureux de ma colonie.
Il arrivait même que je lui demande d'imiter Marilyn, la démarche de Marilyn, ce chaloupé typique, cette croupe qui tangue associé à ce regard lointain mais chaleureux; et, alors qu'elle, elle aimait Ava Gardner, elle avait appris le déhanché Monroesque, et pas qu'un peu. Il arrivait même que je ne lui demande pas et qu'elle le fasse. Elle mimait à merveille la starlette qui rebondit sur ses jambes et marche sur une surface qu'on ne peut pas, nous, pauvres mortels, atteindre. Avec cette dégaine, elle arrivait jusqu'à moi et ce que je préférais, c'était que ça l'émerveille, elle. Et qu'elle s'amuse de ça, aussi, pas seulement pour moi, qu'elle s'amuse, elle. C'est comme ça qu'elle était belle, quand elle s'amusait pour elle.
C'est pas que c'était la plus belle, c'était peut-être pas la plus belle, mais c'était la seule.

Elle m'a mise au monde. Finalement, je n'y ai pas souvent pensé, à ça: je suis sortie d'elle.
Non mais quand même.
Non mais merde.
Je suis sortie d'elle. Je viens de son corps, elle m'a fabriquée, crée, donné forme.
Franchement, y' a de quoi trouver pas mal de choses étranges.
C'est de là que je viens, voilà, de l'intérieur de cette femme dont je ne saurai jamais tout. Cette femme qui a eu une vie, qui était une personne avant d'être une mère.
Je suis sortie d'elle. Alors, je lui dois tout et elle aussi et on ne se doit rien et c'est la vie.

Je la regarde, elle est là, vivante, elle respire aussi quand je ne suis pas à ses côtés, elle a ses problèmes, ses bonheurs; elle m'aime. Elle m'aime tout le temps. Elle m'aime d'une manière qui est presque obscène. Personne ne m'aimera jamais comme ça, jamais autant, jamais d'une manière aussi résignée, définitive, confiante, dramatique. Parce qu'elle, elle le sait, quoique je fasse, elle m'aimera. Et moi, je m'en doute.

Il y' a des photos que j'ai trouvées: elle a mon âge sur ces photos et c'est comme irréel, j'ai du mal à croire qu'elle ait pu se faire des brushings pour allez danser le twist ou avoir un gros ventre parce qu'elle était enceinte, être amoureuse, faire l'amour, pleurer et donner quand même des conseils à ce qui était sorti de son ventre. Moi.
Elle était quelqu'un, qui aurait pu être mon amie, faire la bringue avec moi, m'attraper la main sous la table quand personne sauf elle n'a compris que ça allait pas fort, m'engueuler pour que je me resaississe. C'est ce qu'elle est. Elle aurait pu être ma meilleure amie, elle est ma mère et jamais je ne voudrais qu'elle soit ma meilleure amie; les meilleures amies n'existent pas.

Elle sait tout de moi. Elle m'a vue rose avec la couche et beuglante pour avoir mon lait. Elle m'a consolée quand je perdais mes dents, elle m'a laissé croire qu'une connasse de souris allait venir la chercher sous l'oreiller. Ma dent. Elle a joué le jeu de la souris, de l'oreiller, de la connasse. Elle a fait comme toutes les mamans alors qu'elle était une femme. Elle m'a vue rentrer en primaire, excitée. Au collège, anxieuse. Au lycée, rebelle.
Je vois ma vie à travers elle, mais elle? Sa vie? La femme qu'elle est, qu'est ce qu'elle vivait? Est ce qu'elle repensait à sa propre enfance? A sa mère? J'ai toujours vécu avec elle, comment vivait-elle sans moi?

C'est surement pour ça que j'aimais la voir arriver parée à l'aéroport. J'aimais qu'elle soit Elle, et que quand bien même elle s'occupe de moi.

Il y a quelque chose d'assez pratique -vu que j'ai beaucoup de questions à lui poser, quelques réponses aussi- il y cette chose super c'est qu'elle ne mourra jamais. Ca fait qu'on a tout notre temps. Elle ne peut pas mourir, elle est, je veux dire, c'est même pas un super héros, c'est la vie, cette fille; si elle meurt, qu'est ce qu'il resterait? C'est tout bonnement impossible. Sinon, qui m'aimerait vraiment?
Je sais qu'elle partira jamais, essayez pas de me faire croire le contraire parce qu'alors j'essaierai de vous faire manger vos gencives. Il y'a encore trop de choses qu'il faut que je sache, sur elle, sur ce mystère, et il faut aussi qu'elle en apprenne sur moi.
Quelque fois, je me réveille et alors que j'ai même pas bu mon café, j'ai envie de l'appeler, de lui dire que je lui cache beaucoup de choses et que tout ce que je lui cache sont autant d'abcès qui nous éloignent, que, j'ai vraiment pas envie de faire semblant devant elle comme devant un vulgaire employeur. Je ne veux pas tout lui dire, mais je ne veux pas lui faire croire que tout va bien. Tout ne va pas bien madame ma génitrice.
Rien ne va jamais bien et de toute façon tu le sais, alors pourquoi, pourquoi diable espères-tu que ce sera le cas pour moi?
C'est pas moi que j'aime en elle, c'est justement tout ce que je sais et ce que j'imagine de la femme d'avant; celle qui sait que ça ne va jamais absolument bien pour personne et qui arrêtera ce grand cinéma de la maman.
"Maman", je ne fais pas toutes les choses que tu voudrais que je fasse parce que tu penses que ça me sauvera-tu ne les as pas faites non plus-parce que je suis humaine, hey, la preuve, je suis sortie de ta zézétte, maman, tout comme tu es sortie de la chatte de quelqu'un et tu n'étais pas non plus parfaite. Et celle dont tu es sortie non plus. Et personne.
Aussi, je suis faite d'imperfections. Je dors trop, je suis flemmarde, j'aime tout le monde un jour, et puis plus personne le lendemain, je fume trop, je bois plus que de raison, je n'ai pas assez de raison, et je t'aime.

J'ai pas envie d'avoir d'enfants aussi.
Et, en plus, je crois que je suis pointée du doigt par plein d'autres gens pas parfaits sortis de plein d'autres chattes de femmes pas parfaites non plus.

J'aimerais bien lire une lettre que tu aurais écrite à ta mère.
Mais dans une autre vie.

-maispastrop-

supertoparchisympamarché

Je fais des erreurs, tout le temps.
Je suis... Il m'arrive d'être absolument nulle, zéro, ratée.

Elle se dit ça, c'est ça qu'elle se dit en cherchant ses clés, encombrée avec ses sacs de courses de jeune fille célibataire au bout de ses bras frêles et pas assez bronzés. Elle regrette de n'avoir pas été plus autoritaire au travail, plus douce au restaurant, plus compréhensive avec sa mère, plus mieux, plus comme il faut, faudrait, moins nulle.
Ca l'a toujours angoissée les gens au supermarché, qui, devant elle, déposent leur semaine et leur solitude sur le tapis roulant qui amène à l'intraitable caisse; un plat préparé de cabillaud aux petit légumes réduit en matières grasses, une boite de raviolis -même pas de fromage râpé-, un paquet de cotons démaquillants et une bouteille de bière. Peut-être même un produit nettoyant. Ca lui donne envie de pleurer. Ou peut-être de rire, et de proposer à cette abandonnée de venir se joindre à elle. Pourquoi pas.
"Pourquoi moi? Moi c'est déjà beaucoup, oui, c'est ça que je lui dirais si j'ai le courage de l'inviter, il faut se faire des bons petits plats, comme ils disent, et regarder un film de qualité, bien installée sur un canapé douillet en ayant éteint son portable."
- Je prends soin de moi toute seule comme je voudrais qu'un autre prenne soin de moi, c'est comme ça qu'on n'a plus jamais besoin que quiconque prenne soin de soin. Après, on a simplement envie.

Ca fait toute la différence.

Elle est jolie cette fille, malgré ses plats tout prêts, qu'elle va mettre au micro ondes, et ingurgiter sans s'en rendre compte devant une série abrutissante, un truc à la con, fait pour les filles. Les trucs à la con dans le poste de télévision, c'est toujours pour les filles aux plats préparés. Rien n'a vraiment changé. Tout a continué comme dirait l'autre. Elle est jolie, cette fille. Je la prendrais bien dans mes bras.

Pourtant je m'en vais, bien sur. Je suis nulle, je fais des erreurs tout le temps, je me goure. Mes pires erreurs sont surtout des omissions, des non-dit, des incompréhensions et des timidités. C'est dans ce que je ne fais pas que je suis au pire de moi-même.
Elle a vu que je la regardais -je la regardais tellement qu'elle ne pouvait pas ne pas le voir- et elle m'a souri avec dans la plissure de ses lèvres une tendresse et une question, un espoir.
J'ai pas répondu, j'ai filé, comme une voleuse que j'étais d'ailleurs, à lui subtiliser son intimité à force d'ausculter ses achats et de ressentir, à ce spectacle, des choses trop fortes pour qu'elle ne s'en rende pas compte. Je l'ai laissée tomber, lâchement.
Je fais ça tout le temps, on dirait un toc, c'est rageant, j'enrage.

Fatiguée, éreintée, vide, bête et hilare, je me rue au supermarché, dimanche pour succomber à l'envie qui m'est venue au lendemain d'un samedi festif, l'envie de viande rouge, de frites, de salade, de vin élevé en fut de chênes. Un bras me propose de passer en priorité. Je regarde au bout du bras, il y'a un buste, en haut du buste, je regarde aussi, il y a un visage.

-Vous n'avez pas grand chose, vous avez l'air pressé, moi ça me dérange pas, allez y.
-Je vous ai déjà vue.
-...
-Nan je veux dire, je vous ai déjà regardée. Ici. A l'autre caisse. Vous aviez acheté du cabillaud.
-... elle sourit Je. J'étais pas sure que c'était vous.
-... je suis vexée.
-
Non, c'est pas du tout ça. Je veux dire. J'étais pas sure que vous me reconnaitriez.
-... je souris. J'allais vous inviter à la maison vous savez.
-Vous. Vous. M'inviter chez vous? Pourquoi?
-Pourquoi pas?
Tous les clients du Franprix nous scrutent, c'est drôle comme, même quand je vis quelque chose, quelque chose de nouveau, d'étonnant, de détonnant, de fort ou quoi qu'il en soit d'assez captivant pour solliciter toute ma personne, il y a toujours une partie de moi qui sait et regarde ce qu'il se passe autour. Qui sort de la scène comme pour trouver un bon angle de caméra.
-Pourquoi pas, oui. Mais vous ne m'avez pas invitée.
-Non.
-Pourquoi?
-Pourquoi pas?
-Non mais pourquoi?
-Parce que je suis lâche pardi.
Nos condiments, nos légumes, nos bouteilles et nos produits nettoyants se mélangent sur le tapis roulant; tant et si bien qu'on ne sait plus qu'est ce qui est à qui.
-Vous savez, moi aussi je vous avais remarquée.
On fait moitié moitié pour ne pas froisser la caissière déjà assez austère comme ça.

Je lui prends le bras, je l'emmène à la maison. La maison est juste à côté du Franprix alors tout va vite. Je lui fais prendre l'ascenseur. Elle se recoiffe devant le miroir comme si, en haut, elle avait rendez-vous.

On a posé nos sacs dans l'entrée.
Les produits congelés ont fait la gueule, le lendemain, tout décrépis qu'ils étaient.

Mais elle, elle était souriante, fraiche comme un légume frais, pétillante. Je ne l'ai pas entendue se préparer, elle est juste venue m'embrasser le front, avant de partir.
Elle a fait ça: elle a dégagé mon front, poussant mes cheveux sur le côté; ça, je l'ai senti dans un demi-sommeil. Et j'ai senti aussi qu'il se passait du temps entre ce geste et le reste, parce qu'elle me regardait.
J'ai ouvert les yeux. Elle plantait déjà les siens dans mes pupilles effrayées du jour grinçant du matin. Elle a encore attrapé mon bras comme pour me laisser passer au supermarché, j'ai bien aimé être plongée dans ce demi sommeil qui empêche de tout à fait savoir, d'exactement agir.
Je me suis relevée, empatouillée dans ma nuit et j'ai tendu mon front vers elle, front qu'elle a pris entre ses mains en me donnant l'impression qu'elle était la vierge marie. J'étais le petit Jésus. Elle a embrassé la peau au-dessus de mon sourcil gauche pendant que je me demandais s'il me restait du café.

J'étais à moitié assise dans mon lit, impatiente qu'elle parte pour être enfin seule, inquiète qu'elle s'en aille avant de l'avoir vraiment rencontrée et le téléphone a sonné, obéissante, lâche, j'ai répondu.

Je ne l'ai pas vue partir. Elle a laissé ses courses dans l'entrée, à côté des miennes. J'ai diner dehors ce soir là, j'avais pas envie de cuisiner, pas envie de m'occuper de moi, mais seulement de mettre les pieds sous la table. En rentrant, j'ai vérifié que ma boîte aux lettres n'était pas trop remplie de factures tout en sachant qu'elle le serait. Elle l'était, oui da, mais par dessus tout ça, il y avait un petit mot sur un bout de paquet de cigarettes.

"on s'est vouvoyées, alors qu'on a le même âge. je voulais vous dire que je te remercie. tant qu'il m'arrivera des surprises comme hier soir, je peux laisser mes courses décongeler".

Tant que les courses décongèlent dans le couloir, je revis ça, cette scène. Il faudra bien que je les jette. Demain. Je ne connais même pas son prénom. Mais il me restait du café dans les sacs, posés à la hâte dans l'entrée; un petit noir serré à minuit en l'honneur de.

-maispastrop-




Comme un sac

Avant hier, l'homme avec qui j'ai dormi s'est couché à 3h22,
et hier, le même homme s'est levé à 8h50. Il a bu deux cafés, en a préparé trois, en a laissé un sur la table à côté de mon lit. J'ai commencé à le boire froid, et puis je me suis rappelé l'existence du micro-ondes.
Combien sommes nous à commencer la journée par les mêmes gestes?
J'éteins cette sonnerie criminelle, je me cogne un peu ça et là, je fais pipi, j'allume le téléphone, j'écoute les messages en préparant le café (ou en le réchauffant), je bois le café en regardant par la fenêtre, je dors encore et déjà, j'ai envie d'une cigarette.

Aujourd'hui, je ne sais pas à quelle heure l'homme d'hier s'est réveillé, ni s'il a préparé le café à une autre demoiselle. Je pense à ça en cherchant un pull que j'ai absolument envie de mettre aujourd'hui, parce qu'il va bien avec le ciel gris vert qui surplombe la ville ce matin. J'y ai pensé en ouvrant les yeux, c'est dire si j'y tiens, mais impossible de mettre la main dessus.
Oui, il y a des choses plus importantes, il y a même des choses tout simplement importantes et ne pas trouver ce pull n'en est pas une. Bah allez dire ça à une fille de 25 ans à peine réveillée.

J'ai l'impression de passer ma vie à chercher quelque chose.
Le plus souvent, dans mon sac.

En 2° position: les briquets et les stylos. Est-il vraiment nécessaire de préciser à quel point cela peut-être urgent comme besoin? J'enrage à farfouiller et quand je trouve, je n'ai plus envie de fumer, ou encore j'ai perdu l'idée que je voulais noter, toute déconcentrée que j'étais à trouver des noms d'oiseau à ce foutu sac. Il arrive aussi qu'une âme bienveillante avance sa main vers ma mine renfrognée et allume un briquet devant moi. Bon. Merci. Mais n'espérez pas que je vous fasse la conversation pour autant, faudrait attendre au moins que mes pulsations d'enervement descendent en dessous de 80. Repassez plus tard.

En 1° position: les clés. Tout en haut du top ten, elles détiennent la place du vainqueur et ne comptent manifestement pas la laisser à n'importe qui. Elles y tiennent, les mauvaises et s'y accrochent vaille que vaille.
Jusqu'à me faire renverser totalement mon sac devant la porte, à bout, exaspérée et prise en flagrante panique par un voisin que j'aime pas. Et vous pensez bien qu'il ne manquera pas de mettre ça sur le compte de la très méchante jeunesse désorganisée ou peut-être sur l'ingurgitation de substances illicites. C'est toujours un voisin que j'aime pas, ça rate jamais.
Ceci dit, il n'y en a qu'un que j'aime. Et comme avec lui, on discute de la pluie et du mauvais temps, je suis toute à mon aise pour trouver le trousseau et ainsi, je ne me rends même pas compte que je les ai, ça y est, et que j'ouvre la porte en lui souhaitant une bonne journée.


Le téléphone me direz-vous. Le téléphone, je ne le comptabilise même pas. Je me préserve de l'ulcère en ayant depuis longtemps abandonné l'idée de le trouver à temps pour répondre.
Il sonne, très bien, qu'il sonne tant qu'il lui plaira de sonner, moi je garde mon sang chaud froid et, incrédule, calme, lance ma main dans la jungle de mon sac à main. C'est même pas pour répondre, c'est pour écouter le message, et pour, peut-être rappeler. (Ma facture du mois dernier ressemblait à un n° de Boeing.)

Il n'y a pas toute ma vie dans mon balluchon, et je n'ai jamais trop adhéré à cette coutume nationale qui consiste à crier au scandale quand un homme regarde dans le sac d'une femme. Je mets bien mes mains dans leurs poches, moi... Il n'y a pas toute ma vie parce que j'en change souvent, pour l'accorder à la tenue du jour. Comme je me lance dans cette occupation vitale à l'heure où je devrais normalement arriver à mon rendez-vous, j'oublie l'essentiel d'aujourd'hui dans le sac d'hier; et ça, tous les jours.

Je fais alors avec ce que j'ai sous la main de mon sac à main, improvisation quotidienne, je retombe sur des carnets à moitié pleins, à moitié blancs, je découvre une adresse que je croyais avoir perdue, et je suis devenue très convaincante avec l'habitude, pour expliquer au monsieur en kaki que, si, si, bien sur que j'ai un abonnement, mais malheureusement il est resté dans le sac en cuir noir avec ma tenue années 60.

Dernièrement, j'ai mis un plus petit sac dans tous les autres sacs. Dans ce subterfuge, je range les têtes de peloton, les clés, le portable, le briquet et le stylo.
Je réponds au téléphone plus souvent, j'arrive de moins en moins en retard. Ah oui, et j'ai supprimé le lait de mon café, fait le deuil de mon inénarrable noisette, la remplaçant par un austère petit noir. Je ne fume plus à jeun, aussi. Et je mets de plus en plus de temps à me remettre tant bien que mal -plutôt mal, d'ailleurs- de mes frasques nocturnes.

Vieillir vous dîtes?

-maispastrop-

Miss météo

Mmmmh, je l'ai vu et tout de suite, je l'ai aimé.
Adopté. La brèche s.p.a en moi n'a fait ni une ni deux. La faille narquoise non plus.



Il y a des choses, des images, des gens, bref, des machintrucbidulechouette pas toujours chouettes qui inspirent à la fois la tendresse et le cynisme.
Mon p'tit gars, avec ton passif Columbo, ta peau qui pend tout partout et ton air d'autoroute à désarçonner un ministre, tu gagnes une place dans le palmarès des images dont j'hésite toujours à décider si elles m'attendrissent plus qu'elles ne m'amusent.

A l'école, il y avait ce Josselin. Ca me rappelle ça. Josselin. Il était... différent. Il se tenait à l'écart, droit dans ses bottes tout en faisant profil bas, parce qu'il savait qu'aucun des sauvages bien-comme-il-faut ne le raterait. Au premier faux pas, tout le monde lui tombait dessus et il rentrait souvent avec le carnet de correspondance déchiré ou simplement l'air absent de celui qui s'est fait gausser toute la journée.
Moi je l'aimais bien, ce Josselin. J'aimais son prénom, j'aimais ce que ma langue faisait dans ma bouche pour le prononcer et pourtant, je me l'interdisais souvent. J'aimais bien son air. Son air aérien. Il était au dessus de tout ça, et moi j'ai toujours eu envie de fréquenter ceux qui planent loin du quelconque. Mais, dès que j'allais lui parler, il le perdait, son air. Il semblait plutôt étouffer. Peut-être qu'il anticipait sur l'intervention musclée de Benoit, Joachim, Samir et Jean qui débarquaient, s'interféraient entre nous et le moquaient. Ils finissaient par demander pourquoi je lui parlais à ce petit morveux. Alors je disais qu'il n'était pas morveux, qu'il était aérien. Pffff. Ca faisait rien qu'à nourrir leur monstre de méchanceté et ils s'acharnaient davantage encore sur le nuage de douceur de Josselin.
Alors j'ai arrêté de venir le voir, à la récré, pour lui demander s'il avait aimé le poème, ou s'il rentrait dans la rue qui allait vers chez moi.
Pour plus qu'on l'embête.
C'était devenu insupportable qu'on l'embête.
Je me souviens, à la fin du premier trimestre, j'avais demandé à ma mère qu'elle fasse un dîner avec la sienne.; j'avais prétexté que ça pourrait être bien de la recevoir puisqu'elle était parent délégué et, ma mère, soufflée par cet élan studieux, s'était exécutée aussi sec, sans broncher; elle avait sauté sur le téléphone dans la seconde, anxieuse que je change d'avis, ravie de me découvrir concernée par un tel sujet.
Tout ce que je voulais, c'était offrir à ce firmament un terrain neutre, un endroit où personne ne guetterait ses maladresses, un moment où je pourrais aimer ses maladresses sans qu'on me l'interdise.

Ils sont arrivés à l'heure, tirés à 4 épingles et je me rappelle avoir été un peu irritée de constater que sa mère était aussi irréprochable que lui. Secrètement, j'espérais qu'il tenait son originalité d'une vie intérieure propre, personnelle. J'avais pas envie qu'il soit comme ça juste pour faire comme maman.
Mais son air d'être absolument là et quand même ailleurs, les nuages dans ses yeux, ses doigts cripsés autour du bouquet de bégonias..ont eu raison de mon acidité; j'ai pas pu m'en empêcher, j'ai sauté à son cou, j'avais jamais été aussi proche de lui, j'ai sauté à son cou qui sentait l'éclaircie sur toute la Bretagne et j'ai dit quelque chose comme "enfin, on se voit sans ces pestes".
Il a répondu "des pestes?"
"Oui", j'ai fait, "Joachim, Benoit, Samir et tout".
"Mais, c'est des garçons..."
"N'empêche, c'est des pestes"

Je sentais que les mamans, derrière, étaient un tant soit peu dépassées par les événements. Sur le perron, on ressemblait certainement à l'image qu'ont les "adultes" d'un couple extra conjugal qui peut se laisser aller, à l'abri des regards indiscrets, à des débordements habituellement interdits. Je sentais surtout, par dessus tout, que Josselin avait enfin compris qui j'étais. Que mes fréquentations ne faisaient pas de moi une horrible pimbêche, que je ne me définissais pas selon les mêmes codes et dans son regard, j'ai trouvé ce jour là -ça peut paraître absurde, à 14 ans- la confirmation de ce que vers quoi je tendais.
Parfois, quand je sens que je déplais et que je me demande comment m'en sortir, ce regard sort du tiroir et me pousse à simplement m'en foutre, à accepter de ne pas plaire et peut-être même m'en satisfaire.

On est entrés, enfin. J'étais inquiète parce que j'appréhendais leur jugement sur la maison, pour le moins originale, pas conventionnelle pour un sou, pas raccord avec eux, leurs tenues, leur allure, leur décorum, toute la convenance qui suintait de chacun de leurs faits et gestes. Pour ne rien vous cacher, j'étais foutrement inquiète: je voulais que personne ne s'ennuie et tout me poussait à croire que tout le monde allait dire des banalités bienséantes en regardant l'heure, impatients qu'elle affiche le minimum syndical pour enfin déguerpir. Maman a fait l'hôte alors qu'elle n'a jamais aimé ça, les bonnes manières et que je vous débarrasse de votre manteau, oh que ce bouquet est ravissant patati patata. Ils inspiraient ça et j'étais incroyablement reconnaissante à ma mère, qui n'était pas juste une mére mais aussi une femme à mille lieues de toutes ces conneries, de jouer le jeu. Ca a fini par prendre. La sauce et la mayonnaise. Sans la moutarde.
Je me disais que le salon, déconstruit, pas conventionnel, voire franchement brouillon, allait choquer les pupilles de nos convives; pourtant madame Josselin a parlé du Klasen, et, pour en dire du bien. J'ai vu les muscles du visage de ma sainte Marie se détendre. Elles ont ensuite parlé de la petite statuette Niki de St Phalle et j'ai enfin pu m'éclipser avec Josselin, pour lui montrer mes oeuvres à moi, dans ma chambre à moi, au bout de mon couloir à moi.

On est rentrés et j'ai découvert la pièce comme si je la voyais pour la première fois. Je connaissais tout par coeur et pourtant... je ne savais plus si c'était beau, si c'était bien, si ça pouvait lui plaire, qu'est ce qu'il allait en penser. J'étais épouvantée et j''ai essayé de paraître imperturbable. J'ai fendu l'air et foncé vers ce sur quoi j'avais décidé d'aller. Ma collection de cactus.
Je me suis assise et j'ai ouvert la serre, geste sacré, tout en lui tendant un petit tabouret de gosses qu'on était déjà plus; voyant qu'il ne s'y installait pas, je me suis retournée et j'ai découvert, dans ses yeux, la tonalité que j'avais, moi, quand je le regardais dans la cour, seul contre tous. J'ai senti que mon regard était le sien ,celui que j'aimais, nuageux, vaporeux, habité et ça m'a donné la force de lui attraper la main pour qu'il s'installe.

Comme si c'était hier. J'entends encore les mamans rire au bout du couloir et ma voix qui énumère les sortes de cactus. Puis leurs noms. Oui parce que je leur donnais des noms. Et enfin, le dernier, de taille égale mais de moindre allure, il avait la particularité de n'être pourvu que de quelques épines. Même si elles semblaient rédhibitoires, on pouvait finalement l'approcher sans se faire trop mal. Je l'avais nommé.... Comme j'ai pris ma respiration pour le dire! Il me reste encore aujourd'hui un peu de ce souffle là tellement j'en ai rempli mes poumons. Je l'avais nommé.
"Josselin"
"Mais, c'est comme moi, c'est mon prénom"
"... Heu. Bah. Oui"
"Mais tu as appellé toncactus comme moi, tu me connaissais quand tu lui as donné ce prénom?"
"...Heu. Bah. Oui".

La métaphore était minable.
Mais sa main qui a attrapé la mienne, devant ma serre de cactus avec en bruit de fond, les rires de ma mère, ça m'a donné un aperçu du bonheur que je ne lâche jamais vraiment, depuis.

Sa main qui a attrapé la mienne, c'était... Je sais même pas. J'ai cru voir mes cactus sourire, c'est vous dire.
Et peut-être que j'ai pleuré.

On a retrouvé nos mamans, clairement détendues, non sans l'aide de deux bouteilles de Romanée Conti, et pas du tout fatiguées. Moi, j'étais épuisée. J'avais trouvé l'homme de ma vie, mettez vous à ma place, ça met un coup; alors je me suis installée sur les genoux de la Marie et puis...
Le lendemain, je me réveillai dans mon lit et ma première vision fut celle de Josselin, fringuant sous sa serre, crânant sous les rayons de soleil, comme victorieux. C'était le premier jour des vacances et j'avais jamais autant eu envie d'aller à l'école.

Josselin était fils d'ambassadeur.
Après Pâques, à la rentrée, alors que sa chaise était vide et que je me tordais les mains d'impatience, le directeur a fait irruption pendant l'appel, à mon nom, oui, oui, à mon nom à moi. Je m'attendais à voir Josselin dans l'embrasure de la porte, désolé de son retard et à la fois irrémédiablement nonchalant, mais c'était ce gros plein de soupe de directeur. Qui n'y connaissait rien en nuages, en air présurisé ou en cactus qui frappait de son gros poing gras pour annoncer "Josselin X a été contraint de changer d'établissement suite à un déplacement de son père, à l'ambassade des Etats Unis, aussi il ne terminera pas l'année avec vous mais sa famille et lui vous souhaitent une bonne continuation et une résussite pour la fin d'année à venir".
Je n'ai jamais autant détesté quelqu'un. Enfin, cette année là, en tout cas.

Quand j'ai eu 18 ans, j'ai reçu une carte postale, de Dubai. L'écriture était régulière, fine, légérement oblique. Il y avait des mots comme "se revoir", "je pense à toi, souvent, très souvent"et puis une signature "Josselin le cactus".
Mon cactus était mort depuis longtemps, j'avais pleuré sa disparition comme s'il emportait tout avec lui. Je n'avais plus de larmes. J'ai jeté la carte. Et j'ai bu un verre de Romanée Conti avec ma mère avant de la quitter pour un tour du monde avec mon amoureux.


-maispastrop-

Outragée ! Brisée ! Martyrisée ! mais libérée !

Perdue, catapultée, bizutée aussi.
Pointée du doigt, certainement.
Soit. Peu importe.

Dans les trous d'airs, on trouve pas mal d'oxygène, et, toute désemparée qu'on est, accrochée aux accoudoirs, persuadée d'un crash imminent, on atteint une forme de plénitude, là haut dans la tête. La conviction d'être seule. Celle-là libératrice, s'entend.

Je me suis regardée dans mon miroir plus longtemps que d'habitude ce matin. Généralement, c'est pas une occupation qui me passionne, personne n'aime vraiment ça. C'est utilitaire, pratique: se voir pour se brosser les dents; vérifier le reflet qu'on va soumettre au monde avant de partir au travail; bien viser pour mettre le mascara. Ce genre de choses.
Ce matin, pourtant, je me suis regardée comme si j'étais pas moi, pas dans moi, comme si la tête qui pensait n'appartenait pas à celle qui apparaissait, là, un peu abîmée par les excès de la veille et encore endormie.
J'ai surveillé les lignes du visage, et inspecté les rides naissantes, ausculté les petites irrégularités de peau, guetté les ressemblances avec papa-maman. Je me suis trouvé des qualités et des défauts. Je me suis demandé ce que les autres, les gens, les hommes, aimaient et n'aimaient pas sur ce visage. J'ai essayé de le projeter dix ans plus tard.
Je me suis approchée vraiment près de la glace, ça a fait des taches d'eau sur ma chemise collée au bord du lavabo humide; et je me suis dit "c'est toi ça, c'est ce avec quoi tu vivras toujours, quoiqu'il arrive, c'est ta compagnie ad vitam, c'est comme ça et pas autrement".
Je vous l'accorde, c'est loin d'être un scoop. Néanmoins, ça m' a fait l'effet d'une gifle.

Je ne suis pas préoccupée par les anti-rides et les crèmes contour des yeux, peut-être devrais je l'être, les amis avec un E, les amiEs en parlent souvent, "et cette crème", "tu connais ce traitement", "je te conseille vivement ce salon" et tout ça. Mais, ça m'ennuie de m'occuper de moi, je préfère que quelqu'un d'autre s'en charge, ou m'occuper de ce quelqu'un d'autre.
Alors, je vois, ce visage, le mien, et il m'apparaît comme inconnu. Pourtant, c'est la première chose que les inconnus voient.

Les jours ne se ressemblent pas même s'ils se suivent inexorablement, comme dit l'autre, on ne sait pas ce que nous réserve demain qu'est, en plus, un autre jour....alors pourquoi, pourquoi toujours, toujours cette régularité, cette concordance qui offre toujours cette même tête dans le miroir?

Est ce qu'on pourrait pas essayer, pour voir, d'être beaucoup, plein, divers, multiples et surtout, surtout, variés.

Le lundi, début de semaine oblige, je serais affreusement sérieuse. Froide, intraitable, rêche. Catherine Deneuve.
Le mardi, je me laisserais aller à croire que, sans trop d'efforts, je serai toujours au top. Une sorte de Binoche, capable d'enfiler des dessous affriolants avant d'emmener Gaston à l'école.
Le mercredi, jour des enfants, Marilyn évidemment. Parce qu'on s'en occupe, et parce qu'on en est nous-même un.
Le jeudi, le week-end approche, pont entre le jour des mioches et l'arrivée effervescente du vendredi: Anne Bancroft, bien sûr.
Le vendredi: Lauren Baccal; le samedi: Humphrey.
Le dimanche alors, moi, simplement.

Mais les gens, irrémédiablement, ça vous colle des étiquettes; pourtant, chacun sait que ça gratte les étiquettes, on s'en débarrasse le plus vite possible, faut dire aussi qu'ils semblent de mêche pour les positionner aux endroits les plus chatouilleux, les plus sensibles, les plus délicats. A la naissance de la nuque, on peut lire "hautaine". On gratte. Entre les hanches et les cotes, la où la peau est douce comme le cul de bébé, on trouve "allumeuse". On gratte. On gratte à ce point que la peau, vêxée, rougit. En bas du dos, en haut de la cambrure des reins, on découvre "bizarre". C'est intenable tellement ça démange, alors on enlève.

Mais toujours, cette impression étrange d'apparaître sous une seule facette aux yeux des autres quand on s'en connait pourtant nous-même une kyrielle. Kyrielle avec laquelle on s'accommode, autant que faire se peut et qu'on essaie, tant bien que mal, d'accorder aux exigeances de ces messieurs dames.

"Bah, allez, laisse tomber" me souffle Humphrey, "ces made in China, à la pelle, à la masse; ces opinions préconçues, ces clichés, ces moutons, qu'est ce qu'on s'en fout".

Et en plus, on est samedi. Ca promet. Rendez-vous avec moi, demain.

-maispastrop-
Il est là, tout près.
Il fait de la buée sur ma vitre de protection. J'y vois trouble.

Je ne suis pas sûre d'avoir vraiment cherché à me retrouver dans cette situation, je ne crois pas avoir oeuvré dans ce sens, ni calculé quoique ce soit. N'empêche, on y est. Lui, moi, et entre nous, l'espace de rien de tout, à peine de quoi faire rentrer une seconde d'hésitation avant de poser mes lèvres sur les siennes. Il y a une pause dans l'action, il ne se passe plus rien, tout est suspendu, je crois entendre la terre entière retenir sa respiration. Et puis je sens la terre entière me pousser dans le dos pour qu'on n'en parle plus. "Embrassez vous et puis c'est marre" que l'humanité me chuchote.
Oui mais moi, attendez, moi j'aime bien prendre mon temps. Prendre son temps aussi.
J'aime bien avoir un moment pour penser à tout ça, et laisser l'espace entre nous stagner et s'inquiéter de savoir s'il doit ou non disparaître.

C'est drôle, il y a une heure je ne connaissais pas ta maison et maintenant, y'a ton souffle qui se promène sur mon visage. Y'a quelques minutes, je parlais avec un autre et là, ta respiration accélère. J'écris ton nom dans ma tête. On fait connaissance on dirait.
De près, tu es plus grand, la preuve tu prends toute la place.
Tes narines gonflent et dégonflent, tes joues rosissent, ta main attrape mon cou et c'est plus mon cou, c'est mon corps tout entier au bout de tes doigts.
Est ce qu'on vit pour autre chose?
Le sang dans ma nuque rebondit dans la paume de ta main. Tes pupilles frétillent. Les miennes? Aucune idée. Je ne suis même pas sûre d'avoir encore des yeux. On n'est rien que deux anatomies un peu timides. Est ce qu'on vit? Attends, attends, laisse moi encore écrire ton nom dans ma tête, en capitales cette fois, laisse ta main devenir moite en haut de mon dos, dans l'attente de l'autorisation de descendre. Est ce qu'il y a autre chose?

Tu n'es personne, ton numéro vient à peine de rentrer dans mon répertoire et j'aurais pu vivre sans t'avoir rencontré, mais tu es là, et, c'est ainsi, tu participes à l'émerveillement inopiné que nous réservent certains jours bien lunés. C'est vrai, je m'émerveille devant toi, mais c'est pas toi qui m'émerveilles. Ni moi. C'est nous deux en tant que petites fourmis sur la terre au milieu de la semaine de 50 heures; capables encore, capables toujours d'accélérer le rythme cardiaque à l'approche d'un baiser qu'on n'avait pas prévu.
Peut-être que nos bouches, finalement, n'auront rien à se dire. Comme alléchées par un plat inconnu, elles se seront jeté sur le met intrigant, et puis, déçues, repartiront vers la bonne potée habituelle. Peut-être, au contraire, que ma langue ira où aucune n'est allée. Ou alors jamais de cette manière. Ou encore elle ira là où d'autres sont allées et de la même manière, sauf qu'elle te parlera à toi. La même langue. Et que je ne repartirai pas tout de suite, que je dormirai là, et que tu ne me laisseras pas m'installer de l'autre côté du lit. Peut-être que tu es le père de mes enfants, peut-être que t'es un pauvre type, peut-être que je suis une salope qui s'amuse encore, peut-être que je suis une enfant ou que tu me fais penser à mon père. Il y a, dans ces millimètres entre ta bouche et la mienne, des questions qui n'en sont pas vraiment. Il y a des possibles. Un immense terrain de foot de "peut-être" et quelques corners, inévitablement.
Pour tout te dire, je m'en fous pas mal. Je cherche pas de réponses ou de divan de psychanalyste dans cet espace-temps interrompu, je cherche rien, précisément, et c'est bien pour ça que je trouverai tout. Alors ne te précipite pas. Laisse moi encore écrire ton nom dans ma tête. C'est quoi déjà ton nom?
Est ce que tu vis, toi?
Dis, tu m'en voudras pas si je ne te propose pas qu'on fasse notre vie ensemble et qu'on fabrique des petits qui demanderont des baskets à la mode? Je veux pas que tu m'en veuilles. Je veux juste que tu me veuilles, moi. Pas moi, en fait. La petite fourmi, qui au milieu de sa semaine de 50 heures pense à toute la vie avant de t'embrasser. Pas toi. La petite fourmi.

Tu t'impatientes, et, t'es joli quand tu t'impatientes.
Tes lèvres ne sont pas très bien entretenues, ceci dit, j'ai jamais prétendu vouloir embrasser des bouches glossées et préparées depuis le matin, au contraire, j'aime bien qu'elles soient prises à l'improviste, un peu rêches même. Comme tes mains. Oui, j'ai eu le temps de sentir la corne sous ton majeur et ton annulaire quand tu t'es promené sur mes bras. Faudra que je pense à te demander pourquoi, qu'est ce que tu en fais de ces main, mais j'oublierai bien sûr.
Tu t'impatientes tellement que tes lèvres abîmées tremblent, la lèvre du bas en tout cas, elle tressaute, irrégulièrement, même pas au rythme de ton coeur parce que je le sens le rythme de ton coeur. Elle tressaute parce qu'elle sait pas quoi faire. Elle est prise au piège, littéralement, hésite entre se sentir capitale et inutile.
Ca fait seulement quelques secondes que je tiens ma tête reculée de la tienne, que je te jauge sans du tout te juger et déjà, regarde, ton corps est cent, deux cent, mille. Et le mien donc. Tu peux pas m'en vouloir, parce que c'est ça en vrai, la vie, non?
Je veux pas te comparer au premier bain dans l'atlantique au mois de juin, ni au dernier foie gras de février; tu n'es pas cette impression indéfinissable à la rencontre d'une odeur qu'on croyait ne pas connaître et qui, rencontrée au coin d'une rue, ravive des souvenirs essentiels; tu n'arrives pas à la cheville de cette parenthèse enchantée qu'est le moment où le type dit dans les enceintes qu' "on arrive en gare de Lyon" et alors on finit de regrouper nos affaires, de parfaire notre coiffure, partagée entre l'immense mélancolie de l'été passé et la hâte adolescente des retrouvailles à venir sur le quai. Je ne veux pas te dire ça parce que je ne veux pas te mentir; même si je ne te connais pas, j'ai pas envie de te prendre pour un con. Parce que tu n'es pas un con, tu es ma fourmi et tu me réveilles tout ce bordel. Donc, ça n'est pas "ça"mais, on s'en approche, tu sens comme on s'en approche?
Je suis vivante.
Imperceptiblement, tes yeux se plissent à la question que je n'ai pas posée. Personne d'autre que moi ne pourrait l'avoir vu, ce plissement, et pour ça, toi et moi, on est pour toujours quelque chose. Tu sais, un truc. Je sais pas s'il y a un mot, n'en trouvons pas. Même si, tout à l'heure, s'embrasser ne rimera à rien, ou alors à tout, tu es ce quelque chose et c'est pour ça que j'ai reculé ma tête de la tienne, il y a une seconde. On a tous le droit d'être quelque chose, merde, toi comme tout le monde. Et imperceptiblement, tu acquiesces aussi à ça. Tu vois, on est tous pareils, rien que deux anatomies encombrées de deux cortex. Ou l'inverse?
Ca me fait sourire, tu peux pas savoir.
C'est absolument contraire à ce qu'on veut ou qu'on va faire, c'est dans ma tête très loin de mon cul, c'est pas du domaine des sens, du sexe, du tactile, de la peau et de ta main qui n'en finit plus de transpirer au creux de ma nuque entre mes deux cervicales dressées, prêtes; pourtant, tous les petits bouts de moi veulent rassembler les tiens, là.


Le problème, c'est que ce moment est délicieux au point qu'il me donne envie de l'assaisonner de tout ce que j'aime. J'ai envie, quand tu m'embrasseras, d'être plusieurs et que la deuxième moi marche au lever du jour dans une ville qu'elle connaît à peine pendant que la troisième coupera la noix saignante de l'entrecôte à côté des frites dorées et juste à côté, la quatrième se gondolera de rire pour on ne sait quelle blague bidon au point d'en avoir mal aux joues et au ventre alors que la cinquième mettra sa main dans sa culotte dans son coin sans se soucier de la sixième qui allumera une cigarette pour admirer tout ça. Tranquilou, sur son rocking-chair près d'une cheminée en écoutant Radiohead avec un verre de Rhum mariné.
Merde, y'a trop de trucs que j'aime et toi je t'aime pas. C'est maintenant. Vite. Descends ta main, glisse dans mon dos, moi je vérifie que tu es bien là. Tu es là, fichtrement, moi je risque de partir. Tu l'as ton autorisation, t'aurais pas du l'attendre. Dépêche-toi.

-maispastrop-

J'aime bien les inconnus

On est là tous, vivants, on essaie, humains si c'est possible; on est là, on se croise, se toise, se bouscule. J'ai les larmes aux yeux, ça risque de déborder d'un moment à l'autre, et vous ne voyez rien.

Je suis au milieu de vous. Je suis surement le "vous" de quelqu'un d'autre, au milieu de nous.
Je frôle des mains dans les transports en public, et souvent, ça me gêne, je retire la mienne comme si elle avait été salie, et dans ce même élan, j'ai déjà un peu honte de ma réaction.

Quelqu'un m'a sourit tout à l'heure. J'étais dans ma tête, tout au fond, alors je n'ai pas vu. C'est quand c'était tout juste fini que j'ai compris; la bouche déjà reprenait sa position neutre, le pétillement repartait derrière les yeux et j'en voulais encore parce que je voulais qu'on le vive à deux.
Les sourires gratuits, c'est pas tous les jours, alors je le voulais encore, celui-là, lui répondre, qu'on sourit ensemble.


J'ai fixé la jeune fille jusqu'à ce qu'elle me revienne et j'ai étiré mes lèvres, découvert mes dents et plissé mes jeunes pattes d'oie.
Il y a eu quelques secondes suspendues et enfin, elle m'a accompagné.

Il était 9h10, j'étais en retard et dans ses fossettes, j'ai laissé filer ma station.

Tant pis.

On est descendues ensemble, on a marché côte à côte, un instant, à la même cadence et c'est comme si on se connaissait. Et puis la foule l'a engloutie, ou m'a engloutie, nous a séparées.
Et si ça n'est plus elle, ça peut être n'importe qui, au hasard.



J'ai décidé de sourire à tous ceux dont je croiserai le regard, toute la journée. De là tout de suite à ce soir, jusqu'au bout.

C'était un lundi incroyable.

Encore.
J'en veux encore.

-maispastrop-

Ma pépinière, ma pépite.


J’ai connu un homme. J'ai connu cet homme que personne ne comprenait, seulement moi. Moi je le comprenais comme personne. En tout cas, c’est ce qu’il disait et j’aimais le croire alors d'accord, je prenais ça, comme ça, dans la gueule, dans le cœur.
Il parlait de la vie, il la vivait, il riait, il dansait et n’avait pas vraiment besoin de boire pour être soul. J’aimais l’indécision, ou le manque de précision avec lequel il avançait dans la vie. De loin, on aurait pu croire qu’il titubait ; en vrai,en se rapprochant, on comprenait qu’il s’arrêtait sur tout et tous, papillonnait, bifurquait, revenait, hésitait, tournait, repartait.

L’air de rien, tous ces mouvements indécis mis bouts à bouts, ça donnait quelque chose de tout à fait respectable ; et, je dis « respectable » pas seulement en tenant compte de mon unique point de vue, tout le monde était d’accord pour « respectable », même en connaissance de la vraie définition du dictionnaire écrit par des gens très … respectés.
Tous disaient « respectable » y compris ceux qui n’y comprenaient rien. A savoir, la terre entière à part moi. En fait, ils disaient comme moi, ils pensaient comme moi, au sujet de cet homme, parce qu’ils avaient compris que j’étais la seule à savoir.
A avoir compris et accepté qu’il voulait seulement savoir ce que ça faisait d’être libre.

Et puis, c’est toujours comme ça... les histoires jolies mais pas définies, trop floues, la main du sort les juge trop…marginales, alors elle les met à l’épreuve.
Et puis, c’est toujours comme ça... les gens un peu flous, ivres de nature et loin du monde, ses tours et ses 24 heures, ils ne prennent jamais les avertissements de la main du sort au sérieux, ils continuent. Comme si de rien. N’été. C’est des âmes de soleil, de chaleur, ils fleurissent en nous et les graines sont inestimables. Ca pousse dans tous les sens, faut faire de la place pour les nouveaux bourgeons et décider des mauvaises herbes à déraciner et jeter par dessus l’épaule.
Il fait de nous son jardin secret, on est suspendus. Babylone et Paris sont ses couffins, il y dort, les joues roses et le souffle court, pendant qu’on veille sur la tranquillité de son futur. Plus que tout, là, on le réalise: on veut qu’il y arrive.

A quoi ?

Mais, enfin, à tout!

Parce que lui, il peut Tout. Il a tout, dedans ; peut-être est ce pour cela qu’il n’est pas pressé.

Alors la main du sort, hargneuse, véxée aussi de n’avoir pas été prise au sérieux, revient et rase tout.
La chimio des champs de blé dans lesquels on devait tous courir, c’était prévu, on avait dessiné les plans des maisons : rasé. Elle a séché les vignes, mis feu aux pins, arraché les boutures, écrasé le gazon. Y'a plus rien, plus rien. Queud’. Peanuts.

Qualques cacahuètes plus tard, l’apéritif aidant, on est capables de ne plus utiliser de métaphores à la con et de dire dans un élan pulmonaire héroïque « il est mort ». Les autres nous regardent tout rond, à croire qu'on n'a pas le droit de le dire, pourtant oui, il est mort. Je le répète.

Et c’est quand on le prononce qu’il revit, revient, la corolle s'ouvre, les pétales frétillent, les pistils bandent, les pousses verdissent et les racines débordent.


Personne ne le voit mais nous, on le sait, il a fait de nous un terrain fertile alors qu’on se sentait comme une zep depuis qu’il nous avait quittée. Il nous a jeté un sort. Il nous a condamné à savoir que personne ne nous aimera avec autant de déraison, jamais.


Il ne se préoccupait que de moi, tout en n'étant qu'à lui.
Il se fichait pas mal de la mode, des expositions où il fallait aller, même les droits de l’homme, ça lui passait au-dessus, y avait que moi, moi dans son sourire immense et désordonné, rien d'autre que moi.
Comme un chat qui n’a qu’un seul maître sous ses airs de ne pas y toucher.
Son ronron entre mes seins manque à toute ma vie.

-maispastrop-

On n'a pas rendez-vous

Y'a des gens qu'on connaîtra jamais vraiment.

Oui, ça, y'en a même un sacré paquet, mais, je parle là de ceux qu'on pourrait appronfondir, qui sont juste à côté, à portée de coeur, et pourtant, non; c'est comme si le temps manquait pour s'attarder sur eux alors que le matin même on tournait en rond d'ennui. A chaque fois qu'on les croise, il y a des atomes qui crochent, des points qui communient, et quand même le temps qui passe; le temps qu'on n'a pas. C'est pas n'importe qui, ces gens, c'est évident que nos cafés du dimanche ou nos conversations téléphoniques nocturnes couleraient, faciles.

Je repense à ces gens là, je ne peux les ranger ni dans les remords ni dans les regrets, ils sont dans le néant spacio-temporel qui remplit les trous de gruyères de nos agendas, et, en fin de compte, en toute fin, ils comptent. Et pourtant.

Parfois, on n'a même pas leurs numéros pour les joindre dans leurs téléphones, et si on les avait on n'aurait peut-être rien à leur dire; on sait plus trop ce qu'ils font dans la vie, quel âge ils ont, et quand est ce qu'on les a rencontrés déjà.

J'aime bien ces gens-là.

Y'a une légèreté plombante qui me ravit, quelque chose qui, quand on s'y penche, nous mélancolise sur une histoire qu'on n'a pas vécue. Une chanson pas finie.
On aurait pu s'aimer très fort, vous croyez pas? On aurait pu prendre une belle voiture pour enfourcher une nationale et partir en choisissant nos destinations à l'aveuglette. On aurait pu changer le monde, notre monde, toi le mien, moi le tien; et on ne le fait pas. Et on ne le fera surement jamais.

Et, comme disait quelqu'un qui a changé ma vie quand je changeais la sienne, la vie elle est comme elle est. Et puis c'est tout.
Et puis c'est bien.

-maispastrop-

Mi bémol mi dièse et complétement las.

Il était là depuis plusieurs jours et je ne l'avais pas vu.

Il a fallu que, fourrée dans mon sac les pieds hésitants, je trébuche sur lui pour le regarder dans les yeux, voir qu'il était là puisqu'il plantait ses pupilles dans les miennes.

C'est toi. C'est vraiment toi. J'ai l'impression de divaguer. Ca peut pas être toi.

Ce regard me parle et sa bouche dit quelque chose qui me touche: C'est toi, hein, c'est bien toi?

J'avais souvent rendez vous sous la statue d'Odéon, je passais devant lui, on se regardait;
c'était rien qu'un voisin finalement, on parle jamais vraiment aux voisins, on les salue, c'est l'habitude, un petit hochement de tête et c'est marre, on parle jamais vraiment aux voisins sauf quand on peut parler à personne d'autre alors on leur parle trop. On parle jamais vraiment aux voisins mais lui et moi quand on s'est parlés, la terre a arrêté de tourner, je vous le jure, y'a eu un frein d'atmosphère, un ralentissement d'air tout le monde retenait ma respiration et tout était en suspension pendant que nos mots gambadaient au milieu de tout ça. Nos têtes faisaient le tour du monde.

Il jouait du piano sur un Hansen à queue ouvert où tout vibrait et moi avec.
C'est ça qu'il faisait. Et ce jour là, on s'est parlés, en vrai, avec des mots, parce qu'on était tous les deux tristes au même moment je crois. Y'avait un petit bout de nous tout prêt à accueillir l'autre, alors bienvenue, fais comme chez moi. Il m'a invitée sur son tabouret, mes mains ont mimé les siennes, je lui ai dit "ça fait 5 ans que j'ai pas touché un piano, j'y arrive plus" pendant que nos 20 doigts faisaient des merveilles symphoniques.

Les gens ont applaudi. Avec leurs mains ils faisaient des merveilles symphoniques eux aussi.
Je l'ai regardé et je me suis dit que, voilà, c'est lui que j'aurais aimé avoir comme oncle ou comme parrain. Si ça se trouve, je l'ai dit à voix haute.

Il a pas fermé son piano mais il a pris son tabouret sous son bras gauche et moi sous son bras droit, il avait l'air décidé et même s'il ne m'avait pas dit où on allait je me doutais que ce serait au Old Navy, tout en naufrage qu'on était.

C'est toi. C'est vraiment toi. J'ai l'impression de divaguer. Ca peut pas être toi.

Avec la collecte du soir, il nous a arrosé d'alcools forts, francs, directs, et on n'y est pas allés par quatre chemin parce qu'au bout d'un moment, on n'en voyait qu'un seul, et encore, il semblait flou voire double.

Je veux que ça, rencontrer des gens comme toi, des gens qui, à la moitié de leurs vies ont déjà des siècles derrière eux, et qui en plus, vont mourir trop vite. Je veux que ça mais je suis jamais prête, je suis toujours trop vulnérable. Quand tu me racontes ta fille disparue, ton piano cassé par des voyous, ta femme partie avec un riche, mes yeux se remplissent, mes joues ont soif et je suis obligée de regarder ailleurs alors que, toi et moi, faut qu'on se regarde dans les pupilles, derrière, tout au fond.

Le patron s'est assis avec nous, et dans le genre, il en avait des tristesses à raconter. Après, après je sais plus. Après c'est flou. Après j'ai dit que je rentrais et tu m'as dit de venir faire un 4 mains demain. Après, demain, j'avais rendez-vous sous la statue d'Odéon et t'étais pas là parce que des voyous avaient cassé le piano que t'avais laissé pour aller parler de tempête avec moi.

Mon rendez vous m'a demandé pourquoi j'étais ailleurs.
J'ai dit que c'était parce que j'étais pas là, je trouvais ça censé comme réponse.

Il a fallu que, fourrée dans mon sac les pieds hésitants, je trébuche sur lui pour le regarder dans les yeux, voir qu'il était là puisqu'il plantait ses pupilles dans les miennes. C'est toi. C'est moi.
C'est pas possible que ce soit tes yeux qui se mouillent, hé ho, normalement c'est moi qui fait ça, tu me voles la vedette là, je te vois venir.

Je m'assieds à côté de toi sur le tissu que tu as installé sur le trottoir, j'allume ma cigarette avec ton butagaz, je t'en propose une, ton compère a trop bu et il crie, il insulte le monde entier et peut-être qu'il a raison, tu caches tes vêtements élimés, tes ongles noircis, tu renifles, tu t'es pas rasé depuis la nuit des temps, lavé n'en parlons pas. Tu me dis que j'ai pas changé.

Et la preuve, mes yeux se remplissent, encore.

-maispastrop-



A la bonne heure

C'est triste à dire, mais parfois, la joie ça tient à un dixième de sensation.

Quelque chose qui passe, qu'on croit attraper et qui déjà nous échappe, avant même qu'on sache ce que c'est, où, pourquoi et comment le raconter. Parce qu'y a pas de mots pour certaines sensations.
Est ce que tout le monde cherche vraiment le bonheur?

Il parait qu'il vient vers ceux qui y croient très fort.

Moi, je l'ai rencontré, souvent, au coin d'une rue à l'improviste et on avait plein de choses à se dire: je lui faisais pas mal de reproches, le grondant d'être trop retardataire ou trop exclusif ou trop évaporé ou intouchable. J'avais l'impression de parler à une femme fatale. Une de celles qu'on n'a jamais vraiment.
En femme fatale il me répondait par un sourire et je crois même qu'il passait sa main sur ma joue, en remettant une mèche de cheveux derrière mon oreille.

A chaque fois, à chaque fois que j'ai été incroyablement heureuse, j'ai mis un peu de mon bonheur dans une boite que j'ouvre régulièrement avec friandise. Ma boîte est comblée, ça, pour sur. Ma boîte étincelle. Ma boîte m'emmerde.
Au coin de la rue, aussi, je lui dit que, bon, c'est quoi cette manie de venir et de partir avant même que... et puis de revenir alors que... c'est quoi cette manie, bon sang? Cette fois, c'est ma main qu'il prend de la sienne, et qu'il met sur sa joue; la manière dont la forme de ma paume se moule à celle de sa pommette m'émerveille et comme il voit mon émerveillement, il sait que j'ai compris. Donnant donnant.

Si le bonheur me rend heureuse, je dois aussi rendre heureux mon bonheur. On n'a rien sans rien, hein?

Mais quand même, je lui dis -parce que je suis casse pieds- quand même, comment tu décides où aller, qui a tes faveurs, pourquoi lui plutôt qu'elle. Pourquoi moi?
Je viens vers ceux qui croient très fort en moi, qu'il me répond le bougre.
Je lui rétorque qu'il est rien qu'un vulgaire dicton à la con.
Il lance que tout est un dicton, ou espère le devenir et qu'il est pas là pour changer tout ça, simplement pour le rendre plus coloré.

Alors, quand on le croise, le bonheur a toujours le dernier mot. Pas parce qu'on n'a rien à répondre, non, on aurait un paquet de rhétorique à lui servir, mais ce qu'il dit sonne tellement agréablement à l'oreille que c'est sur sa phrase qu'on a envie de s'endormir, pas sur la nôtre.

-maispastrop-

Péages et contraventions

Quand ça va vraiment bien pour la plupart des gens,

ça va certainement très mal pour d'autres. Un petit lot. Caché dans le coin, au piquet, qui attend que la tempête se calme, la tête baissée, que le vent tourne, qui espère que le soleil ne se lève pas toujours du même côté tout en sachant pertinemment qu'il pleut toujours sur les mouillés.
Alors quand ils rentrent trop tôt pendant que tout le monde part pour danser, ils accrochent leurs vestes trempées sur des cintres mous qui déforment les épaules du tissu; et quand ils les revêtent, le matin, essayant d'y croire pour aujourd'hui au moins, ils croisent le miroir. Ils ont l'air piteux, et parce qu'ils ont l'air piteux, ils font pitié, et parce qu'il font pitié, on les oublie.

On les aimait, pourtant, quand ils riaient et faisaient rire, leur compagnie était souvent qualifiée d'indispensable et c'était avec moult bravos et bras grands ouverts qu'on accueillait l'arrivée de ceux qui, on le savait, allaient donner un ton, un charme, une force à ces prochaines heures.

Et puis le bonheur.

Le bonheur fasciste. Le bonheur prison. Le bonheur isoloir, isolant, camisole. Le bonheur mauvais.
Vous restez sur le bas-côté, et alors? S'était-on jamais promis qu'on resterait unis, coute que coute, quand une voiture s'arrêterait?
Faire du stop avec toi, c'était bien, oui, mais c'était rien de plus que du stop; et maintenant, j'avance. J'avance vite et fort vers des murs et des désillusions et je ne te compte pas parmi les passagers, c'est comme ça. Je veux pas que tu me dises la vérité. Je veux pas que tu saches qui je suis. Je ne veux plus me voir dans tes yeux.

L'amitié, dans certaines bouches, ça sonne comme une mode. Quelque chose qui serait d'actualité un jour, que tout le monde voudrait quitte à payer les yeux de la tête de la peau des fesses et qui, le lendemain, ne représenterait rien de plus, rien de mieux, qu'une chemise qu'on ne met plus parce que tout le monde l'a mise et tout le monde en a changé.
L'amitié serait donc consommable, périssable comme des fleurs, comme des bonbons même.
A consommer avant: voir la date ci-dessous.
Comme moi, ma peau, mes os et mon envie.
A consommer au plus vite: avant demain.

Mais.

"Mais" est souvent mon allié, mon meilleur ami, celui qui sait tout "mais" oppose à cette grande vérité quelques exceptions de la vie que je vis.
Mais, peut-être ai-je su m'entourer finalement de chouettes surprises en paquet cadeau. De poupées russes qui réservent étonnement, déception, retrouvailles, relans, demi-tour, réminiscence, régurgitations, symbiose et complicité. Et même qu'on sait pas quand ça s'arrête, qu'elle est où, la toute petite poupée de la toute fin, qu'est ce qu'elle nous réserve; mais qu'on y va quand même et, la plupart du temps, main dans la main.
Mais amis. Mes amis, c'est comme la famille que je me serais choisie: un comme ça, une comme çi, eux par là, toi tout près. Et on rigole pas avec la famille.
Mais peut-être ai-je su m'entourer, finalement, de gens qui avaient compris cette droiture, cette implacable fidélité et qui, soyons fous, la véhiculaient eux-mêmes, avant qu'on s'aime, eux et moi.

C'est bien la raison pour laquelle quand on réalise qu'on a délaissé un de ceux-là pour une autoroute propre, droite, réconfortante puis infranchissable parce qu'en travaux, on revient à la jolie nationale sinueuse, risquée et imprévisible mais fiable. Là. Droite dans ses bottes. Toujours prête.
C'est aussi la raison pour laquelle, quand on réalise qu'on a délaissé notre nationale et qu'elle s'est abîmée, cabossée, habillée de vestes déformées, on voudrait lui construire un tunnel tout droit vers le paradis pour se faire pardonner.
Parce qu' on trouvait qu'elle avait l'air piteuse et qu'elle nous faisait pitié et qu'on l'avait oubliée; et pendant qu'on l'oubliait, elle touchait à quelque chose d'indéfinissable, une pureté, un retour à elle qui la rend.... Même dans l'orage, elle resplendit, regardez, ça saute aux yeux, non? Toute la pluie tombe à pic sur toi. De ta tristesse, tu as crée une force qui te rend.... Qui nous donne des envies d'enfourcher une superbe moto au milieu de tous tes nids de poule, ma poule.

-maispastrop-

Les stigmates de la myopie

C'est presque de la schyzophrénie.
Je ne dors pas, mais je ne suis pas fatiguée. La période est très creuse, mon moral ressemble à une carte météorologique et pourtant...
Ce ne sont pas mes yeux qui sont lourds, c'est ma vue. Ce que je vois pèse une tonne, et moi, je persévère, je continue de me sentir légère et virevoltante.

-maispastrop-

Carrefour et cul de sac

S’il est incontournable, il est pourtant contorsionné et en sueur dans mon lit une place et demie.
On ne peut pas le rater, ça non, il est partout à la fois et donne l’impression d’être plusieurs, au grand plaisir de mes sens mieux qu’éveillés.
J’ai ce petit jeu avec moi-même ; après une action, une parole ou un imprévu, après une expérience qui vaille la peine et quelle qu'elle soit, j’attrape le livre ou le magazine le plus proche, et, à l’aveuglette, je pointe mon index. Le mot sur lequel il se pose sera LE mot de la situation, c’est décidé. Je me réveille d’une sieste bien méritée, je balance mon bras engourdi jusqu’au tiroir à roulettes sous mon lit, il regorge de tous les journaux que je n’ai pas encore lus et pas osé jeter par trop grand respect des arbres. Supplément Vogue « spécial beauté d’été », mon doigt se fixe, précis, il fait sombre et c’est en plissant les yeux que je découvre ce joli mot : « Incontournable ». Lui-même entouré de « élément » et « adolescent », c’était moins une. Comment je me serais dépatouillée moi avec « élément » ?
Mais c’est incontournable et donc, oui, inévitable.
Si je ne peux le contourner, c’est parce qu’il est en travers de mon chemin, bien au milieu, les bras grands ouverts. Mais peut-être pourrais-je détourner mon chemin alors, vous direz vous. Me direz-vous.
Non plus. Si tous les chemins mènent là où on sait, on oublie souvent de préciser par où ils passent. Et c’est par lui. Qu ‘on trébuche ou marque un arrêt volontaire, on ne peut faire autrement que de se balader avec lui sur ces chemins sinueux et vicieux comme des serpents d’eau.
Alors ensuite vient le moment décisif du choix. Ou le moment du choix décisif. Incisif. Partout dans la peau, ça fait des petites coupures qu’on se plait à titiller du bout de la langue et à qui on ne laisse jamais le temps de complètement cicatriser.
Vais-je me perdre un peu plus loin dans le bois joli, bras dessus bras dessous ? Ou remonter sur ma bécane et tailler la route droite qui se dessine au milieu de deux champs de seigle ?
Je ne raffole pas des décisions, et comme choisir c’est exclure, je prends le parti facile des faibles, refusant obstinément qu’une des deux possibilités se retrouve évincée, boudée et triste. Les élèves punis au piquet, les yeux plantés dans le coin du mur, ils ont toujours eu toute ma tendresse.
Je garde tout et c’est gratuit. Ça ne m’aide pas à ordonner ma tête déjà bien bazardée, c’est vrai, mais ça m’empêche de m’empêcher.

Tailler la route droite en sinuant, moi dessus bras dessous, lui par là ou ailleurs, rattraper les enfants qui courent dans les champs de pavot, construire une chaumière a la frontière du bois joli et de la rivière où plus aucun serpent n’osera se pointer devant tant de grâce. Et, enfin, se réveiller lundi matin, loin de l'empeureur, de sa femme, mais miroir du petit prince, à Rome, tout en haut du Palazzo Corsini pour jeter un œil bienveillant sur les marathon man des milliards de chemins boueux et fleuris qui arrivent après nous et s’arrêtent, essoufflés, éblouis presque, convaincus de quelque chose que je ne veux pas savoir.

-maispastrop-

Quand on prend l'avion, le pays qu'on quitte continue de vivre. (et ça vaut dans les deux sens)

C'était sur un coup de tête.
Pas un coup de tête à une autre tête pour casser le nez d'un voyou qui voudrait voler mon sac, non, un coup de tête de moi toute seule dans le vide, dans l'air, face à personne ni rien sinon l'à venir. Ou à moi-même. Un coup d'accélérateur aussi.

Parce que je travaille, j'ai droit à des congés payés.
Congés. Congés. Congés.
Ok, je répète le mot dans ma tête, et puis à voix haute, et puis à la Antoine Doinel, devant mon miroir qu'il faut absolument que je pense à nettoyer -à croire que je me lave les dents en faisant des claquettes et en chantant: y'a plein de petites éclaboussures blanches de dentifrice agglutinées dessus-.

Mais, ça ne me dit rien, "congés", ça n'évoque pas d'image, de souvenirs, d'espoir, ça ne fait que m'embourber. Congés de quoi, de qui et puis... même si je trouvais la réponse, comment prendre congé de ces réponses?
Devant moi se présente une semaine de sept jours, du début à la fin, j'y échapperai pas, avec le jour de la lune le lundi et celui du seigneur le dimanche, en passant par le vendredi du poisson et le mercredi de ceux qui n'osent pas dire "merde"; une semaine de sept jours qui va demander à être comblée. De congés donc. Et puisqu'on me les paie, je ne peux décemment pas refuser.

Je suis là comme ça, un coude sur la table, la main qui supporte ma joue, les doigts qui pianotent leurs questionnaires sur mon visage et ma jambe qui frétille d'impatience dans l'attente d'une répartie valable. Oui, nous sommes en vacances, mon corps, ma tête et moi; mais , sans mauvais jeu de mots, nous ne sommes pas vacants pour autant, on est tout à fait occupés et remplis et limite débordants. Paris m'inspire un nombre de démarches administratives que je ne peux même pas compter sur tous mes doigts. Et pourtant, j'en ai dix.

Je sais. Je sais, normalement, les gens normaux, ils attendent le jour J de leurs congés payés, ils attendent que ça. Ils zyeutent l'horloge qui, bien sur, pour marquer le coup, s'attarde un peu entre les secondes. Ils frétillent, trépignent et bondissent tout à coup pour se ruer dans un métro qui les déposera à la gare promise vers une terre promue. Plus rien n'a d'importance, ils sont en VACANCES.

"Qu'est ce qu'on va faire de nous" dis-je à ma jambe impatiente, ma main qui pianote et ma tête embrumée, qu'est ce qu'on va faire de nous?
C'est quand je ne sais plus quoi faire que je sollicite le reste de moi, confiante, pour qu'ils répondent avec des gestes quand mon cortex peine à fabriquer des idées; et il se trouve que, quelques fois, ça paie. Ca paie pas mes congés mais ça propose tout de même d'ordonner à ma main de surveiller la météo à venir pour ces interminables jours prochains.
Ca hésite entre le gris et le blanc, les minimales sont minimes et les maximales, lilliputiennes.
Non pas que j'accorde beaucoup d'importance au temps, mais tant qu'à l'avoir pour compagnon, autant qu'il soit de bonne humeur.
J'élargis ma recherche au reste de mon pays. Mon pays c'est la France. Bon.
Je ne vais pas m'étaler sur le problème du réchauffement de la planète là tout de suite, mais, sur le coup, j'y ai pensé beaucoup, ça m'a assombrie davantage encore; j'allais finir par ressembler au cumulonimbus du lendemain.
Comme il n'y a pas de limites avec ce truc, internet, je ne me suis pas gênée, j'ai demandé si en Italie par exemple, le soleil, cette star tant convoitée, daignait se pointer.
De frontières en frontières, je me suis retrouvée à demander la météo de pays aux noms improbables et très chantants, presque pour me rassurer, pour être sûre que, quelque part, au mois de juin, des gens mettaient des lunettes de soleil dans leurs sacs et pas des parapluies.
Sénégal, minimale: 18°, maximale: 34°, précipitations: 0 mm, lever du soleil: 06h40
, coucher du soleil: 19h40.

Ca m'a fait l'effet d'un coup de boule.

Aucune précipitation: parfait pour quelqu'un qui veut prendre son temps.
Un lever du soleil à l'heure à laquelle j'ai trop tendance à me coucher.
Et un coucher du soleil... inversement....bref.
Pourquoi ne pas aller voir si la rose frétille à 6h40 sous 18° tandis qu'aucune pluie ne vient troubler la caresse de l'astre sur ma peau parisienne qui se met au vert?

Subitement, le mot "congés" prend forme.

Oui mais.

Il y a toujours un "mais" et celui çi est de taille: il coute.
Pour aller tâter l'eau de Dakar, on me demandera de sortir de l'argent que je n'ai pas, j'en suis sure, c'est toujours le même refrain, on n'a rien sans rien, on connait la chanson, le lundi au soleil, c'est une chose qu'on ne vivra jamais et compagnie.

Oui mais.

Quand un "mais" rencontre un autre "mais", ça équivaut à rien du tout, ça s'annule, un peu comme en maths je crois. (Ouhla, je ne suis pas sure du tout du tout de ce que j'avance).
On pourrait effacer les 5 dernières lignes, somme toute.

Oui mais, donc, je tombe, aïe, sur une proposition absolument indécente.
Proposition que j'accepte en fille facile, je clique sur "allez hop".
Bam, j'ai un billet. Zou,je fais mon balluchon. Tac tac, je fonce à Orly Sud. Couic, j'oublie de prévenir les gens.

J'oublie pas vraiment, disons que j'omets. Sauf celle qui m'a mise au monde, parce qu'elle m'a mise au monde elle a le droit de savoir toujours où je me situe sur le monde dans lequel elle m'a mise. Bon.

Je ne vais pas dormir, non, parce que le départ a beaucoup plus d'impact quand on le savoure depuis 6 heures; rien à voir avec le lever hagard, le café avalé à gauche, la cigarette qui passe mal à droite, le rer qui va dans quel sens bordel. Non non non.
A 6h30, je suis prête, sur mon perron, l'oeil vif, limite malicieux, le passeport frétillant, Paris déjà jalouse. Hé oui ma vieille, là où je vais, dans dix minutes il fait jour et pas qu'un peu.

N'empêche, même sous un ciel bougon et aussi matinal, t'as une de ces gueule... tu sais comme personne jouer avec facétie sur les façades d'Hausmann, flirter entre le lugubre et le luminescent; l'eau balancée par les éboueurs scintille sous la fin de vie des réverbères, je me dis c'est pas possible, tu triches; au détour d'un feu, tu nous attrapes parce que ton avenue offre une perspective parfaite sur le ciel du mauvais temps à venir. Cherche pas, tu me retiendras pas. Cherche pas, tu pourrais me retenir. Me cherche pas. Laisse moi partir.

Qu'est ce que c'est que tout ce monde qui court dans les correspondances? Dites moi pas que vous allez travailler, là, sans déconner?
Pardon.
Je dis ça la tête baissée.
Pourtant j'ai pas honte.
Mais j'avoue que la dernière fois que j'ai pris le métro à cette heure çi, c'était pour rentrer d'un endroit d'où je venais alors que j'y avais festoyé et que je rentrais pour dormir, oui bon, voilà, c'est dit. Vous, vous partiez travailler. Vous veniez de l'endroit où vous dormiez pour aller pas festoyer du tout. Souvent, je vous croisais le vendredi et pour vous c'était déjà samedi. Souvent, j'étais pas absolument nette. Et vous, impec. Vous me faisiez mal aux yeux tellement vous étiez resplendissants. Je préférais même les plonger dans ceux de mon semblable pour la peine, que j'avais même pas.

Et aujourd'hui. Tout ce que j'ai bu, c'est 4 cafés pour tenir la blanche nuit, je pars pour simplement partir avec cette étrange et pourquoi pas agréable impression de ne venir de nulle part pour aller n'importe où, si le vent me mène là où vont les proverbes, ce sera déjà pas mal.
Vos cernes. J'ai les mêmes.
Dans deux heures, je m'envoie en l'air les chouchouter via une compagnie toute aérienne. Je crâne pas. Mais quand même, vous tous, là, vous donnez un poids conséquent à une simple escapade.
Merci.

Il fait toujours beau au-dessus des nuages, à 300 mètres d'altitude, on est tous égaux. Lui aussi, ses oreilles se bouchent quand on décolle; toi, je te vois bien t'accrocher l'air de rien quand on passe un trou d'air. Nous sommes si peu de choses. Si peu de choses présurisables.

J'ai prévenu personne. Est ce que je vais manquer à quelqu'un. J'ai éteint le portable. Et ce qu'il frétillera comme une cocotte minute quand je le rallumerai.
Se poser ces questions là, c'est refuser de partir complètement.
"Mademoiselle, il faut relever votre tablette, éteindre votre téléphone et attacher votre ceinture s'il vous plaît".
...
Ne pas écrire,
ne pas être joignable,
me protéger d'une éventuelle mort subite subie.

Je suis pas sure d'être prête pour ça, vous savez, j'ai peur dans l'avion et je me fiche absolument de savoir où sont les gilets de sauvetage, j'y crois pas une seconde, c'est fait pour rassurer pas pour sauver, vous le savez aussi. En plus, j'ai pris l'habitude bizarre de serrer la main de la personne qui m'accompagne, à l'atterrissage, pile poil au moment où les roues touchent la piste, on se serre la main; faut que ce soit vraiment au même moment, sans se regarder parce que c'est déjà assez émouvant comme ça, alors à qui je vais serrer la main, moi.

Vous êtes là dans votre uniforme mal taillé, franchement vous êtes pas à votre avantage, vous me parlez technique, je vous réponds sentiments, vous faites votre boulot, je fuis le mien il parait. On n'arrête pas de se rater nous tous.

Mais il fait toujours beau à 300 mètres d'altitude et même si je sais qu'on perdra la course avec le soleil du lundi, ça me ravit de faire un bout de chemin à côté de lui, presque à sa vitesse.

Subitement, le mot "congé" prend fond.

Les aéroports, les départs en général, certaines chansons, quelques livres, deux trois souvenirs... on se rappelle ce qu'on est vraiment et on se demande, alors, pourquoi les gens qui disent nous aimer nous aiment. Là où je vais, d'autres sont allés, mais pour moi c'est la première fois et c'est tout ce qui compte, c'est donc la toute première fois. Pour vous que j'aime, pour vous qui m'aimez peut-être, pour cette hôtesse, pour ce soleil rapide comme la lumière, c'est la première fois.
Et la première fois, c'est sacré, toujours. Je ne laisserai personne dire le contraire.
Jamais.


(......... ici il se passe que, bouleversée par autant de reflexions et de cafés, je m'endors)

(......... ici, il se passe que, entourée de connasses à mioches, je me réveille)

Il paraît qu'on aborde la descente vers l'atterrissage et je me surprends à penser que ce n'était donc pas pour toujours, ce moment de tout remettre en question et en réponse, d'avoir peur d'avant et de penser à l'après; pourtant ça aurait pu continuer, j'avais encore plein de choses à dire mais la vie reprend, la vraie qui fait sortir le passeport et se remémorer l'horaire du bus qu'on doit prendre pour être sure de dormir dans un lit ce soir.
Ce soir?
Je croyais qu'on était le matin, ou hier, et on est déjà ce soir? Alors penser ferait se coucher le soleil en avance? Chouette. Ou zut. Ca dépend.
Les hublots que les passagers découvrent des stores tirés pour dormir à midi proposent une vue alléchante: l'eau; l'eau qui s'en fout pas mal de tout ça. L'eau qui est là, toujours, l'eau qui vaque et qui mouille comme dirait l'autre.
On nous dit la température et l'heure locale pendant que les voisins remettent leurs chaussures et baillent, pâteux. Non, c'est pas le soir. Il est presque encore trop tôt d'ailleurs, le temps de vie que j'ai gagné, je crains fort de le perdre en errance touristique.
Je ne sais absolument pas où je vais ni ce que je vais faire. Pour l'instant, je suis juste remplie de la flatterie que le soleil m'a faite, en m'attendant pour se coucher, son élégance me bouleverse et j'ai hâte de défaire ma ceinture pour m'en aller l'étreindre.

Personne ne m'attend à l'arrivée. Je suis vraiment partie.


-maispastrop-

Fluctuat nec mergitur


Je ne vivrai jamais

le bonheur béat de découvrir cette ville, j’envie le touriste qui pose pour la 1ère fois le pied sur le sol de ma capitale amie.
Je la connais trop, je l’ai dans le sang, elle circule à toute bringue et donne le tournis à mes nuits. Elle m’accompagne, dans les ruelles poisseuses et sous les réverbères romantiques, d'une rive à l'autre, par des ponts cinématographiques; elle est là, toujours, fidèle comme mon ombre. Ma main dans la sienne, tout est possible.
Paris, ville lumière, puisque nous y sommes tous des génies.

-maispastrop-

En noir et blanc

Pardon, tout d’abord.
Je m’excuse. Et puis, c’est déjà trop grossier ; je ne m’excuse pas moi-même toute seule, ce serait trop facile. Je te prie, à genoux s’il le faut, de m’excuser pour cette lâcheté. Latente. Fourbe. Ma lâcheté de serpent d’eau. Et leurs langues de vipères. J’ai laissé beaucoup d’entre eux salir ta réputation déjà bien esquintée. Parce que j’étais fatiguée, ou simplement ailleurs. Parce qu’ils étaient trop nombreux ou simplement trop cons.
J’aurais du crier, contester, argumenter, me battre, pourquoi pas ; sauver ça. Nettoyer leur crasse quitte à faire table rase. Et me retrouver seule absolument, d’autant plus proche de toi.
J’ai pensé que tu pourrais te débrouiller, te défendre et leur montrer qu’ils avaient tort ; j’ai fait confiance à ton image et à ta renommée qui s’étalent au-delà du visible, et brillent, comme on dit, par-delà les frontières de classes sociales et asociales.
Et puis, tu t’en fous certainement, tu flottes, ailleurs. Là où tu es, y a rien au-dessus. Souvent c’est à toi que je pense quand je monte sur mon toit, faire bronzette et causette avec des petits bouts de toi.
Je crois frôler tes petons, à portée de mes mains, ça me lance d’un frisson qui aime s’attarder aux creux de mes genoux.
Tout peut bien s’écrouler.
Comme à l’écoute d’une musique sublime et dite universelle, je sens partout la force de la beauté, son pouvoir absolu, quelque peu inquiétant, maître de tout. Tu es en chacun de nous et dans le fond des bouteilles, dans les restes d’un repas de fête, dans les ruelles obscures, dans leurs réverbères cassés et entre chaque pistil de chaque marguerite. Et entre chaque cil artificiel collé pour plaire aux ploucs, enlevés à la hâte. T’es là, juste là, regarde.

Tu cours nue, hagarde, ivre peut-être, sur les autoroutes. Tu erres, véhiculant la folie de la solitude entre les voitures trop peu remplies. Certains t’ont aperçue, ont voulu t’attraper, t’ont frôlée ; risquant leurs vies. C’est pas qu’une métaphore de pacotille. Du Boutan à Varsovie, on connaît ton nom. Tout le monde l’a prononcé une fois au moins. (J’aimerais confectionner un boîtier magique qui comptabiliserait chaque nouvelle fois où on parle de toi .)
Un ami m’appelle, me sort de ma rêverie, me dit « ce soir, y a un théma Arte sur Marilyn ».
Et de une.

Y a que pour toi que j’utilise les grands mots, le vocabulaire définitif, les jamais et toujours. Pour toi, je veux, j’ai pas peur, j’y crois vraiment dans mon intestin, et les courbatures de mes nuits passées à essayer d’atteindre la douceur de ta peau mélangée à la violence de ta force et à ton inimitable fragilité.

-maispastrop-

La Ville Trou

Ici, Paris.

Ca a l’air d’une grande foire aux fous, surtout quand on rentre de Trouville.
Trouville sur Mer, j'entends. Ca a son importance.
Dès le quai de la gare, on n'a pas le temps de dire "ouf".... d'ailleurs, personne ne dit plus "ouf" en sortant du train mais "où est ce que j'ai mis ce satané paquet de cigarettes?"
Dès le quai de la gare, on n'a pas le temps de dire "où est ce que j'ai mis ce satané paquet de cigarettes?" qu'il y a déjà des gens vraiment partout, presque sur nos pieds, peu d'espace de trottoir disponible, une agitation salariale, syndicale, républicaine, post-punk dans le fond à droite et une tension sexuelle palpable, en opposition avec ces dernières 48 heures de promenades sur les marchés aux poissons, de thés trop chauds bus au ralenti vue sur la mer qui monte et descend pendant qu'on se fiche que le temps passe parce qu'on n'a pas d'urgence, de baignades timides mais courageuses, emportés par la houle et pas du tout la foule.

Paris donc, bonjour, bonjour le bordel.

Mais le métro schmoute admirablement bien, je le respire à pleins poumons et je jubile devant les insultes que s’échangent mécaniquement les passagers, mes semblables. Certains d'entre eux s'attardent, jaloux, sur les tâches de rousseur que le soleil a préféré dessiner sur mon nez plutôt que sur le leur. Ca ne me dérange pas, regardez moi de haut en bas de long en comme vous voudrez, divergeant pourquoi pas, peu m'importe. La carapace réapparaît tout de suite, dans cette ville; elle est fournie avec le billet, une sorte d'assurance. Allez-y, ça glisse.

Quel dommage que tout cela se termine dans un arrondissement quelconque, le XIIIe pour ne pas le citer, côté avenues et portes à veau l’eau. Quel dommage que cette débandade s’éternise dans un appartement, le mien, le premier et le dernier à m’infliger un rez-de-chaussée et aucune vue possible sur les bousculades de l’après-midi et les solitaires de la nuit. C'est décidé, la prochaine fois, j'habiterai en haut de l'immeuble, là où y'a rien au dessus et vous tout en dessous.
Quand j’éteins, que je me couche, je suis entourée d’une grande brume impénétrable de silence ; Toute forme de vie aurait disparu que ce ne serait pas plus calme. Pour mon salut, les ras du sol de la ville ont le grand privilège de recevoir les frissons des trains de cargaisons du métro, rares mais costauds; ils me rappellent qu'il y a âme qui vive, quelque part, même si elle s'ennuie mortellement.
Heureusement, j’ai choisi un train du soir et l’émotion suscitée par les retrouvailles avec la capitale m’a suffisamment épuisée pour qu’à peine arrivée, je m’écroule et, sitôt après, m’endorme.
Un brouhaha me sort de mon sommeil, mon cher sommeil, mon sommeil chéri, on m'arrache à toi via du boucan de ménage que le concierge fait dans la cour. Sans me faire la cour, bien au contraire. Merde, ses étrennes, il peut se les mettre où je pense, bien qu'à cette heure matinale, j'aie du mal à penser à quoique ce soit, vous voyez ce que je veux dire.
Ca y est, tout revient. J'avais pourtant oublié tout et tout le monde ces derniers jours, les priorités parisiennes ne pesaient plus rien face à celles de la Normandie, je pensais "mer", "poissons", "sable", "crevettes" et "iode" de tout mon coeur. Mais tout revient. Tout revient toujours.

Tout ce dont je me suis remplie, tout cet air pur qui recouvrait, balayait même, la crasse de la ville....tout disparaît au premier claquement de doigts de la capitale, ça fait ça avec l'amour de notre vie, on obéit, on est là tout de suite disponible comme avant, à l'heure au rendez-vous, au garde à vous.

Le son du hall semble ne m'avoir jamais quittée, on dirait qu'il est payé pour faire s'enchaîner mes pensées sur des choses autrement moins balnéaires. Ca y est, tout revient et moi avec.

Moi et cette idée, audacieuse, d'essayer un jour de vivre sans lendemain. Demain, je ferai celle qui n'a pas d'obligation, demain, je traînerai dans le quartier en ne prenant que les rues que je n'ai jamais empruntées, en m'arrêtant partout, en parlant à tout le monde. Et, quand l'occasion se présentera, je l'attraperai pour faire de cette journée un moment incroyable, différent, inoubliable. Un de ces moments qui requinque. Une bouffée d'air pur, une grande respiration au bord de la mer un peu agitée. Demain, je repartirai à la Gare en direction de Trouville et quand le controleur me demandera si j'ai un billet de retour, je sourirai sans rien dire; consciente que la bonne réponse aurait du être "surtout pas " et que la vraie réponse sera "oui, en seconde, avec un changement à Lisieux".


-maispastrop-

Je voulais prendre un taxi,


je voulais vraiment, impossible de m'imaginer marcher les 15 prochaines minutes pour tomber sur des balourds en rut tout en me faisant des ampoules. Ca tombait bien, y'avait pile poil un chauffeur disponible. Il était accompagné: à sa droite, il y avait une amie. Ils m'ont raconté qu'elle terminait au moment où il commençait, tout ça au même endroit et que donc, ils avaient pris l'habitude de passer sa première heure à lui et sa dernière à elle, dans la voiture, à s'échanger leur commentaires composés de la journée passée et à venir.
Ca m'a renvoyée un tas d'années en avant et au moment précis où je me remémorais mes après-midi au café avec mes collègues de lycée, la fille à la place du mort m'a offert une photo: une photo de mariage, une vraie d'époque, un noir et sépia blanc sale, une mariée engoncée, une famille à dot, un sourire de circonstance. On sent presque l'odeur du voile et du buffet, naphtaline.

J'ai des amis d'enfance, j'en ai quelques uns, juste ce qu'il faut.
Si je me penche sur la question, et allons-y, j'ai pas peur du vide, alors je peux jurer - sur la tête de ma mère que j'aime par dessus tout- que mes amis d'enfance, je les aime par dessus tout, presque autant que ma mère.
Ils ont un gout et une odeur, quand je les retrouve, c'est moi que j'arrête de perdre; les mots coulent, les gestes sont évidents, les choses retrouvent leur place, y'a ma main sur son épaule, leur regard dans mon passé, ta mimique que j'ai calquée et l'évidence est évidente. Pire qu'à demi-mot on se comprend: dans le silence, nous nous parlons.

Alors, pourquoi est ce que je n'arrive plus à avoir le quotidien d'avant avec vous. A l'époque, nos rendez-vous étaient réguliers comme un métronome, on n'avait même pas rendez-vous, en réalité, on était là, c'était comme ça. Dans les pattes les uns des autres, à se croche-patter joyeusement. Evident, encore une fois.
Alors, pourquoi?
Aujourd'hui, vous êtes où? Et moi, moi je suis loin comment de votre vie, de vos habitudes, de vos réflexes?

Vous inquiétez pas: je m'inquiète pas, parce que je sais depuis le dedans de mes tripes que ça ne bougera pas, qu'on pourra toujours, même après dix ans de disette, s'assoir côte à côte au café, regarder les gens passer et penser les mêmes choses, au même moment, se regarder furtivement et savoir que l'autre sait. L'économie de mots et la profusion de sensations, ça a toujours été comme ça dans nos grands moments.

Donc, je ne m'inquiète pas, simplement, je m'interroge. C'est même plutôt vous qui semblez soucieux. Je sais, je sais, j'ai oublié de répondre aux appels, j'ai dit que je venais à l'anniversaire et j'ai envoyé un message d'excuse le lendemain, j'ai rien proposé pendant des mois, j'étais pas là parce que j'étais ailleurs. Vous avez deviné. J'ai rencontré d'autres personnes. Vous avez compris. Des personnes que j'ai aimées très vite, pas comme vous que j'ai mis du temps à accepter. Je les aime encore mais la fulgurance de notre intimité, à laquelle j'ai cru, vraiment, viscéralement, s'est trouvée confrontée à la vraie vie tout à coup. Et j'ai compris qu'il manquait quelque chose à notre soit disant complicité de 10 ans d'amitié: 9 ans 1/2 .

Est ce que c'est ça que j'aime chez eux: qu'ils ne me connaissent pas en étant persuadés du contraire, les laisser faire et jouer à quelqu'un d'autre?
Est ce que c'est ça qui me pèse avec vous: que vous me connaissiez par coeur, et que par le coeur, vous m'aimiez sans que j'aie à vous séduire?

J'ai pas beaucoup de famille, vous êtes celle que je me suis choisie et par là même, il n'y a pas un jour qui ne se passe sans que je ne pense à vous, et, plus précisément, à votre bonheur.

C'est peut-être ça la différence. Avec les autres, j'ai besoin de partager le bonheur.
Avec vous, il me suffit de savoir que vous le vivez.
Mais aujourd'hui, devant cette photo, j'ai envie d'arrêter de m'accommoder de nos milliards de souvenirs et d'en construire d'autres, convaincue que je vous découvrirai encore, que j'aurai tort en croyant tout pouvoir prévoir, que vous serez, encore une fois, digne d'une famille recomposée, celle qui part dans tous les sens mais arrive toujours à la même destination: l'évidence d'être ensemble.


-maispastrop-

Nicolas et Pimprenelle

Une nuit agitée s'il en est.

Des rêves, par millions, des rêves qui se mélangent à la vie, des rêves dont on sort en ne sachant plus ce qui est vrai ce qui ne l'est pas, étant nous-même un mélange des deux; des rêves dont on s'extirpe, tant bien que mal, en étant obligée d'admettre que cette personne compte, que cette histoire influe, que ces sentiments existent. La preuve, on en est encore toute habitée.

Des rêves réveillée, des rêves qui réveillent.

"Haaaaaaaaa", je n'ai jamais respiré aussi fort, aussi profond, pour me sauver d'une apnée contrite. Comme dans les mauvais films, je me réveille moite, hirsute, inquiète, le geste hagard pour toucher quelque chose de réel, me raccrocher à de la matière tout en m'attendant à trouver du sang sur mon front ou un homme dans mon lit.
J'ai rêvé de toi. Mais, j'ai rêvé de toi comme si c'était vrai, t'étais pareil, y'avait ton odeur, notre complicité, tu portais nos souvenirs; c'était juste là.

Ca m'était jamais arrivée, de me réveiller en larmes. Je ne l'ai pas remarqué tout de suite, je pleurais et c'était normal, et puis, quand mes yeux se sont faits à l'obscurité et ont commencé à discerner les objets, la forme de la pièce, le vide du lit, ma tête a percuté que tout ça, c'était pour de faux et c'est précisément là que j'ai senti les larmes sur ma peau.

Ridicule, je me suis dit. C'est ridicule.

Quand même, j'ai pleuré encore un peu. Pas grand chose, juste ce qu'il fallait pour ne pas nier, pas faire semblant, accepter que, dis donc, y s'en passe des choses là haut que je préférerais mettre à la trappe.
Qu'elles viennent, bienvenue, faites comme chez vous, même pas peur.

Enfin bon, toute accueillante que je suis, je ne m'en trouve pas moins déconcertée, assise un peu, allongée aussi, les muscles fatigués, remplie du silence de la nuit à ne plus jamais retrouver le sommeil et me refaire le film, non sans un certain plaisir. Je revis les scènes alors que déjà elles s'effacent, je pense à les écrire et puis, non, me lever, trouver un stylo, du papier, tout serait déjà parti; alors je reste dans cet entre-deux douillet et quand tout s'est évaporé, j'essaie de ressombrer et de continuer l'histoire. Reprendre là où je me suis réveillée, pile là, pour changer la fin. Ne pas rester sur une malheureuse dernière bouchée moins bonne que les autres, recouvrir de dessert.
Evidemment que non, ça ne vient pas. Je gigote dans les draps, m'agace, essaie de respirer calmement, me rassied, bois de l'eau, regarde l'heure qui me nargue. Trop tard ou trop tôt.
Des idées absolument ennuyantes arrivent, est ce que j'ai payé edf, faudrait que je fasse une lessive, mon banquier me fait peur.
Bon.

Autant l'admettre tout de suite et ne pas dépenser le peu d'énergie qu'il reste à se battre inutilement, je déclare forfait, voilà, ok, cette journée va être merdique.

J'ai envie d'appeler ceux qui étaient dans mon rêve. Leur dire.
Ils ne comprendraient pas.

Il paraît qu'on est tous les personnages de nos rêves, le méchant, le gentil, le type à l'arrière plan, la vieille prof de CP qui sort de nulle part, c'est nous.

Je te ressemble beaucoup alors.
Ou l'inverse.
Trop surement.

Allons marcher et regarder les réverbères s'éteindre avec le petit jour.



-maispastrop-