J'ai deux humeurs: la mauvaise, et Paris.



Le retour à Paris dont tout le monde se plaint me ravit.
La fin Août, que d’aucuns consacrent à dilapider en enjambements de vergetures sur des plages embouteillées, m’offre un horizon dégagé sur le bitume, une température modérée et une faune triée sur le volet.


Il s’avère de plus en plus difficile d’apprécier cette satanée cité tant elle se laisse envahir par des mécréants, aussi je ne vais pas cracher sur les quelques semaines de répit qu’elle se paye et que je m’offre. Je pestais, avant, contre la fermeture des tabacs et l’invasion des amerloques, mais, j’ai appris, depuis, à garder mon rythme de vie estivalier en plein Belleville. Il suffit presque de penser «vacances» pour s’y sentir comme tel; ne pas trouver mon buraliste en bas de mon chez moi ouvert et devoir pousser le pas 150 mètres plus loin est un acte, si l’en est, qui ne diffère en rien des habitudes de plagistes que les parisiens adoptent si facilement, et avec un si grand sourire béat. Considérer le dimanche comme un jour mort, consacré au seigneur et au dieu Alka Seltzer, est supportable ici aussi. Puisque là bas j’achetais mon poisson le samedi, en prévision du jour super fermé sans Hyper U, pourquoi ne pas anticiper ma boîte de nuggets 48 heures à l’avance ici aussi.  ? Quant aux citoyens américains, je sais maintenant que grâce à eux, et à leurs dollars dépensés n'importe comment, les musées de ma ville ont des murs propres. Donc bon.

J’arrête de pester contre cette ville, c’est outre décidé.
Ca ne m'amuse plus, cette horde sauvage toujours prête à couler ma cité.
Je l’aime parce qu’elle mérite d’être aimée.
Je ne laisserai plus personne dire le contraire.



Et puis, l’été, c'est pas trop ma came, faut dire.
C’est pas pour faire ma snob, mais quand même.
Ca n’a jamais été de nature à m’émoustiller, la perspective d’avoir à côtoyer du gras double torse nu au rayon Pastis de Carrefour. Ca me fait pas bander davantage, l’obligation de devoir partager mon lopin de sable avec les 3 petits derniers qui n’ont pour unique amusement que d’envoyer du sable sur mon bouquin et dans mes yeux. J’ai rarement trouvé alléchante la vue des cartes de restaurants qui augmentaient de 3 € pendant 2 mois leurs plats traduits en mauvais anglais.
Vous me direz, si j’avais ma maison à moi, dans les terres un peu, isolée en quelques sortes, avec une piscine et un petit jardin, tout ça, ce serait un autre son de cloche. J’aimerais l’été, par conséquent.
Que nenni.
D’une, si j’avais ma maison à moi, dans les terres un peu, isolée en quelques sortes, avec une piscine et un petit jardin, j’aimerais à peu près toutes les saisons, et la vie en général, et les gens, par dessus le marché.
De deux, j’y passerais alors certainement le plus clair de mon temps, à ne pas confondre avec "le plus chaud de mon temps", et je garderai le privilège des V(raies) I(solées) P(ersonnes) du mois d'Août à Paris. Paris serait ma résidence secondaire. Absolument.

Mais je n’ai pas ma maison à moi. Et les geignards rentrent au bercail.

Ils reviennent avec des tshirts INY, Singapour, Calvi, Maubeuge.
Mon dieu.
Ils disent que Paris est sale, que Paris est chère, que Paris est snob. Ils disent ça à plusieurs, ils tombent tous d’accord pour une fois, ils souillent Paris dans un bar sale, cher, et snob. Un bar dans lequel ils vont tous les jours. Savent-ils seulement que rien de rien ne se fait ici bas si on doit construire sur du dénigrement passif? Imaginent-ils une seconde que les mondes dont ils rêvent sont remplis de personnes qui, le matin, ne prennent pas leur café pour supporter leur journée mais pour la rendre unique? Voudraient-ils qu'en plus de ce que le monde se plaît à dire, à raison, sur l'hygiène, le racisme, la prétention et le sentiment de supériorité des parisiens... le monde y rajoute le fait que, d'ailleurs, les incriminés sont incapables de s'en défendre et s'en sortir puisqu'ils sont partisans du rien...? Le voudraient-ils?
J'aime l'ironie, l'insolence et l'alcoolisme des parisiens, j'aime leur magnifique toupet, et leur incommensurable inconscience. C'est pourquoi, d'après moi, ceux d'entre eux qui se plaignent de Paris d'Août à Octobre ne sont que des petits pélerins perdus qui doivent trouver leur mecque et s'y faire les genoux ou panser de mille Compeed les ampoules qui les mèneront à leur saint jack de daniel.

Il y a quelques temps de ça, je m’étais renseignée sur le prix que coûterait la confection d’un tshirt sur lequel serait écrit «Et bin retournes-y, glandin». Je me disais que ceux qui devaient me comprendre me comprendraient. J'aimais bien l'idée qu'on se croise, eux et leur tshirt, et moi et le mien. ...Il aurait fallu que j’enlève «glandin» pour que la plaisanterie ne soit pas au-dessus de mes moyens...



J’en ai marre, marre marre marre de les entendre se plaindre, au retour des vacances. De supporter leurs regrets de ne pas être resté, d’être rentré, de "quand est ce qu'on repart?" et "il fait trop moche, quoi!".  Sans même parler de l'accent nonchalant avec lequel ils larmoient les yeux secs, l'âme vide. Un accent qu'ils ont pris, "là bas".
Là bas où on se foutait bien de leur gueule/accent/ville.

Le pire, le pire du pire, c'est qu'en les écoutant, en décidant de, pourquoi pas, leur donner la chance d'exprimer peut-être une véritable pensée, on réalise qu'ils ne font que regretter un endroit où ils ont passé 2 mois avec des parisiens pour des parisiens. C'est fou. C'est complétement fou, en fait. En vrai, non mais, attendez, si on réfléchit 2 secondes, c'est tellement fou. Ca veut dire que:

Salut, je suis parisien, je m'en vais en vacances, je suis trop joisse.
Salut je suis parisien, je rentre de vacances, je suis trop down.
-Ah merde. Mais pourquoi?
-Bin, tu vois, là bas, c'était... Pfiouh.
-Mmmmh. Ouais. Mais encore?
-Pfiouh.
-"Pfiouh" ne veut rien dire, ok? "Pfiouh" peut être assimilé de plein de manières différentes. Par exemple, moi, là, je me dis que "pfiouh, tu t'es fait chier quoi!"
-Non mais t'es folle!
Le parisien réagit super vite quand on a pas compris sa crâne. Super, super vite.
-Alors "pfiouh" quoi?
-Pfiouh, le festival, les concerts, les potes...
-Mmmmh.
-Non mais même les backstages quoi.
-Les backstages aussi étaient "pfiouh"?
-Les backstages étaient ûber Pfiouh.
-En gros, ce qui était Pfiouh, c'était de vivre à Paris au bord de la mer?
-Quoi?
-Pffff.........

De la colonie de vacances à la colonisation de vacanciers, il y a une légère frontière que le rustre ne manque jamais de dépasser.

Ils reviennent, qu'à cela ne tienne, je m'en vais. Vraiment, leur bronzage exagéré me fait pâlir de nausée. Sans compter qu'il dissimule trop mal leur tristesse, il me rappelle les fonds de teint trop épais sur les femmes fatales vieillissantes.
Il y a des trains tous les jours, certains d'entre eux se dirigent même vers des endroits où les parisiens ne sont plus.
Salut la compagnie.

Je reviendrai quand mes congénères -et dans "congénères", il a y "génères"- auront fabriqué du projet, du futur et de l'effervescence au lieu de se croire nostalgiques et de ne pourtant faire écho à aucun passé, aucune histoire, seulement de l'ennui. Je reviendrai parce que très vite, bien plus vite que prévu, Paris me manquera. Paris manquera à ma vie. A mon quotidien. Quand je pourrai à nouveau supporter qu'elle vaille plus que ses lâches disciples et ses nombreux traîtres.

C’est le seul problème de Paris: elle est infestée de Parisiens. De Parisiens qui ne l’apprécient pas à sa juste valeur. Non, parce que oui, Paris a une valeur, n’en déplaise aux sceptiques.
 


























Comme je les déteste. Je les déteste allégrement. Je les conchie, même, pour être tout à fait honnête. Je ne veux pas être des leurs. Plutôt crever. 
A mon retour, revigorée par l'iode et rassasiée de calme, je leur rappellerai qu'ils oublient régulièrement un détail, ces parisiens qui n'aiment rien, c'est qu'en retour, personne ne les aime davantage. C'est bien fait pour eux.

Je ne suis pas loin de rouspéter contre tout et tout le monde, il semblerait.

C'est que je suis parisienne, oui monsieur.
Et que j'aime ça.




 -maispastrop-

Quand j'étais petite, je n'étais pas grande.

L’été est terminé, à ce qu’il paraît.
A-t-il seulement commencé un jour?, objecterez-vous.
Parce que je ne suis pas miss météo, je ne vous répondrai pas. Je parlais de l’été, comme ça, pour faire joli, pour commencer mon texte; tout ce qui est technique, ensuite, ça me passe au dessus de la tête et par delà les nuages.
Et puis l’été, j’m’en fous pas mal.
La météo de manière générale, d’ailleurs, ça me fait ni chaud ni froid. Je m’estime chanceuse de ne pas être de ceux qui, au réveil, savent tout de suite que leur journée sera belle ou pas selon que le thermomètre est haut ou non.
M’enfin, c’est comme ça, Septembre arrive et ses pleurnichards avec. Ce que d’aucuns nomment «la reprise» me paraît précisément être une période de raccords et de rafistolages, de la basse couture consistant à faire tenir un bouton hésitant sur un manteau, ou à cacher un trou dans une veste, grâce à un vieux tissu, gardé, là, dans le tiroir rempli de bidules qu’on croyait inutiles.
Ca reprise sec, donc.
On reprend contact avec ceux qu’on n’a pas vus depuis 3 mois, on replonge la tête dans les boulots qu’on avait survolés, on repousse le pastis à 20h, au lieu des 17h adoptées depuis la mi-juin.Et puis on finira par le remplacer complétement pour ne le retrouver que l'année prochaine, comme un amour de vacances.
On fait comme on peut avec ce qu’on a, on encaisse comme on peut ce qu’on n’aura plus, on tente d’accepter ce avec quoi on va devoir vivre, là, à l’année, en traînant un peu des pieds. On raccommode et on s’en accommode. 


Dans ma résidence secondaire -qui est un appartement sans jardin ni piscine mais mérite l’appellation tout autant que vos mas de Provence- j’ai rangé mes souvenirs d’enfance. Dans ma résidence secondaire, j’ai rangé mes souvenirs d’enfance. Dit comme ça, on dirait du Delerm, ça me dégoûte, je me dégoûte.
D’autant que «Souvenirs d’enfance» est ici une appellation complètement inappropriée puisque, voilà, il a bien fallu m’y résoudre: aucune des peluches, aucun des puzzles, des livres, des dessins, des lettres ... ne me rappelaient quoique ce soit de cette période désordonnée, gesticulante et pisseuse qu’est la sacro-sainte Enfance.

Enfin, bon.
Il y avait bien une sorte de mammifère informe, proche du félin, du lionceau même, qui me projetait en arrière et m’envoyait des images de moi, ridiculement petite, amoureusement accrochée à cette masse de matière synthétique. Du genre à piquer des crises si, par malheur, quelqu’un de sensé décidait de le laver et, par là même, de le soustraire à ma nuit. Nuit qui devenait par conséquent insupportable et, surtout, absolument blanche, sans sa présence, son odeur, sa forme, bref, vous voyez qu’est ce que je veux dire.

Ca oui, lui, ça m’a parlé, de le sortir de la malle. Je l’ai même respiré. J’ai fait ce geste inconsidéré: je l’ai respiré. Bien entendu, tout ce que ça sentait, c’était la vieille paille et l'ouate enfermées depuis 10 ans. Mais je l’ai fait. Alors je n’étais plus en position de nier que j’avais un jour été petite. Gesticulante, désordonnée, pisseuse et affreusement attachée à une peluche aux yeux faits d'une matière dont je jurerais qu’elle est aujourd’hui interdite.

Il y avait aussi un livre. Un truc à la con, mais bien pensé, hein. Tous les Walt Disney mis par écrit accompagnés des vraies images des dessins animés. Quand je l’ai ouvert, et dieu sait que j’aurais voulu l’éviter, j’ai ressenti non pas la mémoire de l’émotion d’alors, mais l’émotion pure.
Voilà que je me disais «Wahou, comment c’est magique, j’ai l'image en dessin, là, pour moi!»; et que je passais ma main dessus; et que je tournais frénétiquement les pages; et que je décidais qui de Blanche Neige ou de Cendrillon était la plus jolie.
Blanche Neige a toujours été la plus jolie, on est tous d’accord. N’empêche, le livre, il permet de faire la comparaison en direct. Avec les VHS, c’était pas si facile.
Et que je me demandais si j’avais toujours les VHS.
...

J’ai décidé de jeter les poupées. La plupart sont affreusement terrifiantes. Sans rire, si je voulais faire peur à un gosse, c’est précisément comme ça que je les ferais, ces poupées de malheur.
La pire, c’était celle dont les yeux s’ouvraient ou se fermaient selon qu’on la couchait ou qu’on la tenait debout. J’en ai frissonné, à 28 ans. Non, vraiment, c’était pas de mon âge.
Pourtant, à y regarder de plus près, je voyais qu’ici, j’avais maquillé machine, que là, j’avais coupé les cheveux à trucmuche. Et, mais oui: j’avais carrément mis ma robe de bébé à cette pouffe de boucle d’or!
J’avais donc vécu avec elles, je les avais aimées; si ça se trouve, je leur avais peut-être même donné des prénoms et tout le bordel.

Je voulais les jeter, elles. J’ai juste gardé leurs têtes. Je jugeais qu’il y aurait forcément quelque chose à faire de toutes ces têtes. Comme... je sais pas, moi, les mettre dans un carton et les envoyer à quelqu’un qu’on aime pas. Par exemple. En séparant les têtes des corps, j’agissais en adulte; mes préoccupations étaient tout à fait pragmatiques: comment ne pas abîmer le cou?, et si c’est rempli de produits toxiques?, est ce que cette tête tiendrait attachée à un fil de fer dans mes toilettes? tout ça, tout ça. Des trucs d’adultes, vous dis-je. Et puis, bim. C’est arrivé comme ça, mes mains ont refusé d’en disséquer une. Ma tête, aussi sec, rappelle son autorité. Ma tête est supposée être celle qui décide de ce que fera chacun des membres du corps, c’est la règle, on s’est mis d’accord, sinon, où va le monde. Mais rien n’y faisait. Mes mains restaient comme ça, interdites, genre rebelles qui font la grève et tout. Ca rendait ma tête folle. Tout moi, exceptées mes mains, était furax devant ce refus de coopérer.

Le meilleur truc à faire, dans ces cas-là, c’est de fumer une cigarette. Mes mains étaient ok pour fumer une cigarette. Et tout mon corps n’attendait que ça.

Je fumais une cigarette devant la poupée, pour relativiser, pour comprendre peut-être. Pour fumer, principalement.

Quelques minutes plus tard, j’arrivais à séparer la tête du corps. C’était foutu comme sur les barbies: le cou finissait en un petit rond sur lequel le trou de la tête venait se lover. C’était pas si difficile à enlever, et, m’est avis que c’était pensé aussi pour que ça puisse se remettre. Etrangement, j’ai eu l’impression que je faisais quelque chose de mal, qu'il fallait pas qu'on me voie. C’était le pompon: moi qui m’évertuais à donner un sens à tout ce néant, voilà que je me sentais presque coupable.
La vie, parfois, j’vous jure...

Toutes ces têtes plus tard, j’admirais le vide que j’avais fait dans l'obscénité consumériste que représente une vie d’enfant. Qu’est ce que j’en avais à faire, à l’époque, de la façon dont ça avait été fait, tous ces jouets? Et par qui? Et où? Et de leur impact écologique? Rien de rien, j’en avais rien à faire. J’en avais rien à faire de rien. C’est ce que j’aime pas trop chez les enfants, cette nonchalance pure et innocente avec laquelle ils se promènent dans une vie tout juste bonne à être recyclée. Cet acharnement avec lequel ils exigent qu’on remplace un jouet pas utilisé par autre jouet qu’ils n’ouvriront pas. Jamais je serai cap’ d’affronter cette bêtise entêtée, jamais je ne tolérerai qu’elle sorte de mon vagin en tout cas.

J’ouvrais la porte au voisin qui, chacun sa vie, avait décidé d’avoir 7 enfants. Oui, 7. Sept comme les jours de la semaine, qui ne devaient d’ailleurs certainement pas suffire à les combler. Comme les 7 nains, aussi, qui ne les amusaient sûrement pas vu qu’on est en 2010 et que la Playstation existe. Comme les 7 merveilles du monde, également. Quoiqu’ici, la comparaison me fait un peu mal au coeur: un coup de rein, et hop: un mioche. En revanche, les palais suspendus de Babylone, c’était une autre paire de manche comme dirait quelqu’un d’un peu vieux, d’un peu réac et avec qui je serais absolument d’accord au point de dire que j’allais le dire.
Bref, le pondeur sonnait.
Je l’accompagnais dans le salon où l’équivalent de 14 kilos de jouet l’attendaient.

-Tout ça ! Mais... Vous ne gardez rien?
-Non, si. Enfin. Bon.
-Vous ne gardez rien?
Le type devait avoir l’habitude de répéter les choses, à force, j’imagine.
-N.O.N. S.I. E.N.F.I.N. B.O.N.

Il commençait à ouvrir les sacs quand j’ai senti que la question que je voulais m’interdire de lui poser allait quand même sortir de ma bouche. Il devenait urgent de discipliner certaines parties de mon corps, manifestement.

-Vous avez vraiment 7 enfants?
-Les poupées... elles... heu... il n’y a pas de corps?
Puisqu’il ne s’était pas gêné, j’allais pas me gêner:
-Je disais: vous avez vraiment 7 enfants?
-Les 7 merveilles du monde, oui! Vous les adoreriez. Il faut absolument que vous veniez les voir. Surtout après tous ces cadeaux !
Arf, l’air me manquait, j’essayais donc de me dépatouiller:
-Oui, non, j’ai enlevé les têtes. Mais les enfants s’en branlent de toute façon, non?
-Oui, non, enfin, sans tête, quand même...je sais pas trop.
-Ah. Vous devriez commencer à avoir de l’expérience pourtant.
J’ai souri, quand même.
Il a souri, du coup.
Le sourire, c’est un truc assez contagieux. Comme le bâillement. J’aurais pu bailler au lieu de sourire. Rapport au fait que je m’étais pas ennuyée à ce point depuis à peu près mon bac philo, mais j’ai jugé le sourire plus sociable. On a souri, quoi. 

Les puzzles l’avaient ravi. Ce que je peux aisément comprendre. Ces puzzles étaient maboulement cool. Mais, honnêtement, les garder aurait impliqué que je les fasse, et quelqu’un qui n’a pas envoyé ses feuilles de soins depuis 3 ans peut-il vraiment se permettre de faire un puzzle de 375 pièces des espèces en voie de disparition? Sans compter que les espèces avaient à 75% véritablement disparu, depuis.


Je l’accompagnais à la porte, en l’aidant à transporter tout ce ramassis de connerie quand un corps s’est échappé du sac des cadavres de poupées.

-Laissez, je vais le ramasser.
Et, il allait pour le ramasser.
Bim, encore, ça m’a repris. Mes mains ont lâché tout ce que je portais et ma bouche a dit, hurlé peut-être, «Mathilde!»

Bien entendu, mon voisin ne s'appelait pas Mathilde. J’imagine qu’il y a des parents qui vont déclarer les prénoms de leurs enfants à l’Etat Civil en état d'ébriété, mais pas au point de confondre le sexe. C’est la raison pour laquelle il n’a pas pensé que je l'appelais lui mais que j'appelais la poupée. Pas bête, le voisin.

-Elle s’appelle Mathilde?

Voilà qu’après mes mains et ma bouche, c’était mes joues qui décidaient de n’en faire qu’à leur tête et rougissaient, rougissaient, rougissaient jusqu’à ce que j’ai trop chaud et honte pour affronter devant un inconnu des années de souvenirs qu’on me renvoyait en vrac.
Je partais à la cuisine pour ne pas avoir à lui parler en face, finalement c’était presque un inconnu. La dernière personne avec qui je voulais partager ça. Ou peut-être la seule, remarque.
Depuis l’évier où je m’aspergeais le visage autant que possible, je lâchais, d'un ton que je voulais tout à fait neutre:
-Oui, elle s’appelle Mathilde. Je vous laisse ramener les affaires, je me sens patraque. Vous laisserez le corps de Mathilde ici en partant, s’il vous plaît. Le bonjour à vos merveilles et tout ça, bref, bonsoir.

Il avait rien dit. Il était habitué, il en avait 7. Oui, Sept. 

Quand j’ai entendu la porte se fermer, je me suis précipitée vers l’entrée où gisait tout ce qu’il y avait de moins spirituel chez Mathilde. Et puis, juste après je me suis jetée sur le sac où j’avais rangé les intellect. La tête était là. Elle n’attendait que moi, quasi.
Je me suis assise en tailleur et j’ai remis Mathilde du haut sur Mathilde du bas. Il est possible que je me sois excusée, mais, même si c’était le cas, je ne l’avouerai pas.

Mathilde était entière, droite dans ses bottes, la tête sur les épaules, et ce petit regard inquisiteur de celle qui vous en veut d’avoir oublié qu’elle avait été votre confidente pendant des années.

Ca m’était revenu, à la dernière minute, comme l’huile d’olive qu’on a oubliée alors qu’on est déjà à la caisse. J’avais tout raconté à Mathilde. Personne me connaissait mieux. Je lui avais menti aussi; des histoires abracadabrantesques, je lui en avais servi sur divers plateaux. C’est ce que j’aime bien chez les enfants, qu’ils racontent des trucs impossibles à des poupées en plastique fabriquées en Chine. C’est pour ça que ce sont des enfants après tout, j’imagine, et qu’un jour, puisqu'ils grandissent, ils se séparent de certaines poupées. 

C’était début Septembre, bientôt la reprise, et avant de fermer mon sac pour Paris, je m’assurais de ne pas froisser encore Mathilde de peur que son cou finisse par rompre complètement. Et puis, je savais pas coudre. Au pire, je demanderai à môman de faire un petit point de rafistolage.


-maispastrop-

Rosa, rosa, rosam ; rosae, rosae, rosas...

Les vacances scolaires arrivent,
je me replonge donc logiquement dans l’ambiance estudiantine. Agenda, devoirs et mercredi après-midi aérés seront, cet été encore, mes meilleurs ennemis.
Non pas que je veuille faire absolument mon originale à l’encontre de la norme et des calendriers communément adoptés, mais j’ai toujours été archi d’accord avec Michmich’: «Qu’il est doux de ne rien faire quand tout s’agite autour de nous», ah ça oui; et, dans le même ordre d’idée, j’ajoute: Quand plus personne n’en fout une, j’ai comme envie de me secouer les puces.
Voilà, j’ai des devoirs qui m’attendent.



Au delà de l'incommensurable effort que ça va me demander niveau paperasse et relations familiales -pour ne citer que les taches les plus sexy- il va me falloir user de subterfuges, aussi, pour me coller à mes exercices. 
Des exercices donc, non pas de gymnastique, quelle idée! mais d’écriture. 
Ah, vous pouvez rire autant qu’il vous plaira. Il me plaira aussi que vous riiez, j’aime ça, que les gens se la fendent. N’empêche, y’a pas à chipoter, les exercices, ça fait son homme. Quand je faisais du piano, je la voyais, la différence, après 2h30 passées à refaire une trille infernale qui tirait sur les ligaments de la main. Et je vous raconte pas pour la danse. Pointes, pointes, un coupé pour soit disant respirer, et pointes encore, et toujours, pointes-pointes-pointes. Tant qu’on n'a pas saigné des pieds, tant qu’on n’a pas le poignet en steak tartare, tant qu’on ne connaît pas toutes les conjonctions de coordination...on n’y est pas, on n’y sera jamais.





Des exercices, disais-je. Pour m’aventurer dans ces couloirs de ma tête où j’ai la flemme de me rendre spontanément; pour m’y égarer, si le plan fonctionne; pour, surtout, sauver des muscles à la limite de l’atrophie. -Déjà qu’un muscle qui se nécrose c’est pas beau à voir,  imaginez donc ça, dans le décor du cerveau, qui en soi n’est pas de nature à émoustiller les sens: c’est la cata.- Trouver un second souffle, enfin. Et repartir de plus belle, courbatue mais vaillante.
Y’a pas que les chevaliers qui font des exploits, attends. Et, je mets ma main à couper que nombre d’explorateurs connaissaient mieux certaines îles que leur propre lobe temporal.





Si je mets «ma main à couper» là, c’est notamment parce que les explorateurs dignes de ce nom sont morts, aujourd’hui, et qu’ils ne pourront donc pas me contredire. Et que je n’ai aucune envie de me passer de ma main. Ma main me sera utile. Pour la danse, pour le piano, pour l’écriture, pour la masturbation. De moi, des autres. J’y tiens. Un peu comme à la prunelle de mes yeux. Elle a d’ailleurs servi à l’instant même à expliquer combien elle me servirait encore.

Je le ferai seule, cet exercice, il paraît. 
Alors que, d’habitude, on s’appelle entre copinous pour les rédactions, on se retrouve au café pour les exposés et on fait appel à des coachs, à ce qu’il paraît, pour surveiller notre rythme cardiaque et nous motiver pendant les abdos-fessiers. Seule, c’est moins facile d’être assidue. Bontempi.
Et c’est pas faute d’avoir proposé l'entraînement à 2,3 connaissances, mais il semblerait que plus personne, ici bas, n’ait envie de s’émoustiller le cortex. Ca remet à plus tard. Ca préfère l’entertainment à l'entraînement. Moi la première, hein. Mais, ça suffit cette hâte consacrée à ne rien-faire, et puis freiner des 4 fers, ensuite, quand il s’agit de se sortir ce qu’on sait de là où on pense.

Des exercices, dans ma vie, j’en ai pas fait beaucoup, j’ai même consacré le plus clair de ma scolarité à les éviter. Mais, y’en avait un qui avait trouvé grâce à mes yeux, et dont je m’étais même inspirée: tomber sur 3 mots dans le dictionnaire et, au mieux: en faire un sujet, au pire: les caser dans un texte sans grand rapport.
Une fois dans ma vie, j’y avais joué avec un ami, dans un bar. A cet exercice. J’me rappelle: c’était jadis. Il m’arrivait de me rendre en cours, et un de ces jours inhabituels, confite dans mot pot d’ennui, j’avais confié mon envie de jouer avec les mots à un collègue d’avant-dernier rang. Ca l’avait motivé et pas qu’un peu. On aurait dit que je lui avais proposé, je sais pas, un tour de l’argentine en moto et que j’avais à disposition ET la moto ET les billets d’avion ET des contacts là-bas, ET des très gros seins. On avait 18 ans, je précise. Si l’expression «sauter au plafond» devait prendre forme humaine, il en aurait été la pure incarnation. Il en aurait eu des bosses en haut de la tête.




-Oui, mais oui, quelle riche idée, c’est génial, GE-NIAL.
-Non mais, t’emballe pas, c’est un truc basique, genre ateliers d’écriture et écrivains à la petite semaine.
-Mais GENIAL. On n’est ni l’un ni l’autre, tu vois?
-Ben. Oui, je vois oui.
-Et qu’est ce qu’on est?
-...Chais pas. Des cancres?

Comme si elle avait été branchée sur mouchard, la prof de je sais plus quoi, -une sorte de matière hybride qui ne m’a jamais servie depuis- quelque chose comme «les maths» je crois, à moins que ce ne soit «les mathématiques»? Bref, nous l’appellerons la digne représentante du Ministère de l’Education Nationale, avait pas moult apprécié notre conversation sans grand rapport avec les examens. Elle avait pesté à notre égard et nous avait qualifiés, sinon traités, de «vauriens».

-... Bon, ben... Des vauriens alors, manifestement.

J’ai toujours éprouvé, depuis, un plaisir à chuchoter, même si je reste convaincue que les «S», les «CH» et les rires sous capes se remarquent davantage dès lors qu’on veut les étouffer.

-Tatata, on n’est pas des vauriens, et on va le prouver !
-A qui?
-A tout le monde, pardi!
-Genre tu dis «pardi».

Rire étouffé-bruyant / regard assassin de la prof inutile / avertissement qui frétille.

-Chut, ris pas. Si je dis «pardi» c’est parce qu’on est dans le délire «mot chelou à caser dans un texte».

Là, ça faisait beaucoup de «CH» et de «S». Comme il ne parlait qu’avec le souffle, sa voix intervenait accidentellement ça et là, son chuchotement devenait hilarant, d’une manière déraisonnablement perturbante. Et, pour un prof comme cette Jesaisplusqui, prendre le risque de perdre le peu d’élèves concentrés qu’elle avait à cause de 2 cancres slash vauriens irrécupérables qui ont, de surcroît, le culot de prétendre faire l’effort de ne déranger personne, c’était trop. Trop c’est trop, c’est le genre de phrases qu’elle pouvait se dire, "Trop c’est trop".

-Machine, machin, vous sortez. Bureau du proviseur. Vous lui expliquez la situation et vous revenez avec un mot de sa sanction.
-...
-...

On faisait moins les malins.

-Ca fait moins les malins, là hein.

Au moins un point sur lequel on était d’accord.

-C’est exactement ce que je me disais.
-Eh bien parfait: au moins un point sur lequel nous sommes d’accord.
-Ca aussi, je me le disais ! Ca nous fait deux points ! Dingue ! Si ça se trouve on va finir par devenir potes à force d’être toujours d’accord !
-Votre carnet de correspondance. Maintenant. Cette insolence va vous coûter cher.
-J’ai été insolente?
-Vous continuez?
-Je continue?
-Dehors!

Non mais. J’en revenais pas. Qu’est ce que quoi. J’avais à peu près rien fait, faut pas déconner, des élèves qui chuchotent, y’a que ça, mais des élèves qui disent à voix haute , devant les camarades, qu’ils pourraient presque s’entendre avec la prof pouilleuse du lycée... y’en a un peu moins. Merde quoi. J’ai pas dit «merde quoi» à voix haute, mais, c’était tout comme.

«Comment elle me juge trop pas à ma juste valeur, putain.» que je disais, sans chuchoter, à mon acolyte.

-Vous dîtes?
-Je dis que : vous ne me jugez pas à ma juste valeur. C’est ça que je dis. Putain aussi. Merde quoi, d’ailleurs.
-Sortez.
-Vous savez que j’ai dit, y’a de ça 3, peut-être 4 minutes, -je sais pas, c’est vous l’adulte qui surveillez tout- que si ça se trouve «on pourrait même devenir potes» ?
-Je le sais, raison pour laquelle vous allez immédiatement me donner votre carnet de correspondance et sortir de cette pièce.
-Vous savez qu’en disant ça, j’ai pris un risque.
-L’exclusion, en effet.
-Vous ne croyez pas si bien dire: déclarer à un bouffon qu’on a peut-être des atomes crochus, c’est le risque de ne plus avoir d’amis. Je vous ai dit, à vous, qui êtes l’incarnation même de la prof bouffonne, que si ça se trouve, on pourrait être amies. A ce moment même, les petits péteux que vous voyez aux 4° et 5° rangs parce qu’ils n’ont ni les couilles d’être premiers de la classe ni le culot de faire la connerie que je fais en ce moment... ces péteux là, ils se sont dit «han, la honte» en m’entendant. Et, je le savais, en vous le disant. Qu’ils diraient de moi Han-La-Honte. Ce qui, je suis désolée de vous l’apprendre, est dramatique, à mon âge.
-Sortez ou j’appelle le conseiller qui s’en chargera lui-même.
-Comment vous comprenez trop rien à rien, ca m’fait pitié. Si vous êtes un si mauvais prof, je devrais avoir le droit d’être un mauvais élève aussi. Y’a pas de raison.

Acolyte, qui me surprenait toujours pas sa fraîcheur et sa spontanéité, avait objecté:

-Si, quand même, on peut pas dire: elle touche sa bille en maths.

Ok, on était donc en cours de maths.
Je jugeais opportun de ranger mes livres d'histoire tiret géo avant de dire le reste des tréfonds de ma pensée.

-Ok, vous y comprenez quelque chose en maths, super, mais si vous comprenez rien à ceux à qui vous devez les expliquer... Ce serait-i-pas ce qu’on appelle «un putain de prof raté»?
-Comment osez-vous?
Elle devenait rouge, principalement sur le cou. Je suis pas experte, mais je suis sûre que c’était pas un signe de bonheur.
-Et vous? Comment osez-vous faire de moi une potentielle allergique à tout ce qui est angles droits, sinus, et.... bon, tout le reste là. C’est pas pro. C’est pas pro. Je le dis deux fois même. Moi je suis pas payée pour la sanction que je vais avoir. Et vous, vous êtes payée pour celle que vous n’aurez pas.

Elle n’avait pas eu besoin de rajouter quoique ce soit. J’allais pour sortir, ok, j’y allais, c’est bon, oui ok. Acolyte, derrière, avait la tête de celui qui est fier tout en s’excusant. Ca fait une mimique bizarre, autant vous le dire, distordue. Comme si son côté droit se battait avec son côté gauche, comme si ces deux côtés étaient ravis de se battre, comme si c’était bizarre quoi, comme je disais.
Je le savais, la tête qu’il avait, je l’avais attendu à la porte, le temps qu’il arrive, au moins pour la claquer derrière lui. J’étais sûre qu’il n’y penserait même pas.
Enfin, bon. Beaucoup d’émotions quoi. On partait dans les couloirs, sans bousculades, pour une fois, sans rien du tout d’ailleurs, on avait même pris le temps de constater la qualité du plancher et aussi l’odeur près de la cantine, et des toilettes, dont on savait déjà qu’elle nous manquerait plus tard. C’est pas sexy, mais c’est comme ça. Elle nous manquerait, un jour, sans qu’on arrive même à la définir. On était ok sur ce genre d’émotions, sans se le dire, c’est vous dire combien on était connectés niveau amitié, Acolyte et moi.



Absolument convaincue que l’injustice régnait sur le monde comme Lafontaine sur les fables, je partais avec Acolyte, sachant, sans avoir à le lui demander, qu’il comptait lui aussi éviter la case «bureau du proviseur» pour se rendre directement à l’étape «pmu d’en face».
J’espérais simplement que le jeu qui nous attendait n'allait pas nous faire pas tomber sur le mot «école» ou «justice» ou «adulte». Ah oui et «jeune adolescente inculte» aussi.
Mais, en grande intellectuelle que j’étais, je me faisais remarquer à moi-même que ça n'existait pas «jeune adolescente inculte» dans le dictionnaire.
Et je commençais à le regretter, rapport au fait que, du coup, personne ne nous comprendrait jamais et qu’on serait amenés à vivre toujours incompris, nous, les jeunes adolescents incultes. C’était sur, je me disais, les adultes et nous, on avait de longues années de guerre à l’horizon. Au moins, ça nous faisait un horizon. J’me disais tout ça.
Quand, pile poil, Acolyte me lança son coude dans les côtes. A 99% persuadée qu’il n’était pas mal intentionné, je grimaçais, soit, mais sans l’insulter.

-ON A PAS D’OUTIL DE TRAVAIL !

Il avait crié de tous ses poumons.
Je me souvenais d’un vague pétard, fumé 2 heures plus tôt mais je le pensais pas si tapette sur le shit. Me concernant, tout ça était de l’histoire ancienne, peut-être restait-il des preuves de mon attitude de délinquante droguée asociale dans mon sang, mais dans mon exaltation, que nenni. J’en aurais d’ailleurs bien fumé un nouveau.

-Mec, t’es encore fraca? T’as refumé? Sans moi?
-ON A PAS DE DI-CTI-ONNAI-RE !

Merde. On avait pas de dictionnaire.

Au PMU habituel, on a essayé de dégoter deux ou trois magazines, assez de texte, de signes, d’imprimés, de polices Arial ou whatever, pour pointer l’index au pif et choisir les 3 mots tant espérés. Tout ce qu’on avait trouvé, c’était des grilles de paris de courses; et encore, même pas vierges, mais jetées sur le sol, inutiles, perdantes.
Or «mise», «tiercé» et «cochez» réduisaient l’inspiration de beaucoup. Je crois même qu’un de nous deux avait dit que «c’était pas notre dada». Blague générationnelle quoi. Dont personne ne peut vraiment être fier. Raison pour laquelle je préférerais mourir plutôt que d’avouer que c’était de moi. Bon. André, notre André chéri, ne savait plus comment rendre nos cafés plus gratuits que d’habitude, tout désolé qu’il était de ne pas être utile.
On avait 4 cafés, 4 grilles de PMU, et pas mal de rien d’autre. On se sentait comme des manchots à une partie de poker.

-C’est là que je pourrais dire de toi que t’es mon compagnon d’infortune. Tu trouves pas?

Il trouvait pas trop-trop, apparemment.
Alors j’avais fait comme d’hab’, comme ce qu’on faisait toujours, j’avais commencé à faire le tour de ma main sur le set de table avec un stylo bille. Le tour de ma main gauche, avec ma main droite. Un bic noir. Je le précise parce que, d’une: ma main droite est celle dont j’ai déjà dit que je ne pourrai jamais me passer et que, que vous le vouliez ou non, je viens encore de le prouver d’une façon qui n’accepte pas de contradicteur: elle faisait le tour de ma main gauche, ok? Faut pas déconner. On se passe pas de ce genre d’outil de nos jours. De deux, parce que, je suis une fille, et, même si ça me désole de répondre aux critères des magazines, il s’avère que, oui, de temps à autres, je dis ouvertement qu’il y a des choses que je n’aime pas chez moi. Pas pour m’entendre dire que j’ai tort, non, là, je serais vraiment ce que j’appelle une sous-femme. Moi, c’était sans raison, finalement. Ce qui est encore plus stupide que ce qui amène les sous-femmes à s’exprimer. Là, j’allais dire que je n’aimais pas le contour, la silhouette, l’allure de ma main gauche. J’allais dire que je la trouvais mal roulée. Je dis ça parce que, ce qui est intéressant, c’est que, ma main gauche, c’est précisément celle que j’utilise le moins. Enfin, je l’utilise pour le piano, ok, pour l’écriture, et encore, pour la danse, quoi que. Pas pour la masturbation, ça c’est sur. Ni pour la cuisine, ou, je sais pas... le maquillage. Par exemple, pendant que je me maquille, pendant que je cuisine, pendant que... mettons, je sais pas, je lave les vitres... Ok, donc : pendant que je suis une putain de femme au foyer des années 50 aux Etats unis, et bien, pendant tout ce temps là, c’est ma main droite qui bosse. Ouais, ma main droite, c’est un peu l’homme de la maison. Ma main gauche, pendant ce temps, il semblerait qu’elle trouve passionnant de traîner le long de mon corps, ou de s’appuyer ça et là. Sans que ça n’ait vraiment d'intérêt ces «ça» et «là». Ni que ça serve à quoi que ce soit de «s’appuyer». M’enfin, les femmes, vous savez... On comprend jamais trop.
Donc, bon, tout ça pour dire que ma main gauche était la plus fine des deux puisque la moins utilisée. Les phalanges étaient plutôt esthétiques, la courbe des muscles: discrète, mais présente. Les ongles, vernis: et pas trop écaillés.  Mais quand bien même, là, à 9h45, alors qu’on jouait soit disant notre avenir, qu’on avait bu trop de café, qu’on avait plus de pétard, qu’on avait pas de dictionnaire et que tout ça,  je disais à Acolyte que je trouvais que j’étais grosse. Que je trouvais que Beurk.

-Beurk, comment chuis grosse! Haaan! T’as vu?
-Quoi?
-Regarde cette main!

Je tendais le set de table imprimé de l’erreur que dieu-maman-génétique avaient faite.

-Quel rapport avec le cul? avait-il dit en repoussant le set.
-Quoi? Le cul? Quel rapport en effet, je te le demande.
-Regarde.

Il avait sorti une photo de sa p.e.t.i.t.e.c.o.p.i.n.e. de son p.o.r.t.e.f.e.u.i.l.l.e.
Malgré le fait que je voulais en savoir plus sur ma grosseur des mains et son histoire de cul, je ne pouvais m’empêcher de pouffer rapport à la photo dans le larfeuille, merde, quoi, ho.

-Tu t’es cru aux States?
-Quoi?
-Mec! T’as la photo de ta meuf dans ton portefeuille! Allô?

Là, je le regardais fort fort fort avec mes yeux grands grands grands ouverts ouverts verts.

-Non mais, c’est pour te montrer, ce qui est gros, ce qui ne l’est pas, tout ça. ... Me Mets pas mal à l’aise comme ça.

Et voilà qu’il rangeait la photo dans son portefeuille. Again.

-Je disais donc: TU T’ES CRU AUX STATES?
-ELLE s’y est crue, oui.

Bon alors je prenais le portefeuille, sortais la photo, avec ma main droite, hein, celle qui fait tout bien et qu’est pas si moche et je regardais, mais pour le coup, de mes 2 yeux, la donzelle.

«Sexy lady» j’aurais du dire. J’entends: si j’avais été une bonne amie, avec une anatomie normale et deux mains équilibrées. Au lieu de quoi j’ai dit «Wahou, mais...»
Il faut savoir que ces trois points de suspensions ont duré bien plus de temps qu’il n’en faut pour les lire. Pour preuve, pour lire trois points de suspension, il faut quelque chose comme, je sais pas, je vais pas faire appel à un spécialiste mais.
Il y’a des spécialistes pour ça? Disons un centième de seconde. Mes 3 points de suspension du dessus avaient duré comme les 3 minutes qu'il avait mises à oser me montrer la photo. Ce que je réalisais trop tard. Je réalisais ça ET le fait que la vie soit pas cool. Parce que si j’avais réalisé avant qu’il avait mis autant de temps à me montrer la photo, j’aurais sûrement même pas parlé de mes mains, j’veux dire, ou alors, quand il m’aurait montré la photo, j’aurais senti tout ce que ça impliquait pour lui et j’aurais tenté un saut au plafond comme il savait si bien le faire, pour lui montrer, que, wahou, la vue de sa donzelle me remplissait de joie, que, mec, avec une plante pareille sur la terre, l’humanité n’avait plus aucun souci à se faire, j’aurais même peut-être dit, en mentant sûrement, mais pour lui faire plaisir, que je comprenais, maintenant, pourquoi il la gardait dans son protefeuille comme un américain.

Acolyte, là,  me sort de ma tête:

-Wahou, mais quoi?
-Ben, wahou, mais, mec, vous devez être nombreux pour vous occuper de son cas, hein, non?

Ah, là, tout de suite, en le disant, pile poil, à peine j’avais terminé ma phrase que je savais. Comme on dit en maths: hésitation+sarcasme=pas bien.

-T’es assez nulle quand tu veux être une amie, tu sais. Elle a un gros cul ok, mais je montrais ça pour t'expliquer que ta main était parfaite, qu'elle allait avec le reste et que même si tu te trouvais grosse, -ce qui est insultant pour pas mal de jeunes qui vivent dans des pays en voie de développement- y'aurait toujours quelqu'un pour trouver ça beau, et je te le prouvais en te montrant que j'aimais une fille aux formes gargantuesques.

Et voilà qu'il rangeait à nouveau la photo dans le portefeuille.

-Non mais, attends, ce que je veux dire c’est que...

Bon, là, Acolyte avait utilisé sa main gauche pour la mettre sur ma main droite Peut-etre parce qu’il voulait que ma main droite à moi ne fasse rien et que la sienne puisse faire ça:

-Je me suis pas cru aux States, Baby. (Acolyte est drôle); j’ai aussi une photo de toi dans mon portefeuille.

Ma main tremblait un peu sous la sienne. Tout ça parce que j’ai une tendance à me laisser envahir par l’émotion, ce qui est très mal pour quelqu’un qui ne croit en rien, je sais, je bosse dessus.
Il sortait la photo.

-Quoi? Mais d’où t’as cette photo! Rends la moi.

Il la tenait à distance, comme dans les films, quand y’a justement un mec qui a une photo qu’une fille ne veut pas qu’il aie et que la fille veut la récupérer et que la nauture a fait les choses de telle sorte que les mecs sont assez grands pour tenir les photos qu’on veut récupérer sous notre nez mais hors de portée. Grand = 1m82, pour info.

-Arrête ça tout de suite.
-Ca fait moins la malineuh.
-Ca parle comme une prof de matheuuuuu.
-Ca te rendra pas ta photo-heu.
-Super. André?

André arrive toujours comme s’il attendait, là, juste derrière, qu’on l’appelle. A peine on a fini de prononcer le «dré» d’André que le mec dit:

-Oui mon abricot?

André donne des noms de fruits aux clients qu’il aime bien.

-(Soupir)
-Qu’est ce que tu veux mon abricot, un jus de fruit?
-Bwarf, on n’a pas d’argent, on est des nuls, c’est nul, chuis désolée.

André avait compris ce que je voulais vraiment de lui et il avait attrapé la photo qu’Acolyte tenait encore derrière son dos, me l’avait donnée et m’avait dit:

-4 café ou 6, un jus de fruit ou 2, tu sais... Abricot... Ca changera pas la face du monde.

André était généreux.
En prenant la photo, je le regardai, fier de son petit tour de passe-passe et lui demandai:
-Parce qu’il y a quelque chose qui changera la face du monde, tu crois, un jour?
-A part toi, non, rien, ça c’est sûr.
Et il était reparti près du percolateur.
Pfioulala, André était généreux, à tendance «petits noms» et papa en herbe de surcroît.
Ca faisait beaucoup pour un seul homme, et ça me faisait beaucoup d’effet à moi, la moitié d'une femme.

Acolyte, qui sentait mon enthousiasme baisser à vue d’oeil, avait décidé d’outre passer les règles, d’inventer notre propre loi: il déciderait des mots, j’écrirai. Soit. Pourquoi pas. Allons-y.
Entre-temps, on avait fumé le pétard dont j’avais eu envie plus haut et, alors, j’étais à peu près cap de tout faire. Ou alors non, j’étais à peu près cap d’en n’avoir rien à foutre de rien. Un truc dans ce genre là, quoi.

-Mais tu me fais pas le coup de mots comme «pardi» hein.
-Ben, je fais tous les coups que je veux.
-Non mais «pardi», «sapristi», «mazette» et «damoiseau», ça va nous faire un conte de château, c’est chiant.
-Bon, Albuquerque.
-Non, alors, je t’arrête tout de suite, excuse moi, mais puisqu’on va se la jouer vocabulaire, autant te le dire tout de suite, on dit «abdique» dans la vie et pas ... «albriqueque» ou je sais trop ce que tu viens de prononcer.
-Al-bu-quer-que.
-Ah. Ok. Ben. Heu. C’est pas un mot.
-Tatata, mot, nom propre, adjectif, peu importe. Albuquerque, j'te dis!

Je notais «Albuquerque», me voyant déjà faire circuler un personnage sombre et solitaire à la frontière de l’Uruguay et...

-C’est bien en Uruguay, Albuquerque, hein?
-Tu sais quel cours va commencer, là?
-Elle dit qu’elle voit pas le rapport avec sa question.
-Le cours d’Histoire géo.

Pffff, il avait oublié de dire «tiret» entre Histoire et Géo, l’inculte.

-Ok, et?
-Et, puisque tu ne vas pas y aller, tu ne sauras jamais où se trouve Albuquerque.
-Non mais attends... je sais très bien où est Albuquerque, c’est pas en Uruguay, je disais ça comme ça, c’est, ... t’sais, pas loin de...
-"Polissonne".
-Si tu veux m'entendre dire que Polissonne est un pays, un de ceux qui auraient une frontière commune avec le Nouveau Mexique et le désert de Chihuahua, tu oublies que le pétard me redonne la mémoire ET l’envie de te taquiner, raison pour laquelle, pendant que tu réalises que, oui, Albuquerque est bien au Nouveau Mexique à côté, tout près du désert de Chihuahua, et que tu te demandes comment ça m’est revenu, et bien, pendant tout ce temps, je vais me contenter de te chatouiller là où je sais que c’est tellement insupportable pour toi que tu peux te pisser dessus. Mais je vois que tu es encore en train de comprendre ma phrase quand tu devrais déjà t’enfuir, donc, d’une: le pétard ne fait pas le même effet à tout le monde, de deux: donne moi ta côte.

Le con avait soulevé son tshirt. Comme un gros con. Le con. J’te jure. Les garçons, parfois, ça me fait pitié.

-Ca te dérange pas si je te traite d’attardé pendant que je te chatouille, hein?

Pendant qu’Acolyte se tordait et rampait et enfin reprenait son souffle je disais:

-Polissonne, donc? je vous vraiment pas ce que ça veut pouvoir dire.

Je la fermais et notais «polissonne». En voyant Albuquerque et Polissonne côte à côte, j'ai eu l’impression qu’il choisissait ses mots d’après un critère phonétique, l’idée n’était pas pour me déplaire.

-"Ammoniaque", "Mangrove".

Qu’est ce que quelqu’un irait faire au Nouveau Mexique pour sniffer de l’ammoniaque et sauver la mangrove? Tomber amoureux d’une polissonne? Ca s’annonçait pas super-super cohérent tout ça.

-"Farandole».
-Bon, ça fait pas 3 mais 5 là. On arrête.

A vrai dire, Farandole me sauvait. Tout ce monde là allait bien s’entendre, c’était outre-décidé.

J’ai fait mon exercice dès que j'ai pu en me disant que, voilà, il suffisait de concerner un élève pour le voir se passionner et obéir, que c'était tout de même pas sorcier, nom de nom. J'avais même cherché d'autres mots qui sonnaient joliment. J'étais dedans, en somme. Le lendemain, il était sur son bureau. Un bureau qui ressemblait étrangement à un top case de scooter. La semaine d'après, je l'avais adressé à mon proviseur et ma prof de cette matière hybride dont j'ai déjà oublié le nom, pour les remercier de m'avoir donné 3 jours pour m'amuser. Ma prof de Français était dans le coup, bien sûr, les profs de Français ont toujours été dans mes coups. L'exercice, il vaut ce qu’il vaut, il a, quoiqu’on en dise, le mérite d’exister.

Il est là, d'ailleurs:
http://beaucoupbeaucoup.blogspot.com/2008/03/en-pmoison.html


L'énergie que ça m'avait donné, ce petit jeu à la noix, l'envie d'être à la hauteur du challenge et le plaisir de jouer avec des consonances et des sens que ça m'avait procuré, c'est autant de raisons pour que je m'y colle à nouveau. Ben, oui, les exercices dont je parlais. Et aujourd'hui, grande bourgeoise que je suis, j’ai un dictionnaire, que je peux feuilleter, et qui décidera donc que les mots clés seront:
(inquiète mais impatiente, je prends un dictionnaire, je pointe, et j’arrive)


Supsense et roulements de tambour, merci de votre intervention, je n'ai plus besoin de vous pour rendre le verdict.
-"Egérie"
-"Coupable"
et
-"Liaison"
seront les héros de ma composition.
Et que ça saute.


-maispastrop-


(et pour ceux qui douteraient de ma franchise et qui me voient déjà décider des mots sans aucun dictionnaire, je suis au regret de vous annoncer que vous vous mettez le doigt dans l'oeil jusque là, et que d'ailleurs: J'AI UNE PREUVE vidéo. hé ouais. j'ai assez triché dans ma vie pour m'attendre à ce qu'on ne croie plus alors j'anticipe. et bim.)

lundi matin, l'empereur, sa femme et le petit princeuh.

On n’a pas tous les jours des choses passionnantes à partager. Et personne ne peut se vanter de vivre, quotidiennement, une épopée digne d’être racontée. La vie elle-même se tourne parfois les pouces, plongée dans une apathie somnolente; il existe une routine qui, contrairement aux projets nous tenant à coeur et pour lesquels on se targue soit disant de vivre, enlace le lundi au mardi et le mardi au mercredi et le mercredi au reste... et le reste à une quantité astronomique de mois, avec une aisance pour le moins déconcertante. Quand un dessin reste inachevé, le bout du crayon rangé, presque définitivement, dans le tiroir à dessins, la semaine, elle, sautille d’un jour à l’autre sans s'essouffler. Jamais. Jamais de la vie.



Il y a de ça à peine quelques heures, ou 3 semaines, on commençait un scénario avec l’entrain de la jeune fille qui a enfin le droit de s’acheter son tout premier soutien gorge. Autant dire que l’excitation était vraiment en train de prendre une bonne leçon, voire une raclée, niveau enthousiasme. On avait tout en tête; les mots arrivaient, dociles, les phrases se construisaient d’elles-mêmes, bienveillantes, et les dialogues, dieu qu'ils étaient authentiques, les dialogues; on pensait déjà à ceux qui comprendraient tout ce qu’on voulait dire. Le monde était bientôt à nous, tout était possible, et ce qui était inaccessible ne nous préoccupait pas outre mesure. Pendant plusieurs jours, rien ne comptait davantage, les huissiers pouvaient tambouriner autant qu'ils voulaient, on réglerait nos factures à la fin de cette séquence, pas avant.
Et pourtant.
Maintenant, bon, voilà, le scénario est là, branlant, ni fait ni à faire, il s’ennuie sur les bords, nous indiffère tout autant; on l’a oublié peut-être. Et quand il se rappelle à nous, on préfère finalement se coller aux factures EDF pour le noyer sous les tâches qui nous incombent - c’est comme ça que disent les grands -.

Non mais franchement.
Ca n’a ni queue ni tête, cette façon de vivre et d’osciller entre l'absolument passionnant qu’on n’a jamais le temps de mener à bout, et l’obligatoirement responsable dont on ne voit jamais la fin.

Comment ils font, les autres?

Je veux dire, y’en a qui payent leurs factures à temps et qui fabriquent des romans, dessinent des maisons, s’occupent de leurs enfants, et profitent des premiers jours des soldes; je le sais, je l’ai vu. Au JT ou un truc comme ça, même. Une autorité incontestable en tout cas. Si ça se trouve, leur appart’ est nickel-propre en plus, les coins resplendissent de produit ménager et ils ont même le temps d’acheter un nouveau bouquet avant que l’ancien ne se fane; comme ça, pour le plaisir, histoire de faire joli et chaleureux, sur la table-cirée-à manger où c’est qu’ils se régalent de petits-plats-faits-maison. Avec des produits achetés au marché, je précise. Je suis sûre que j’aurais pas du préciser, que c’est comme une insulte à votre intelligence, pourtant je précise quand même: des petits plats faits maison avec des légumes achetés au marché du matin qu’on sert sur une table cirée. Dans une vaisselle assortie, aussi, j’avais oublié ça: la vaisselle assortie, tout ce bordel, wahou.
Des gens vivent vraiment dans des catalogues de décoration qui feraient aussi guides de bien-être, il faut le savoir.

Pourtant ils n'ont pas de super pouvoirs, sinon, bien entendu, ils les consacreraient à sauver le monde, or, jusqu'à preuve du contraire, le monde n'est pas sauvé et ces mortels s'en sortent.
Comment font-ils, alors, ceux-là?



J’aimerais bien qu’on me raconte. En soi, ce serait déjà plus captivant, leur quotidien un peu lisse d’ovni propret, que mes jours à moi, que je ne connais que trop bien et que je colle les uns après les autres, tant bien que mal, en essayant de faire goupiller la fin du samedi avec le début du dimanche, en vain, toujours. Toujours de la vie.

C’est du rafistolage, à ce niveau. Ma prof de dessin du lycée, elle dirait ça, que "c’est du rafistolage", et, ma prof de dessin du lycée elle croyait un max’ en moi, c’est pour dire.
Pourtant, j’ai pas l’impression d’abîmer quoique ce soit, je suis sûre de ne pas avoir de réparation à faire puisque j’ai la certitude de n’avoir rien cassé. Mais -et c'est un tracas-, dès que j’ai une conviction, après, je doute. Ca rate jamais. C’est pénible, je vous dis pas à quel point c’est pénible.

C’est ça que je me disais, mais en plus intéressant, dans le métro, ce matin. (11h50, le "matin", hein)
Je me dis souvent des tonnes de trucs dans le métro; faut croire que le fait d’être dans l’incapacité d’écrire mes idées leur donne envie de débarquer par milliers. Et, la proximité avec des corps et des têtes et tout, des gens, en somme, ça me fait cet effet; des personnages habillés -comme moi-, parfumés -comme moi-, dans leur tête -comme moi-; et moi qui essaie d’infiltrer la leur... toujours ça me fait penser à ça: comment je suis trop qu’une crotte de mouche parmi trop les crottes de mouches parmi les merdes trop sur lesquelles on se pose, nous tous, trop. Grave. Et tout.



Et, généralement, ce sentiment pourtant déceptif en diable me remplit de joie. J’aime me sentir au milieu d’une énergie, surtout si elle n’est pas la mienne, encore plus si elle marche en rythme dans la rigole que je tente de remonter à contre-courant.

Je me suis souvent dit d’une grognasse enceinte «ma vieille, grâce à la hargne que tu mets à exiger qu’on te sacrifice un siège parce que t’es à 6 mois alors que tout le monde s’en fout et que c’est la faute de personne dans ce wagon, grâce à cette hargne, tu alimentes un truc dans moi, un truc que je sais pas nommer, une sorte de flux qui, tout en mettant en lumière à quel point nous sommes différentes, nous relie inexorablement, toi et moi, d’une façon ou d’une autre».
Non, mais, sérieusement, je me dis ça, je le pense, je le vis, je suis à fond; tant et si bien que si ça se trouve -et ça se trouve- je me lève pour lui laisser ma place. Je lui dis «je me fous que vous soyez enceinte, d’ailleurs, soit disant, vous devriez respirer le bonheur et blablabla qu’ils disent dans les magazines, alors que là, tout ce que je vois, c’est de la haine pour le monde qui vous entoure. ce qui, si vous voulez mon avis -ce dont je doute vu que vous ne voulez que ma place mais quand même je vous le donne, mon avis- ce qui, donc, ne présage pas d’une grande philosophie-bisoubisou-calinou pour l’éducation du bou’d’chou à venir. pourtant, voilà, vous me rappelez à quel point on est reliées, vous et moi, en étant si différente de moi, et, moi de vous; et, entre vous et moi, en étant si chiante aussi, parce que vous êtes chiante hein là, vraiment. vous me rappelez tout ça, alors: prenez ma place et s’il vous plaît, arrêtez de faire la gueule, c’est pas bon pour la santé et donc pour le bébé et donc gnagnagna il paraît, qu’ils disent dans les magazines».
Bon et bien voilà, je ne me fais pas d’amis, pas d’ennemis non plus; je donne juste l’opportunité à ceux que je trouve étrangement étranges de me trouver bizarrement bizarre en retour. En toute civilité. C’est déjà ça. Y'a un contact, on s'exprime, on est vivants les uns pour les autres; il ne faut se taire pour rien au monde, personne n'a le monopole du cœur, à ce qu'il paraît, bon. Alors personne n'a celui de la colère non plus. C’est une forme de cohabitation, on peut pas dire le contraire. Sans rire, c’est déjà pas mal, je vous jure.



Et bien. Je crois que c’est parti. Le truc miraculeux que j'ai toujours cru spontané, évident, mien, acquis, éternel. Ce phénomène d’être reliée à des gens que je comprends pas, que j’aime pas, qui sentent mauvais peut-être même sous leurs costard-cravate-dénouée, mais reliée quand même et reliée d'amour; je le sens plus, c’est pas ça. Y’a un truc qui cloche.

Aujourd’hui, je les regardais de plus près, tous mes collègues, de très près puisque, carrément je me tenais face au profil que m’offraient mes voisins de banquette ; honnêtement, ne nous mentons pas, ce ne sont pas là des façons. On ne se retourne pas sur quelqu’un qui lit, pour le regarder, alors qu’on ne le connaît pas, alors qu’on s’est même pas souri, rien. Dans la vraie vie, on ne fait pas ça. Et je l’ai fait, d’accord, et je ne dis pas que j’en suis fière, ok.
Soit.
Mais j’ai plein d’explications à donner, et si ça ne suffit pas, j’ai tout autant d’excuses et au moins mille arguments.
Je me suis retournée, le bout de mon nez frôlant presque sa joue, je voyais tous les petits défauts de sa peau, j’apercevais des bribes de phrases insipides dans son livre, je sentais sa mauvaise eau de Cologne. Mais c'est pas la question, ce qui me dérangeait, au-delà de tous ces défauts notoires, c’était principalement le fait qu’il fasse comme si je n'existais pas, comme s'il n'accordait pas d'importance à quelqu'un qui se collait belliqueusement à lui , comme s'il s'en fichait et que, par là-même, il acceptait de ne rien vivre d'un peu différent.
------------Qu'il ne me retourne pas les compliments.
------------Qu’il préfère, en prenant l’air de celui qui ne se rend pas compte, rester plongé dans son roman tiré à 250000 exemplaires, réimprimé à 50000 ensuite, parce que des pouilleux comme lui se décidaient finalement à eux aussi ne surtout pas lire quelque chose qui les réveilleraient et à opter pour un énième «Et si j’étais vivant». Cette blague.
------------Qu’il feigne de ne même pas noter mon inspection, ne me laissant pas la place de lui dégobiller les tréfonds de ma pensée.
------------Qu’il ne me traite pas de snobinarde parisienne élitiste odieuse qui mériterait une bonne raclée, une fois que je l’aurais eu qualifié de bouseux de mauvais goût qui ferait mieux de donner 10€ à un auteur qui le sortirait de sa torpeur et lui apprendrait qu’on écarte pas les jambes et qu’on ne prend pas toute la place de la banquette, dans le métro.
------------Je cherchais le moyen d'avoir un échange, un échange dont l'essence est pas facile à exprimer, sans vraiment de forme, sans fond non plus, mais rempli d'un espoir d'enfant, et, s'il y a bien un truc cool chez les enfants, peut-être le seul, c'est bien l'espoir absolu qui frôle la naïveté tellement ça croit en tout, les mioches. Je voulais que, peut-être, il me convainque, en fait, qu'on puisse lire "Et si j'étais vivant" en ayant l'air d'être mort alors qu'il était encore plus vivant que moi. Moi qui étais sur le déclin. Et lui qui ne voyait rien. Qu'il réagisse, nom d'un petit bonhomme! Qu'il se passe quelque chose. QUELQUE CHOSE, N'IMPORTE QUOI. Je suis pas exigeante, je veux juste être sûre qu'on respire.


Je lui en ai voulu, qu’est ce que je lui en ai voulu. Je l’ai bousculé, même, en partant. En ne réagissant pas, là non plus, il a confirmé mon soudain mépris pour ceux qui étaient déjà morts et occupaient néanmoins la place de plein d’autres gens tout plein de vie. J’en connais un max’ des gens tout plein de vie qui n’ont pas la place qu’ils méritent. Ca me mine, je crois.

Je ne me suis plus réellement sentie connectée avec l’humanité, ces derniers temps. Laissez moi vous dire que c’est un de ces sentiments qui, malgré le fait qu’il traite d'absence, de vide et de manque, vous remplit de tout partout au point que vous en arriviez à déborder de ça: c’est à dire de trop plein de rien. Laissez moi ajouter que personne ici bas n’a été fabriqué pour accueillir ce sentiment avec joie.
Laissez moi vous laissez déduire que j’ai donc été submergée par du Rien-Avec-Tristesse.
Je ne souhaite ça à personne, y compris à mon pire ennemi, contrairement à la maxime.

J’étais touchée, encore, puisqu’on me bousculait; attendrie, toujours, puisqu’un homme semblait avoir des réminiscences de galanterie en me laissant sa place; concernée, parfois, puisque le clochard, en passant, frottait de toutes ses bactéries mon nouveau manteau. J’étais, pour ainsi dire, pourrie. Au sens propre comme au sens sale.
En tout cas, plus moi-même.
Ils m’avaient déçue, tous; ------------ça, d’accord.
Mais, bien plus important encore, ils m’avaient étouffée de leur éloignement. J’étais arrivée au stade où je ne sentais plus de ponts entre eux et moi; même s’il avait fallu les traverser chargée d’insultes, j’aurais préféré. Là, juste, comme ça, pouf, ça faisait flop. Paf.

Tu prends le métro, ok, je passe, tu me laisses passer, tu me laisses passer?!, je «pfff» à ton égard, tu «rhhhh» en retour, je m’assieds, j’augmente le volume de mon ipod, je mets les jambes sur le côté vu que mon voisin est sûrement trop un raté pour s’alimenter correctement vu comment il est méga gros, je regarde pas les stations puisque je les connais par coeur, je reconnais le virage annonciateur de mon départ, je prends même pas la peine de me lever assez en avance pour laisser à tout ce petit monde le temps de s'organiser, m’en fous, je fonce en disant «pardon» soit trop fortement soit trop faiblement, parce que je n’ai pas baissé le son de l’ipod, dieu m’en garde, je descends, on me pousse un peu sur le quai, je m’en fous, je m’en fous?, je continue, on me tient pas la porte, je la tiens plus non plus, quand je traverse, une voiture klaxonne parce que je l’empêche de griller le feu rouge, cela dit je suis pas vraiment sur le passage piéton, j’arrive à la porte, l'ascenseur va pour partir, la personne ne retient pas la porte, je monte à pieds, je me demande à quoi je pense, je me demande si je pense seulement à quelque chose, j’aime vraiment bien ce disque, ils devraient pas limiter le volume des ipod comme ça, j’ouvre la porte, je dis bonjour en ayant encore les écouteurs, l’indifférence, la rudesse, et l’éloignement de ces 30 minutes qui m’ont fait perdre 1 an d’espérance de vie, d'espérance, et de vie.


Qui oserait réclamer un quotidien pareil, sérieusement.
Et, je dois être honnête, ce genre d’aventure ne m’arrive que très, très très rarement. J’ai mis 3 «très» parce que, véritablement, c’est rarissime dans ma vie, des épisodes pareils. Pour reprendre l'exemple du métro, la plupart de mes trajets sont épiques, ponctués de rencontres et de sentiments divers et variés. Souvent, j’entends les gens se raconter ça: à quel point c’était chiant le travail aujourd’hui, les couches culottes, le métro, le ménage, le rendez-vous avec la vieille copine un peu dépressive, le consultation gynécologique, le ménage de printemps... tout. Et je me félicite moi-même d’avoir choisi d’être bizarre. Je vis jamais ces trucs là, tout simplement parce que j’ai choisi de ne pas les vivre.
Ce qui est très très très pratique, c’est que quand ça nous arrive, par la force des choses, le ménage de printemps ou le métro en deviennent presque amusants tant on avait eu tendance à en oublier la nature même. J’ai essayé de faire en sorte d’être divertie tout le temps, par tout et tout le monde. C’est une hygiène de vie qui demande pas mal de règles et pas moins d’interdits, entraînant aussi une quantité de conséquences; on croirait pas comme ça, je sais. Pourtant, vivre soit disant «différemment», c’est au moins aussi chiant que de vivre comme tout le monde. Sans compter qu’on y prend goût et qu’on en sort donc pas en un claquement de doigt.
Mais voilà, faut croire que j’ai mis la barre en deçà de mes exigences puisque je me retrouve à m’ennuyer de l’ennui de ceux que j’ai toujours tenu à l’écart. Y’a un truc qui cloche, disais-je. Au moins, ça, ça se tient.

Pourtant, je n’ai rien contre l’ennui, c’est devenu très vite un ami aux qualités incontestables: la halte intemporelle qu’il représente, le flottement insouciant au dessus de l’agitation et toutes les idées qu’il nous offre, sans parler des rêveries, dont il est loin d’être avare; pire/mieux que ça, l’ennui, c’est presque un terme positif dans mon dictionnaire d’enfant unique:

-Ma chérie, qu’est ce qui te ferait plaisir, ce soir, t’as bien envie de faire quelque chose?
-Oh oui ! Oui oui oui: je veux m’en-nu-yer !


Quand on n’a pas de frère sur qui s'énerver ou de sœur à coiffer, on apprend à se satisfaire tout seul, et quand on en a eu assez de se coiffer soi-même tout en s'énervant toute seule, on cherche d’autres moyens de s’amuser, on s’invente des mondes, on joue avec rien, les fissures des murs sont des labyrinthes bien plus mystérieux que ceux des jeux Playschool empaquetés à Noël, nos amis imaginaires foulent chacun de nos pas et nous chuchotent des plaisanteries que ces nigauds venant de familles nombreuses ne comprendraient même pas. On devient un peu snob aussi. Logique: on est supérieurs aux autres.
Bref, l’ennui, c’est le pied. Surtout quand on l’invite pour un tête à tête. Mais je ne savais pas que celui des autres pouvait à ce point annuler les effets positifs de mon propre isolement nostalgique.

J’ai l’ennui pourri. C’est gênant. Ca pose un réel problème d’organisation. J’en suis à espérer que tout le monde s’amuse, même si c’est d’une façon absolument vulgaire; alors, je serai tranquille, et mes pensées ne seront pas parasitées par la tristesse des voisins dans le métro. Une tristesse même pas triste, que je finis par entendre depuis mon lit, la nuit. Un sentiment déjà un peu accepté, avec lequel on fait, vaille que vaille.
Oui, mais non: moi, j’y arrive pas, vos nuages noirs me polluent, il faut absolument que vous trouviez une solution parce que le problème est vital:
Vous étiez ma passion. Vous regarder, vous écouter, vous maudire parfois, vouloir vous prendre dans les bras ou vous insulter, on va pas se mentir, ça me faisait mes journées. Après ça, ma mauvaise humeur et mon nombril ne pesaient pas grand chose et j'envoyais balader l'un comme l'autre, forte de tout ce que vous m’aviez donné et que j’avais volé ça et là.

C’est la crise? je me demande, dégoûtée par moi-même de formuler une question d'une pareille banalité.
C’est ma crise! je me dis, persuadée que, oui, tout est lié, vos humeurs, les miennes, et même les battements d’ailes des papillons.
Ca craint, je conclue, tout en réalisant que j’aurais pris un tant soit peu de plaisir à raconter que je m’ennuie.
Preuve que tout n’est pas perdu.
Y’a de l’espoir, comme dit l’autre. Reste à savoir où.
-maispastrop-

Haut les mains, haut les bras, haut-le-coeur.

Je lis plus, j’écris plus,
les films n’ont plus de couleurs et les conversations sont sans goût.
Le froid ne fait que me frôler. Quand on me bouscule, mon corps reçoit le coup et se plie, indolent, sous l’impact du choc sans vraiment le réaliser. Mes pas reprennent le rythme, et continuent. Je n’insulte plus ces gens là.
Je voulais les tuer, avant. Je rebroussais chemin et leur attrapais le bras en leur servant, l’air le plus acariâtre possible : «Vous me bousculez parce que vous pensez que ça me fait plaisir ou parce que vous n’avez aucun sens commun? Vous voulez que je vous montre ce que ça fait? -je les bousculais- et si je pars sans m'excuser, vous voulez savoir ce qu’on ressent?» et je partais sans m’excuser, donc.
Parce que bon. Ca allait deux minutes. Sûr qu’ils bousculeraient plus jamais personne, au moins.
Ca me prenait un temps fou tous ces règlements de compte.

J’expliquais au serveur qu’il y avait de fortes chances pour qu’il voit son pourboire faire peau de chagrin s’il me servait mon café au bout de 15 interminables minutes en me le renversant à moitié sur les genoux sur une table qu’il avait jugée indigne d’être nettoyée.
Quand un vendeur s’étonnait de mon refus d’acheter finalement un pull qu’il venait de trouer en ôtant l’antivol, je lui demandais si, lui, il l’aurait acheté. J’étais impliquée dans la vie, quelque chose de fort.
S’il me répondait qu’il s’en moquait et que j’avais qu’à aller ailleurs, je prenais quelques minutes, encore, pour lui demander s’il était heureux de travailler comme ça, s’il pensait pas qu’en étant plus aimable, il aurait plus souvent la possibilité d’être aimé.
J’étais dans la vie, tout au milieu, noyée, à m’accrocher désespérément à l’idée qu’en fait, au fond, les gens étaient intrinsèquement bons. Forcément. Et qu’il fallait essayer.

Pour qui je me prenais?

Non, c’est pas la question; c’était pas par excès de confiance en moi, en grand sage philosophe, en savant moralisateur, que j’abordais les foules. C’était en petite idiote, convaincue que c’était faux archi faux, tout ce blabla des vieux qui consistait à ne pas uniquement regretter leur époque mais à aussi nous prédire la nôtre chaotique. Parfois, même, ils osaient s'en vouloir de nous y avoir pondu.
Ca, j’en pouvais plus. Et par dessus tout, je voulais leur prouver.
Que c’était leur faute. Et qu’avec un peu de volonté... tout ça. Que l’irrespect qu’ils recevaient ne tenait qu’à l’aigreur qu’ils dégageaient et m’épargnait, moi, parce que je laissais leur chance aux gens.

«Ha! Je vous l’avais dit, les gens sont sympas, la vie est belle, la guerre, c’est fini et l’eau ne mouille que les vieux réacs!»
«Nananèreuh», peut-être même en prime.

Je me prenais pour rien donc.
Je prenais simplement l’espoir. En otage, enfermé dans la cave, et je voulais pas qu’il s’en aille, jamais, et qu’il devienne simplement réel. Bientôt.
Je le choyais tous les jours un peu plus, ne voulant pas comprendre qu’il l’aimait pas, la prison que je lui avais faite. Il avait pas que ça à faire, attends. Fallait qu’il en déçoive plein, plein, plein d’autres encore. Environ 6 milliards à l’époque.

http://www.worldometers.info/

Et puis, les métaphores ont commencé à m’ennuyer.

Les profs de français ne comprenaient pas qu’on préfère sécher leurs cours pour écrire; les clochards avec qui on rigolait en profitaient pour nous subtiliser des pièces dans les poches; je faisais du mal aux garçons que j’aimais; et y’avait toujours un documentaire où on tuait des animaux simplement pour avoir des manteaux qui font genre on est riches.

L’espoir a rétréci son champ d’action, d’un coup.

J’arrivais plus à croire en tout le monde.
Je m’endormais en pensant que quelque part, on tuait une femme. Que peut-être même, on poussait le vice jusqu’à l’enterrer proportionnellement à la gravité de son crime, lui donnant ainsi la possibilité de ne pas éviter la lapidation, au lieu de ne pas du tout éviter la lapidation.
J’entendais le voisin qui pleurait après avoir bu toutes ses bières. Je le croisais parfois au supermarché, je prenais ma tête dans mes mains quand je le voyais déposer sur le tapis roulant des dizaines de canettes, espérant peut-être n’en boire qu’une, et le recroisant le lendemain en achetant la même quantité. Je pouvais pas le sauver.
Il allait plus jamais aimer personne.
J’étais inutile.
J’allais jamais sauver personne.
Je me demandais s’il achetait autant bières parce qu’il était inutile, lui aussi.
Et qu’il pouvait même pas se sauver lui-même.

L’espoir a prêté sa place à la colère, pour voir. Tiens, vas-y, installe toi, je t’ai chauffé la chaise.

La colère m’a épuisée.

Même ceux qui me connaissaient depuis toujours ne comprenaient pas, ils disaient tout le temps «où est ce que tu veux en venir???» avec plein de points d’interrogation dans la voix et des yeux exorbités.
Comme si je le savais moi-même.
Le trémolo de leur incompréhension me froissait tellement que je finissais par ne plus les aimer, eux, qui ne partageaient pas ma révolte. Et ça non plus, ils ne l’ont pas compris.

Je gardais ma révolte bien au chaud, tout me hérissait, j’enrageais pour un papier jeté par terre, je prenais plus la peine de m’expliquer, je réduisais mon vocabulaire à «Arriéré !» tout court, j’avais plus assez de salive pour leur expliquer; et si je m’étais lancée dans une de ces tirades dont mon adolescence avait eu l’exclusivité, il aurait fallu que je leur dise à quel point je les haïssais d’avoir fait de moi quelqu’un qui commençait à comprendre ce que «les vieux réacs» disaient du monde, d’eux, de moi. Que c’était leur faute.
Et je ne l’ai jamais fait parce que je commençais à comprendre que je n’aurais pas été capable d’entendre ce qu’ils m’auraient répondu : que c’était le cadet de leur souci.
Je comprenais aussi que c’était autant ma faute que la leur.
Bon, que des trucs pas très réjouissants en somme.

http://www.worldometers.info/ encore, et ça a déjà empiré.

Certains de mes acolytes en étaient encore à se couper les avant-bras pour être sûrs d’être vivants quand j’évitais à tout prix de m’attarder sur le fait que je ressentais moins de choses, de peur de réaliser que j’étais presque morte.

Un matin, une prof de lettres m’avait pour ainsi dire fermé la porte au nez. Dans le bon sens du terme, c’est à dire, pour me garder dans la pièce, pas pour m’en exclure.
J’avais ce défaut d’arriver toujours la dernière et de repartir pas davantage en avance, les quelques fois où je venais. Facile comme un jeu d’enfant alors, pour l’adulte qu’elle était, de bloquer la moitié de femme qui m’habitait dans son antre. Je me rappelle que la pièce n’avait plus la même odeur quand on s’y est retrouvées seules.
Au moins, elle en avait une.

- Je ne suis pas du genre moralisatrice.
- J’ai remarqué. Mais votre entrée en matière est flippante quand même.
- Je ne t’ai jamais donné de conseils. Ni même d’ordres.
- Je dirais le contraire...

- ? Je t’en ai donné ?

- Non, je veux dire, je le dirais dans l’autre sens. Vous ne m’avez jamais donné d’ordres. Ni même de conseils.

- Ca se vaut, en effet. Mais, pourquoi aurais-je construit cette phrase dans ce sens là?

- Pour souligner à quel point vous êtes cool.
- Est ce que tu me trouves cool?

- Me suis jamais posé la question, mais la façon dont vous me traquenardez avec vos phrases, et l’intro que vous faîtes à un tirage d’oreille tout en faisant croire que vous n’allez pas en faire, c’est mieux si vous faîtes la phrase dans l’autre sens, d’après moi. Comme ça, c’est l’avis d’une personne cool. Genre. Et c’est ni de la morale, ni des ordres. Tout ça tout ça.

- Je suis pas sûre que le verbe «traquenarder» existe, mais je vois où tu veux en venir et...

- ... Ah non! moi je veux en venir nulle part hein. Ni maintenant ni jamais. C’est vous qui m’avez traquenardée dans la pièce pour me faire la morale et me donner des ordres, moi j’ai rien demandé.
- Manon...
- ...
- Je sens bien que tu perds prise ces derniers temps.

C’est con, c’est la dernière chose que j’avais envie d’entendre. Même si j’avais fait ma maligne, façon «on me l’a fait pas, je me ferai pas avoir», j’attendais que ça, qu’elle me la fasse et qu’elle m’ait. Et voilà qu’elle tombait dans le grand panneau «attention chute de clichés».

- Je perds pas prise, vous comprenez rien, je lâche prise. Vous n’avez pas saisi la nuance. A ce titre, vous ne méritez pas que j’écoute vos morales une seconde de plus. Si c’est pour me dire de ne pas le faire, de toute façon, c’est trop tard. Et si c’est pour me dire que c’est mal, alors vous devenez une pas-cool. Et si c’est pour m’encourager... Si c’est pour m’encourager, votre cynisme me dégoûte. Vous êtes foutue. Vous vous êtes traquenardée toute seule. Pourtant je voulais vous laisser une chance. Sérieux.

Et comme elle avait claqué la porte, je vois pas pourquoi moi, qui faisais manifestement preuve de davantage de jugeote, j’aurais pas eu le droit de le faire, résultat, je l’ai fait, voilà. Dans le mauvais sens du terme. C’est à dire en l’excluant.

Pourtant elle a quand même dit quelque chose, en la rouvrant, sur mes pas amers qui résonnaient dans les couloirs.

- Vous n’êtes pas de ceux qui baissent les bras.

Je comprenais pas, j’avais pas l’impression d’avoir abandonné quoique ce soit. Peut-être que mon imperceptible haussement d’épaule l’a amenée à insister.

- Vous n’êtes pas désillusionnée. Vous ne le serez jamais.

Ca m’a fait un pic dans le corps quand elle a dit ça. Je sais plus trop où. Partout sûrement, nulle part à la fois.

-Ha, désillusionnée! Super... Encore faudrait-il que j’ai été illusionnée, j’vous signale.

Je n’avais pas encore relevé qu’elle m’avait vouvoyée pour la première fois.

- Tu n’es ni désillusionnée ni illusionnée, tu aimes les gens, je crois vraiment que tu veux les aimer, et l’essentiel, c’est d'essayer, et de bien le leur expliquer, ils seront d’accord, toujours, tout le monde veut toujours qu’on l’aime.

J’avais ralenti. Non pas que ses mots me parlaient, mais, je sais pas, elle me donnait beaucoup d’elle, je trouvais. Je me devais de l’écouter.

- Vous pourriez me dire de me mêler de ce qui me regarde. Et pourtant vous voulez me laisser parler parce que vous m’aimez. Vous ne devez pas baisser les bras. Vous devez rester une enfant. Vous êtes une formidable enfant.

Je réalisais tout à coup qu’elle me disait «vous».

- Vous m’avez vouvoyée pour me dire de rester une gamine. Vous êtes une super prof mais, sérieux, ne vous reconvertissez pas en psy. Parce que vous seriez nulle.

Elle m’avait vouvoyée. J’étais foutue, adulte, responsable, cramoisie.
J'étais comme elle maintenant, j'essaierai peut-être même d'empêcher les autres de grandir.



Baisser les bras... quelle idée. Toujours je les garde relevés pour danser, faire la fête, commander un autre verre, héler un taxi ou me pendre à tout plein de cous.

Je ne connais plus ni l’espoir ni la colère. L’envie, parfois. Quand eux on le droit de rester dans le bar qui ferme alors que moi non. Et puis juste après, je m’en fous. Ca c’est ce que je connais le mieux. M’en foutre.
Qu’est ce qui compte? Hein? Je demande quand même parfois entre deux vodkas. Hein, dis le moi, toi là, qu’est ce qui compte? A part ton verre à recommander, ta demoiselle à séduire, l’autre à flouer et les blagues du lendemain, à bien construire pour faire rire l’assemblée.
La syntaxe, ça vaut aussi pour l’humour. Certains profs de littérature nous auront au moins servi à se foutre de leur gueule en bon français, c’est toujours ça.
J’ai pas froid parce que j’ai bu et puis après j’ai trop chaud parce que l’alcool s’en va mais pas toi et je ne te voulais pas vraiment dans mon lit, ou pas aussi longtemps. Je parle de rien. Je ris de tout. Je commence à vivre en diagonale.

J’ai mal partout.



Un jour, on croise une amie qu’on n’avait pas vu depuis au moins aussi longtemps que l’espoir. Elle était restée dans une cave, elle aussi, en quelque sorte. Je marchais comme ça, je sais plus trop pourquoi d’ailleurs, je me rendais pas loin de là où il fallait, à peu près à l’heure requise et j’avais même pas froid. J’avais plus envie d’écrire, ni de lire, le cinéma, j’y allais plus et les conversations sentaient la mauvaise haleine de l’alcool ou le chewing-gum poli. Les gens grelottaient, je crois, j’en suis même pas sûre parce que j’avais du mal à les considérer comme des gens, alors je peinais à leur attribuer des sensations humaines. Des trucs qui viendraient du corps, je pensais que plus personne faisait ça.
On m’avait bousculée et, quand même, l’espace d’une seconde je m’étais dit qu’à une époque, lointaine, presque antérieure à moi même, j’avais été une fille qui refusait qu’on la bouscule.
Je me disais qu’en même temps, refuser qu’on nous bouscule ne nous assurait pas du fait qu’on ne nous bouscule plus jamais, mais que quand même... le refuser nous poussait peut-être à leur expliquer qu’il ne fallait pas faire ça, parce que ne pas considérer les gens et ne même plus se rendre compte qu’ils étaient forcément du genre à ne pas apprécier qu’on les bouscule, c’était être une vieille peau. Et puis je me disais que je divaguais, d’ailleurs ça m’avait fait perdre un temps fou, j’avais pas sorti ma carte de transport alors que j'étais déjà presque dans les escaliers du métro. C’est comme si je n’avais rien pensé du tout, et que personne ne m’avait bousculée, ou alors y’a très longtemps.

- Manon?!

Ca me rebouscule, mais plus gentiment.

-Je te suis rentrée dedans mais comme une furie! t’as pas vue? Je faisais tomber mon téléphone et je savais plus où j’en étais et pour le rattraper sans raccrocher j’ai fait n’importe quoi je t’ai bousculée et puis j’ai cru te reconnaître et puis c’est bizarre parce que comme tu t’es pas retournée je me suis dit que ça pouvait pas être toi parce que pour moi, toi, tu te serais retournée pour m’insulter tu vois, mais c’est con, je sais pas pourquoi je pense ça et puis je t’ai observée quand même et je t’ai vue regarder en l’air et t’arrêter et t’étais comme .... chais pas, ralentie par rapport aux autres gens tu devais penser à un truc fort, j’en sais rien, mais là je me suis dit, alors que je t’avais pas toujours vue de face hein, mais je me suis dit «bon c’est sur c’est elle!»

La fille, enfin, respire. J’en pouvais plus de sa tirade, je souffrais pour elle.

- Ok. Bon, mais, on se connait?
- Ha ha, je te reconnais bien là.

Je pense «super, elle me reconnaît bien là alors que moi je l’ai pas reconnue ailleurs, donc elle me reconnaît deux fois et moi je la remets jamais» mais je dis juste:

- J’étais au ralenti, tu dis?
- C’est marrant, tu vois, j’ai toujours pensé qu’on s’entendrait, un jour.

- Et, ce jour arrivera dans une autre vie non?

- Je suis de très bonne humeur aujourd'hui. Tu me vexeras pas, tu sais.

- Bah oui, non, j’en n’ai pas envie d’ailleurs. Mais, heu... je comprends pas trop trop...

- T’étais hyper ...


Ok, j’ai compris, elle va me parler de comment j’étais avant, me parler de quelqu’un d’autre, de comme je ne suis plus, et me tuer un peu plus. Ok, on veut m’achever. J’abdique. Voilà, j’abdique. Laissons cette greluche déblatérer et passons à la pharmacie pour acheter plein de médocs, après.

-T’étais hyper... Hyper pareille en fait. T’as pas changé. C’est dingue.

Je. J’ai un peu le souffle coupé. Parce que, si, j’ai changé, si si si, je suis aigrie, j’aime plus personne, d’ailleurs toi même tu m’emmerdes, j’ai pas que ça à faire.

- T’es toujours autant...

Je pense : «autant capable de te tuer?» et encore une fois, je dis rien. J’ai compris la leçon.

-Toujours autant à fond quoi. T’es à fleur de peau. On se le disait souvent.

J’aimerais savoir qui est le «on» mais manifestement ma bouche décide d’autre chose:

-Tu me trouves à fleur de peau?
-Tu plaisantes? Regarde toi. Tout t'énerve, tout te plaît. Ca doit être super fatiguant, sérieux.

Je le prends dedans mes bras. Dedans, vraiment, comme si je voulais tatouer l’accolade dans ma peau. Je sais pas pourquoi je fais ça, je l’aime pas tellement, son parfum est entêtant et vulgaire et puis, quand même, elle m’a bousculée. Je suis fatiguée. Je me repose un peu sur elle, un instant.

J’y repense de temps en temps. Elle a voulu qu’on se voit, moi j’avais envie de tout sauf de ça, c’était pas ma came et, ça va hein, bon, peut-être m’avait-elle sortie de mon hibernation, mais, elle n’en savait rien et puis, elle aurait pas compris. C’est pas parce que je l’avais prise dedans mes bras qu’on était liées à la vie à la mort. Compte tenu du nombre de gens que j’aimais à crever et que j’avais jamais pris dans mes bras, cette théorie ne marchait pas.

Je baissais pas les bras, je les levais pas non plus, je les posais sur mes hanches, comme ça, comme quelqu’un qui réfléchirait dans un film muet; la gestuelle bien exagérée pour qu’on comprenne sans les paroles. Et sans les paroles, mes mains sur mes mes hanches, je me disais «alors comme ça, y’a des gens que t’aimes à en crever?»

Parce que je me dis «tu» quand je me parle.

Y’avait des gens que j’aimais à en crever.

Certains morceaux ne durent pas assez longtemps et il m’arrive de jeter des livres, tout à coup, vite, pour ne pas les finir. Je les cache, comme ça je sais qu’il me reste du bonheur quelque part. Les gens, certains, seraient comme ces bouts de livres et les chansons qui restent dans la tête. Et moi, je serais comme une enfant qui se remettrait aux métaphores, pour voir si leur place est assez chaude, encore, pour que je ne me moque plus d’elles.

La colère et l’espoir avaient réduit leur champ d’action, comme prévu. De beaucoup. Beaucoup-beaucoup.
On était passé, eux, et moi avec, à 6 milliards et quelques à une vingtaine de personnes. Puis, on a avait réalisé qu'il restait encore du linge sale dans la séléction, alors on avait encore réduit et on était arrivé à un petit noyau de 5,6 élus. Du beau vrai licenciement.
J’étais exclue du monde parce que j’avais décidé de me tenir à l'écart, peut-être. Je voulais pas le détester mais ça avait été pour mieux me protéger, on aurait dit.
Et, là, comme ça, je réalisais dans mon mètre 60 que j’avais toujours la même colère et toujours le même espoir, et que j’avais mis potentiellement l’un et nécessairement l’autre dans ces 5,6 pauvres bougres.

Si ceux là me décevaient, si j’avais mal prévu mon coup, j’irai sûrement acheter tellement de canettes de bières qu’une lapidation de tigre en direct ne me ferait ni chaud ni froid, comme quand les saisons n’avaient pas de température ni d’emprise sur le corps que j’habitais plus.

J’avais encore fait la gamine.

Et levé les bras trop haut.

Si ça se trouve, j’étais intacte.

Mais ceux que j’aimais, ça pouvait pas être autrement: ils étaient le monde, le grand, ils allaient se sauver et m’aider à le faire aussi. Ils avaient forcément 5,6 victimes auxquelles ils accrochaient leur naïveté cynique, comme moi. Et ainsi de suite. Ca allait marcher.

Et puis, même s’ils étaient pas nombreux, ils étaient grands, très grands, presque trop grands pour mes petits bras finalement trop courts.

-maispastrop-