C’est une triste maladie que de manquer d’imagination. La pire, peut-être. Un microbe qu’il ne faut pas laisser s’installer, jamais.
Jamais, tu m'entends?

 Un virus ingrat et insidieux qui s’attaque à mes faibles défenses immunitaires 3... 4 fois par an. Et pas seulement quand il fait froid. Ca se répartit équitablement, printemps, été, automne, météo, comme ça. Ca fait bien son boulot. L’hiver, peut-être, aussi, parfois; c’est plus rare; l’hiver tout le monde rêvasse sous la couette, on se raconte des histoires autour d’un chocolat chaud et on se love dans la chaleur qu’un corps sur le départ a laissée dans le lit pour se rendormir. Mais l’hiver, aussi, peut-être, lors des mauvais crus arides et des mauvaise crues débordantes, je sèche; peut-être bien, ouais.
C’est au printemps, cependant, que ma tête brasse le plus d’air. Et attrape froid, dans les courants. Ce printemps, tiens. Et tout le monde se réjouit du bientôt beau temps, tout le monde s'enthousiasme du presque grand soleil, personne parle plus de rien, je m’assèche. Et le pastis n’y changera rien.

Ca ponctue le calendrier. Quatre fois l’an, comme ils disent, y’a les visites chez le gynécologue, et ça.
Périodes pendant lesquelles tout me paraît affreusement concret puisque je suis incapable d’imaginer une danse derrière un geste, de comprendre l’homme derrière un enfant, d’entendre un orchestre derrière les embouteillages. Et l’inverse. Ou l’inverse.
Je ne vois que le geste; l’enfant. Je n’entends que les klaxons. Ca pue les pots d’échappement. Je suis affreusement terre à terre, alors.
Et il est difficile de dire à quel point la vie manque de charme quand nous n’y voyons que ce qu’il y a à y voir.

 
 L’appartement où il m’arrive de rôder donne sur une école. C’est à dire que, non, ça n’est pas vraiment une école, plus tout à fait, puisque c’est un collège.
Depuis les fenêtres, au 2° étage, on peut admirer, en contre-plongée, les crânes hirsutes baissés sur les copies; parfois, on croise les regards rêveurs qui essaient d’attraper un bout de ciel; mais la plupart du temps, à cause du contre-jour, on ne peut qu’apercevoir. Apercevoir seulement les silhouettes. On ne peut même pas lire l’intitulé de l’interrogation sur le tableau noir. Vert, en fait. On dit toujours «tableau noir» pour parler d’un tableau qui n’existe plus, celui d'aujourd'hui vire au verdâtre un peu british qu’ont les plumes des canards au bois de Vincennes. Et ailleurs, si ça se trouve.
On ne peut pas lire l’intitulé de l’interrogation sur le tableau vert, ni même la date écrite en toutes lettres.


Si je m’en tiens à ce que je vois, j’arrête aussitôt de regarder, ça n’a en effet pas grand intérêt; l’occupation ressemblerait même tout à fait à ce qu’on peut appeler une sacrée perte de temps. Or, le temps, c’est ce que vous savez.
Et puis, si je porte tout de même un peu plus d’attention aux détails, j’arrive à distinguer un effaceur qu’une main distraite fait tourner sur elle-même dans une chorégraphie millimétrée, grâce à la cohésion longuement travaillée du pouce et du majeur; pendant qu’un billet circule sous les tables et qu’un coude se déplace, discrètement mais régulièrement, afin de dévoiler la copie au voisin; voisin dont le regard saute des réponses au surveillant et du surveillant aux réponses avec une souplesse oculaire tout à fait juvénile.
Si je veux bien croire qu’on triche toujours, je ne pensais pas qu’on utilisait encore des effaceurs, de nos jours. Enfin, de «leurs» jours. Et qu’on les faisait tourner, comme je faisais.  Moi j’arrivais même à le faire tourner dans un sens et puis le faire repartir à nouveau dans l’autre. Je ne savais faire que ça, en fin de compte, au fil des cours. Mais, attention, ça m’avait demandé des années de cancre.

Je croyais que les effaceurs, c’était réservé aux mots écrits au stylo à plume. Il existe peut-être un gros malin qui a inventé un effaceur pour l’encre des bic. Ou un effaceur qui n’efface rien mais qui écrit bien alors ils achètent tous. Ce gros malin doit être riche à ne plus savoir que foutre de ses royalties à l’heure qu’il est. Si ça se trouve, il est même devenu trop-riche-trop-vite, si bien qu’après avoir acheté des résidences secondaires et des amis de substitution en veux-tu en voilà, il a commencé à devoir s’intéresser à ce qui lui donnerait l’énergie de tenir aussi longtemps que les soirées qu’il organise le lui demande. Il doit être gros et un peu dépressif. Ou dépressif et un peu gros. Ou très maigre.
Il a du vieillir d’un coup. Sa famille ne le reconnaît sûrement plus. D’ailleurs, il s’en fout, il s’est trouvé une nouvelle famille. Celle de ceux qui ont gagné trop-d’argent-trop-vite et que leur famille ne reconnaît plus.

Je me demande s’il y a dans cette classe, dans ce cours de... -si j’en crois ma bonne vue-... français, une tête pensante dans le genre. Un débrouillard trop flemmard pour apprendre ses leçons mais assez ambitieux pour observer ses camarades de classe et en tirer parti. Enfin, non, pas ses camarades: ses voisins. On dit toujours «camarades de classe» même pour définir les pires connards à qui on a rêvé de démonter la mâchoire pendant toute notre scolarité.
Il observerait ses voisins en se disant, «tiens, qu’est ce qu’il nous manque, à nous?» et, peut-être, il inventerait le concept des effaceurs qui n’effacent rien ou des soirées pour ados. J’dis ça parce qu’un jeune con a véritablement inventé le concept des soirées pour ados. Résultat, il se retrouvait aux soirées pour adultes avec des sachets d’herbe et de poudre plus grands que lui; qu’on lui chapardait, d’ailleurs, et qu’on dispersait dans des pays d’excès où il n’avait pas le droit de rentrer.
Depuis ma fenêtre, j’me demande s’il y a ce genre de personnage dans cette triste classe.

Parce qu’elle est triste, hein, cette classe.

J’y avais pas pensé jusque là, mais une salle de cours, c’est affreusement disgracieux.
A croire que tout est fait pour déprimer pour de bon les élèves. A part le hall de gare de Perpignan, je vois pas plus maussade et impersonnel que cette pièce dans laquelle ils vont pourtant passer la moitié de leur année. Et de leur vie de mioches, finalement. Même leur chambre amoureusement postérisée, ils la fréquenteront moins.
Un amas de tables et de chaises de bois pauvre, sinon d’aggloméré, cet alignement ridicule, ces rideaux, ahlala, ces rideaux rêches et épais, ces tissus aux presque-couleurs-pas-abouties toujours plus déprimantes. Une sorte de rouge brique kaki. Qui a bien pu avoir l’idée de créer des rideaux de classe rouge-brique-kaki? Combien ce type a été payé pour ça? Ce tissu granuleux. Qui a bien pu avoir l’idée de créer des rideaux de classe rouge-brique-kaki rugueux.
Et nauséabonds.
Rideaux qui cachent à peine des fenêtres mal lavées, sur lesquelles on laisse s’incruster les traces de cuirs chevelus grassement adolescents, assoupis et assommés contre la vitre par ennui ou pas manque de nuit.

Les chaises toujours bancales. Ca rate jamais: à toutes, il manque au moins 1 des 4 tampons anti-dérapants. Alors ça crisse et ça brinquebale. Comme si c’était déjà pas assez branlant là dedans sous le cuir chevelu adipeux. Et les tables, sur lesquelles on n’a même plus le droit de graver pour toujours et à la vie à la mort, qu’on aime machine, que truc est trop beau et que 1 + 1 égale toi et moi, même si c’est pas vrai ou si c’est recouvert par d’autres.

Et c’est sans parler de la plante. Y’a toujours une plante dans une salle de cours. Une sorte de bonne conscience, j’imagine. J’veux dire, ça ne peut raisonnablement pas être installé là par souci d’esthétisme ou de bien-être. Si des gens se souciaient de l’esthétisme ou du bien-être des salles d’école, ça se saurait. Ca se verrait surtout.
Ca ne peut pas non plus exister rapport à l’oxygène ou au dioxyde de carbone, ou alors les profs de bio seraient tous virés manu militari. Et d’ailleurs, en parlant d’oxygène, tout, et principalement les profs et les rideaux, serait à revoir. Et serait revu, si l’idée était de rendre l’endroit accueillant.

J’en doute, là, tout de suite, je suis pas convaincue.

Donc, une plante, comme ça, hop, bon. Une sorte de restes de la motivation du premier jour gonflé d'énergie d’un professeur optimiste. Vite décrépies. La plante. Et la motivation.

Il arrive même qu’on trouve un poisson rouge, à côté du ficus.
    




J’ai connu ça dans une de mes écoles. Ca avait le don de me rendre tarée à chaque fois que je rentrais dans la pièce. «Ils veulent nous faire croire à un petit coin de paradis ou c’est vraiment et uniquement du foutage de gueule?» que je me demandais. Et puis ça m’inquiétait, toute cette vie laissée à l’abandon une fois les 18 heures sonnées. La décoration vivante, j’ai jamais été pour. J’ai moi-même refusé d’en être, c’est dire.

Le truc le plus joli qu’on trouve dans une salle de cours, exceptés la prof d’anglais stagiaire ou le pion des heures de colle, c’est certainement une carte du monde, ou de la France, mettons. Laissée là depuis toujours, on croirait; y’a même des régions dont les noms ont changé, les fleuves ont grandi, ou séché, les départements sont nés, depuis. On a peut-être même délimité les pays d’Afrique à l’équerre, entre temps.


Malheureusement, le public auquel s’adresse cette fioriture n’est pas à même d’y trouver une once de beauté. Et on peut comprendre ce public pour la bonne raison que nous avons nous-même été ce public. Et que nous n’avions que faire de la vieille et authentique carte de France du fond de la classe d’un cours qu’on séchait tout le temps puisque le seul endroit qui comptait, alors, était notre nombril. Ou sa bouche. Ou sa bouche sur notre nombril. Et le café du coin.
Mais le pays qui nous offrait des rideaux parfumés à la mort tout en nous vendant l'apprentissage de la litote, c’était trop d’ironie pour nous, vraiment.
Pour eux aussi, certainement, aujourd’hui, là, pendant que que je suis à ma fenêtre en les contemplant. Certainement.

Mais je n’ai pas d’imagination en ce moment. Alors je ne vois qu’une salle austère remplie d’insolents boutonneux. Et je referme ma fenêtre devant laquelle les pauvres, pauvres platanes peinent à bourgeonner.
Qu’ils vivent leurs vies et moi la mienne, ces mioches. Ils font tout de même partie de la génération qui donne de l’argent à Justin Bieber, je vous signale. Faudrait être l’Abbé Pierre pour trouver à ces trucs là un centimètre de raison d’être.

Il se trouve que l’Abbé Pierre est mort. Bon.

Ce que je ne sais pas, c’est qu’un insolent boutonneux m’a vue, moi, ouvrir mes fenêtres pour me pencher sur son cas le temps d’une cigarette. Et il s’est imaginé que j’étais une sorte de mondaine, qui traînait chez elle à fumer en plein milieu de l’après midi. Sa mère, à cette heure là, elle répond à 4 coups de fils en même temps et elle fait visiter autant d’appartements que ses mains peuvent ouvrir de portes. Je suis forcément une mondaine entretenue, moi, alors. En plus, je suis même pas vraiment habillée. Si ça se trouve, je suis carrément une pute, tiens. D’ailleurs, via une feuille clairefontaine A4 pliée en 8, il s’empresse d’en parler à son voisin et néanmoins camarade. Ils décident qu’ils se renseigneront sur mon cas, ils peuvent pas laisser ce mystère non élucidé. Et puis c’est toujours autant de temps qu’il n’auront pas passé à écouter cette prof au bord du suicide. C’est déjà ça.
C’est toujours au bord du suicide, les profs de Français. C’est pour ça qu’on les aime. Enfin, c’est pour ça qu’on les aime après. C’est toujours ça.

Mais je n’ai pas d’imagination en ce moment, aussi ne puis-je pas concevoir que d’autres en aient, et quand je sors acheter ma dose quotidienne de nicotine, je ne remarque pas que c’est l’heure de la fin des cours. Les queues devant les boulangeries ont beau faire le tour de la ville, je ne comprends pas non plus pourquoi 2 mioches mal habillés me suivent en pouffant.


Pour moi, ce ne sont que deux bébés-trucs qui, au lieu de me suivre, feraient bien de traiter leurs problèmes cutanés et vestimentaires. Et même quand ils pouffent encore, je me dis qu’il est urgent qu’ils pensent à muer, ces crevards.

Honnêtement, les jeunes, c’est du ridicule sur pattes quoi.

Pour eux, je suis une chose qu’ils ne comprennent pas et qu’ils vont suivre jusqu’au supermarché pour voir si elle se nourrit; et de quoi. Si elle utilise une carte bleue, ou si elle sort un billet de 20 d’une énorme liasse cachée dans un journal. Rapport à la prostitution suspectée et les séries américaines, tout ça.

Pour moi, ils sont une présence gênante, j’aimerais être tranquille maintenant. Et toujours.

Pour eux, agités devant l’éternité, derrière mon geste, il y a une danse; derrière un bruissement d’ailes, un oiseau. Derrière ma distance, un mystère. En me suivant un peu en retard, ils font freiner les voitures sur le passage piéton, et ça klaxonne. Ils sont les fanfarons de cette fanfare, ils entendent l’orchestre pendant que j’ai seulement mal à la tête.

Sérieux, les jeunes, c’est la tannée quoi.

Voilà qu’ils gambadent en me dépassant maintenant. Je ralentis. Je suis curieuse de savoir comment ils vont mener la fin de leur enquête.
Ils ralentissent aussi.
Soit.
Je m’arrête.
Ils s’arrêtent aussi.
Soit.
Je me demande si en me mettant à pisser cul nu en récitant les capitales du monde et en me curant le nez, là tout de suite dans la rue, je les verrais me singer aussi bêtement que leur âge l’impose.
Je m’arrête complètement en me disant que le peu de capitales qu’ils connaissent sont celles qu’on voit sur les t-shirts qui les <3. Et qu’ils ne savent même pas que c’est pas une capitale, New York Empire State of Mind.

Start spreading the news, dumbass, que j’me dis. Et je me fige quand même vers eux, le menton un peu relevé, l’air passablement provocatrice.




Le truc, c’est que moi, je suis pas en train de me gondoler avec mon meilleur super camarade d’ami de classe, mais toute seule, toute seule, et qu’immobile comme ça, je m’ennuie sur les bords et puis j’ai peur que le tabac ferme; j’ai envie de finalement m’en foutre et de repartir de plus belle. J’imagine qu’ils s’en foutront, eux aussi, j’imagine qu’ils ne savent même pas s’ils pensent vraiment quelque chose de la situation, j’imagine que ce que j’ai appris sur le cerveau des adolescents ne m’engage pas à les aimer davantage, j’imagine que mon manque d’imagination m’éloigne d’eux, de leur monde absurde de possibilités et de curiosité. J’imagine que je sais que je m’aime pas quand je me rappelle l’époque où j’étais comme eux. Où mes congénères enlevaient des ailes aux mouches pour voir si elles pouvaient toujours voler, et où les filles brisaient les garçons pour voir s’ils pouvaient.... toujours enlever les ailes des mouches.
Alors comment les aimer, eux?

-Bon, on fait quoi maintenant?

Bien entendu, ils feignent ne pas m’avoir entendue. Ils arrêtent de parler, se regardent en écarquillant leurs globes oculaires grand comme ça, comme ça, et essaient de reprendre une conversation tout en gloussant, l’air de pas être là et de pas faire ce qu’ils font, ces trous du cul.





-Evidemment vous faites comme si vous ne m’aviez pas entendue. Super. Mais, arrêter de parler, rouler vachement des yeux et reprendre une conversation ayant pour sujet «heu t’sais, ouais t’as vu tu t’souviens d’ailleurs », ça trompe pas son homme, hein.

Ils daignent tourner la tête vers moi.

-Voilà. Bon. Donc, on fait quoi, maintenant, disais-je.

Tout répéter, convaincre, être patiente. Ca vous fait perdre un temps, ces animaux là... Un calvaire.

-Bin.
-Bin?
-Bin rien.
-Comment ça, rien?
-Chais pas, rien.
-Rien, c’est pas possible.
-...
-Je dis pas qu’on doit décider d’un resto où manger ensemble ou quoi, je préférerais mourir que de connaître vos goûts culinaires, mais on doit faire quelque chose entre continuer la filature ou l’arrêter. C’est de ça que je parle.
-La fila quoi?
-La filature.
-De quoi?
-Vous savez ce que «filature» veut dire.
-Bin.
-Bin?
-Bin nan.
-Alors pourquoi en faites vous une?
-Nous?
-Oui, vous. Allô. Youhou. Wake up. Vous me suivez = vous faites une filature.
-Ah. Aaaaah, ok.
-Oui, «ah». On devrait jamais avoir le droit de faire quelque chose dont on ne connaît même pas le nom. C’est comme la sociologie. C’est ridicule, votre vie, sérieux, ça me fait pitié. (Je dis «pitié» comme si le mot pesait plus lourd que les autres, dans ma bouche, au fait, et qu’il me fallait faire peser plus lourd chaque lettre)
-Bin au moins on sait qu’une fille à sa fenêtre en plein milieu de la journée c’est une entretenue hein.
-Mais, ça, c’est pas une action que VOUS faîtes.
-Bin.
-Bin non. Cause que vous, si vous vouliez justement être entretenus, faudrait déjà que vous soigniez cette vilaine peau, comme dit lot’, et que vous achetiez des jeans à votre taille. Sans ça, je donne pas cher de votre carrière.
-Ouais d’accord ouais. ... Quel «ot’»?
-Non mais ok, ok, je suis la vieille, vous êtes les jeunes, ok, mais y’a quoi comme action que vous faîtes dont vous connaissez le nom? Hein?

Je sors une cigarette, rapport au fait que finalement, oui, j’ai envie d’entendre absolument  leurs arguments hyper cons. En fumant.

-Genre marcher ça fait la marche?

Il sort son briquet.

-Genre ça ouais, j’dis, en attendant que la nicotine rentre.
-Bin...
-Bin?
-Enculer, ça fait la sodomie.
-Super, et sucer, ça fait la fellation, d’accord. Mais à part des trucs de morveux prépubères?
-...
-Et t’as déjà enculé quelqu’un? Tu t’es déjà fait sucer? Tu parles que de trucs que tu fais pas? Tu veux qu’on cause du yoga en 69 en saut à l’élastique au Pérou peut-être?

Et j’imagine, en le disant, que ça n’existe pas, mais qu’il faudrait que j’en parle à 2,3 personnes tout de même.

Il rougit et sort un briquet, va pour l’allumer et n’y arrive pas. Il se trouve qu’il tremble. J’allume ma cigarette toute seule avec son briquet à lui, et ça m’énerve d’imaginer que je rentre là dans une scène de grande dadame face à ces petites crottes de peteux. Faut que j’arrête de fumer, sérieux. Faut qu’ils grandissent, please.





-Du genre, par exemple, je sais pas hein, je dis ça au hasard, peut-être quelque chose comme «réfléchir» ça fait «la réflexion», ou, mettons, «manger autre chose que des hamburgers» ça fait «une peau qui rend présentable» non?
-Mais vous êtes une entretenue alors? Vous fumez vachement bien.
-Mais, c’est vrai que les ados ils leur faut beaucoup de temps pour comprendre qu’on a changé de sujet?
-Les entretenues, elles répondent jamais directement aux questions.
-Personne ne répond jamais directement aux questions.
-Pourquoi?
-Bin...
-Ah vous dites «bin» vous aussi?
-Non mais. Parce que sans ça, on s'ennuierait à mourir. Sans ça, je devrais vous répondre que, non, je suis pas une entretenue, et votre f.i.l.a.t.u.r.e. perdrait toute raison d’être, et alors vous vous sentiriez aussi cons que vous l ‘êtes et on n’aurait plus aucune raison de se parler alors que bon.
-Bon?
-Bin. Bon. On se parle tous toujours un peu sur des malentendus. C’est joli.
-...Ah ouais.
-Non mais attendez on n’est pas obligés de parler. C’est vous qui m’avez suivie.

J’écrase ma cigarette. Avec mon pied, même.




-Bin, oui. Mais bon. 
-Parfait, je crois qu’on a atteint la fin de notre conversation. On peut maintenant se dire au revoir et retourner à nos occupations. Vous, le biactol, moi, les capotes, tout ça tout ça, quoi.
-...Vous écrasez vachement bien votre cigarette.
-...
-Un ange passe.
-(m’étouffant) Non! on dit encore «un ange passe» à votre âge? Arrêtez!
-Quoi notre âge?
-Quoi notre âge, ouais? (Là c’est le deuxième boutonneux qui parle, et pour la première fois).
-Bin, votre âge quoi. Pourquoi t’as rien dit jusqu’à maintenant, toi?
-Il aime pas parler.
-Ah je vois. T’as décidé qu’il aimait pas parler parce que toi t’aimes parler. Du coup il parle jamais et quand il parle tu dis qu’il aime pas ça comme ça, toi tu peux..
-(me coupant)N’importe quoi. N’IMPORTE QUOI.
-N’IM-POR-TEUH-QUOI (Là c’est le deuxième boutonneux qui parle pour la deuxième et finalement seconde et donc dernière fois)
Et ils partent. Je fais demi-tour, je me rappelle même plus vraiment ce que je devais acheter absolutment avant une certaine heure. De la vodka? Ils m’ont fatiguée. Est ce possible? Ils m’ont réellement fatiguée. Ils reviennent, tiens, d’ailleurs, tant qu’à faire, les bougres.


-Ouais, bin, on voulait vous dire que, on n’est pas si des bébés que ça vu que vous nous parlez comme à des demeurés.

Dit-il en se balançant sur ses pieds et en tripotant ses boutons. Et sa mèche.

-Ok. Cette phrase n’a absolument aucune syntaxe, mais j’vais faire comme si je l’avais comprise.
-On n’est pas des bébés. On n’est pas des demeurés.
-J’ai pas dit ça.
-Ouais mais bon.
-Ok, pas de problème.
-Non  mais on a bien vu que vous nous preniez pour des bébés.
-...
-Bin, quoi? C’est pas vrai p’t’être?
- Je sais pas. J’en sais rien. Vraiment, je sais pas.
- Bin demandez nous.
-Demander quoi?
-Si on est des bébés.

Voilà que je ressors une cigarette.

-Ok. Heu.Voyons... Ah. Ok: Est-ce que vous avez déjà arraché des ailes à une mouche?
-Pfff, quel rapport?

Il ressort son briquet. L’autre est toujours à l’écart.

-Rapport au côté bébé.
-Pfff, bin ouais.
-Et Pfffff. Donne moi ton feu. Et re-Pfffff.

J'allume ma cigarette avec son bic et cette fois, oui, clairement, pas de pitié, je me le range dans ma poche à moi.

-Ok quoi? C’est quoi le problème, quel rapport?
-Le rapport c’est «Pourquoi faire?»
-Pourquoi faire quoi?
-Rhaaaaa, pourquoi faire «arracher des ailes à des mouches» Einstein!
-Bin pffff.
-Pfff, quoi?
-Pour voir si elle volait, tiens.
-Cause que tu penses que si une mouche qui passe son temps à voler, quand tu lui enlèves ses ailes, tu peux enfin réaliser qu’elle avait des ailes pour voler, c’est ça?

Je ris d’une façon qui peut être un peu méprisante, c’est vrai.

-Quoi?
-Quoi, quoi?
-Bin, la mouche trouduc.
-Bin j’voulais voir.
-Ce que tu savais déjà?
-Bin.
Ras le bol des «bin». Alors, oui, Bébés. Bébés Cadum. Rejetons. Boutonneux. Puceaux. Castra. Petites bites. Frimeurs. Baltringues. Oui.
-Non mais, j’ai juste enlevé les ailes pour voir si ...  ... si ça marchait. Je sais pas.
-Tu vois toi même en le disant que c’est ridicule et que ça n’a pas de sens.
-Mais je veux pas vous vexer!
-Mais, je suis pas une mouche!
-Non mais je veux pas que vous pensiez que... tout ça.
-Je pense rien. Merci pour le briquet. A bientôt.
-Quoi?

Je pars, un peu, en essayant de me rappeler où est le supermarché et en me disant, pour plus tard, que je ne parlerai plus jamais à quelqu’un dans un quartier qui n’est pas le mien.
Pour ne pas oublier ce que je devais faire.
Que je ne parlerai plus jamais à quelqu’un qui a encore des boutons. Pour ne pas oublier qui nous sommes.
Les petits morveux me dégoûtent.




On tape sur mon épaule.

-Oui. («oui» très lassé, hein)
-Vous êtes formidable.
-Super.
-Non mais vous avez quel âge?
-Comment ça. Ho. Ca vous regarde pas. J’en sais rien.
-Vous avez 20 ans non? C’est sûr. Vous avez 20 ans. 21?

Ma tête formule des trucs, des idées, des pensées aussi, je sais jamais vraiment quel âge j’ai, dans la vie, je suis toujours à 2,3 ans d’écart de mon certificat de naissance. Mais ça, je sais que non, j’ai pas 20 ans, non. «T’as vu mon foie», j’ai envie de lui dire. Et finalement, je lui réponds:

-Non. Non, j’ai 29 ans. Ou 28. Je sais plus.
-N’importe quoi.
-Si, si, je suis née en 82.

Silence de cimetière.

-Bon, ça va, 82 de 1900 hein. Je suis pas en talc non plus, ho.
-Ouais mais 82 quand même. Je vous crois trop pas. Vous avez 24 ans! Mais oui, 24 ans. 
-Comme tu voudras.
-...
-...
-Si c’est pas une réponse d’entretenue, ça.
-Oh, dégage. Et pour de bon, là. Allez. Ouste.
Mais j’ai ri quand même, soulagée d’entendre enfin quelque chose d’un peu perspicace dans sa bouche.

Il m’a suivie jusqu’au tabac. Il se cachait derrière des brindilles. Il laissait voir ses yeux malicieux. Malins? Son ami était rentré. J’ai vu son ombre avant de passer la porte. Et, il regardait à ma fenêtre pendant l’explication de texte de Flaubert le lendemain. Il était le seul à ne pas mortellement s'ennuyer.
Les heures passent trop lentement pour eux, et les années trop vite. Pour moi.
Si derrière lui, je devrais voir un homme, peut-être que derrière moi, il voit une gosse. C’est possible. Ca a tellement d’imagination, à c’t’âge là, ces imbéciles.
Il a laissé un mot, à la concierge, un jour plus tard. Ca disait «Hey Missise Robinson Ouide Like Too Now a Liteulle Beat Of You files»


Il y avait un point de marqué, pour la culture, mais un point de perdu pour l'écriture. Anne Bancroft aurait peut-être pu trouver à ces fautes d'orthographe une nonchalance attrayante.
Il se trouve que Anne Bancroft est morte.
Et pas moi.  


J’ai un début de ride sur le front, j’ai vu ça ce matin, je sais que c’est à cause de mon étonnement perpétuel et de ma perplexité quotidiennement passagère. Je le sais. Il n' y pas d’autre explication, j'imagine.


-maispastrop-







1 commentaire:

ceciiiiile a dit…

je vois que ca fout rien BRAVO LES JEUNES