16/11/09

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Le téléphone fixe sonne.

Et j’aime pas ça.

Je suis moderne moi, ça y est, et pour cette raison, je ne suis joignable que sur une machine de communication que je transporte, c’est à dire qui est portable puisque je ne fais que me porter moi-même ça et là du matin au soir et qu’il paraît qu’on doit être joignable tout le temps.
Chez moi, il est parfaitement impossible que je discute. Quand j’y suis, chez moi, c’est pas pour parler de la vie, en bien, en mal, en long ou que sais-je, à l’horizontale; quand je suis chez moi, c’est pour être chez moi.
.
Un point s’impose, ici.
Pour marquer à quel . c’est définitif cette opinion et ô combien personne ne me fera revenir dessus.

Mais le téléphone fixe sonne. Quand même.
Je ne connais pas cette sonnerie, je pars alors à la recherche d’un réveil que j’aurais camouflé, hier, dans l’idée de me piéger moi-même pour m’obliger à le trouver et donc à sortir de mon lit. Cette hypothèse est assez vite discréditée par l’oeil que je pose sur l’heure: 01h31.
Or, je ne mets pas de réveil à cette heure là, ou du moins: pas encore. Ou du moins pas que je sache.
Et puis voilà, c’est incontestable, rendons-nous à l’évidence: le socle du téléphone clignotant avec le même empressement que mettrait un oeuf dur à sautiller au fond d’un casserole une fois cuit, je suis forcée d’admettre que c’est ça: c’est le téléphone. Le téléphone fixe donc.
Me fixe de son combiné hurlant, comme ça, caché sous la couette, avec ses yeux affamés, sans gêne.
Qu’est ce qu’il fait, là, je me demande, et à quand remonte la dernière fois où je l’ai utilisé, tout ça. C’est fou tout ce que la tête est capable de produire comme pensée le temps de 4 sonneries.

Se proposent alors d’elles mêmes deux possibilités:
-laisser sonner et interroger le répondeur pour savoir quel malfaiteur a malfait.
ou
-répondre et prendre l’incroyable risque de ne pas pouvoir couper court grâce aux stratèges habituels qui consistent à prétendre ne plus avoir de batterie ou ne plus capter ou se faire voler l’appareil à l'arraché, bon.
San compter qu’à cette heure ci, il est assez peu probable que mon interlocuteur soit une de ces crapules facilement blackboulables qui voudrait me vendre des double vitrages ou des lots d'encyclopédies universelles; travailler + pour m’emmerder +, soit, mais pas la nuit, quand même.

Ok, on respire et on décroche, c’est aussi simple que ça, allons-y, t’es cap’.

Je ne connais pas la voix, je ne connais pas le prénom mais je reconnais cette sensation de danger, latent, d’inconnu brûlant, attractif comme le vide d’une falaise d’Etretat.
Je sais que tout ça ne vaut rien de bon.

-... et donc voilà, Manon. Je m’appelle Vincent, au fait. Et je me demandais si vous aviez un peu de temps pour discuter...
-...
-Vous m’entendez?
-Heu, oui. Oui-oui.
-Mais vous ne m’écoutez pas?
-Heu, non. Pas trop, non.
-Pourquoi?
-Pourquoi? Ben, peut-être parce qu’il est minuit passé, que je ne vous connais pas, que vous arrivez chez moi d’un coup sans prévenir en connaissant mon prénom et que, comme je l’expliquais plus haut, personne ne fait ça, on ne m’appelle pas chez moi si je n’en n’ai pas formulé clairement l’envie. Par exemple.
-Vous expliquiez ça où ça, plus haut?
-Plus haut dans le texte.
-Dans le quoi... ? Ah! vous aussi vous avez des troubles psychologiques?

Mon coeur s’emballe, même s’il fait ça souvent, à chaque fois ça me turlupine un peu plus, ce qui a pour effet de lui mettre la gomme davantage encore, et ça ne s’arrête jamais. Certains jours, ma vie ressemble à s’y méprendre à un serpent qui se mordrait la queue. Une vipère, le serpent. C’est pas beau à voir, j’vous dis que ça.

Je lui dis:
Des troubles psychologiques... Et bien, et après? Qui n’en n’a pas? Faudrait être déjà à moitié mort pour ne pas être psy-cho-lo-gi-que-ment atteint, faudrait être de marbre pour ne pas s’attrister dix fois par jour, se révolter au moins autant, et baisser les bras également, un peu plus touchée, abîmée peut-être même, soyons fous. C’est un signe de santé que d’être un chouia malade, voilà ce que j’en pense.
C’est bien simple, si je n'entretenais pas ma bonhomie et mon sarcasme avec du baume du tigre, quotidiennement, de haut en bas en insistant sur les zones concernées, si je ne riais pas de tout, je serais maboule. Si on n’a pas d’humour, aujourd’hui, on ne peut être que terroriste.

En fait, non, je n’ose pas dire tout ça, je me contente de:
-Comment ça des troubles psychologiques? Non, d’ailleurs, je veux dire: comment ça «moi aussi» j’ai des troubles psychologiques? Vous voulez dire que vous en avez, vous?
-Je vous l’ai dit, mademoiselle, je sors de prison et d’un traitement de cheval. Alors si je n’en n’avais pas forcément avant, je suis assuré d’en avoir aujourd’hui.

Il m’a dit ça? , j’ai pas entendu. Mon coeur s’emballe même plus, clairement, il se prend pour Dave Grohl.



-Attendez, heu...
-Vincent
-Vincent, écoutez. Je suis pas. Voilà. Bon.J’ai pas de problèmes particuliers avec la prison, les gens qui en sortent, ceux qui y rentrent... m’enfin bon, quand l’un d’eux m’appelle chez moi alors que je ne le connais pas...
-Vous comprenez pas.
-Bah ce que je comprends c’est que c’est bizarre, déjà que je parle jamais dans ce téléphone là, fixe et tout, que j’ai l’habitude d’être... je sais pas ... dans la rue, quand je suis au téléphone, là, je vous le dis tout net, j’ai l’impression que vous êtes dans mon salon. Et j‘ai connu des sensations plus agréables pour ne rien vous cacher.
-Vous comprenez pas.
-Mais arrêtez de me dire ça, c’est vous qui comprenez pas. Vous êtes chez moi, là, dans ma vie. Y’a a assez de parasites comme ça sans vous, j’vous jure. Sans vous manquer de respect mais quand même, merde.
-Ne soyez pas grossière.
-... Ah bah! Ca alors. V’là que vous me donnez des leçons maintenant.
-Ca ne vous pas, la vulgarité, c’est tout.
-Ah super, je vois le genre, vous me connaissez un peu comme si vous lisiez en moi un peu comme si j’étais un livre ouvert et d’ailleurs un peu comme toutes les femmes, c’est ça? Vous trouvez que les gonzesses qui fument et qui boivent et qui jurent, ça craint, c’est ça? Vous êtes mal tombé: ça occupe précisément les 3/4 de mon temps. En sachant que le 4° quart est consacré à me moquer de l’humanité et à dormir. Alors vous voyez, trouvez quelqu’un d’autre à qui raconter vos histoires de savonnettes.
-Mais, vous êtes très agressive; je ne comprends pas.
-Ah je croyais que c’était MOI qui ne comprenais pas, faudrait savoir.
-...
-Ok. Bon, écoutez. C’est ce qu’on appelle une conversation stérile, je vais devoir vous laisser, je n’ai plus de batterie.

Et merde.

-Vous ne comprenez pas, j’ai eu du mal à vous trouver.
-Du mal comme: taper un prénom sur les pages jaunes et tomber sur mon numéro? Non parce qu’en ce moment, justement, j’évite un ado pré-pubère qui s’acharne sur mon zéro un et qui ne m’amuse plus trop et il ne m’a pas cherchée ou trouvée ou eu du mal ou je ne sais quoi, ses parents ont eu le malheur de laisser traîner un un bottin et il m’emmerde. Point.
-Ah, un ado vous harcèle?
-Oui, c’est un enfer sur pattes. Il a une voix de castra, on entend l'acné qui bouillonne, c’est vous dire. Et il veut dire des trucs cochons, mais comme il en n’a pas encore fait, des trucs cochons, il est juste... assommant.
-Je vois.
-Ce que vous voyez c’est que vous venez de me conforter dans l’idée de passer sur liste rouge et pourtant, vous voyez, c’est quelque chose que je me refusais à faire, «passer sur liste rouge». Je suis pas président public, c’est absurde, je n’ai aucune raison de recevoir des coups de fils de paumés de la vie qui veulent me pourrir mon existence. Enfin ça c’est ce que je croyais. La preuve en est, j’ai eu tort.
-Je suis cette preuve?
-Ne jouez pas sur les mots, pour quelqu’un qui sort de prison, je trouve ça limite.

Il rit, le bougre.

-Je n’y avais même pas pensé, voilà, là je vous retrouve!

M’a-t-il seulement trouvée?

-Vous me retrouvez rien du tout, vous me souhaitez bonne soirée et vous me laissez tranquille jusqu’à la fin du monde.
-Je vous fais peur?
-... Vous avez failli, oui, mais là vous passez à une autre catégorie: comment pourriez vous ne PAS m’inquiéter? Le fait que vous ne le conceviez pas m’abasourdit d’agacement. Donc vous ne me faites plus peur, vous m’enquiquinez. Mettez vous à ma place, un peu.
-Très bien, oui, non, je veux dire, je comprends.
-Bon voilà, parfait, alors heu... enchantée, bonne soirée, et là je vais raccrocher.
-Et vous traitez tous vos lecteurs de la même manière?

Mes lecteurs? Tiens donc. Pour qui me prend-il au juste? Est-ce qu’il me confond avec quelqu’un qui écrit, quelqu’un de super, quelqu’un de l’académie, qui aurait reçu un prix, qui connaîtrait Pivot, qui a sa photo ringarde en dernière de couverture, qui, qui, qui... pour qui me prend-il ?

-Et bien, écoutez, (je racle ma gorge et prend un air de princesse, ou, en tout cas, l’air que j’imagine le plus seyant pour une princesse), non. Pas du tout. Mais là, vous voyez, je suis débordée.

Quand on prend un air, l’intonation suit naturellement, c’est un truc que je vous donne parce que je suis de nature généreuse: - > prenez un air de princesse et spontanément vous aurez une élocution précieuse que vous ne vous connaissiez même pas. Ca marche à tous les coups.

-Ah oui? Vous êtes sur quoi?
-Et bien, c’est un peu indiscret comme question mais j’accepte de vous répondre: je suis sur un roman, encore. C’est à dire... non, pas «encore», mais «toujours» pour être précise.

Je me tiens debout devant mon miroir, l’audience est au max, les gens s'appellent pour se dire que jamais aucun auteur n’a été si détendu face à son succès mondial, tout le monde zappe pour moi, je baisse la lumière pour essayer de me trouver pas mal, voilà, je suis pas mal, je suis même mieux que pas mal dis donc, le monde est à moi, balancez donc vos bouts de papiers et vos preum’ de couv’ comme on dit, je suis chaude pour une petite session d’orthographe, heu pardon, hi hi, blague d’écrivain, je voulais dire «d’autographes».

J’aurais pas pu vivre cette situation avec un téléphone portable dans la rue, ça c’est sûr.

-Ah parce que vous écrivez des romans? C’est bien, ça me rassure; enfin, me rassurer est un bien grand mot, non pas que je m’inquiétais, mais je me demandais si vous faisiez un peu d’efforts quoi, un truc vraiment, comment dire, construit.
-Hein? De quoi? Qu’est ce que...

Les princesses ne parlent pas comme ça, Manon, les princesses ne font pas répéter, les princesses ne font pas d'onomatopées avec leurs bouches pures, les princesses ne sont pas prises au dépourvu, les princesses doivent bien se moquer de toi à l’heure qu’il est.
Je ne comprends décidément rien à cette conversation. Est-ce seulement une conversation? Qui suis je où vais je est ce qu’il reste du vin?

-Je trouvais tout ça très prometteur, c’est tout.

Pivot m’encourage, avec son air de grand père idéal, lui aussi il me trouve prometteuse, c’est évident, il m’invite d’une moue inimitable à y aller, à penser que oui, en effet, je suis «du genre très prometteur».

-Oui, merci, c’est ce qu’on a déjà dit à mon sujet.

Pas sûre sûre de mon coup, je rajoute:
-Enfin, surtout dans des critiques new-yorkaises, en fait, vous voyez.

Je transpire.
Est ce que les princesses transpirent? Non? Même quand elles font l’amour?
Si Pivot pouvait aussi me dire avec quel genre d’auteur le criminel me confond, ça m’ôterait une épine du pied dans le plat.

-Tiens alors justement je me demandais si vous aviez besoin de contacts ou je ne sais pas, de numéros, pour, vous voyez... rencontrer des gens. Des gens du milieu.

Des contacts, moi? Mon petit, je n’ai que ça, des contacts, j’en déborde, je ne sais plus qu’en faire, et finalement c’est moi qui deviens LE contact des autres, alors sincèrement, vos contacts...

-Des contacts? Et bien, oui, pourquoi pas.
-Non parce que je sais que le blog est un art encore assez peu considéré, et je trouve que le vôtre mérite qu’on s’y penche, il y a quelque chose à faire, c’est pour ça que je suis ravi de savoir que vous avez en fait déjà publié des romans. Où puis-je les trouver? Vous me donneriez les références?
-Mon blog????
-Oui, votre blog.

Pivot, l’audience, mes fautes d’autographes, tout, tout s’écroule dans un bruit de flaque à peu près équivalent à ce qu’aurait fait la quantité d’eau que mes larmes produiraient s’il ne fallait pas que je garde la face, là.

-Ah ouiiiiii, bien sûr, vous voulez dire «mon blog» !
-Oui... ? Ben, votre blog, oui.
-Oui, oui oui oui.

Garder la face au téléphone, c’est quand même plus facile.

-...
-Oui oui oui. Oui.

Mais bon.

-Alors, est ce que vous me donneriez les références de vos romans? Je peux vous le dire, je suis ce qu’on appelle un fan inconditionnel, et j’assume hein. En fait, c’est drôle, après 5 ans en prison, il me restait plus grand chose, bonne conduite, tout ça, et je suis passé assistant du prof de français et grâce à ça, j’ai eu accès à internet. Je ne sais pas trop comment, je suis tombé sur votre blog ... l’expression est éventée, mais c’est pourtant ce qui image le mieux ce que j’ai ressenti à ce moment-là, vous m’avez mis une claque. Aller-retour.
-Ah oui.

Sans point d’interrogation, sans point d’exclamation, non, un «ah oui» sans rien, comme ça, neutre, suisse, désillusionné et les bras ballants, un «ah oui» qu’a une seule envie c’est qu’on le laisse tranquille et qu’il puisse rentrer chez lui se coucher. Ah oui.

J’essuie mon plancher, lave mon égo, prend un bain d’humiliation.

-Vous semblez.... ailleurs...
-Pffff

Tant pis, je dis tout, je m’en fous, je suis qu’une crotte de mouche là, je vais pas faire ma pimbêche.


-Ailleurs, c’est faible. Enfin, à moins que vous considériez la situation de ma dépouille 30 mètres sous le sol déjà rongée par des insectes carnivores moqueurs... Alors oui, je suis «ailleurs», en effet.
-Mais c’est dingue comme vous passez d’une émotion à une autre.
-Vous trouvez?
-C’est rare. D’habitude, les gens sont remplis d’eux-mêmes, ce qui les empêche de ressentir tout l’extérieur et...
-Ok, on arrête, là.
-On arrête quoi?
-Je suis pas sensible à l’extérieur,je suis rien du tout, j’ai juste cru que vous m’aviez confondue avec un auteur renommé. Je suis égocentrique, voilà tout, ok?
-Mais, je ne vous ai pas confondue...
-Pffffffff. Je n’ai écrit aucun roman, vous saisissez? J’en ai deux, dans les tiroirs, ils m’emmerdent et personne n’en n’a jamais vu la couleur. Vous comprenez, là?
-Ah... Vous...
-Ah oui oui, j’ai cru que vous me confondiez et j’ai aimé la confusion.
- «Confusion» me fait toujours penser à «Confucius», pas vous?
-Non. Mais allez-y vous, écrivez un roman, et je vous appellerai pour vous féliciter, voilà, très bien, on fait comme ça, bonsoir.
-Je ne comprends pas...
-...Oh v’là que ça vous reprend. Merde quoi.
-Et vous, vous redevenez vulgaire.
-Je ne sais plus quoi vous dire. C’est bizarre. A un inconnu, je veux dire, à vous, en somme, si je n’ai plus rien à dire... Non, c’est pas ça je m’emmêle les pinceaux.
-C’est le propre de ceux qui dépeignent la réalité.
-Oh arrêtez deux minutes, c’est bon.
-...
-En tant qu’inconnu, je ne devrais pas «ne plus savoir que vous dire» mais «ne rien avoir à vous dire» et je raccrocherai et on en parlerait plus et puis c’est marre.
-Vous avez encore des choses à dire?
-Non, moi non, non. Mais vous, peut-être non?
-Oui, moi oui. Oui.
-Ok.
-Oui.
-Et donc, là, il se passe quoi? Vous me les dites ces trucs ou je dois vous envoyer un bristol?
-Non mais je pensais juste que ça ne vous intéressait pas, c’est tout! Une personne de votre envergure. Moi en face. Un type qui sort de prison. Enfin vous voyez.
-Oh arrêtez un peu, je vous ai dit que j’avais rien publié, que j’avais fait semblant et même pas correctement. Alors dîtes tout ce que vous voudrez, faîtes vous plaisir, c’est vous qui payez la communication de toutes façons.
-J’ai l’impression que vous ne comprenez pas.
-C’est une blague?
-Ah? Vous comprenez en fait?
-Non: c’est une blague que vous disiez encore «vous ne comprenez pas»? C’est fait exprès pour m'énerver c’est ça?

Les dialogues me fatiguent, au bout d’un moment, au bout de ce moment là, en tout cas. Quand ils tournent en rond et quand, en parallèle, ils sont assez taquins pour chatouiller vos entrailles. Ils me fatiguent.
Je n’ai plus envie de parler avec lui, ni non plus envie d’écrire ce qu’on s’est dit avec des tirets à la ligne et des italiques, parce que, finalement, aucun des deux n’écoutait vraiment l’autre. Ce qui est le propre des dialogues qui durent trop longtemps, de tout ce qui dure trop longtemps.
Il m’a dit que je devrais surtout considérer le fait que quelqu’un soit tombé sur mon blog et l’ait aimé, aimé au point de trouver mon numéro. Ce à quoi j’ai répondu des trucs que même le ras des pâquerettes ne cautionneraient pas, toute pragmatique que j’étais, incapable de m’élever un tant soit peu, au moins jusqu’à l’absurdité de la situation.
Au point que j’entendais même pas ses compliments.
Il m’a dit que je devrais entendre que j’ai été lue en prison, et que mon lecteur n’avait qu’une idée en tête: me trouver pour parler avec moi.
Et moi, pendant ce temps, je pensais que j'étais une nulle de l’avoir accueilli de la sorte. J’écoutais pas. Ca ne m'intéressait pas plus que ça, certainement.
J’avais cru à un rôle, un scénario, et je me retrouvais face à quelqu’un qui voulait parler de ce que j’écrivais. J’ai été simplement capable de dire:

-Si je l’écris c’est que je n’ai pas envie d’en parler. Alors, parler de ce que j’écris... Vous comprendrez que.... Vous êtes allé en prison pour quoi?
-Si je vous le dis, est ce que vous écrirez quelque chose sur moi?
-Je ne peux rien vous promettre, mais il y a de fortes chances pour que vous vous reconnaissiez dans quelques lignes.
-Vous écrirez sur mon crime?
-C’était un crime?
-On dit «crime» aussi pour un vol de sac à main vous savez.
-On ne prend pas 5 ans pour un vol de sac à main.
-Vous m’avez écoutée alors?
-Voilà que ça recommence...
-Qu’est ce qui recommence?
-Le dialogue. Les tirets. La ponctuation et chacun son tour, tout ça.
-J’ai tué une personne.
-Une seule? On tue tous des personnes tout le temps, au moins ceux qu’on aime. Une seule, c’est pas non plus...bon...pas la peine d’en faire une histoire, quoi.
-Je l’ai tuée avec mes mains. Elle est dans un cercueil.
-Ah, vous voulez dire, un crime?
-Un vol de sac à main est un crime.
-La plupart des sacs à mains volés sont eux-mêmes criminels: un cuir douteux, une atteinte au bon goût, infectés de répertoires remplis d’une famille sur qui on ne peut pas compter, de clés d’un appartement trop grand, de carte ump... pour moi c’est pas un crime, c’est un devoir civique, de les voler, ces sacs à mains. Ca leur permet de repartir à zéro.
-Oui mais moi j’ai tué quelqu’un.


C’est vrai, il a tué quelqu’un. Pour de vrai.
Si je voulais être certaine que vous vous rendiez compte de ce que ça signifie, je l’écrirais plein de fois. Pour que vous ne passiez pas à la phrase d’après sans percuter, pour que vous ressentiez, un peu, de ce que j’ai ressenti quand il me l’a dit, c’est à dire un quart du tiers du centième de ce qu’il a ressenti, lui, quand il l’a fait.

C’est vrai, il a tué quelqu’un. Pour de vrai. C’est vrai, il a tué quelqu’un. Pour de vrai.
C’est vrai, il a tué quelqu’un. Pour de vrai. Pour de vrai. Avec ses mains. C’est vrai, il a tué quelqu’un, c’est vrai de vrai. Pour de vrai. Il a tué quelqu’un. Pour de vrai. Avec ses mains. C’est vrai, il a tué quelqu’un. Pour de vrai. Avec ses mains, à lui. C’est vrai, il a tué quelqu’un. Il doit vivre avec. Pour de vrai.

Il aimait une femme. Ce qui en soit est déjà assez extraordinaire. Non, parce que, je veux dire: il aimait une femme. Pour de vrai. C’est vrai. Il aimait une femme. Avec ses mains. Pour de vrai.
Pas juste une fille qui lui tenait compagnie, un peu drôle, un peu jolie, un peu aimable, avec qui le temps passe tant bien que mal, non, non. Il aimait vraiment une femme. Et, asseyez-vous: il aimait une femme qui l’aimait. Pas comme ça, en passant. Ils s’aimaient comme c’est pas possible.
Et puis il a fini par ne plus l’aimer, elle, à force d’avoir peur de toutes les femmes, en elle.
Là, je l’ai interrompu, je sais, c’est mal, il ne l’a pas pour autant mal pris, il a compris que j’étais dedans, investie, attentive, curieuse, spontanée donc.

-...J’ai commencé à ne plus pouvoir supporter une minute passée sans elle, je ... je devenais fou, je l’imaginais faire l’amour avec tout le monde...
-C’est dingue parce que justement il y a un documentaire sur L’Enfer qui vient de sortir.
-L’enfer?
-Le film de Clouzot. Qu’il n’a jamais terminé. L’histoire d’un homme amoureux, mais jaloux. Jaloux davantage.
-D’où le titre?...
-D’où le titre oui.





Il m’a dit que c’était bien trouvé comme titre, parce qu’en effet, l’enfer, c’est exactement ce qui arrivait quand un homme perdait la tête par jalousie. Comme une maladie qui nous laisserait trop normal pour être soigné et trop fou pour s'en sortir. L’enfer pour tout le monde, pour la femme aimée-pure-pute-infidèle-parfaite, pour l’homme triste-triste-amoureux-triste, et pour tous les gens autour. Même pour le fleuriste, ça devenait compliqué.
C’est d’ailleurs là que ça avait commencé. Ou terminé. Tout dépend du point de vue et si on croit en dieu tout puissant.

-Vous croyez en dieu?
-Je ne sais pas, il y a des gens qui méritent le paradis dans votre histoire?

Elle aimait acheter des fleurs, elle avait un compte, elle payait à la fin du mois, parfois un peu en retard mais rien de grave. Une vie trépidante en somme. Lui, Vincent, un jour, il l’accompagne, sa femme adorée. Ca faisait quelques temps qu’il voulait savoir à quoi elle passait ses journées et quels hommes posaient les yeux sur son corps.
La boutique est magnifique, ça il s’en souvient, un fleuriste qui aimait son boulot, il dit. On aurait pu croire qu’on arrivait chez quelqu’un, il rajoute. Chez quelqu’un où on aurait aimé prendre le thé, parler de la vie, passer le temps.
Le bouquet de sa femme vénérée est prêt, là, scintillant sur le comptoir; ses fleurs préférées; le fleuriste et elle ne se parlent même pas; à peine elle rentre qu’il le lui tend, le bouquet fatidique et elle n’a pas à le payer.
Ils sortent.
C’est tout.

Ils sortent. Vincent, à ce moment là prend conscience de toutes les veines de son corps. Elles le brûlent. Il trouve le temps de se dire que, le corps humain, c’est bien pensé, ça irrigue tout, mais malheureusement, y’a un défaut de fabrication, c’est que ça ne ferme pas les vannes qu’il faudrait assécher, parfois, en cas de coup de sang.
Je l’interromps une seconde fois, je suis encore plus investie et spontanée et attentive et curieuse et impolie que tout à l’heure; je l’interromps.

-Ca nous rappelle qu’on n’est que ça. Dès qu’on est dépassé, le corps parle plus fort que la tête, le coeur brinquebale, les tempes tambourinent, les veines sursautent, les joues s’empourprent, les mains tremblent, les jambes flagellent, la bouche s’assèche, les pupilles se dilatent....Parfois les sexes bandent aussi.

Et puis là, quand même, je me dis que je m’emballe un peu trop face à quelqu’un qui confie son crime, je serais pas une bonne psy, ça c’est officiel. Alors je me tais.

-C’est ça. C’est exactement ça.
-Oui, le corps prend toujours le dessus quand la tête sait plus comment gérer.


Une voiture arrive de loin, à toute berzingue, sa femme amour de sa vie va pour traverser sans se rendre compte du chauffard, toute préoccupée qu’elle est à humer l’odeur du diable de ses fleurs de malheur de ce connard de fils de pute qui la baise quand? où? dans quelle position? est ce que c’est mieux qu’avec lui?
Tandis qu’elle avance, il se dit qu’elle a raison d’aimer les bégonias. Ceux-là vont parfaitement avec sont teint et c’est ce qu’il mettra sur sa tombe. Il sait pas pourquoi il se dit ça puisqu’il est hors de question qu’elle meure, puisque si elle meurt, il n’est plus rien, et en se disant ça, alors que la voiture fait crisser le pneu comme une dégénérée, son bras part pour la rattraper, agripper le bout de veste rouge et la ramener jusqu’à lui pour qu’elle ne se fasse pas... En partant, son bras, bizarrement, comme ça, soldat esclave d’une partie de son cerveau qu’il n’avait que trop mal écoutée jusque là, son bras la pousse, légèrement. Juste ce qu’il faut. Un chouia.



Pendant qu’il me raconte, je me sens vide. Vide de ce genre d’expérience. Je ne dis pas que j’en veux, je ne dis pas qu’il faudrait que je le vive pour comprendre mais, justement, n’ayant rien vécu d’approchant de ça, je suis juste vide. Son angoisse me remplit. Je suis son putain de réceptacle. Il est la falaise d’Etretat, je le savais.

Son bras la pousse, elle glisse, la voiture fait comme si elle essayait de l’éviter mais ne feinte pas la fuite, en revanche. Il s’en fiche; il est déjà en train de se demander s’il y a des témoins, si la plaque a été relevée, il est déjà en train d’espérer que le chauffeur était ivre autant que sa conduite pouvait le laisser entendre et qu’il n’aurait qu’un trou noir à la place de ce souvenir en guise de témoignage.
Et c’est ça, c’est simplement ça qu’il ne se pardonne pas.

Le geste de son bras, la jalousie, c’est de l’anatomie, il n’y pouvait rien. Mais, quand tout le monde se précipitait autour d’un corps tressaillant de derniers souffles, lui, il pensait à son alibi. Il était donc un criminel. C’est ce qu’il pensait.

Il a arrêté de parler. J’ai regardé l’heure. Non pas que je m’ennuyais, non, je sais pas... le corps encore une fois, qui décide pour la tête: j’avais besoin d’un rapport au concret et je l’avais: troisheuresvingt.

-Je me lève dans 6 heures.

Voilà ce que j’ai dit.
Je voulais croire que tout ça, la routine, les horaires, le travail où, non, Manon, on n’arrive pas en retard 4 jours de suite, non, le métro, les cigarettes qui n’en finissent plus d’augmenter... ça prenait le dessus. Je voulais me convaincre que ce qu’il me disait n’était pas la seule chose importante, qui nous rendait tous impotents, dans nos transports publics et nos petites relations réchauffées.

-Je me lève dans 6 heures.
-...
-Et vous à quelle heure vous vous levez d’ailleurs le corps après ils en ont fait quoi vous l’avez accompagnée à l'hôpital ou alors vous vous êtes dit que c’était plus qu’un corps vous vous êtes demandé si vous seriez encore amoureux un jour je sais pas vous avez eu envie de tout changer de tout recommencer vous l’avez touchée quand elle était encore chaude? Bref, je me lève dans 6 heures.

-Je ne me lève plus jamais moi vous savez.
-Vous avez été touché aussi? Vous êtes en fauteuil?
-J’aime votre enthousiasme à toute épreuve.
-Vous êtes une falaise d’Etretat.
-J’aime vos métaphores.
-Vous êtes en fauteuil roulant? pourquoi vous ne vous levez plus jamais?
-Parce que je ne peux plus me coucher, je ne dors plus.
-Ah. Ok.
-Ne vous sentez pas bête.
-Si vous me dîtes de ne pas me sentir bête c’est que trouvez qu’il y’ a matière à ce que je me sente bête.
-Non.
-Si.
-Non.
-Bref, de toute façon on ne parle pas de moi et je lève dans 6 heures mais comment vous êtes vous senti, vous l’avez touchée, est ce qu’elle a compris que vous l’aviez poussée, est ce que...
-...Vous êtes loin d’être bête, vous êtes anatomique et vous comblez ça par une grande intelligence.
-Ok, je me lève vraiment dans 5h57.
-Je vous raconterai la suite demain, si vous voulez.

J’ai utilisé le ton que j’avais entendu et admiré dans les polars des années 60, quand on demandait à une femme quelque chose d’incroyablement crucial pour l’intrigue, le scénario, alors que depuis le début, tout ce qu’on voulait d’elle, c’est qu’elle ne rentre pas trop dans le cadre et que, quand c’était indispensable, alors qu’elle mette une jolie robe et qu’elle bosse son roulement de hanche, merci bien. En général, vérifiez si vous voulez, la dame, à ce moment précis, n’est pas apprêtée comme en 40. Elle sort du lit, ou peut-être qu’elle est fatiguée par les desiderata masculins qui grouillent sous ses jupons. Alors, elle dit, en sachant que le spectateur la comprend avec un simple geste, consciente de la conséquence que sa respiration salvatrice peut insuffler, perspicace sur l’impact de l’anatomie sur le cortex, elle dit:

«Voyons ça demain, très cher, si vous voulez bien».



-Vous avez mon numéro, j'ai cru comprendre.
-Vous répondrez?
-J’aurai peur que ce soit l’ado qui dit «enculade» au lieu de «sodomie» pour me choquer mais oui, je prendrai le risque.
-Ca me fait plaisir, pour un écrivain.
-Oh, on a dit qu’on arrêtait avec ça, s’il vous plaît.
-On pourra se tutoyer demain?
-Je ne sais pas. On est aujourd’hui. Je ne fais pas de promesses que je ne suis pas sûre de tenir. C’est une règle que je me suis imposée dernièrement.
-Vous êtes un phénomène.
-Par exemple, ça, vous me l’auriez dit en me tutoyant, j’aurais trouvé ça nul.
-Je vous vouvoie toujours si vous voulez.
-Dites moi, vous n’avez pas prévu de tuer une autre femme hein? Non parce que, moi, perso, j’ai encore deux-trois choses à faire à faire, donc ...
-Deux trois romans par exemple?
-Je ne sais pas. Deux trois trucs, quoi. Passer au pressing, faire mes ongles. Acheter des fleurs. ... Je peux faire cette blague?
-...
-Vous ne dites plus rien donc j’ai peur.
-Peur de quoi?
-De vous avoir blessé. Ou que vous me blessiez, bientôt. Oui, bah pardon, mais j’ai le droit d’être sur mes gardes quand même.
-Des blagues. A ce sujet. Au sujet des fleurs. Tout ça. C’est ça qu’il me faut! Comme vous dîtes, si on n’a pas d’humour, on ne peut être que terroriste.
-Comment vous savez que j’ai dit ça?
-C’était plus haut, dans le texte.
-Je raccroche, Etretat.
-A demain?
-Si je ne suis pas là, j’aimerais bien que vous parliez sur mon répondeur. Je déteste mon téléphone fixe, mais j’adore qu’on y laisse des messages.



-Vous avez vraiment envie de connaître la suite, hein.

-J’ai surtout envie de connaître votre fin.


Chacun de nous est resté avec le bip bip lancinant de la communication interrompue alors qu’on était encore connectés.

Il y a des hommes, dans la vie réelle, qui tuent par amour, alors, faut croire.
Et, on dirait bien qu’il y a des femmes qui aimeraient savoir ce qui dérape, quand le seuil de plénitude est atteint. Des femmes qui, peut-être, ne savent que trop bien que le bonheur n’est qu’une bande annonce.
Nos films ont des longueurs, des crevasses, des travers, des silences et beaucoup, beaucoup, beaucoup de méandres.

-maispastrop-



l.a.s.u.i.t.e.d.e.m.a.i.n.o.u.l.e.j.o.u.r.d.a.p.r.e.s.d.e.m.a.i.n.
c.e.s.t.a.d.i.r.e.p.l.u.s.t.a.r.d.c.e.s.t.b.i.e.n.p.o.u.r.l.e.s.u.s.p.e.n.s.e.

01/11/09

Ou comment perdre de l'expérience de vie.

Les gens vieillissent. C'est comme ça.
Le temps passe.
L'eau, ça mouille.

Je les vois, ils s'inquiètent de leurs rides et ils se parent de bijoux en se promettant fidélité. Parfois, ils sont augmentés. Quelquefois, ils augmentent. Et ils enfantent. Et ils consomment. Et ils meurent. Et on remet ça. Et partout, et tout le temps pour toujours.

Je me demande si la vieillesse rime toujours avec la sagesse. J’espère pas.
Je les vois, ils prennent du bagage, de la culture et de l'assurance. Une autorité naturelle se dégage de propos qu'ils n'auraient jamais osé tenir quelques années plus tôt à cause de l'acné, par exemple. C’est discréditant, une apparence négligée, quand on veut dire des choses importantes.
Ils reconnaissent maintenant les bons vins au premier coup d'oeil, et les bêtises aussi. Raison pour laquelle ils en font moins, j’imagine. Raison pour laquelle, ils arrêtent de boire aussi, c’est possible.
L'expérience fait gagner de l’espérance de vie et un temps fou, on dirait.
Et comme c'est précisément ce qui manque à mesure qu'il passe, j'imagine que c'est positif, le gain de temps.

Je vieillis aussi, faut croire. Pourquoi échapperais-je à la règle? Je vieillis au milieu de connaissances qui ne sont plus au coeur de l'action, il leur arrive de plus en plus souvent de préférer un bon film à l'ouverture d'un bar, d’avouer parfois ne pas avoir compris l'engouement qu'un artiste aura provoqué, de camoufler l'essoufflement que 5 étages provoquent dans un corps qui, paraît-il, ne fait que décliner à partir de 30 ans pétants.

Je suis retombée sur une sorte de journal intime datant d'une époque où j'écrivais encore de manière lisible; l'école, mon quotidien d'alors, m'obligeant à un effort graphologique conséquent.
Je ne sais plus trop ce que je racontais, des choses essentielles, bien entendu, comme la nouvelle venue dont on se demandait si elle avait déjà couché ou le bulletin de notes que j'avais caché ou encore le beau gosse du lycée qui avait choisi ma table, à la cantine, et qui m'avait invitée au cinéma. Et puis, je parlais d'une amie que je ne voyais plus et pour cause: l'assemblée mondiale des divinités avaient voté et jugé utile de la faire tomber dans le Rhône après en avoir bu les Côtes.

A l'époque, je lui en avais voulu, à elle:
quelle fieffée salope, franchement, se mettre la tête au vin et vouloir se baigner après, se noyer et m'abandonner, MOI, seule au monde et les yeux bouffis de tristesse. Salope. Pute. Va te faire foutre où que tu sois. Pourvu que ce soit en enfer. En plus, on adorait Victor Hugo toi et moi, on connaissait Demain dès l’aube par coeur. Tu voulais que ta fille s’appelle Léopoldine. Et ma prof de français me surnommait Ophélie, tu t'souviens? Connasse d'ironie. Connasse de toi. Et puis,ta Léopoldine, heureusement qu’elle a pas eu une mère aussi minable que toi. T’auras au moins réussi ça, grosse merde.

Et je leur en avais voulu, à eux:
ça vous suffit pas de vous amuser avec des africains faméliques et des léopards qui finissent en manteaux, faut en plus que vous vous attaquiez à MOI et que vous poussiez mon amie d'amour à boire et à vouloir se baigner pour qu'elle se noie et qu'elle m'abandonne, MOI et ma tristesse et mes yeux qui vont exploser si ça continue? Connards. Enculés de cyniques. Brûlez pour toujours, et en enfer; et ne vous approchez pas de mon amie d'amour pour la foutre, vous méritez une castration et une lapidation et une humiliation et un écartèlement sur une roue et... et tout ce que vous avez inventé dans le genre pour qu’on vous déteste. Si je pouvais, je vous séquestrerai dans une pièce borne qui diffuserait du Cabrel en boucle.





Je voulais que tout disparaisse, le monde entier, le Rhône et moi. J'ai passé quelques jours en compagnie d'une humeur pas franchement commode, j’avais trouvé l’amertume pour remplacer ma meilleure amie et, dans mes rêves, l’amertume revêtait une apparence humaine pour nous permettre de percer nos index et mélanger nos gouttes de sang en nous jurant de toujours haîr toute la terre et de lui en faire baver, jusqu’à la fin des temps. Quand je ne rêvais pas, je noircissais les pages d'insultes plus imaginatives les unes que les autres. Les noms d'oiseau, c'est pour les enfants à côté du lot d'injures que je gravais là, bleu sur blanc, de cette écriture impersonnelle et régulière, dans un Clairefontaine décoré de tickets de places de cinéma et de mots d'esprit échangés en cours de bio. Logique.


Dans le cahier, à gauche, à l'aide d'un stick UHU, j'avais collé un papier où Joachim avait écrit "t'as vu les nouvelles Doc de Joséphine? C'est trop la honte!". Ce à quoi j'avais répondu, me trouvant certainement indiscutablement comique : "Elle s'achète des Doc quand nous on n'en met plus, c'est ça l'esprit d'équipe, comme à l’usine, on se relaie !"
En dessous, un ticket de cinéma, délavé. Parce que, vraiment, ç'aurait été dommage d'oublier que j'avais vu "Ace Ventura".
Et sur la page de droite, les insultes et, pour de vrai, l'encre qui a coulé à cause des larmes. Le ploc de la goutte a fait gonfler le papier et chialer les mots, eux aussi, y'a pas de raison.
J’ai passé la main sur le relief que mes états d’âme avaient modelé sur les feuilles, c’était une sensation plutôt agréable. Ca m’a fait penser aux papiers peints gondolés qu’on trouve chez les personnes en fin de vie.

A la toute fin de cet épisode, j'avais arrêté les confessions et abandonné le confessionnal au fond d’un énième tiroir inutile. Mais, quand je retombai dessus quelques mois plus tard, je rajoutai, avec une sagesse acquise en un temps record, donc, et d'une écriture nettement plus révélatrice de son auteure, c'est à dire illisible... j'avais rajouté:

"Je viens de me relire. C'est comme si c'était pas moi. Peut-être sommes nous vraiment plusieurs nous-même dans une vie qui se découpe dans des décors différents. Aujourd'hui, je me trouve abjecte d'avoir pu dire des choses pareilles. C'était la faute de personne, même pas Voltaire, surtout pas la sienne à elle. Et je réalise que j'ai pas mal roulé ma bosse sur la question en seulement (attends, je compte) 8 mois. Alors je me dis que si c'est ça, vieillir, si c'est vivre en comprenant tous les jours un peu mieux, alors et bien, vieillir, c'est cool, et je veux bien essayer. "

Entendons nous bien: d'accord, j'avais un journal intime, d’accord je le tutoyais en lui disant "attends", d’accord je faisais déjà des jeux de mots limites, mais j'avais cependant saisi quelque chose, du fin fond de mon adolescence dorée à chaussures militaires, quelque chose que j’imaginais déterminant pour mon entrée dans le super monde des grands:

Vieillir, c'est cool.

Cool comme un groupe de rock.
Pouvoir être vieux et chanter comme un jeune étalé dans le caniveau, ouais, ça serait pas mal "cool" comme ils disent.

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Mais, alors qu'à l'époque il fallait qu'on éclaire mes lanternes constamment, parce que j'étais comme qui dirait esquintée de me cogner partout dans le noir, aujourd'hui, j'ai peur d'un jour avoir tout compris, trop compris, et qu’il fasse toujours jour d’une lumière aveuglément transparente et blanche comme les matins où il ne fait ni beau ni moche et qu’on ne sait pas quoi se mettre, sinon la couette, à nouveau, sur la tête.
Peur donc, non pas de vieillir mais, voilà, d'être vraiment vieille pour de bon.
Apprendre, d’accord, j’en suis. Mais si c’est pour m’assagir, là, je ne sais pas.
Prendre de l’assurance, pareil, je prends. Mais ne plus douter de rien... j’hésite.
Tout ça finit quand même noyé par des traitements contre l’arthrose et des verres à dentiers, on me fera pas croire qu’il y a quelqu’un que cette finalité excite.

J’ai l’impression, aujourd’hui, d’avoir l’âge parfait, qu’on fera jamais mieux.
Parce que ma petite expérience m’a appris à me dépatouiller d’encombrements ridicules, je ne prends plus en considération un paquet de détails qui, accumulés, réussissaient auparavant à me gangrener. Par exemple, les filles qui critiquent ma manière de vivre, les adjectifs qu’elles m’accordent, les regards au laser qu’elles déposent de mes pieds à ma tête et dans le sens inverse et plusieurs fois tant qu’on y est. On peut dire que c’est le temps qui m’aura appris à en rire, peut-être même à m’en délecter.

Alors que quand j’avais 15 ans,
je faisais comme si rien ne me touchait, bien sûr, mais, le soir, moi aussi je me sondais, tout partout, essayant vainement de percer le mystère selon lequel certaines de celles que je considérais comme mes consœurs me jaugeaient avec autant de méchanceté.

Les garçons qui laissent leurs chaussettes à côté des croissants, je dois l’avouer, il y a de ça quelques années, ça avait le don de me mettre en rogne et, avec un peu de chance, d'éventuellement me gâcher ma journée. Avant même d’avoir bu une gorgée de café, ça fait un peu dur à supporter, vous ne me contredirez pas.
Je m’évertuais à expliquer que: non, quand on est un être humain, à une époque où les machines à laver existent, surtout si on prend la peine d’aller acheter des viennoiseries pour notre chère et tendre ce qui prouve qu’on n’est pas le dernier des rustres, non, on ne peut décemment pas mélanger les torchons et les serviettes sans s’attendre à un retour de manivelle. Je montrais le panier à linge sale en demandant à quoi il était censé servir, alors hein, un peu comme une mauvaise instit’ frustrée. Il prenait l’air du cancre qui comprend à moitié et méprise encore plus.
J’expliquais et tout en expliquant, je comprenais le sens de l’expression «pisser dans un violon» et le fait que moi-même, finalement, je m'en foutais pas mal.
Aujourd’hui, un garçon qui laisserait son linge sale à côté d’un croissant pur beurre qui sort du four, je le renverrais chez sa môman, tout simplement.
Ou alors, si je l’aimais vraiment fort fort fort, je me débrouillerais pour trouver un violon et y pisser dedans, devant lui. Histoire qu’on en rigole.

Parce que j’ai cet âge parfait où l’humour et la légèreté ont le dessus sur «tout», puisque «tout» le reste volette péniblement au ras des pâquerettes OGM.
C’est pour ça que je suis jeune, aujourd’hui, là tout de suite, pour toujours.

Je veux bien apprendre encore, savoir, découvrir. Je ne veux que ça, évidemment, il n’est pas question que je m’enferme dans un endroit où le monde ne rentrerait pas et où j’essaierais d’interdire au temps d’avoir une prise terre sur mon nuage.
Mais j’aimerais juste qu’on me propose un bout de papier, un contrat où je pourrais signer pour être sure que jamais tout ce que j’aurais stocké dedans moi ne m’empêchera de rire de tout. Ou d’ être triste pour un rien.
Je veux que toujours ce soit comme ça.
Je veux que jamais le journal télévisé ne me fasse plus aucun effet. Se blaser, c’est mourir un peu. Je veux que jamais je casse de la vaisselle anglaise pour un problème de ménage pas fait. Se tromper de colère, c’est s’enterrer avant l’heure.
Je veux pas qu’ils gagnent, les délavés, les flous, les fades. Je veux pas d’une vie micro ondes, voilà; les extrêmes ça me fait pas peur, au contraire, ce qui me terrorise c’est le calme sournois du juste milieu très comme il faut au sein duquel, sans qu’on s’en rende compte -parce qu’ils ont bossé des années sur le concept- les murs se resserrent et finissent par nous étouffer alors qu’on savait même plus si on respirait encore de toute façon.

Il faut pas que j’oublie: un jour je serai vieille et on ne m’arrêtera plus dans la rue.

--Mademoiselle?
J’enlève mes écouteurs. (enfin, par méfiance civilisée, je n’en enlève en fait qu’un)
-Oui?
-C’est pour un renseignement...
J’enlève l’autre écouteur tout en me disant qu’on va encore trouver le moyen de me demander la direction d’une rue que je ne connais pas dans un quartier où j’habite depuis 5 ans.
-Oui?
-La rue de la plus belle femme du monde, c’est ici non?
Je ris, je ris d’un rire que la plus belle femme du monde n’aurait jamais validé, elle l’aurait jugé trop enfantin, trop spontané, bruyant, jeune en somme. Et la plus belle femme du monde n’est pas jeune, pas vieille non plus, elle n’a pas d’âge, elle est née à 33 ans et mourra à 33 ans en ayant épuisé des siècles de virilité entre temps. Et je remets mes deux écouteurs avec juste le temps de l’entendre me dire «bah quoi, c’est un beau compliment non?», ce à quoi je réponds de dos, tout en marchant, d’un signe du pouce. Vers le haut, le pouce.

Un jour je serai vieille et on ne m’arrêtera plus dans la rue.

Un jour, je passerai dans une rue pour aller m’acheter mes prolongements de vie, et fatiguée par trois petits pas dans des chaussures à semelles orthopédiques, je m'assiérai sur un banc. Si on a daigné en laisser quelques uns d’ici là. Reprenant mon souffle sans même plus m'inquiéter du vacarme que mon organe vital jouera, je verrai arriver à ma gauche un jeune homme plutôt appétissant, je me dirai certainement que je suis ridicule de regarder encore les jeunes hommes qui donnent faim alors que je n’ai plus de dents. Et à ma droite, je verrai apparaître une jeune fille poivrée du genre qui plaît aux jeunes hommes en sauce. Ils se croiseront devant moi et là, le Lui, il dira à la Elle un truc que je ne comprendrai qu’à moitié, parce qu’à mon époque, on se parlait pas comme ça, les expressions m’échapperont, mais pas le ton. En substance, je comprendrai qu’il lui demande si la rue de la plus belle femme du monde est bien celle ci. Ca me fera d’un côté un pincement à l’oreillette gauche de mon coeur et de l’autre un frisson de plaisir, c’est à dire dans celle de droite, si vous suivez. Je me sentirai et tutrice et complice et témoin et pucelle de l’instant. Et puis, en partant, la jeune fille remettra son sac sur son épaule d’un geste un peu brusque et sans s’en rendre compte, me bousculera, au niveau du visage, avec la lanière d’un cuir à la mode. Enfin, elle, elle aura cru acheter un cuir mais on me la fera pas, mon grand âge me permettra de démasquer une assez bonne imitation. Au visage hein, le coup de sac, ce qui est assez humiliant. Tout le monde sera parti, personne pour me faire de compliments, ça j’aurais compris, mais même pas quelqu’un pour venir me demander si ça va, si c’est pas trop horrible de passer du côté de la vie où plus rien ne se passe, où on devient transparent et où, finalement, on passe notre temps à attendre que ça finisse.


Pourtant, si quelqu’un venait me demander tout ça, j’espère, j’espère incroyablement fort que je répondrai que si. Oui, c’est dur de ne plus être dans la vie quand on est encore vivant, d’après ce que dit le médecin. Que, bien sur, c’est l’enfer d’assister à deux beaux corps qui s’interpellent le temps de se rendre à deux métiers qui présagent d’un avenir alors que nous, on travaille plus, et que notre avenir, il a plus de futur comme auraient les punks de notre génération. Qu’évidemment, on sait que ce genre de saynète ne nous comptera plus parmi ses personnages principaux et seulement parce qu’il suffit de baisser les yeux vers nos mains pour voir que toute notre peau baisse la garde, qu’on tombe, qu’on pend et que, de toute façon, si quelqu’un venait à nous aimer bibliquement, on n’aurait même pas le souffle pour assouvir une demande pareille.
Que, pour de vrai, devenir spectateur d’un décor où on était vedette, c’est pas le paradis.
Mais, ce qu’il faudrait dire, plus que tout ça, c’est que, ça nous rend triste. Et heureuse. Triste et heureuse, pour les mêmes raisons. Des raisons semblables qui font seulement appel à des pans différents de notre mémoire et trouvent toujours la même sensibilité dans la corde qu’on croyait cassée. Le bordel quoi, mais justement: tant mieux. Le bordel c’est à dire pas la vieillesse qui pourrait simplement ne pas voir des gens s’interpeller dans la rue, laisser le JT défiler sans que la gorge ne se serre à l’image de fosses communes qui manifestement veulent continuer d’exister, ne pas vous répondre jeune homme, pour vous dire que, à une époque, je me disais que si vieillir c’était arrêter de ressentir, alors je ne voulais pas.
Aujourd’hui je ressens, -j’ai que ça à foutre vous me direz- je ressens et je suis triste, triste à en crever parce que plus jamais on ne m’arrêtera dans la rue et que je le savais déjà quand j’avais l’âge parfait. J’ai des sensations, je les partage avec vous. Je peux être, disons... connectée avec un jeune.Je peux être, disons... connectée avec un jeune pour ce genre de raison. Et même si ça se trouve, ce jeune aurait tout donné pour me rencontrer jeune.



-Et comment ! ... C’est quoi l’âge parfait?
-27 ans.
-J’ai 26 ans.
-Pour moi c’était l’âge parfait mais ça peut être quand on veut. Quand on peut surtout.
-Ca pourrait être 26 ans?
-Si vous vous arrêtez pour me parler et qu’après que je vous ai dit ce que je pensais vous vous sentez rempli de toute la terre et à la fois très seul, vous serez au poil.
-Ah ouais, vous dîtes «au poil» quand même.
-Je t’emmerde, je dis ce que je veux, je suis vieille, tu me dois le respect.
-Je vous respecte. Continuez, je vous ai coupée.

Je chercherais, ma tête suivrait plus trop. Je retrouverais quand même parce que c’est important, j’aurais peut-être pas une autre occasion de le dire.

-Vous disiez que vous saviez à l’âge parfait qu’on ne vous arrêterait plus dans la rue...
-...Oui, je sais ce que je disais quand même! Et que donc, je savais que ce serait triste mais ce dont j’avais peur, c’est précisément de ne pas l’être, triste. De ne plus ressentir. De laisser les choses vivre devant moi, de ne pas être concernée. J’ai été triste, là, et heureuse à la fois, c’est à dire que j’ai été vivante vous trouvez pas? Ne rien ressentir et m’être simplement dit «zut, si j’ai un bleu avec le coup de sac que cette j.e.u.n.e. m’a donné, je suis pas sure que la pharmacie aura de la pommade en stock». Ca ç’aurait été être déjà morte. Vous trouvez pas?

-Pourquoi vous me vouvoyez?
-Parce que vous êtes le chef.
-...Le chef?
-... Permettez moi de sourire. Je découvre qu’être vieille c’est aussi faire des blagues à retardement. Quelque chose que vous comprendrez plus tard, sur ce banc peut-être. Et ...
-Et je penserai à vous!
-Et vous penserez à moi.
-Et je vous appellerai pour vous dire «ça y est j’ai compris le clin d’oeil»
-Vous ne pourrez pas parce que je serai morte et incinérée depuis un bail mais penser à moi me maintiendra vivante et le petit vieux que vous serez ressentira un peu de sa jeunesse, à ce moment là.
-C’est génial.
-Je n’irai pas jusque là.
-Vous iriez jusqu'où?
-Jusqu'au bout, comme d'habitude.
-Ben alors?
-Jusqu'au bout oui, mais pas jusqu'au mensonge. Pas jusqu'à vous dire "oui, c'est vrai c'est génial".
-D’ailleurs où alliez vous, là?
-Au bout, comme d'habitude.
-Non mais sérieusement.
-Ah, on parle sérieusement? Rholala,c'est assommant. Bon, alors et bien, je rentrais. Ou peut-être que j’allais à la pharmacie, tiens. Je ne sais plus.
-Je vous raccompagne si vous voulez. Vous n’avez pas peur que je vous vole votre sac à main?
-Je n’ai jamais peur, c’est un peu mon problème.
-Ok, je vous raccompagne, c’est où?
-Je ne sais pas.
-Non mais, chez vous, c’est où?
-Je ne sais plus.
-...
-...
-...Ok, allons à la pharmacie alors.
-Vous voyez, vous êtes triste pour moi. Et moi aussi. On est vivants.
-C’est déjà ça...
-C’est tout ce qu’on demande surtout.

-maispastrop-

14/10/09

J'arrive toujours en retardement aux rendez vous.

L'assiduité, c'est pas mon fort.
La régularité, non plus.
Ces mots là, j'aimerais les mixer avec une vodka coca, histoire de voir s'ils font toujours autant les malins.



Tout ce qui pourrait se répéter à heures fixes les mêmes jours de la semaine et tous les mois, à côté de gens qui évoluent au même rythme de fuseau et d'agenda, de manière générale, ça m'effraie; parce que la cadence invariable des vagues quand elle se calque à celle de la vie, n'a pour moi plus rien de naturel et rapproche de la mort plus que de l'existence.
Mener cette vie, ce serait... J'aurais l'impression de faire de l'apnée avec des œillères et un début de surdité, le tout en boitant, tout ça pour me rendre à la guillotine. Une vraie partie de plaisir, en somme.
Personne n'a envie de ça.

D'après moi, l'existence ne naît au monde que dans le désordre, désordre dans lequel elle se démène tant bien que mal et qui l'embarrasse parfois, soit, mais au milieu duquel elle trouve, au détour de bordels et d'imbroglios, des chemins que les lignes irrémédiablement droites évitent.
La fameuse histoire de l'école et des buissons.

Ranger tout ça, ça reviendrait à foutre le souk dans le désordre qui me sert de repère; où que ce soit, tout est à sa place puisque rien n'en n'a vraiment, de place. C'est comme ça que je m'y retrouve.

Ca ne signifie pas que je vis dans un capharnaüm infecté, je n'héberge aucune sorte de souris ou de cafard à la maison, je parle, en fait -puisqu'il faut vous mâcher tout le boulot- davantage de l'intérieur de ma tête que de l'arrangement de ma chambre.
Bien sûr, chez moi, c'est pas vraiment un catalogue de vente de meubles, où la table qui est censée avoir supporté des beuveries resplendit de mille feux, où l'armoire des épices semble sortir de son carton et où, d'ailleurs, les épices viennent d'être mises dans leurs bocaux. Alignés, les bocaux. Parfaitement parallèles au poster Dubo-Dubon-Dubonnet où aucune éclaboussure d'huile n'a trouvé résidence et devant lequel Martineàlacuisine pose après son détartrage et sa mise en pli.

Bien sûr, chez moi, ça ressemble à moi. Et, oui, je retrouve parfois mes clés dans frigo et il m'arrive de littéralement mettre tous mes vêtements sur mon lit pour retrouver LE haut qu'il faut absolument que je porte aujourd'hui. Haut que j'ai oublié au pressing, d'ailleurs. Vous serez bien gentils de me le rappeler.

Bien sûr que c'est comme ça.

Ma mère me disait - les mères disent toujours des grandes phrases, les maternités distribuent un guide pour ça? -
Si tu veux mettre de l'ordre dans ta tête, commence par ranger ton environnement.
Avait-elle raison?
Tu ne peux pas faire le vide dedans si c'est un foutoir pareil dehors.
Avait-elle tort?

Peut-être n'ai je pas envie, pas vraiment envie, que chaque chose soit à sa place et que je sache où est la mienne. Je suis convaincue que c'est en ne sachant pas où je vais aller que je suis assurée d'y arriver. Et puis, je n'ai pas pour autant l'impression de prendre des gros risques, et j’enfreins aucune loi, on va pas m’enfermer pour ça, je m’accorde juste un peu de suspense et d’imprévu, et, en effet, ça demande du temps. Vous savez, ce truc farfelu dont tout le monde manque.



Je m’accorde tout ça parce qu’en fin de compte, on n’est jamais aussi bien servi que par soi m’aime et que j’estime mériter cette fantaisie. Tout en la jugeant éminemment saine.

On nous a fait croire que les horaires et les bouquins rangés en ordre alphabétique nous aideraient. La magnifique arnaque.
Sont arrivés les pointeuses et les licenciements pour retards répétés. Se sont vendues par milliers des armoires compartimentées, coupées dans le bois dont on manque.
Ca n’est pas par goût que les gens rangent.
C’est par ennui: Chais pas quoi faire... tiens, si je classais les vinyles par date d'achat grâce aux factures rangées dans le 4° tiroir? Quand j'aurai fini peut-être que je serai assez fatiguée pour enfin dormir.
C’est par peur: le désordre me rappelle l’infinitésimale chance que j’ai d’éviter la mort, l'ordre m'apaise et ressemble à l'image que je me fais du paradis.
Par névrose: je veux que mes hôtes comprennent que je suis quelqu’un, quelqu’un de bien, on peut pas se payer ma tête. Faut qu’on m’admire. Je gère. Et j'essaie de me convaincre moi-même, ok?
Ou par psychose aussi: si le livre côtoie la lampe qui jouxte le tableau, où va le monde? tout est permis, je m’y retrouve plus, y'a plus de saison. Je veux pas de frivolité, je suis pas fantaisiste, non, je veux être austère-austère-austère, je veux d’ailleurs décider moi-même de l’être pour ne pas avoir à l'apprendre de quelqu'un d'autre.

Bien sur, deux fois par an, j’éprouve un malin plaisir à accoupler les pulls en laine et ceux en cachemire; aligner les livres de poche sous l’étage de ceux qui ne tiennent qu’allongés et que j’ordonne par taille et par épaisseur, par couleur pourquoi pas; trier les bons magazines des mauvais. Jeter, c’est mon hobbie. Mais, garder, et laisser vivre, c’est ma passion.

C’est ce que j’aime voir chez les autres, les zones d’ombre où ils n’ont pas fait le ménage depuis plusieurs printemps, et peut-être même les encourager à ne jamais y toucher, pour qu’ils gardent intact un coin qu’on croit réservé aux vieilleries ou aux peluches qu’on n’ose pas bazarder. On ne connaît jamais aussi bien quelqu'un que quand on a visité son grenier. C’est peut-être à cet endroit là qu’ils me séduisent le plus.



L’autre jour, je repensais - oui parce que j’y avais déjà pensé avant et pas qu’une fois - à ces filles que j’ai entendues me dire, au sujet de leur amoureuxchéridamourtoujours: «J’aime pas quand il m’écoute pas, tout à coup il rêvasse, il est ailleurs et moi, tout ce que j’ai dit, bah il a rien entendu et faut que je répète, ça m'énerve mais ça m'énerve.»




J’ai pas mis le ton, j’ai fait ça simple, mais généralement, c’est teinté d’aigreur, de vraie aigreur, de rancune et de peine.
Je repense à ça. Bon. Je comprends pas.

Précisément, ce que je préfère chez ceux que j’aime, c’est leurs moments d’absence. J’aime qu’ils soient là, attentifs, qu’ils rebondissent, rient, me fassent rire ou je ne sais quoi, et, ainsi, nous sommes deux.
Mais, après le flou dégagé par l’attitude du cancre rêveur qui appelle un «Tu m’écoutes?» et en réponse le «... Hein? Quoi? Attends je ... Répète? » , là, nous aurons été seuls ensemble, seuls à deux. L’intimité extrême, presque obscène.
J’ai vu cette personne partir de notre décor pour rentrer dans sa tête et penser à des choses qui bien souvent sont pétrifiantes de banalité, mais justement, j’ai été avec cette personne quand elle lâchait prise et laissait un détail la ramener à ... cette chanson pas entendue depuis longtemps, et pourquoi d’ailleurs, tiens mais qu’est ce qu’il est devenu ce chanteur, est ce que j’ai un disque de lui, faudrait que je vérifie...

«... Hein? Quoi? Attends je ... Répète? »



Bien entendu, je dis ça parce que leurs éclairs d’égarements sont plus rares que leurs cycles d’attention et que cette rareté leur confère une valeur particulière. Peut-être que si leurs moments d’absence se faisaient plus récurrents que leurs moments d’écoute.... Peut-être que je ne les fréquenterais plus, tout simplement.


J'aime quand ma chambre me réserve la surprise de tomber sur une boîte de bijoux achetés entre 95 et 96 alors que je cherchais un livre que je dois rendre. J’aime tout autant quand un jeune homme me réveille en me proposant un thé et que, après quelques quarts d'heure, estimant que le thé devrait être planté, cueilli et infusé depuis un bail, je m'inquiète de trouver la tasse où le breuvage m'attend pour tomber sur le prometteur en pleine réflexion métaphysique devant une fissure du plafond qu'il n'avait encore jamais remarquée et dont il se demande d'où elle vient et comment la réparer.

Mon thé peut bien attendre, évidemment. Le type est là et ailleurs, tout à moi et pourtant inaccessible.
Il est juste là pour être bu, ce Earl Grey.
Vous n'êtes manifestement pas destinés à être seulement consommés, mais bien davantage à être observés. Et, en conséquence, aimés. En bazar et en pagaille. Dans tous les sens. Aucun thé du monde ne peut rivaliser avec ça.


Mon grand labyrinthe, ok, souvent, je m’y égare, et régulièrement, il en pousse certains à me perdre aussi, mais à la fin, à la toute fin, ça aura l’air goupillé comme sur du papier millimétré, vous verrez; ça prendra sens et forme, ce sera aveuglant d’évidence. Ca fait ça avec toutes les vies, on me l’a juré depuis plein de lits de mort. De loin, les écarts et les accidents s’alignent avec le reste parce qu’avec le recul on admet que tout n’est qu’un grand accident, une suite d’ incartades.
La vieillesse, ça arrondit les angles, et comme, je compte évidemment finir ronde, les angles seront devenus autant de cachettes où j’aurai semé des farces & attrapes et où les revirements à 90° degrés serviront de passe-murailles.

En plus, les biopics, c’est réalisé par des gens qui nettoient leurs maisons avant que la femme de ménage n’arrive. Ce sera nickel chrome. Tout va bien se passer.

-maispastrop-

03/08/09

St Jacques De compost

Depuis ma fenêtre, quand m’arrive le bruit d’un scooter qui passe, la nuit, je suis toute transpirante d’angoisse, d’une angoisse qui n’a pas vraiment de nom, quelque chose que moi même je ne saurais nommer, catégoriser.
C’est certainement du au fait que ce bruit représente pour moi ce qui incarne le mieux la solitude. La solitude de celui sur son deux roues qui rentre ni tôt ni tard après une soirée ni faite ni à faire, et celle de celui à qui parvient le bruit de cette vie tiède.
C’est pas la solitude comme je l’aime, c’est la solitude méchante, qui s’infiltre tout partout et attaque et isole ceux qui ont déjà perdu pied.
Je n'entends pas souvent ce bruit alors qu'il se produit peut-être 20 fois dans une soirée. C'est pour ça que, quand je l'entends, je.
Je ne sais plus, j'ai l'impression qu'elle m'a laissée tomber. Je me penche sur mon balcon pour voir le type se garer, j'attends qu'elle arrive et qu'on parle ensemble de ça, mais, et elle le sait, si j'ai accordé de l'importance à ce bruit, s'il m'a interpellée, c'est qu'elle n'est pas là, c'est qu'on n'en parlera pas ensemble. Elle, elle dirait "condition siné qua non" et par "A+B" sur un ton un peu péremptoire, pour me faire gamberger. Ouais, elle a du tempérament.




reviens
devant
maporte
moijetetrouvepas
malpeignée
tulesaistoiqueyapasdamoursmortes
ninonplusdamoursvivantes
taspaslegoutdumalheurdutout
ilsontriencompris
cestpastoilagarcecestnous
moiaussijailesyeuxcernes
tespaslemiroirdeceuxquiontbesoindetreaiméspourvivre
puisquetuvistoietquetuaimesmêmeceuxquineveulentpasdetoi
accrochetoiàmeshanchesauprintemps
pourquonrouledesmecaniquesensemble
silteplaitreviensdevantmaporte
faismoidesnuitsblanchessoismonplusbeaucollieretmonombre
cestmoiquimecoucheàtesgenoux
silteplaitreviensdevantmaporte
etmemededansmatête



Il n’y a qu’un seul nom commun pour parler de ça et pour l’illustrer, pourtant, deux adjectifs que, en vérité, tout oppose.
Il y a les gens «seuls», et il y a les «solitaires».
























Les premiers qui ont tout à envier aux seconds qui, eux mêmes, éprouvent une sorte de compassion méprisante pour les autres, et les jugent, évidemment.
Maîtres de leur isolement, et avant tout, heureux de cet isolement, ils n’admettent pas que certains semblables en soient les victimes. Ils voient en ces victimes une bêtise naturelle, un manque de curiosité et un affront fait à la Solitude, qu’ils estiment comme l'éternelle maîtresse à séduire, l'insaisissable amoureuse qui leur apprend tant. Qui leur apprend le temps, aussi.

J’ai moi-même du mal à comprendre ceux qui veulent à tout prix être entourés, accompagnés, et qui fuient ce que je n’aurais pas peur de considérer comme la clé. De quoi? De tout, au moins.
Je vois des gens s’étonner du plaisir que je prends à rester chez moi, dans une semi-obscurité éblouissante, pour... rêvasser diront certains, ou simplement être là, consciente de mon corps, de moi, moi dans mon corps et tout ce bordel dans cet appartement, cet appartement dans cette ville, cette ville dans ce pays, cette réalité ô combien concrète qu’un plan large balaye et réduit à la taille d’une mouche au milieu d’autres mouches. Etre là, consciente de tous ces insectes, fourmillants de pensées, allongés dans leurs lit, qui rêvent à la même chose, motivés par la même envie de vivre en grand parce qu’en lien avec tout le monde et ne devant rien à personne. Parce que je ne suis jamais aussi entourée que quand je suis seule, et que je touche à quelque chose qui me dépasse, j’ai souvent peur de réduire mes murs à ceux de mes bars et mes amours à celles de mes fréquentations.

Il est probable que tout cela ne soit compris finalement que par ceux qui partagent déjà mon avis, ce qui est un peu triste, si on y pense. Alors, et bien, n'y pensons pas.

Ca me manque.
Ma solitude me manque.
La télé me parle à moi, carrément, tranquilou, elle me tutoie même parfois parce qu'elle croit savoir ce qu'il me faut comme shampoing. Je l'allume et je coupe le son en même temps que le portable. J'imagine ce que tout le monde dit, eux dans le poste, toi sur mon répondeur. Et, systématiquement, y'a un geste qui s'empare de moi: une main qui cache une oreille et une autre qui cache un oeil, alors que j'ai coupé le son et que je ne vois que moi. Mon geste a manifestement décidé qu'il fallait que je me con-centre davantage. Pas "con" centre comme si j'étais débile, je suis brillante, mais con "centre" comme s'il fallait que je me ramène à une sorte de noyau et d'essence, ouais, rien que ça. C'est pas moi, c'est mes gestes.( Adressez leur votre courrier des lecteurs, si ça vous chante)

Peut-être ai-je tort mais je l’associe à mon équilibre, à l’essence même de ce que je suis et, pour cette raison, la délaisser me nuit. La nuit, je me lasse d’en être éloignée. Je me perds. On peut pas se passer de son ombre, de sa main droite, d’un complice. Si je la perds, tout fout le camp. Tout. Y'a plus de saison ma bonne dame.
Parfois, de nouvelles rencontres associées à un printemps propice aux rendez vous en terrasse me font remplir mon agenda d’apéros et de mariages et de cinémas et d’anniversaires et de dîners et de cafés et de...
«je sais que tu veux aller au parc floral mais tu veux pas passer bruncher à la maison avant?»
«tu brunches? ça te dit, je te rejoins au parc floral pour les concerts tout à l’heure?» « t’es où? t’es au parc floral? j’ai un dîner avec des amis après, tu viens avec moi?»
«il est cool ton dîner? tu fais quoi après? j’ai une fête, ça te tente?»
«je te réveille? je passe te chercher dans une heure et on va faire les soldes?»
«t’as fait les soldes? haaaaan, j’arrive avec une bouteille et tu me montres tes robes, après j’ai un concert de mec qui vont fêter ça autour d’un bon dîner, plus tard, et ils ont un plan fête après»

... et 3 jours ont passé, le temps a filé en conversations dont je suis incapable de me souvenir, en sensations déjà enfouies sous trop de vodka, en réflexions avortées trop vite.
Ma solitude assiste au déroulement des opérations, d’abord amusée, puis assez vite jalouse, inquiète et, pour finir, enfin, vexée, elle claque la porte. Et quand je réalise qu’elle n’est plus là, c’est déjà trop tard; je suis seule, mais seule comme le type sur son scooter. Pas seule comme j’ai toujours aimé l’être, comme ça m’a toujours plu et servi.
Pourtant c’est chez elle, et nulle part ailleurs que les choses se passent. Elle sait tout parce qu’avec elle, tout est possible, tout est brutalement honnête et dénué d’artifices, elle est crue et saignante, elle est franche, elle me met à poil; elle, elle a vraiment envie de vie. Je vous aime mieux quand je vous vois peu, je ne peux pas vous enchaîner, vous n'êtes pas des cigarettes, je veux être absolument avec vous quand je suis face à vous, et je veux être absolument moi. Vous ne m'aimeriez plus non plus, dans le cas contraire, de toute façon. Elle est ma came, mais aussi mon secret beauté et ma recette de grand-mère.



Y’a quelque chose de sacré dans la solitude, dans le respect de la solitude. Et quelque chose d'extrêmement calorique aussi. On veut tout, tout de suite, affamé; parce qu’on sait que tout est possible, on a mille chose à dire et pas assez de temps.
J’ai jamais écrit autrement qu’en jet, qu’en gerbe, qu’en instinct et maintenant que je me suis éloignée d’elle, je vois que ça vient moins, que... c’est pas ça, je suis moins à fleur de moi, ma peau est trop hydratée de crèmes de marques variées, les choses sont plus camouflées, j’ai moins d’élans, je dois sortir de la Vie pour revenir à moi, et ça gâche la vérité qu’est belle qu’à poil.
Pas trop intellectualisée.
Ne pas réfléchir trop fort à l’évident.
Mais le laisser envahir nos tiroirs remplis de principes et de connaissances, les faire s’affronter et finalement cohabiter.
Parce qu’elle est plus forte que nous.

Avec elle, nos préoccupations s’élèvent. Un tout petit peu, si peu.
Les filles changent de priorité, le vernis et le brushing attendront demain. Les hommes touchent enfin à la sérénité de ne pas devoir absolument séduire, et toujours assurer.
C’est le repos du guerrier et pourtant, c’est la guerre aussi, cette solitude. Mais la guerre avec soi-même qui, si elle n’est pas la seule qui compte, est peut-être la plus dure, la plus foncièrement dépouillée et donc catégorique, intransigeante. Ca nous pardonne rien. Ca n’a pas de pitié.
Parce qu'on n’est pas indulgent face à soi-même, on laisse ça aux autres, à ceux qui disent nous aimer.
Nous, on se condamne, on se juge, d'accord, on se fixe quelques sursis , mais avant tout, on se connaît un peu plus. Alors, même sans avoir fait d’études de psychologie, de sociologie, d’amour ou même de paix, j’affirme qu’en sachant être seul, on offre sa chance à la vie et on ouvre la porte à tout et tout le monde.

Y’a plus rien de vraiment effrayant quand on se connaît sinon la peur de, justement, se perdre.

Il y’a ce bruit de scooter, et puis, tout à l’heure, il y avait le bruit de mes talons sur le bitume.
Je me suis demandé si quelqu’un l’entendait, depuis ses fenêtres ouvertes sur cette diva d’été qui n’en finit plus de se faire désirer; si on pensait «quelle tristesse, une fille en talons seule, à cette heure, dans la rue». Il y a des rues à ce point étroites qu’elles renvoient le bruit de nos pas, nous faisant croire qu’une autre fille marche à cette même cadence et, moi la première, je m’imagine une âme esseulée qui aurait préféré rentrer accompagnée, et qui accélère la marche de peur de se faire alpaguer par des esseulés qui ont perdu leur âme. Et qui supposent qu’en vous mimant un cunnilingus avec leur langue embourbée de whisky, ils pourraient arriver à leur faim. Fin.

Là, on se sentirait pas mal "seule-au-monde-bordel-de-merde", et on serait obligée de sourire, en plus.




Mais, ce sont mes pas, mes échos, mes talons. J’ai voulu être seule. J’imagine que quelque part, quelqu’un me plaint, pourtant, ça y est je suis dans moi et j’ai enfin pour ma pomme, les trottoirs de la ville et le spectacle des gens. Gratos. Je croise des vraies personnes seules, vraiment seules parce que quand elles mourront - ce qui, vu leur état, ne saurait tarder - personne ne s’en rendra compte. Et puis, il y a ceux persuadés d’être deux. Ils se tiennent la main pour se le prouver. Ils se taisent quand je les dépasse parce que ça les dépasse, précisément, et que je leur rappelle quand ils priaient pour ne plus être comme moi, seule avec l’écho des talons alors que je prie pour ne jamais être comme eux, seule avec l'écho de la solitude de l'autre.

Il y a ceux qui me le disent, d’une manière plus ou moins élégante.
-Une jeune fille comme vous seule à cette heure ci?
Je les entends un peu après, parce que je parlais déjà dans ma tête avec des idées à la conversation autrement plus passionnante, je me retourne et souris quand même, évasivement. Ils ne répondent rien, parce qu’ils croyaient s’adresser à une femme triste impatiente de compagnie et que, tout à coup, ils ont vu que seule, je l’étais pas le moins du monde. Ni triste ni seule. Qu’en tout cas, je l’étais bien moins qu’eux, réduits à interpeller n’importe quelle passante pour échanger n'importe quoi.

Un scooter m’émeut, mes talons vous interpellent, votre interpellation me nourrit. Le cercle de la vie. Non mais sans rire, sérieux.

Quand j’ai «rendez vous», comme on dit, je rentre rarement seule. Bah, j’ai rendez vous, non? Sinon, quand "on", un groupe de gens, a prévu de se retrouver dans un bar, alors j’arrive toujours après, toujours, parce que j’aime ce moment, latent, flottant où je sais que je vais bientôt parler avec des personnes que j’aime, les toucher, rire avec un peu de chance, mais que je ne suis pas pressée. Et les aiguilles du cadran, vraiment, ont le feu au cul. Je ne me rends pas compte de l'heure déjà dépassée. J’ai tout mon temps.
C’est tout ce que j’ai, le temps.
Ca, et la solitude.

Le temps et la solitude n’ont pas d’âge, ils vivent pour toujours, c’est tout l'intérêt, peut-être le seul. J’aime qu’ils soient mes compagnons, sans sang, sans coeur, sans respiration, l’anatomie est trop faible; j’aime répondre à leur bible et leurs commandements parce que c’est à moi qu’ils servent. D’autres croient en un dieu. Soit. Personnellement, je m'en remets, et me soumets, à cette incertitude et cette puissance du rien, du vide, du tout, du calme avant nos tempêtes.

J’en suis manifestement réduite à parler de ça. Ce dont tout le monde a parlé avant moi, en mieux, en pire, en quoiqu’il en soit, j’en suis réduite aux clichés, moi, déjà si petite.
C’est la solitude dont je veux parler pourtant. Et je sais pas comment.

Celle-là même qui effraie les 3/4 de la population, de la faune, de la flore, tout ce monde là ayant un léger penchant pour les regroupements, la proximité et les voisinages. Je vois bien qu’autour, ça veut être à plusieurs. Je vois bien que c’est compliqué de refuser un rendez vous sans raison particulière. Il faut une raison. Il faudrait, pour ne pas se rendre à un dîner, avancer l’argument d’avoir déjà un autre dîner de prévu. On veut une raison. Il semble impossible de reporter un rendez vous galant avec le simple prétexte de ne pas en avoir envie. Il est indéniable qu’assise à une terrasse de café, les autres pensent pouvoir nous aborder parce que pour eux, on ne fait pas ça, être seule, si c’est pas pour rencontrer des gens. Ca leur semble raisonnable. Que leur répondre?
Faut dire, aussi, qu'il y a tellement de femmes qui croient qu'être seule, c'est être sans homme. Elles donnent des faux espoirs celles là. Aux autres, et à elles. Je regrette parfois cette philosophie parce que, ce sont celles-là mêmes, qui, seules dans leurs chambres imaginaient les plus belles histoire d'amouuuuuur et qui aujourd'hui perdent leur imagination quand elles perdent l'assurance de dormir dans des bras et que l'inquiètude les rend ... lâches.
Y'en a même qui écrivent des chansons à ce sujet, je veux dire, des chansons qui se vendent, des titres qui rentrent dans le top 50.


Des femmes qui touchent au plus profond d'elles mêmes uniquement quand elles ont peur qu'on ne les touche plus, des gens qui ne veulent pas qu'on les touche parce qu'ils se débrouillent très bien tous seuls, des vieux qui crèvent en espérant que leur petite fille leur rende visite au moins une fois avant de, et ceux qui aiment tellement être seuls que ces comportements, chez les autres, les excluent tout naturellement de la mascarade.

Mais c’est ça dont je veux parler. Et je sais pas comment. Parler de la personne qu'on aime pour toujours, avouez que c'est pas commode. Et puis, on dit pas "je t'aime" à sa solitude: on la laisse s'installer, on lui fait de la place, et on entretient l'endroit. C'est tellement plus éreintant que le reste, cette relation-là. Tellement plus sévère.

Jamais on a crée sans être seul, jamais on a aimé, jamais on a inventé et imaginé et tout ce que vous voudrez, sans être seul. Lucky Luke, c'est comment qu'il repart sur fond de coucher de soleil? Avec sa mie et tous ces compères peut-être?
Je me dis parfois que si tout le monde voyait la solitude comme une amie, j’en aurais bien davantage, des amis. Et des vrais. Pas de ceux qui appellent parce que, rentrés chez eux, il faut absolument qu’ils en ressortent. J’aimerais qu’on m’appelle parce qu’on veut me voir moi. Pas parce qu’on refuse de se regarder, soi, en face. J'aime pas trop, finalement, qu'on me donne rendez-vous pour passer le temps. En plus, le temps ne passe pas, il nous regarde élaborer des subterfuges pour le remplir, et puis il reste. C'est nous qui trépassons sous ses yeux amusés.

Je crois que j’ai arrêté d'aimer un garçon pour ça. Il savait pas être seul.

Etre toujours plusieurs, ce serait comme mettre des couches de vie sur des couches de survie sur des couches de vécu sans jamais vivre; et ça empêcherait de ressortir la vieille boîte de lettres, s’installer en coupant le portable et les relire. Si on le fait jamais, alors pourquoi les garder? Pourquoi même les écrire?

L’autre soir, c’est ce que j’ai décidé de faire.

J’ai ouvert le carton et, tout de suite, j’ai senti une sorte d’exclusivité de bien-être, réservée à moi et moi seule simplement parce que je laissais la place et le temps à des émotions sans conséquences, sans résultats immédiats. Un samedi soir à minuit, il y a finalement peu de gens seuls, assis en tailleur dans leur chambre à relire des vieilles lettres rangées dans les mauvaises enveloppes. C’était du luxe pour moi, un moment privilégié, loin de l’agitation à laquelle je me mêle souvent avec entrain. J’ai relu, donc, et sans trop me replonger dans des souvenirs, j’ai senti l’importance, l’urgence de penser à tous ceux qui avaient écrit des lettres, celles que je lisais et les autres, celles qui étaient restées au fond des tiroirs et celles déchirées sous la colère; j'étais dans la force des émotions ressenties mais sans action. Les émotions qui ne viennent pas d’un fait, d’un geste, qui ne découlent pas directement de l’attitude de quelqu’un, là, en face, mais qui naissent de la conscience de ce que les gens vivent, moi au milieu, loin, seule dans ma chambre. J’aime jamais autant les gens qu’à ces moments là.
Il y avait une lettre, une vielle lettre, qui se terminait par le fameux "qu'il est doux de ne rien faire quand tout s'agite autour de soi". Et, l'expéditeur avait barré le "doux" pour le remplacer par "rude" puis il avait barré "rude" pour le remplacer par "indispensable". J'avais fini par remplacé tous les autres par lui, du coup, évidemment. Et je repensais à l'incroyable symbiose qu'on avait vécu, tous les 2, pourtant/justement passionnés de solitude.

Peut-être parce que je suis fille unique, peut-être à cause de ça ai-je développé une capacité à me créer des conversations, des amis, des situations imaginaires. Aujourd'hui encore, quand j'ai réussi à être seule complètement pendant environ 3 jours c'est toujours pareil, je touche au divin et donc à l'enfance. J'écoute de la musique, je danse, ça me donne envie de me maquiller d'une façon que je jugerais intolérable pour voir des gens dans la vraie vie, je me fais des coiffures, et, voilà, pile poil, j'ai 10 ans dans ma conscience adulte et ça, accrochez-vous pour me faire démordre de l'idée que c'est pas l'avenir et le meilleur anti rides.

Et puis, un papillon de nuit a jugé utile de s’inviter à ma lonely party. Peut-être cherchait-il de la compagnie. La compagnie de la lampe. Pas être seul, quoi, et pour quoi faire, l’imbécile, il savait même pas.
Panique.
On est si peu de choses, malgré nos jolis principes et nos grandes théories, on est si peu de choses qui tenons à pas beaucoup plus, tout ça brinquebalant sur un fil tendu comme un truc dentaire, prêt à aider mais aussi à rompre.
Les amis dans ma tête ne me fileront aucun coup de main, tout à coup y'a plus personne, c'est du joli, tiens. J’ai maudit mon envie d’être sans personne alors, parce que je ne pouvais plus compter que sur moi-même pour me dépatouiller et, incapable de le faire, j’étais plus rien qu’une angoissée, une mauviette prête à faire appel à n'importe qui; un homme abandonné sur un quai il y a 4 ans, pourquoi pas, juste pour qu’il vienne m’aider aujourd'hui, si personne d’autre ne répondait pour venir m’en débarrasser. Je me suis dit que, bien sur, je ne pouvais pas demander à un ami aviné et enfoui dans un sous sol de Pigalle de venir m’aider, bien sur, je ne pouvais pas. Mais alors à qui? Et, est ce que je n’étais pas seule comme le type sur son scooter tout à coup?
Cette idée m’a révoltée au point que... Comment un papillon pouvait débarquer et tout remettre en question, de quel droit, non mais. Aussi ai-je pris sur moi et j’ai sorti l’aspirateur.
Faut que je sois claire sur ce point: de manière générale, je suis contre la peine de mort. De manière générale, je suis pour les noctambules. Mais les papillons de nuit, ça vient foutre un bordel sans nom dans tous mes principes. Je panique, je ne suis plus moi-même, je pourrais, vraiment hein, je pourrais tuer quelqu’un qui s’amuse à m’en poser un dans les cheveux. (D'accord, «poser un papillon de nuit dans les cheveux de quelqu’un» n’est pas une activité courante, mais les phobies vous font imaginer des trucs déments.)
Les araignées, par exemple, j’aime pas non plus, mais je cale un verre sur elles, un papier au dessous, et je les vire au dessus du balcon depuis mon 6° étage. Elles s’en sortiront, ne vous inquiétez pas. Mais les papillons de nuit...

Ils sont comme ce bruit de scooter, tout compte fait. Ils jouent de leurs talons sur mes murs, mais moi, j'ai pas envie de les prendre dans mes bras, chacun sa merde. Ils sont des Seuls pas Solitaires qui courent à tout prix après une compagnie qui ne veut pas d'eux.
Leur existence est à ce point vide qu’ils cherchent du contact et se collent aux lumières et s’y brûlent jusqu’au lendemain matin où, le jour leur interdisant une quelconque activité, ils iront dormir, crevés, abîmés, en attendant de s’en remettre pour s’y remettre. Ils sont fous. Ils perdent les pédales, nous rentrent dedans, n’ont aucun respect des priorités et en plus, ils font un boucan dégueu quand ils se cognent tout partout. La classe, ils connaissent pas. Sans parler du fait qu’ils sont moches. Poilus, et comme décolorés en comparaison de leurs collègues du jour dont les pigments et les croquis sur leurs ailes méritent le respect ad vitam. Ca et le fait que, eux, ils nous pompent pas l'air.
Ils sont pathétiques, les papillons de nuit. Je ne veux pas d’eux avec moi. Si le type au scooter forçait la porte de mon hall pour me rejoindre dans l’espace restreint de l’ascenseur, je n’en penserais pas moins. Je ne voudrais pas de lui non plus. Je l'aiderais pas. Je le virerais à coups de hurlements et de lancers de sac.
Qu’ils nous foutent la paix avec leur problème de solitude.
Voilà pourquoi je sors l’aspirateur.

Mais, le bruit de ses ailes dans le sac est insurmontable.
Il est pas mort, le bougre, il lutte dans la poussière. C’est peut-être le pire des bruits que j’ai été amenée à entendre. Avec celui des petits bouts de chair du taureau, qui tombent, dans l’arène, sous les applaudissements mous d’un public qui s’en fout, en fait.
La tristesse de leur solitude, la SOLITUDE de leur solitude met tellement en lumière la plénitude de la mienne... Peut-être devrais-je les remercier, finalement. Alors qu’ils me donnent envie de chialer.
Il a fallu que fasse quelque chose pour l'en sortir, c'était soit lui qui taisait le bruit de son refus de mourir soit moi qui partait le temps qu'il agonise. Alors bon.
J'ai du élaborer tout un truc, un truc que je devrais pas raconter si je voulais qu'on ne me considère pas comme folle, un truc que je vais dire, là, pourtant:
Voilà, j'ai ouvert l'aspirateur, fait un gros trou dans le sac et remué le barda tout en veillant à tenir le couvercle assez fermé pour ne pas me prendre Caliméro dans le visage et puis j'ai mis l'appareil sur le balcon, ouvert le couvercle tout en veillant à avoir dégagé le chemin pour vite, vite, rentrer à l'abri et refermer la fenêtre et puis j'ai attendu. Il a mis 5 bonnes minutes mais il est sorti.
Et là, tout ce qu'il a trouvé à faire, ça a été de foncer vers un autre appartement allumé, l'imbécile malheureux. "J'aurais du le laisser crever, tiens" que je me suis dit. "Même pas foutu de tirer une morale d'une expérience, ce con".
Les autres paieront pour lui.

Après le scooter et le papillon de nuit vient la chatte en chaleur.

Ca fait 2 jours qu’elle réclame de se faire foutre, la pauvresse. Elle râle et hurle, sans pudeur, seulement inquiète d’alerter un mâle dans le coin et d’avoir son rapport sexuel au bon moment dans le mois et puis enfanter des minus matous qui crèveront noyés dans une baignoire.
Cette chatte, je l’aime très fort. C'est ce que je pense en l'entendant, je peux pas m'empêcher de l'aimer très fort. Et pourtant ses vocalises n’ont rien d’agréable mais, MAIS, elle est seule à crever, à hurler, à écarter les jambes, elle illustre parfaitement mon propos et elle le fait en temps et en heure, synchro qu’elle est, la chatte, comme une chose réduite aux besoin de ses ovaires. Voilà, précisément où elle touche le vif du sujet. Comme tous les Seuls qui aident les Solitaires à mieux voir encore que la Solitude est bonne pour eux. Elle trouvera son mâle, elle aura sa portée et l'année d'après elle remettra ça. Tout ça en boucle, jusqu'à sa mort.

Faut que je m’y fasse, certains des gens que j’aime sont des animaux et veulent ne pas être seuls, et se collent aux lampes et miaulent pour avoir des enfants.
Les gens seuls hurlent à la gueule du monde, pour qu’on les sauve; les solitaires beuglent à l’intérieur d’eux mêmes parce qu’ils savent que personne ne sauve personne, même pas eux-même.

Mais, être seul, vraiment seul, ici et aujourd’hui, ça n’est pas vraiment possible. Ca conduirait à la folie parce que c’est pas fait pour cette vie. Jeter son téléphone, couper sa connexion internet et ne plus répondre à l’interphone... faut, faut être déjà à moitié fou, non?
On devrait tous le faire, au même titre qu’on décide que tout le monde devrait voyager, essayer des drogues, faire le grand plongeon ou je sais pas quelle connerie, on devrait tous vraiment, vraiment pour de vrai, essayer d’être seuls.
Mais on parie combien, qu’à terme, ça nous serait reproché, qu'on serait même puni pour ça?
Parce qu’il y’aurait toujours un petit abandonné de législateur pour décréter qu’on a été coupable d’attentat à la pudeur et de non assistance à la vie en cours, la vie en danger.
On parie?

Y’a pas moyen d’être tranquille, toujours quelqu’un dont il faut s’occuper quand c’est pas nous-même.

-maispastrop-

27/07/09

Motus et bouche cousue

J'ai rien à dire. Ca arrive.
Comme un grand vide dont je prends salement conscience quand j'essaie d'ouvrir une nouvelle fenêtre dans l'ordinateur. Elle sonne déjà rouillée, y'a tout plein de traces de poussières, quelques débuts de toiles d'araignée. L'air qui en sort a comme un parfum de naphtaline, de produits anti-mites, de cave renfermée en somme. J'ai rien à dire. Je referme dans un grincement culpabilisateur.

Y'a peut-être trop de choses gardées, pas évacuées à temps pour éviter l'inextricable embouteillage de mots et de sensations, qui encombre ma syntaxe et engourdit mes doigts, tétanisés à l'idée d'affronter tout "ça". C'est pas un problème d'inspiration, c'est même le contraire: tout expirer me prendrait trop de temps.

J'ai rien à dire parce que tout est bêtement... enfoui.
Comme l'été empêtré derrière la multitude de couches de gris du ciel.
Au dessus des nuages, il fait toujours beau. Derrière mon silence, je suis toujours aussi bavarde.
Mais peut-être ne suis-je pas capable de voir l'intérêt de le raconter. Peut-être, simplement, quand on n'a rien à dire, n'y a-t-il rien de mieux à dire que ça: j'ai rien à dire. Et rendre feuille blanche.


Dans un monde parfait, à la publication de ce message, il devrait se mettre à pleuvoir. Un petit orage, même, ce serait pas de refus.

-maispastrop-

10/06/09

Biomanes

Toutes ces addictions qu’on se traîne.
Tout le monde a besoin de quelque chose, chose sans laquelle ça se sentirait comme démuni, mis à nu, pris au dépourvu. Incroyablement vulnérable et à moitié mort, déjà. Tout le monde. Certains sont même dépendants de leur propension à clamer partout qu’ils ne dépendent de rien ni de personne. Et puis, il y’a ceux qui sont dépendants de leur nudité, leur liberté et leur détachement. De leur indépendance.

Je me targue de pouvoir me passer des gens quand bon me semble, et c’est, somme toute, assez vrai. Mais il n’y a pas là matière à trop fanfaronner puisque ça n’est pas de Gens que je suis dépendante mais bien de Choses. Des trucs dans, et au dehors de ma tête.

Si je devais passer une journée sans parfum, cigarettes, alcool et musique, je resterais au lit.
Si je devais passer une journée sans lit... il me faudrait beaucoup d’alcool.

Il m’arrive souvent de descendre chez l’épicier pour acheter un paquet de blondes américaines en prévision du lendemain, pourtant, il m’en reste une petite dizaine, mais je préfère ne pas être prise de court, ça me rassure. Et pourtant, être prise de court, c’est ce qu’il m’arrive sur tout le reste.
Les trucs administratifs, par exemple.
Jamais, au grand jamais, je n’ai payé une facture edf avant que la voix préenregistrée ne m’appelle et me propose, sur mon répondeur:

«Si vous n’avez pas encore réglé cette facture: tapez 1. Si vous avez payé cette facture depuis le rappel que nous vous avons envoyé par courrier: tapez 2. Si vous n’en avez rien à foutre...»

A défaut de 3, toujours, je tape 2.
Bien sûr que je n’ai pas encore payé, mais je me dis que je calme alors les loups qui attendent le chèque, et, il se trouve que ça fonctionne. Ils ne hurlent plus à la mort, et quand enfin je me décide à envoyer le dû, ça passe comme une lettre à la poste.
Je suis pourtant incroyablement dépendante de ça, EDF. Oui, mais leurs doses ne m’envoient à aucun niveau d’aucun ciel. Ca me passe au dessus. Ou au dessous.

Du monoï que je mets dans mes cheveux. Des livres que je suis en train de lire. Des mots que j’écris. De cet ordimini à qui je dis tout. Des bagues auxquelles mes doigts sont habitués et qui, quand je les déshabille, errent entre eux, se frottant les uns aux autres comme pour recréer la présence, se tenir chaud, ne plus se sentir abandonnés.



Y’a un vide, tout le temps, avec la privation des habitudes et celle des petites choses anodines qui font de ma vie un grand exemple d’existence. L’autodérision aussi, j’y suis accro. Salement.
Mais, que les choses soient claires, bien qu’indéniablement portée sur la possession d’agréments et la collection de souvenirs, je ne suis pas uniquement matérialiste, hein. Je dépends aussi beaucoup de l’idée de fantaisie et des préservatifs.

Comment être libre, alors.

Doit-on réellement se défaire d’absolument tout ? Quelle valeur aurait le plaisir ? Doit-on se débarrasser du plaisir aussi ? En sommes nous dépendants ? Est ce que je me suis prise pour un énoncé d’épreuve de philo ?

Ca circule dans les bars, dans les cinémas. Ca s’agite à l’entrée des magasins à l’heure des soldes. Les théâtres tremblent sous les applaudissements. Les fenêtres, sous les orgasmes. Les enfants frétillent devant l’excitation du bonbon volé. Moi, au milieu, un peu de tout ça et du reste.

Hier, sur la ligne 11 entre Hôtel de Ville et République, j’ai failli m’abonner à de nouveaux amis. Une bouteille de boisson gazeuse et calorique se baladait dans le wagon, à nos pieds. Vide, elle tanguait selon les mouvements des roues sur les rails et, assise sur les strapontins centraux, je lançais le bal, sans m’en rendre compte, en levant les jambes pour la laisser danser où elle voulait. Ma voisine d'en face a suivi par réflexe, puis mon voisin de gauche aussi et enfin, le 4° luron, exilé de l’autre côté, pareillement. La partie commençait. Nous nous y prêtions avec autant de sérieux que d'enthousiasme gamin et j’ai senti tout à coup l’air qui changeait d’odeur. J’ai relevé la tête et découvert, en face, le visage de la jeune fille plié sous l’effet du rire. Instinctivement, j’ai vérifié mon voisin de gauche qui, lui aussi, commençait à sérieusement se gondoler. C’est monté depuis mes orteils et une fois le plexus solaire atteint, par la bouche, j’ai explosé d’un éclat que ma mère aurait qualifié de «rire de l’été 1985 en détruisant les châteaux de sable».
Le 4° toujours concentré a vu d’abord la bouteille buter sur un de nos pieds, puis nos têtes hilares. Avec tout ce que ça a de prévisible et d’évident, il faut avouer que, sans surprise ni retournement de situation, le type à décidé de se joindre à notre aventure et s’est tirebouchonné aussi sec.
Nous étions là, tous les 4 à nous regarder sans trop nous voir, à cause des larmes que la puissance du rire faisait naître, à couiner et taper nos cuisses, le tout accompagné d’essais de phrases étouffés par un nouveau gloussement. Ca a duré 3 stations.
Pour ceux qui ne sont pas parisiens -si ça existe- 3 stations, ça nous donne un bon 3 minutes 50 dont 3 minutes de circulation et 50 secondes d’arrêt en tout. Arrêts pendant lesquels de nouvelles têtes débarquaient et s’étonnaient du spectacle. Les autres passagers ont fini par se sourire aussi, entre eux, comme des parents attendris par la joie de leurs garnements. Bien entendu, tout ce décor ne faisait qu’alimenter les hoquets et les contractions d’abdominaux. Et puis l’un d’entre nous a lâché dans un souffle agonisant «J’en peux plus !» ce qui semblait tout à fait véridique au regard de la position mi-allongée mi assise que son corps avait adoptée. Voilà qui a fini de nous achever complètement et nous a poussé à en faire de même.
L’expression «mourir de rire» prend son sens plusieurs fois par ans, trop rarement certes, mais alors, on sait qu’on pourrait véritablement y rester tant le souffle nous manque et le ventre nous tiraille, sans parler des joues qui brûlent, des yeux qui pleurent, du coeur qui pique et brinquebale pendant que la tête qui réalise tout ça admet qu’elle n’a absolument aucun contrôle de la situation, pour une fois.
Il n y’avait pour ainsi dire rien de vraiment comique, rien de comique à ce point- là en tout cas, mais, tout simplement, nous riions de notre rire, nous étions heureux de notre joie, entre nous, inconnus. Le bonheur alimentait le monstre affamé du «encore plus de bonheur» et ça aurait duré toujours s’il n’avait pas fallu que l’un d’entre nous descende pour se rendre au chagrin.



Il n’y a que ça de vrai, le plaisir, selon ma doctrine longuement réfléchie. Il n’y a que ça de vraiment vrai. C’est palpable, vivant, dans les veines. Comment s’en défaire si l’on se sent prisonnier des sensations qu’il nous procure. Comment être libre, sans être ascète, austère, ermite. Comment ne dépendre d’aucunes satisfactions et être tout de même heureux, c’est ça que je me demande.

Et, oui, bien sur, quelques parenthèses enchantées nous assaillent de bien-être alors qu’il ne se passe soit disant rien de précis, ça nous attaque dans la rue, sans prévenir, sans raison. On se dit «bah, tiens, pourquoi cette légèreté tout à coup?»
Mais c’est toujours parce qu’il fait un peu beau, et qu’on n’est pas en découvert bancaire, sans compter que si on y réfléchit, un jeune homme vient de nous sourire pile quand la brise se promène entre nos épaules, et tout ça s’acoquine admirablement bien avec cette chanson qu’on aime comme notre propre mère, qui n’a d’ailleurs pas de problème de santé, et dont les paroles ne sortent pas de notre tête depuis qu’on a quitté le lit où, au fait, dort encore l’homme aux bras les plus confortables de la terre.

Voilà, qu’est ce que je disais. Du plaisir, toujours, des satisfactions, des gourmandises, de la baise et de l’insouciance. Toujours. Imperceptiblement, les petites joies accumulées nous leurrent et nous font croire à la surprise et la magie de la vie, comme quoi le bonheur se promènerait dans la rue et jetterait tout à coup son dévolu sur nous. Il n’y a rien de plus faux. Les tiroirs se remplissent l’air de rien et s’ouvrent par à-coup, sans qu’on le décide. Y’a rien de magique, y’a juste des provisions en stocks pour les drogués. C’est tout.

Et puis, les chats qui déplacent des montagnes pour accéder aux caresses sous le menton qu’ils assaisonnent d’un ronronnement explicite. Les mains des amoureux qui parcourent mille tissus pour enfin trouver la peau et crisser de plaisir. Le cinéphile sans le sou, qui triche, rentre par la sortie, et sent le velours rouge se tasser sous lui pendant que les bandes annonces illuminent son visage impatient. Le violeur qui n’arrive à jouir que lorsqu’une femme lui résiste et qui regarde passer ses prochaines proies avec un début d'érection. La petite vieille qui cache des berlingots de lait UHT sous la commode de la chambre de la maison de retraite et dont le coeur palpite, malgré les médicaments, quand dans le noir et le silence, elle le sort de sa cachette. Autant de gens qui, parce qu’ils savent qu’ils vont mourir, ne s’inquiètent plus de savoir comment, et remplissent le temps qui les sépare des funérailles de petits plaisirs, de minuscules vices ou de très grosses conneries. Autant de gens qui font tourner la terre sous leurs pas, leurs pas de loups qui essaient de ne pas se faire attraper; autant de gens-enfants sans qui le métro ne serait qu’un vulgaire transport en commun et la vie rien de mieux qu’une autoroute de l'utérus vers le tunnel où, soit disant, la lumière nous offrirait le plus beau des orgasmes. Oui, mais si nous n’en avons connu aucun avant...?

Si je peux garder les sourires d’inconnus, les regards entre amis et les baisers dans le cou d’amoureux, alors je veux bien abandonner parfum, livres et alcool.
Mais, sans parfum et sans alcool, me reste-t-il des amis, des amoureux? Les inconnus auront-ils toujours envie de me complimenter dans la rue, si eux aussi se privent d’alcool? Les amoureux seront-ils toujours aussi aimables à mes yeux sans que je lise ce que j’aime lire? Les amis seront-ils des amis si je ne raconte plus ni mes amoureux ni mes livres et qu’aucun inconnu ivre ne vient nous interrompre pour nous parler de mon parfum?

Je pourrais aisément me pencher sur la question toute la nuit.

C’est vis à vis de ça que je suis certainement la plus soumise: l’intérieur de ma tête et ma solitude. C’est prétentieux, un peu. C’est pas grave.
Quelqu’un m’a dit, un jour, ou peut-être était-ce une nuit - comme dirait l’autre- «ni dieu ni maître». Il ne me l’a pas dit vraiment à moi, personnellement, droit dans les yeux; il l’a dit à tout le monde et puis je l’ai entendu, droit dans ma tête. J’ai été foncièrement d’accord sur cette suite de mots qui parvenait à synthétiser une suite d’idées depuis longtemps miennes.

Ni dieu ni maître, d’accord. Mais du plaisir, je suis l’esclave. Et c’est ma liberté, tout compte fait, puisque le plaisir, c’est finalement ce que tout le monde se résigne à abandonner.

Et s’il fallait un épitaphe, alors, que «Le rire a eu sa peau» l'emporte sur tous les autres.

-maispastrop-

09/06/09

J'ai la mémoire qui... je ne me souviens que trop bien.

Un téléphone qui sonne à 3 heures du matin en début de semaine, qu’on le veuille ou non, c’est suspect.

On peut légitimement s’attendre à une mauvaise nouvelle, ou au moins, à une sorte d’urgence.
On peut admettre que c’est ce type, là, incapable de se manifester avant le milieu de la nuit et les 3/4 de sa cirrhose.
On peut imaginer qu’un ami de colonie d’enfance aura débarqué à Paris et qu’il aura eu notre numéro et que... à nous l’aventure et la tournée des grands ducs.

-Pourquoi on ne s’aime plus?

C’est ça, la réponse à toutes ces suppositions, quelqu’un qui veut tout à coup parler du rythme du coeur et de la cadence des sentiments, ramener les trucs enfouis à la surface, infliger ça à l’air pur, pourquoi les gens arrêteraient de s’aimer, pourquoi, nous, on a fait comme tout le monde.

Je ne sais pas quoi dire, il est trop tard pour demander une chose pareille, trop tôt peut-être. Il n’est jamais l’heure de demander une chose pareille. Ne me demande pas ça. Il n’existe aucune vraie réponse.

-Sérieusement, pourquoi on ne s’aime plus?

Sérieusement, j’étais sérieuse déjà.
Pourquoi vouloir savoir pourquoi on n’aime plus quelqu’un quand il est déjà inexplicable d’aimer quelqu’un.

-Pourquoi tu dis rien?

Je me souviens de choses qu’on a vécues, lui et moi, je me perds dans des villes où on n’est peut-être pas allés, je mélange les diapositives de souvenirs, je revois le sac de lettres d’amour, ou était-ce de rupture? que j’ai descendues à la cave, incapable de les jeter... je me rappelle, ça avait fait de l'électricité quand on s’était embrassés, la première fois. Pour de vrai. De l’électricité. Nos lèvres avaient frémi et nos cheveux aussi, nos mains étaient en soie, on en était tout étourdis. Etourdis de nous-mêmes, alors on s’était dit, sûrement, que c’était ça, l’amour, dans un grand élan d’égotisme.

-Tu veux pas en parler?

Je crois n’avoir finalement rien à dire sur la fin des histoires d’amour. J’ai en horreur les choses qui se terminent, alors que nous, on continue; les points à la ligne, le livre qu’on remet dans la bibliothèque, les dossiers qu’on ferme, tout ça. J’aime pas. Ca m’attriste au plus haut point. Je trouve que quand on aime quelqu’un, on devrait l’aimer toujours sinon, si le temps abîme l’histoire, c’est que les gens ne s’aimaient pas pour les bonnes raisons, c’est qu’ils ont été déçus, ont réalisé que finalement... J’ai en horreur le raté. Le gâchis. Et les choses qui se terminent, donc.
Exceptés les bons films. Et encore, y’en a un paquet dont je pense qu’il n’y aucune raison logique de les interrompre maintenant alors que tout le monde voudrait que ça dure toujours.

-Pourquoi ça n’a pas duré toujours?

Qu’est ce que je vais pouvoir dire à cet homme, cet homme que j’ai aimé, à en mourir. Non d’ailleurs, pas à en mourir, surtout pas: à le tuer plutôt, et plusieurs fois; que j’ai aimé sans plus aucune conscience du reste, du temps, des gens, de la vie même. Toutes ces choses au sein desquelles notre amour prenait forme. Toutes ces choses sans lesquelles je n’aurais pas ce coup de fil aujourd’hui.
Qu’est ce que je vais pouvoir dire à cet homme alors que c’est certainement lui-même qu’il interroge et que je ne suis pas la personne sur laquelle il faut qu’il compte s’il veut une réponse, définitive, et la voix de la raison. Parce que je ne sais pas tout, je ne pourrais qu’apporter d’autres questions à ses points d’interrogations, et parce que, enfin, si je savais, il ne me le demanderait pas.
Si je le savais, peut-être ne nous serions nous jamais aimés, ou peut-être nous aimerions nous toujours.

Je me rappelle de cette histoire, que j’ai entendue ou inventée, je ne sais plus, qui racontait qu’un couple, tous les matins, se demandait :
«Alors? On continue?»
et, tous les matins, se répondait
«On continue.»
Après le café, quand même. La cigarette peut-être. Mais tous les matins de toutes les semaines de chaque mois de l’année. Des années. Ca continuait parce qu’ils le voulaient et qu’ils se l’étaient dit.
Je me souviens avoir raconté l’histoire de ce couple et posé la question au mien: «Alors? On arrête?»

-Est ce qu’on a arrêté de s’aimer ou simplement de vouloir se le dire?

Il avait haussé les épaules, pas sûr, frileux, inquiet. C’était déjà une réponse, et nous deux savions déjà que les épaules qu’on haussait ici, pourraient frémir là bas sous d’autres baisers. On s’est dit qu’on s’aimait, parce que c’était le cas, on s’aimait. Encore. On s’est dit au revoir avant de ne plus s’aimer, avant le jour où on remplace l’adieu tendre et un peu déboussolé par une porte qui claque et des insultes qu’on ne pense même pas.
De toute façon, les portes, on les avait enlevées depuis le début, dans notre appartement «ouvert». On avait parlé de ça, des murs qui tremblaient sous l’impact de l'énervement, et on avait tenu à ne pas singer ces gestes qui ne nous appartenaient d’aucune façon.
Et puis, les insultes, c’était nos petits mots doux, parce que là aussi, on s’était promis, un soir, lui, moi et une bouteille de Cote Rôtie, de ne jamais s’appeler Connard et Salope, parce qu’on aimait trop les mots et les phrases bien construites. Parce que ça, non plus, ça ne nous ressemblait pas.

Alors, pour se blesser, il aurait fallu qu’on travaille avec beaucoup d’acharnement à l’élaboration de nouvelles bassesses, de médiocrités inédites et, à ce moment précis, on n’en avait plus ni le temps, ni l’envie.

-Est ce que tu m’aimes encore, toi?

J’avais raconté, sur le perron de la seule porte qu’on avait été obligés de garder, celle qui nous tenait à l’écart du reste du monde et des voisins trop curieux, j’avais raconté une autre histoire, inventée aussi, sûrement: un couple se retrouve en prison, lui chez les hommes, elle, chez les femmes. Bon.
La fenêtre de l’un ne donne pas sur celle de l’autre, mais leurs voix portent, alors, tous les soirs, -eux c’était le soir- il ouvrait sa fenêtre et criait «bonne nuit mon amour, je t’aime» à tue tête; elle répondait, non moins fort, «je t’aime mon amour, bonne nuit». Et ils refermaient leurs fenêtres, laissant les autres incarcérés encore plus seuls dans ces échos.

Le soir, mon jeune homme était venu à ma nouvelle fenêtre d’un pied à terre prêté par un ami qui savait qu’une fois qu’on avait dit «stop» on ne pouvait pas continuer de partager le nid qui avait cru au «toujours». De ma fenêtre est arrivé un tonitruant «bonne nuit mon amour, je t’aime et sans toi, je suis en prison», qui résonne encore quand, en bas, dans la rue, pendant que je m’endors, des gens inconscients de ce qu’ils peuvent provoquer, beuglent des déclarations à des fenêtres fermées.

-Moi je t’aime encore.

Il m’aimera toujours.
«Encore» et «toujours» se mélangent dans mon système limbique, je ne me souviens pas lequel des deux j’ai le plus entendu et si j’en ai prononcé moi-même ne serait-ce qu’un.

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J’y croirai à nouveau parce que je n‘ai jamais arrêté et jamais non plus vraiment commencé mais je ne peux pas lui dire si, lui, je l’aime. Encore et toujours. S’il venait demain avec deux billets pour le bout du monde, le suivrais-je? Le suivrais-je pour les bonnes raisons, c’est à dire, sans raison? Comme j’avais fait, jadis. «Jadis» c’est un mot qui me fait penser à un nom de plante, ou de fleur, qu’on n’aurait pas encore découverte, cachée mille lieues sous les mers comme dirait l’autre et qui, quand on la découvrira, élucidera ce mystère, cet incroyable mystère qui consiste, en amour qui nous rend éternel, à tout ramener à la fin et la mort, à grand renfort de «toujours» et de «jamais». Avec quelques "encore". Soupirés.
Alors nous nous aimerions sans rien nous promettre, et peut-être nous aimerions nous vraiment. La question n’est pas «pourquoi on ne s’aime plus?» mais «à cause de quoi a-t-on cru qu’on s’aimait mal?» Parce que: chacun sa merde. Ne mélangeons pas nos névroses, si on s’aime, s’il vous plaît, ne faisons pas ça.



-Moi, je t’aime encore. Toi aussi, non?

Je n’aime plus grand monde, tu sais. Ca n'a jamais été ma came. Je devrais lui dire, lui mentir en somme.
Et puis, il parle tout seul depuis tout à l’heure, il ne parle pas à vrai dire, il pose des questions, il n’a pas de réponses, juste mon souffle qui lui indique que je suis là, foutrement là, il le sait et il continue. Je devrais lui dire qu’évidemment, je l’aimerais toujours mais je ne lui dirai jamais. Et je ne veux pas non plus l’entendre. Si on devait s’aimer à nouveau et non pas encore, il faudrait qu’on se rencontre. Qu’on oublie, qu’on redécouvre. Qu’on se plaise tout à coup, pas à cause de la mémoire mais grâce à nous. Un peu à cause de la mémoire, d’accord, peut-être, mais si peu. On s’aimerait nous, et pas les projections, ni les projecteurs.



-Non?

Non. Oui. Je ne sais pas. Je me souviens. Tu rimes avec The End, pour ça, tu n'as pas de fin, mais d’autres doivent venir et me promettre encore l’éternité, à laquelle je ne crois pas puisque je sais que moi, je vais mourir, et plus vite que leur amour et leurs promesses, sûrement.
Il faut que je parle, parce me taire ressemble à du mépris maintenant, alors que le mépris, c’est pour les méprisants et ceux qui se méprennent, il faut que je lui parle.

-Oui, tu disais?
-Ta voix est toute petite.
-Je suis pas beaucoup plus grande.
-Ca dépend pour qui.
-Pour le médecin, qui prend ma mesure, je suis toute petite.
-Pas pour moi, pas pour mon...
-Faut que je te coupe la parole, là.
-...Pour me dire quoi?
-Non, rien, je voulais juste que tu termines pas ta phrase.
-Pourquoi?
-Je voulais pas.
-Oui mais pourquoi?
-On ne peut pas dire des belles choses dans un terrain abandonné, c’est du gâchis, ça résonne sur des murs qui tombent c’est moche, j’ai horreur du gâchis, garde tes belles choses.
-Tu n’es pas un terrain abandonné!
-Non, moi non, mais «nous», oui. C’est du boulot d’enlever les débris, d’arracher les mauvaises herbes, de virer les squatteurs, de reconstruire des murs..
-Mais pas de porte hein!
-Même sans portes, c’est du boulot. En plus, il faut demander des autorisations tout partout. La Mairie est très pointilleuse. Alors, on ne lance pas à un terrain abandonné qu’on l’aime parce que la jolie fleur qui depuis a survécu, dans le coin, là, à l’abri du lierre et du béton qui s'effrite, elle mérite mieux. Elle mérite d’autres gens. Des gens qui vont vers des terrains vierges. Pas vagues du tout. Clairs, resplendissants. Pas nous.
-S’ils vont vers des terrains vierges, ils ne lui diront pas à elle qu’ils l’aiment, puisqu’elle est dans un terrain abandonné...?
-...C’est vrai. Mais il faut accepter d’abandonner une jolie fleur. Elle saura se débrouiller. Elle a eu le goût du bonheur non? Alors elle le retrouvera.
-Pourquoi on parle en métaphore?
-Parce que sinon c’est trop cru, c’est quand on a été très proches qu’on utilise des figures de styles de pacotille, qu’est ce que tu mettrais à la place du terrain, et à la place de la fleur?
-Je sais pas.
-Moi non plus, c’est bien comme ça. Les métaphores, c’est comme les caniveaux, c’est pas que pour les chiens.
-Pourquoi on ne s’aime plus ?

Je regarde le compteur de mon téléphone: 14 minutes et 23 secondes. 14 minutes de trop, 23 secondes auraient suffi à répondre à « Pourquoi on ne s’aime plus?» par «Pourquoi nous sommes nous aimés?»


"Vous qui, dans les langueurs d'un esprit monastique,
ignorez de l'amour l'empire tyrannique,
que vos coeurs sont heureux puisqu'ils sont insensibles,
tous vos jours sont sereins,toutes vos nuits paisibles.
Heureux est le destin de l’innocent.
Oubliant le monde, oublié par le monde.
Soleil éternel de l’esprit pur.
Chaque prière entendue et chaque vœu exaucé."
Alexander Pope


-maispastrop-

27/05/09

Si E=M6, par A+B n’égale pas Q, surtout sur Fr.2

Alors comme ça, on veut tout nous expliquer?
L’époque n’est plus à la surprise, on serait blasés, revenus de tout, de l’amour même, il semblerait, puisque France 2 diffuse un soir de semaine à l'heure du dîner, un docu-fiction qui a pour sujet «l’a.m.o.u.r» justement, l’amour et ses dérivés.
On nous propose d’apporter une explication scientifique, biologique, neurologique, logique, hic et j’en passe... au coup de foudre, à l’orgasme, aux papillons on sait où et à la tristesse éprouvée, dieu sait pour quelle raison, quand on trouve une tierce personne dans le lit de notre moitié.
Etre amoureux ne suffirait donc plus, il faudrait maintenant savoir pourquoi.

«Chéri, je t’aime parce que mes neurotransmetteurs fonctionnent correctement et qu’instinctivement, je veux me reproduire, alors comme tu as les qualités physiques que la femme recherche chez l’homme pour son tout petit mioche depuis la nuit des temps, mon sang se recentre à la tombée du jour vers mes parties génitales pour les tenir au chaud, c’est pour ça que j’ai les extrémités froides, et c’est pour ça aussi que quand j’aime, je jouis, tu comprends?»

Ce que je comprends, c’est que j’aimerais beaucoup que tu fermes ta gueule, ça, oui.

J’arrive, je pose mon sac, enlève mes chaussures et les gens dans mon salon, tout bonnement gagas, m’invitent aussi sec à suivre ce qu’on raconte dans le poste. Evidemment, je rechigne parce que s’il y a bien quelque chose que je ne veux pas qu’on m’explique, c’est ce en quoi j’estime que la part de mystère est capitale. On n’explique pas le mystère. On «pas touche» au mystère. Le mystère, si c’est pas mystérieux et incroyablement personnel et rempli de questions et d’infini, alors tout fout l’camp ma bonne dame. Y’a plus d’saison.
Donc:
on ne dissèque pas, on ne définit pas, on ne traduit pas, rien ne doit être élucidé. On n’a pas le droit de mettre tout le monde dans le même moule avec le même costume à ce sujet et, de surcroît, en prime time. Ca devient vulgaire.


Sauf peut-être en période de crise, de chômage, de xénophobie, de pandémie et de dérèglement climatique, c’est vrai.

Alors d’un signe de tête, je décline poliment l’invitation et le couple rit des arguments que j’offre, puisque je les teinte de cynisme et d’entêtement. Ils doivent me trouver rigide. Soit. C’est toujours mieux qu’avec un F. Et puis je me moque du point G des autres, honnêtement.

Pourtant, voilà, je me fige; à mi chemin entre la cuisine et le balcon, au milieu de mon pas rectiligne et décidé, je me fais prendre -si je puis m’exprimer ainsi- par la voix off explicative, et l’illustration d’une érection en infra rouge.
Pendant que ce joli pas de danse organique est réduit à un simple afflux de sang guidé par le besoin de se reproduire, je me rappelle les nombreux ballets de ma vie, réalisant tout à coup que je n’avais jamais su quelle chose en particulier -en plus donc de ce besoin d’enfanter- avait fait se lever leurs drapeaux et se risquer leurs grands écarts sur mes pays à conquérir. Et pourquoi, parfois, je les avais laissés se poser sur ma lune.
Des mots doux, des «t’es tellement ceci» ou «mais ça me tue quand t’es cela», des regards, des sourires interrompus par l’émotion, des frissons au simple contact d’une distance, des distances à la simple idée d’un frisson... ça oui, plein, trop et jamais assez, mais des explications, non. Ca non.
Jamais un homme ne m’a regardée, en commençant à descendre ma bretelle et lever son sexe, et m’a dit «j’ai un afflux sanguin envers tes muqueuses parce que tu dégages de la fécondité».
Et (même si je ne crois pas en lui, je l’invoque pourtant) Dieu soit loué parce que j’aurais débandé pour deux.
Et deux, c’est déjà beaucoup quand on apprend, là, à 20h50 qu’il n’y en a qu’un qui compte, si tant est qu’il compte vraiment puisqu’il n’est finalement que ce que la médecine a voulu qu’il soit.

Mais.

Heu.

Pardon.

Expliquez-moi.
La médecine et ma vie sexuelle, sentimentale, flirtante et badineuse, qu’est ce qu’ils en savent eux, dans leurs bureaux?

Le docu/fiction se transforme vite en fiction de cul. De pseudo cul, j’entends.
On oublie les images de synthèses sur la salive qui, il paraît, afflue quand on s’embrasse, pour laisser place au scénariste et à l’intrigue, si on peut, tous deux, les appeler ainsi. Je remarque que, malgré l’heure, aucune alerte «déconseillé aux moins de 16 ans» n’apparaît. Et, c’est normal puisque la directrice de programmation de France 2 elle-même disait que c’était aussi fait pour les enfants de 10 ans. (Oui j’ai un peu suivi le déroulé de l’histoire ,je ne le cacherais pas plus longtemps).

Les mioches peuvent donc comprendre par où passe l’orgasme, ça tombe bien, eux qui n’étaient jusque là préoccupés que par leur propre satisfaction, on les assomme de celle des autres.
Aucune alerte «déconseillé aux moins de 16 ans», disais je, très certainement parce que tout ce qui est du domaine du plaisir et de l’amour est décortiqué ici comme une vulgaire grenouille de cours de bio. Voilà les testicules, et puis le sang, là: l'espérance de vie, ici: l’accélération du rythme cardiaque... ne laissant aucune place au doute, à l’excitation, la vraie, la sensualité, le raté peut-être, et quelque chose d’un peu sale, de gorge qui râle, et d'indispensable, quelque chose d’indéfinissable et qui, par principe, refuse les qualificatifs... Ils peuvent donc souper devant le programme parce que très vite, les protagonistes du dit documentaire rentrent dans le moule que je refuse parce qu’il me boudine. Comme la robe d’une amie trop sage. Ou trop parfaite aussi. Je m’y sens à l’étroit et puis ça sent le renfermé.

C’est autorisé aux jeunes gens de 10 par ce qu’il se passe..

Sur France 2, à l’heure du repas, quand les familles se réunissent devant l’écran autour de la table pour ne pas se parler dans les yeux, il se passe que:

La femme finit par pleurer sous une porte cochère, interdite, muette, paralysée par tous ces sentiments qui, ouhlala, sont trop forts pour une si petite chose. Evidemment, elle essuie son mascara parce que dans sa grande tristesse, elle n’oublie pas qu’il faut qu’elle soit présentable.


Il se passe que:

Monsieur part avec sa guitare sous le bras. (Oui, Monsieur est musicien...) Fatigué par ces jérémiades et décidé à faire des choses autrement plus importantes comme la mélodie qui changera le cours monde ou lui offrira des groupies par paquets.

Et puis, il se passe qu’ils se marient.

La femme a donc oublié son immense tristesse et l’homme n’a pas changé le sens de rotation de la planète. Les groupies sont rentrées chez elles, le cours du monde aussi.

Ah bon, alors c’est ça, l’homme? C’est ça, la femme? C’est ca «l’homme + la femme» ?
Et dîtes moi, vous qui n’arrêtez pas de parler de progrès, de futur et d’avancées dans tous les sens... on est en quelle année? Je suis perdue.
Je veux dire:
on est dans quel siècle, là?

Dois-je envoyer mon mari chasser le mammouth, lui concocter le plat favori de son enfance ou simplement faire comme si je n’étais pas intéressée par «la chose» tout en lui offrant mon corps étoile-de-mer sur lequel il assouvira son envie de se re-re-re-re-re-re-re-re-re-produire?
Et lui? Lui? il est dans un bourbier autrement plus insurmontable que nous.
Doit-il m’enlacer tout en me dirigeant subrepticement vers le four où la tambouille attend? N’enlever que le bas de mon pyjama quand il a des afflux sanguins? Ou m’aimer uniquement quand je m’éloigne vers un autre meilleur chasseur de mammouths de peur que ce chasseur ne soit mieux fourni que lui et qu’il me protège plus vaillamment de tous les dangers de ce monde impitoyable?




Là, aucune image de synthèse, pas de 3D, aucune interview de m. le scientifique pour nous expliquer ce revirement de situation tout bonnement insensé. ------On ne va quand même pas vous expliquer pourquoi on vous prend pour des imbéciles alors qu’on s’est vendu pendant 2 heures comme des savants qui allaient vous expliquer le mystère. On bosse, nous, pendant que vous attendez que le temps passe, vous, derrière votre tube cathodique désuet, bande de catholiques qui s’ignorent, même pas cap’ de s’offrir de l’écran plasma.-------

Le couple dans mon salon ne moufte pas. Je décide qu’ils adhèrent. Qui ne dit rien consent.

Bien sûr que les enfants de 10 ans peuvent «regarder», eux et tous les autres, ceux encore dans le ventre, tiens, c’est aussi pour eux. Venez venez petits petits, comme on dit aux pigeons au Luxembourg. C’est un programme incroyablement humaniste qui n’est là que pour faire du bien. Pour aider le bonheur qui, comme chacun sait, a besoin de ça, d’aide et de béquilles. D’alibis peut-être. Ceux dans le ventre et ceux pas encore certains, définis, définitifs, et ceux qui attendent dans des labos pour prendre leur essor dans des fécondations in vitro pour les femmes qui, parce qu’elles ne peuvent pas, ne veulent que ça. Et ceux in vico, ceux in silico tant qu’à faire, soyons fous. Bienvenue. France 2 vous a préparé une chambre bien douillette, cachez vous sous les draps.

Ceux in vivo, et ceux in vino, en revanche, c’est moins sur. Ca c’est sur.

Ne faites pas que regarder, petits pigeons chéris, mais écoutez, buvez, imprégnez vous de ça.
Vous n’êtes que des rien, des trucs qui n’ont pas encore de puberté ou de vrai potentiel d’achat mais bientôt vous y viendrez, alors n’oubliez pas:

Faites des enfants. Copulez pour un résultat. Jamais sans raison. Surtout pas pour le plaisir. On vient de vous l’expliquer. Suivez un peu, merde quoi. Votre désir vient de l’envie de faire naître des mini vous qui voudront acheter des plus grandes maisons et avoir des voitures plus chères et faire des enfants plus fébriles excusés par des plus grosses maladies. Le plaisir, non. C’est pour les irresponsables, le plaisir. Alors, voilà, prenez un crédit pour vous payer un 3 pièces. Et si jamais vous oubliez -parent ingrat que vous êtes- de faire passer la bonne parole, ne vous inquiétez pas, on est là, on s’occupera de vous, on vous laissera pas tomber. Et si, follement, vous vous demandez «mais au fait, heu...pourquoi faire?», alors rappelez vous:
Parce que vous êtes comme ça. Tous. Faits, fabriqués, crées comme ça, tous pareils, tous, pour la même vie, tous: famille, enfant, patrie, crédit. Et comptez encore sur nous, bientôt, après l’Odyssée de l’espèce et l’Odyssée de l’amour viendra l’Iliade de l’autruche, soyez patients.



Je suis peut-être un peu énervée. C’est possible.
J’aimerais simplement savoir: pendant ou après ce programme, combien se sont précipités sur leur voisin pour vérifier le battement fou de leurs coeurs pendant que l’érection voulait laisser s’exprimer ses guerriers de spermatozoïdes? Et puis, combien ont finalement enchaîné sur le 2° créneau horaire télé, installés confortablement au fond du canapé, face au programme qui allait expliquer grâce à un vrai reportage de terrain:

«pourquoi les meurtriers sévissent»

et

«combien de viols restent impunis»
?

Il faut que vous ayez peur. Peur de vous sentir seul. Maintenant, il est tard, demain vous travaillez, alors éteignez la télé, mais faites des enfants, faites en plein, sans trop de plaisir, parce que c’est sale, le plaisir. Faites plein, plein , plein d’enfants. Pour ne jamais être seul. Entre autres. Ne jamais avoir le temps de réfléchir, non plus.


Est que «comment et pourquoi tombe-t-on amoureux» n'était qu'un énième programme didactique, comme un sujet sur la guerre, la famine et la fonte de la banquise, que les familles regardent et oublient en se demandant qui veut à nouveau du gratin de pâtes. Ca rentre dans un oeil et ça ressort par l’autre oreille?

Pourquoi et, à cause de qui glisse-ton sur une peau de banane? Est-ce la faute du stewart si on se retrouve dans l’avion à côté d’un ex? Les soirées où on ne veut pas aller et où va finalement doivent-elles être irrémédiablement remplies de types à qui on a fait des Trafalguar? Doit-on toujours se poser des «?» à la place de ceux qui imposent leurs «.»
Tout ça me turlupine.

Je suis certainement très énervée. C’est tout à fait envisageable.
En ce qui concerne «les autres», j’ai arrêté de vouloir convaincre les «téléspectateurs» qu’ils sont, que je suis aussi -puisque c’est d’une manière ou d’une autre ce à quoi on est réduit- de se sentir concernés, ça semblait ne pas les intéresser, tout ça, les enfants qui mourraient de soif là bas pendant qu’ils laissaient couler l’eau ici, leurs baskets à la mode aux pieds pendant que d’autres les fabriquaient à genoux. Soit. Soit. Soit.
Et je dis trois fois «soit» parcqu’une fois ne suffirait pas à traduire le renoncement de mon... renoncement. Devant leur égoïsme.

E.G.O.I.S.M.E. justement.


Et v’là t-i pas qu’on leur sert le sujet le plus personnel, intérieur, confidentiel et singulier qui existe et qu’ils sont tous d’accord pour adhérer à ça, un avis sorti d’une boîte de production qui a senti le filon d’une masse, d’une époque comme ils disent. Et tous de crier au génie à grand renfort de «c’est teeeeeellement çaaaa!» J’accentue les voyelles pour communiquer l’engouement.

Alors, les égoïstes seraient-ils tout bonnement bêtes?

Bêtes à manger du foin?
Bêtes pires que leurs pieds?
Bêtes à recevoir des claques?
Le plaisir et le sexe et l’amour ne seraient-ils juste que des sujets de docus?

Je suis énervée.

Est ce qu’on a dit que, pendant ce qu’ils ont appelé un «rapport sexuel» il arrivait au meilleur d’entre nous de pratiquer des positions qui n’allaient pas dans le sens de la procréation?
Tout les gens qui font l’amour ne veulent pas faire des enfants. J’y mets ma fécondité à couper, mes mains avec.
Si j’aime le sexe de quelqu’un dans ma bouche et le mien dans la sienne, je ne suis pas l’audience sur laquelle vous comptiez vous, France 2?
Et vous, d’ailleurs, vous n’aimez pas avoir un sexe dans la bouche? Au moins pour vous empêcher de dire des conneries plus grande que l’audience que vous allez évidemment avoir, bande de chaîne de télé?
Comment est-il possible aujourd’hui d’accepter qu’on parle de cul sans qu’on parle de légèreté?

Bon, là, je suis pas énervée, je suis pire.

Quand je me suis fait «prendre» par la voix off, je n’ai ressenti aucun bien-être. Ni derrière ni devant. On m’expliquait pourquoi la salive affluait et pourquoi les poils se hérissaient mais on ne m’a pas dit pourquoi le plaisir était irrégulier, surprenant, et une personne à part entière. Imprévisible. Aucun scientifique n’a su dire pourquoi les premiers accords de Radiohead me donnaient envie d’aimer tout le monde, pourquoi tout Bowie me confortait dans l’envie de n’aimer personne. Pourquoi Leonard Cohen prenait un malin plaisir à tout contredire et, pourquoi, pourquoi, moi-même j’essayais de tout oublier dans les bras de quelqu’un qui ne serait pas le père de mes enfants puisque je n’en veux pas. Comment se fait-il que quelqu’un arrive, alors que c’était pas prévu, et que son sourire se goupille salement avec la malice de nos yeux.



Qui a décidé que, quand ce jeune homme m’embrassait ici, ici et pas ailleurs, ça faisait comme Bowie et Radiohead et même Brenda Lee avec un peu de Fante et de Faust tant qu’on y est , tous réunis, tous pas d’accord, mais pas d’accord au même endroit. ?
Et que, moi, je ne savais pas si j’avais plus envie du tout, ou beaucoup trop, de tout.
Qui a décidé que je n’étais pas exceptionnelle, moi et tous ceux qui ont dit que je l’étais. Je suis exceptionnelle. Je le suis pour moi-même, et ça, tous les jours, et c’est la moindre des choses.

Je connais le chiffre d’audience de la dite émission, je le déplore. J’ai rarement déploré quelque chose, c'est le cas aujourd'hui.
Je. Voilà. Là, je déplore. Ca et plein d’autres choses.

Secrètement, -parce que secrètement c’est toujours mieux- j’ose espérer que ceux qui ont explosé le score d’audience de ce DocuL ont ri sous cape et aussi traîné sur Arte, un mois avant; qu’après le «Hitler...connnais pas», ils pensaient comme moi qu’on pouvait trouver, encore, encore, quelque chose d'intéressant à la télé. Il existe des choses un tant soit peu vivantes et vraies, sensorielles, dans cet écran, et, pour le coup, rien à dire, ce programme là, c’était pas que sensoriel, justement. C’était tellement dans la colonne vertébrale reliée à tout le reste jusqu’au bout des petons en passant pas le clitoris que la pornographie pouvait aller se rhabiller. Pour une fois. Elle qui aime tant se promener toute nue.

Je ne saurais trop vous conseiller de prendre le temps de vous pencher sur ces petits bijoux:











-maispastrop-

12/05/09

A s'assoier sur un divan, 5 minutes, avec toi.

Je ne partage pas tellement l'opinion selon laquelle on ne serait que ce que notre enfance et notre éducation ont fait de nous; je la trouve réductrice, grossière et approximative, cette opinon. Ca me fait pester.
Je dis des trucs comme "pffff" ou "rholala" voire "...(soupir)...(grimace)..." dès que quelqu'un, même quelqu'un que j'aime bien, se lance dans de la psychologie de dilettante.

Je suis pas d'accord.

J'aspire, surtout, à être bien davantage. Et il se trouve que j'ai assez confiance en moi pour estimer que si mon corps est constitué à 60% d'eau, mon âme est charpentée à 75% de ce que j'y ai mis.
Beaucoup de ses 75% sont influencés, évidemment, par ma petite enfance, comme on doit dire, et les nombreux traumatismes que les cours de récré ou les boutons d'acnée représentent; mais par la suite - et, plus le temps passe-, ces trois quart de moi ne ressemblent finalement qu'à moi. Le reste, je fais avec.
Je ne peux pas être seulement le résultat de l'accouplement de deux personnes, deux récipients génétiques, deux tuteurs qui m'auraient modelée comme une pâte à ça, être modelée. Parce qu'alors, ils ne seraient eux-mêmes, les deux coupables, que le résultat des quatre autres, au-dessus, dans l'arbre. Et ainsi de suite.
Alors on n'en finirait plus et personne ne serait jamais rien. Or chaque jour, tout nous prouve le contraire.

Mon enfance m'a marquée, sur le front entre autres, d'une jolie cicatrice et, partout ailleurs, de souvenirs mais de grands black out aussi. Avant mes 7 ans, c'est comme si je n'avais pas été là, y'a rien dans mon journal intime, ni moi ni personne, pages blances éblouissantes ou arrachées, même; mémoire en berne comme le drapeau d'un pays en deuil ou le sexe d'un homme qui a trop bu.
D'accord, après ressurgissent les fameuses madeleines et tous les Proust qu'on voyait traîner dans les bibliothèques des maisons de campagnes vendues depuis, qu'on n'a pas lus; il y a les images floues qui débarquent parfois et nous laissent un peu hébétés, sous le choc, comme avides d'encore les frôler.
Ces parenthèses là ne me définissent pas. Elles sont comme des souffles entre deux respirations gardées, un hoquet à dompter, elles ne dessinent pas mes contours, uniquement un mini bout d'une mini part d'un mini noyau de la mini moi. Et chacun sait que les noyaux, ça ne sert à rien sinon à être crachés en visant un endroit ou une personne, qu'on espère, tant qu'à faire, atteindre. Ce genre de choses amuse le commun des mortels, si si, je vous jure.

Peut-être aurait-ce été plus simple, néanmoins, de tout me rappeler et de n'être qu'un cocktail de souvenirs mais ça n'est pas le cas, et il n'y a vraiment pas grand chose, ici bas, de catégoriquement simple.

Je me suis définie malgré, avec, mais aussi, contre tout ça, ce qui était censé être moi. Il y a tout un tas de choses dont je n'ai pas voulu, boudant à l'idée de les intégrer dans ma carte d'identité comme devant un bonbon périmé. D'ailleurs, j'ai jamais aimé les bonbons. Et c'est pas de famille, ça. Comptez leurs caries, vous verrez bien.

Je sais pas trop où je veux en venir. Tout comme je ne sais pas tellement non plus d'où je viens. Et entre temps, je me promène.
Un jour, j'ai vu un psy. J'ai toujours adoré ça, les psys. Il y a quelque chose d'anormalement plus fol dingue chez eux que chez nous, c'est comme les émissions de télé réalité, ça nous rassure. "Ouf, j'en suis pas là, y'a pire, bien pire, bien bien pire que moi". Et on souffle, tout soulagé d'être simplement un peu barge au milieu de gens salement plus attaqués.
Ils travaillent à soigner l'âme, comme des confesseurs modernes, c'est comme ça qu'ils gagnent leur vie alors qu'ils sont peut-être eux-même en perdition et que personne ne leur tendra la main, ou juste un verre. On partage rien avec eux, on déballe, on lance nos trucs, on déverse, on, on, on est seuls face à eux, on s'en fout, pourtant ils sont humains, ils vivent avec leurs-poumons-leurs-coeurs-leur-anatomie-et-leurs-parties-génitales et c'est d'ailleurs tout l'intérêt. Sinon, autant garder son argent et parler à un mur.
Qui s'occupe de savoir, quand il sort de chez son psy, si ce qu'il lui a dit ne l'a pas bouleversé.


Mille fois j'ai rêvé que mon psy décidait de changer de vie après m'avoir dit au revoir. En coupant les ponts et prenant un billet pour le bout du monde. En essayant de retrouver une connaissance de jeunesse avec qui il n'avait jamais fait le premier ni aucun autre pas. En ouvrant le gaz. Mille fois j'ai rêvé ça. J'ai été surprise autant de fois de les voir m'ouvrir, à l'heure derrière la porte, alors que secrètement, j'espérais un bouleversement. Leur mort peut-être même, et alors?

"Mademoiselle, Mr X n'est plus de ce monde, l'enterrement aura lieu tel jour"
"Mademoiselle, Mr X a mis fin à sa carrière de psychanalyste pour enfin se consacrer à son amour du hard rock".
"Mademoiselle, Mr X a connu une mauvaise passe, il a du être interné".
Je considère certainement que ce que je dis est bouleversant pour m'atendre à que ce qu'ils soient bouleversés. Oui. En fait, oui.
Et d'ailleurs, si je ne les considérais pas comme tels, les trucs que je raconte à ce fou qui est passé à côté de sa vie, alors je n'irais pas le voir.

Un jour j'ai vu un psy. Comme je séchais la plupart des cours, comme mes fréquentations se
dirigeaient inéluctablement vers les moins fréquentables, comme mon relevé de notes s'en ressentait, comme la femme qui m'avait mise au monde avait toujours été première de sa classe avec 3 ans d'avance, il a fallu qu'elle s'inquiète pour moi et, du même coup, relègue. C'est comme ça, un jour, les profs, les conseillers d'orientation et les parents rendent leur tablier. Ca c'est ce qu'ils disent, parce que la vérité, c'est qu'ils ne font que le prêter, le tablier.
A quelqu'un de très autorisé.
En l'occurrence, mon premier psy. Il était donc dorénavant en charge d'un bout de tissu à rendre sans tâches de sauce ou d'éclaboussures de tomates. Il devait se douter de tout ça et avait accepté sa mission en connaissance de cause perdue.
C'est parce qu'il connaissait ma mère, et que sa fille était au lycée avec moi (et que, entre parenthèses, il lui aurait fallu beaucoup plus de psys que la terre ne peut supporter) qu'il s'est proposé de me recevoir.

Je me rappelle le premier rendez vous, je m'étais pomponnée. J'allais pas à la boulangerie quand même, faut pas déconner, j'allais raconter ma vie à un type qui avait fait des études pour savoir si elle était comme il faut, ma vie. Alors j'avais rangé mes cheveux dans un chignon très bien elevé et échangé mon tee shirt chanteur de rock bientôt mort d'overdose ou assassiné par sa femme contre une chemise blanche que mon père avait oubliée.
Avec mes manches trop longues et les mèches finalement rebelles qui s'évertuaient à retomber sur mon front en l'honneur de l'icône de t-shirt délaissée plus haut, je vérifiais sur ma main l'étage écrit au stylo bille.
Bon.
Ca a tourné court.

Assez vite, il a vu que j'avais un paquet de trucs à dire alors assez vite il a dit à ma mère que vu le paquet de trucs que j'avais à dire, ce serait bien, mieux, bien mieux, et plus professionnel que je consulte (oui il a dit "consulté" alors que j'avais 15 ans, quand je vous dis qu'ils sont maboules) un collègue qui serait payé. Il en avait justement un à me conseiller.

Ma mère a fait des yeux de merlans frits. Je mets l'expression au pluriel parce que je veux souligner son étonnement qui était énorme. Mais je veux aussi, en passant, souligner le fait que personne n'a vu un merlan se fait frire les yeux.

Elle a même dit:

-Quelqu'un qui serait payé... vous voulez dire... (elle a rougi; je n'étais pas là mais j'y mets ma main au feu même si on n'a jamais vu non plus une personne qui avait tort mettre, pour de vrai, sa main au feu) vous voulez dire... mieux que vous?
-...Mieux que moi? C'est à dire?
-Et bien, mieux, enfin, + que 150 francs la séance? (c'était en francs, j'étais jeune, laissez mes rides tranquilles).
-Mais de quels 150 francs parlez-vous?
-Mmmmh, et bien de ceux que chacune de vos séance vaut. (elle a dit "vaut" au lieu de "coute" parce qu'elle est diplomate et qu'en plus elle a fait des études de sociologie, de pharmacie et de droit et avec 3 ans d'avance, comme je disais plus haut).
-Manon vient gracieusement enfin! de quels 150 francs parlez-vous?

Là, étrangement, ma mère a compris assez vite.
Et, assez vite aussi, elle a comptabilisé le nombre de fois où j'étais allée voir "gracieusement" ce monsieur tout en lui demandant à elle, "grassement", de quoi payer la chose.

Mmmmh, 150 francs multiplié par 8, ça fait mal à l'argent de poche d'une menteuse qui s'achète, grâce à lui, des cigarettes et aussi des cigarettes mais pires. J'ai du rembourser. Du coup, j'ai revendu les cigarettes pires à tous ceux qui n'en connaissaient pas encore précisément le prix.
Mais tout ça a fait que, là haut, dans l'arbre généalogique, on est passé d'un nonchalant et contemporain "Pourquoi ne pas lui faire rencontrer un psy" à l'angoissé "T'as pas un psy? un super psy? un psy vraiment genre heu...ma fille ça va pas là, trouve moi un bon super psy vraiment".

Alors on a trouvé un bon psy-super-vraiment. Les parents ont des répertoires qui débordent de ce genre de contacts.

Ma mère a tenu à lui raconté mes arnaques, et lui, il a tenu a ne pas en entendre trop, de sa bouche à elle. Il a dit "Vous voulez qu'on se voit dans la semaine? Je peux peut-être vous trouver une heure, mercredi, entre 15h et 16h" et ma mère, grâce à ses études, ses trois ans d'avance et le fait qu'elle soit la personne la plus incroyable de la terre, a dit "Merci, non".
Dans ce sens là, pas dans l'autre.

Un jour, j'ai vu ce psy, mais j'étais un peu anxieuse. C'était un jeudi. Ca me contrariait parce que, le jeudi était un jour que j'aimais bien. Il s'articulait autour de pauses, d'heures de trous -comme on s'acharnait à dire hypocritement- et de cours auxquels j'avais décidé depuis longtemps de ne pas me rendre. En fin de journée, j'avais séché la bio pour aller me concentrer au café sur mon rendez-vous à venir. La bio. Non mais franchement. Un cours sur l'anatomie des grenouilles ou la reproduction des humains ne m'aurait vraiment pas aidée, soyons honnêtes.
J'aimais bien aussi le vendredi, je n'étais plus cancre alors mais au premier rang. On finissait la semaine et on commençait tard par le cours de français, mené de main de mapitre par ma mère adoptive. Suivi du cours d'anglais. Suivi du cours d'expression corporelle. Je commençais tout ça par une "cigarette pire" et, à 17h, quand la cloche disait "c'est bon, rentrez chez vous bande de glandeurs", moi, pour une fois, j'aurais pu remettre une tournée avec plaisir.

Je savais plus si c'était un rendez vous ou un pointage. Fallait-il que je montre que j'étais "bien" ou que je laisse le méchant mal s'exprimer sur le divan.
Bon, j'ai sonné, et puis, il a ouvert. Jusque là, j'étais assez déçue, je trouvais que c'était très normal, tout ça. Même les escaliers pour arriver à son 3° étage, étaient d'une normalité effarante. Et puis, il a ouvert.
Bon.

J'ai produit tellement de trucs dans ma tête à son propos que les pensées et les phrases se superposaient là haut. Et, au fait, c'était des trucs/pensées pas super.
En vrac:
il est moche, mal fagoté, il serait pas incroyablement vieux en prime? genre 35 ans, qu'est ce que c'est que ce tableau et ce cadre outrageusement doré?, j'aime pas comme il me sert la main, j'aime pas qu'on me serre la main de toute façon, non mais il pourrait pas mettre la salle d'attente plus loin de l'entrée pendant qu'il y est , tiens c'est qui ce joli truc masculin dans la lointaine salle d'atttente, pourquoi y'a un assemblement de magazines improbables comme Gala et Psychologies, plus rien n'a de sens, c'est déjà mon tour?,oui mais non j'ai envie d'aller à lourdes maintenant que je suis lancée dans les trucs zarbes, où est le joli trucmasculin tiens, je veux voir ma mère, changez moi ce tableau et ce cadre non d'un petit bonhomme.

-Mademoiselle, vous préfèrez que je vous appelle par votre prénom ou que je vous apelle Mademoiselle Troppo, que je vous vouvoie ou que je vous tutoie?
-Ok, heu, je croyais que c'était moi qui posais les questions en fait.
-Quelles questions?
-Bah j'en sais rien, c'est votre boulot. Des trucs genre "comment vous vous sentez est ce que vous etes toujours amoureuse de votre père / vos souvenirs d'enfance occupent-ils beaucoup de place dans vos journées", tout ça tout ça quoi.
-Vos souvenirs d'enfance occupent-ils beaucoup de place dans vos journées?
-Vous me la faites à l'envers là, non?
-Je ne sais pas, vous vous sentez comment?

Un jour je suis allée chez un psy et un autre jour, j'ai lu un livre. C'était incroyablement fort et extrêmement ressemblant. Dans les similitudes et les sensations donc.
J'aurais aimé avoir lu ce livre avant de rencontrer ce psy.

-Pourquoi est ce que je vous la ferais à l'envers?
-Non mais je vous énumère ce que vous pourriez dire et vous reprenez une de mes phrases pour... pfouh, laissez tomber.
-Très bien, vous voulez vous installer sur ce fauteuil Manon?
-Je préfère que vous m'appeliez par mon nom de famille.
-D'accord vous voulez...
-Pas très confortable ce fauteuil. Dans les films ça a l'air plus cool.
-C'est toujours plus cool dans les films.
-Vous avez pas vu Délivrance.
-En effet, non.
-Et vous vous prétendez psy? Vous avez pas vu Délivrance et vous vous prétendez psy?
-Je le regarderai.
-Non non non, hé ho. On va pas partir sur la patiente qui conseille des films à son psy, s'il vous plait.
-Comme vous voudrez.
-Bref.

Son fauteuil, en vrai, n'était pas si mal. Un club, marron, qui avait vécu et dont les accoudoirs commencaient à pelocher, autant dire L.E.P.I.E.D. Je sais pas pourquoi, j'avais envie de critiquer alors j'ai critiqué la première chose qui me tombait sous la main. Non pas que je m'asseye sur ma main, mais vous voyez. De toute façon, les expressions françaises sont à dormir debout. (Que celui qui a déjà dormi debout lève la main qu'il a laissée dans le feu parce qu'il avait donné sa langue au chat qui s'absente quand les souris dansent et déposent des dents sous les oreillers sur lesquels on dort, bien entendu, sur nos deux oreilles, mais alors à grand renfort d'assouplissements).

-En vrai, je vous ai dit que votre fauteuil était pas confortable mais y'a pire.
-Vous vous sentez bien alors?
-Bien, heu. J'irai pas jusque là.
-Vous iriez jusque où?

Je fais une moue bizarre là, et dans ma tête je réponds quand même "jusqu'au bout".
-Attendez, vous allez pas me faire le coup de rebondir sur chacun de mes phrases, si? Non parce que j'en attends un peu plus de vous.
-....Vous attendez...
-ET NE ME DEMANDEZ PAS CE QUE J'ATTENDS DE VOUS.
-Pourquoi pas?
-Parce qu'alors c'est moi qui fais tout le boulot. Et dans ce cas, c'est vous qui me payez à la fin.
Il fait une moue bizarre là. Il doit lui aussi penser à des trucs.

-Ecoutez, je suis là, je sais même pas trop pourquoi. Parce que ma mère s'inquiète + ça m'amuse + on peut parler des heures. Mais si je rentre en disant que vous êtes un gros naze + je me suis pas amusée = vous ne me reverrez plus.
-Qu'est ce que vous attendez de moi?
-...
-Si tant est que vous attendiez quelque chose de moi...
-Oui bah justement...
-Justement?
-J'aimerais, comme je vous ai dit, que vous fassiez pas vos répliques selon mes phrases, ça me déprime quand vous faîtes ça.
-Je ne le ferai plus.

Je sais pas si je le crois, il n'a même pas promis sur la tête de sa mère. Il tripatouille des trucs. J'aime pas quand les gens avec qui on vit, l'air de rien, un peu de complicité, tripatouilllent des trucs qu'on peut pas voir.

-J'aimerais aussi que vous ne tripatouillez pas des trucs que je peux pas voir dans vos tiroirs.
-Pardon mais je suis dans mon bureau et je ... "tripatouille" comme vous dites, ce que je veux, Mademoiselle.
-Ok. C'est vrai. Vous marquez un point. En même temps, j'ai arrêté de compter tellement vous êtes à la masse.
-Ah parce que c'est un match?
-Ah parce que vous croyez que c'est pas ça la vie, un match?
-Et on serait à combien alors?
-J'avais dit de pas reprendre mes phrases pour repartir sur vos astuces pour soit disant me cerner. Mais, puisque vous me le demandez: on est à 1/12.
-Ca n'existe pas.
-Enfin vous prenez position!
-De quoi avez vous peur?
-Ouhla!, vous prenez trop position.
--Vous ne voulez pas me le dire ou vous ne le savez pas?
-... Vous savez, quelles que soient les choses dont j'ai peur, y compris celles dont je n'ai pas connaissance, il y en a une qui m'effraie par dessus-tout. Et vous allez me demandez laquelle.
-Si vous voulez me la confier, oui.

"Confier" est un mot qui sonne agréablement et puis, j'avais décidé depuis mon cours de bio de commencer par ça, donc oui, je me confie.

-Je ne sais pas vraiment si ce que nous faisons là a un sens, et attendez, je vous vois réagir, ne m'interrompez pas, je me fiche que ça ait un sens ou non, mais je me demande si ça un résultat. Et si ça a un résultat, je sais celui que je ne veux pas avoir.
-...
-Je ne veux pas, c'est à dire: je refuse de me connaître complètement. On sait jamais, tel que je vous vois, vous payez pas de mine, mais vous êtes peut-etre un magicien, alors je ne veux pas de tour de magie et ressortir un jour d'ici en sachant exactement pourquoi j'aime être seule quand on m'attend et pourquoi un bruit de scooter dans la rue, la nuit, me plobe plus qu'on ne peut l'imaginer, je ne veux pas savoir si je n'ai pas aimé la façon dont on a changé mes couches culottes et pourquoi le petit moche, dans le coin de la cour me donnait envie de soulever des montagnes dans l'idée de le protéger des méchants garnements. Je sais déjà pourquoi le réchauffement climatique est la plus grande tristesse que j'aie jamais portée et je ne veux pas entendre un de vos adjectifs sur cette sensation, je sais que je pourrai faire mieux, me donner les chances et oublier ce qui est triste et révoltant mais je crois commencer à comprendre pourquoi je n'irai jamais dans cette direction, aussi... aussi, c'est pas vous qui allez faire de tout ça un dossier de patient. Et je compte sur vous, je vous demande de ne pas faire de moi un dessin avec des traits reliés partout expliquant ceci parce que cela.
-...
-J'ai terminé.
-Je.
-Vous êtes pris au dépourvu, là?
-Un peu oui.
-Dites moi pourquoi, vite.
Je veux qu'il reste dans son émotion, ça part vite chez ces gens là.
-D'habitude, les gens viennent parce qu'ils veulent quelque chose qu'ils n'atteignent pas. Or, vous venez de dire tout ce que vous ne vouliez pas.
-...
-Alors, d'accord. Je prends note. Et maintenant, j'aimerais savoir ce que vous voulez.
-Il va falloir qu'on se revoie.
-Ca ne fait pas encore 45 minutes.
-Je préfère reporter le temps qu'il reste à la prochaine fois. Il nous faut du temps à tous les deux pour digérer tout ça.
-rires-
-Je ne prends pas votre rire comme du mépris, j'ai raison?
-Vous avez raison. On se revoit jeudi prochain à la même heure. Et plus longtemps.
-Est ce que ce serait possible de se voir plutôt le vendredi?

Il a dit oui. Les gens formidables disent toujours "oui" quand ils savent l'impact que pourrait avoir leur "non". Les gens formidables disent toujours oui, de manière générale, parce qu'un non de leur part a toujours un impact.



-maispastrop-

05/05/09

Si tu veux le rattraper, cours-y vite. Il va filer.

Heureuse sans raison, le bonheur sans prévenir.
La joie, peut-être, plus modestement.
Le bonheur est un grand, un gros mot, il ne faut pas être vulgaire sans raison, ça choque les enfants, les vieux et les oreilles virginales, ce qui est loin d'être mon intention puisque précisément, c'est avec les vierges, les vieux et les enfants que je me sens connectée comme par l'influence du cosmos. Cosmos qui aurait tout à coup décidé que ce serait mon tour, pour un petit moment de manège, de trouver ce bout de ciel beau, de m'émerveiller sur la douceur de vivre au début du mois de mai, d'incroyablement vouloir distribuer ma gaieté, depuis mon balluchon, aux nécessiteux.
Un peu pour vous ma bonne dame.


Ouhla et puis toi, avec cette vilaine tête, il t'en faut pas mal aussi. Prends donc. Mais si, bon sang, prends, je te jure, tu peux décemment pas passer à côté d'une opportunité pareille.

Distribuer à gogo sans compter, insouciante de ce qu'il restera pour moi parce que je m'en fiche: de toute façon, je le produis, je le sécrète, c'est un puits sans fond de sourires et d'accolades fraternelles dont mon corps et mon coeur abondent.

Mais je ne suis pas vraiment moi. Parce que moi je suis vraiment pas comme ça.

On a du poser un filtre sur mes rétines ou installer des oeillères au coin de mes tempes. Je ne me dis pas pour autant que ça ne va pas durer et qu'il faut que j'en profite un maximum avant que le charme ne retombe ou ne se lève, au contraire, sur un autre veinard. C'est le secret de ma joie: le temps glisse sur moi comme s'il n'allait jamais abîmer les fossettes de mes lèvres retroussées sur l'avenir.

Un rien peut me faire basculer de l'autre côté, obscur, et me replonger dans l'austère réalité. Dans le gris qui a envahi le ciel et qui s'accorde avec le zinc des toits de la ville, et mes yeux, peut-être.
Une marche mal anticipée, une porte qu'on me referme au nez, un coup d'oeil à mon compte en banque. Les occasions et les peaux de banane ne manquent pas, mais moi, je compte les manquer, finement, passer à côté d'elles sans faire de bruit ni leur accorder aucune sorte de valeur, les ignorer, en somme. Les ignorer copieusement jusqu'à demain qui n'est qu'un autre jour, il paraît.
Et demain, promis, je ferai la gueule avec vous, dans le métro; je m'énerverai au téléphone contre l'incompétence des conseillers EDF; je pesterai dans la file d'attente du supermarché et me couperai l'index avec l'épluche légumes la où ça saigne diablement qu'on savait même pas qu'on avait autant de vaisseaux hyperactifs, ici. Même s'il faut, pour ce faire, beaucoup de bonne volonté.
Je ferai tout ça, ok, mais demain seulement.
Juré, je serai, comme à mon habitude, exécrable au réveil et pas commode jusqu'à midi. Après quoi, il vaudra mieux ne pas trop m'approcher parce que la faim commencera à me creuser l'humeur. En phase de digestion, j'aurai pas grand chose à dire et ensuite, j'aurai envie de dormir, du coup vos mots insignifiants me fatigueront les oreilles. Vers 18h, étrangement, je ressentirai un début de première satisfaction de la journée à voir tous ces ploucs s'agglutiner dans des wagons suintants pour rentrer dans leur meublé afin de ne pas rater la rediff' d'une série forcément policière. A 20h, enfin, mon premier sourire arrivera avec mon premier verre de vin. Après quoi, soit j'en boierai un 2° et je rentrerai raconter ma vie misérable sur un blog, soit j'en boierai jusqu'à ce que la Bourgogne soit à sec et je me réveillerai -si je me réveille- avec une tête qui conjuguerait magiquement les principaux traits du phoque et ceux de Mickey Rourke, à peu près.


Ce qui n'est pas pour arranger mon humeur, qui, comme je viens de le dire, n'a pourtant pas besoin de ça.
Alors, laissez moi jouer à l'heureuse jusqu'à demain.

D'ici là, veuillez s'il vous plaît ne pas embouteiller la route qu'emprunte mon petit nuage.

Je n'y suis pour personne.

-maispastrop-

21/04/09

Hors forfait


Tous ces sms qui traversent la ville
à toute bringue et se cognent contre les solitaires errants à qui personne n'a rien à dire. Pour atterrir sur un amoureux ou peut-être juste un type comme ça, en passant; et ça fait des bouts de textes qui, peut-être feraient un joli roman. Ou seulement des souvenirs, qu'il faudra qu'on efface: aujourd'hui, on ne sait même plus s'ils nous appartiennent encore et puis ils prennent trop de place sur la carte mémoire du téléphone. Circulez.

Les solitaires les voient passer, pressés, alors qu'eux ont tout leur temps; c'est même peut-être tout ce qu'il leur reste, le temps.
L'interlocuteur attend que ça sonne, il est là, tendu, impatient; il n'a pas posé de questions, pourtant il trépigne pour une réponse. Et pendant ce temps là, en Afrique, y'en a qui n'ont pas d'eau pour boire ou se laver. Ni de vaccins. Ni à manger. D'endroits ou dormir même. Et pas qu'en Afrique en plus. Quelque part quelqu'un se suicide / quelqu'un nait / quelqu'un désire plus que tout une barquette de frites à 4 heures de la nuit.
Mais pour celui qui attend son sms, rien ne compte davantage.

Les téléphones qui sonnent dans le vide, c'est.
Les fleurs qui fanent.
Les mères porteuses.
Les drapeaux sans vent et les buffets abandonnés.
Y'a tellement d'histoires qui ne commencent pas et pas mal d'autres qui s'essoufflent.


Le téléphone a sonné tout à l'heure en m'indiquant que c'était ma mère qui appelait. Les téléphones permettent ce truc fou: on enregistre un numéro, on lui approprie un propriétaire, et on peut ainsi faire la moue quand quelqu'un à qui on n'a pas envie de parler appelle. On peut même couper le son pour continuer de parler avec quelqu'un avec qui on avait envie parler. La technologie, je vous jure.

Là, mon téléphone a affiché "La Marie".
Oui, il était tout à fait impossible de l'enregistrer à "Maman", j'aurais une centaines de raisons pour appuyer ce propos, croyez moi sur parole. Aussi, je l'ai enregistrée à son prénom, affublé d'un article défini et ô combien définissant une fois associé à la majuscule toute sainte précédant son prénom. La Marie. Mère de moi. Jésus n'a qu'a bien se tenir.

Ma mère n'appelle pas, habituellement. C'est comme ça. Aussi, quand elle le fait, je m'attends à... je ne sais même pas d'ailleurs. Je m'attends à être surprise tout en sachant que je vais l'être. Je m'attends à une chose que je ne saurais nommer mais dont je pense qu'elle pourrait par exemple me scier les jambes et m'ouvrir les vannes. A tout, je m'attends. On sait jamais. Je réponds anxieuse comme quand je tremble. Branlante, je sers un "allô mamounette?" assuré, parce que je sens que c'est à moi d'assurer.

Les coups de fils qui ne répondent que par des silences entre deux sanglots se perdent dans la ville, dans ma tête et croisent les sms d'amoureux que je n'ai pas envoyés. Ils se comprennent, finalement. Ils sont dans le même bateau, les uns quelques années années avant, les autres, quelques années pendant. Nous tous, suspendus.

C'est pas souvent qu'on entend sa mère pleurer à part le tout premier jour dont personne n'a jugé utile de se souvenir. Quand ça arrive, on n'est jamais préparé. C'est les scénaristes de la vie, ils ont décidé que ça se passerait comme ça; c'est plus folklo. Ils veulent que ce soit à l'improviste. Ils disent ça, "folklo" et "improviste", en réunion autour de la table avec leurs cafés et leurs clopes, dans l'idée de retranscrire la vraie vie pour que le téléspectateur se retrouve dans le personnage. S'identifie. C'est important l'identification.
Et si le personnage ne se retrouve pas dans le personnage, qu'est ce qu'ils font eux, et moi, qu'est ce qu'on fait? Et si j'étais pas prête à entendre ma mère pleurer, pour de vrai, pas prête au point que rien ne sort de ma bouche non plus, sinon des débuts de sanglots copieurs des siens?
Quid du scénario et de l'audience? Tout le monde s'ennuie, là, je vous jure, y'a pas assez d'action, trop d'émotion, c'est plus du tout vendeur ce bourbier de nos jours.

Heureusement, depuis toujours je me suis préparée à être pétrifiée ce jour là. A chaque fois que la dame appelle, je me redresse, je prends une grande respiration, je me tiens droite et décontracte mes épaules par un mouvement théâtral de la tête; j'attends presque d'entendre la perdition dans le trémolo de sa voix pour déblatérer tout ce que j'ai dans le tiroir réservé à ce moment. Pile poil. Elle ne dit rien, son silence tremble et son souffle bégaye, c'est bon ,j'y vais, je fonce, je donne tout, on se lance.

-Tu sais, c'est normal... (je me secoue encore la tête comme faisaient mes copines comédiennes au cours florent avant de... ne rien faire) C'est normal que tu ...
-...
-Pardon.
-...
-...Je croyais être préparée à ça. Savoir que te dire quand tu flancherais. J'ai répété cette scène cent fois dans ma tête. Je savais qu'un jour tu m'appellerais pour que ce soit moi qui parle.
-...
-Je croyais aussi que si j'étais pas prête et que je te le disais, tu répondrais quelque chose à la place d'une respiration irrégulière. Et que ça m'aiderait.
-...
-Mais tu dis rien...
-...
-...
-...

Je me dis que c'est pas possible, j'ai pas le droit de rater à ce point un moment que j'attends depuis aussi longtemps tout en espérant qu'il n'arrive jamais. (Donc, en reprenant du poil de la bête, je me dis qu'il faut que je remette de l'ordre dans ma notion de logique, de temps, d'espérance et d'attente.)

-C'est normal d'avoir peur. C'est pas parce que t'es ma mère que t'es invincible. Je croyais vraiment que t'étais invincible tu sais, jusqu'à il y pas si longtemps. Mais bon. ... Tu l'es pas, pas vrai?
-... Autant que toi.
-Merde.
-T'es invincible pour moi.
-C'est pour ça que tu m'appelles moi quand tu pleures?
-Non. J'ai déjà pleuré avant sans t'appeler. Tu sais, je suis ta mère et... MAIS je suis humaine. Alors j'ai déjà pleuré. Mais ça ne te regardait pas. Je ne t'ai pas appelée.
-...
-Tu comprends?
-C'est à mon tour de plus savoir quoi dire.
-C'est pour ça que je t'appelle.
-... ? Je comprends pas.
-C'est la première fois que je t'appelle en pleurant sans avoir de raison particulière de pleurer donc je n'ai rien à dire. Donc rien à entendre.
-Sympa...
-Je ressens des choses dues à mon âge, le temps, et bientôt ma mort. Ca me fait penser à toi. Mais il n'y a rien à dire là-dessus. Il n'y a qu'à partager des moment d'émotion exacerbée sans rien expliquer. Sans en faire trop, surtout.

Je me rappelle alors tout ce que j'avais préparé au cas où. C'est comme par magie que ça revient.

-Non mais tu plaisantes. Il y a TOUT à expliquer au contraire.

Je marche en parlant. Je traverse l'appartement et les détails s'incrustent toujours dans les moments importants. Par exemple, avant de prendre ma respiration pour lui ouvrir mon tiroir, je ramasse une cendre et dépose un verre sale dans l'évier.

-Tu vois, j'ai ramassé une cendre qui traînait et j'ai mis un verre sale dans l'évier et pourtant...
-...Tu fais le ménage tous les jours j'espère?!
-Maman!
-Quoi?
-J'essaie de te parler de quelque chose.
-Non c'est moi qui te parle de quelque chose.
-Alors, dis moi de quoi?!
-...
-Tu recommences avec tes silences.
-Je croyais que tu adorais ça, les silences.

J'adore ça, les silences. Ma mère me connait trop bien tout en ignorant tout ce qui s'est passé dedans moi depuis qu'on ne vit plus ensemble, c'est à dire, toute ma vie, mais, c'est vrai, j'adore les silences.
Je change de direction et je passe la seconde.

-T'as re-arrêté de fumer?
-Non j'ai repris là, y'a 5 minutes.
-Ok. Fumons une cigarette ensemble alors. Sans rien dire.
-Tu fumes beaucoup non?
-Maman!
-Ok, ok, faisons ça.

J'allume ma cigarette.
Je me demande si elle a du feu, je me dis, l'espace d'un instant que j'aurais aimé allumé sa cigarette, à côté d'elle sur le fauteuil ou je m'installe toujours et puis non... si je pleure aussi, côte à côte, on aurait l'air ridicule comme ça en rang d'oignons. J'allume ma cigarette. J'entends la pierre de son briquet rouler. On ne se dit rien, on joue le jeu.
Je dis juste "Tu sais, je vais aller sur mon balcon, on fait ça, on va dehors, on regarde la ville quand on fume une cigarette avec quelqu'un au téléphone". Aucune réponse et aucune question de ma part non plus, je ne veux pas demander si elle est encore là, je m'en fiche peut-être.
Je finis ma cigarette.
Entre temps, je n'ai pas pensé à autre chose qu'à elle. J'ai regardé les immeubles et réalisé que finalement, pour une ville comme Paris, y'avait pas beaucoup d'appartements allumés la nuit. Je me suis dit que non, c'était pas parce que les chambres étaient remplies d'amoureux emmitouflés dans leur couette et l'obscurité, ça ce saurait, mais parce que ça dort, ça dort, ça meurt et peut-être que ça téléphone dans le noir. Je me suis demandé s'il y avait beaucoup de mères, dans ces immeubles qui étaient cap' d'appeller leur fille quand elles touchaient le plus fort d'elles mêmes. Je n'ai pas osé me demander combien de filles maîtrisaient cette situation parce que, en imaginer ne serait-ce qu'une m'aurait poussé à jeter mon portable par le balcon. Et moi avec. Or, j'ai besoin de ce portable. En plus, je suis au téléphone, là je vous rappelle, donc j'ai besoin de moi aussi.

-Je pense à toi alors que t'es au bout du fil, t'es dans le noir?
-Dans le flou plutôt.
-C'est allumé j'veux dire chez toi?
- Rires.
Elle rit. Elle rit tellement qu'y a des fenêtres de l'immeuble d'en face qui s'allument, je vous jure!
-Je croyais que tu voulais dire...
-Oui alors que
-Oui et d'ailleurs
-Ouais, c'est allumé chez eux? (là vous pouvez pas comprendre)
-A ton avis?
-Mmmmh, à mon avis, c'est flou.
-C'est fou.
-J'allais le dire.
-Oui mais je l'ai dit d'abord.
-Oui mais t'as tout fait "d'abord" de toute façon. C'est pas
-C'est pas du jeu. ... Manon?
-Oui, c'est moi. C'est comme ça que t'as voulu m'appeler en tout cas.
-Chez toi, je ne t'ai pas demandé, c'est allumé?
-Si c'est encore pour que tu me dises...
-Je te parle pas de factures edf.
-Maman?
-Oui, c'est moi. Enfin, c'est comme ça que tu as décidé de m'appeler en tout cas.
-Maman, tu crois qu'il y a beaucoup de gens qui se comprennent à demi mot?
-Tu veux dire, dans le noir ou dans le flou?
-Je veux dire, comme nous.
-...
-T'es émue.
-C'est une question?
-Toi oui, y'avait ta voix qui montait en point d'interrogation. Moi non.
-Tu voulais dire: "comme nous" point. Avec la voix qui descend.
-Oui comme au JT.
-Non.
-Si.
-Non, je veux dire, non, je ne crois pas que beaucoup de gens se comprennent à demi mot.
-Même les gens qui sortent de l'utérus de quelqu'un.
-C'était une question.
-Ah merde, on a oublié de monter la voix en point d'interrogation.
-Peut-être parce qu'on s'en fiche.
-Maman, quand tu dis "on s'en fiche" je le sens bien que t'as je sais pas combien d'années de plus que moi, parce que moi, spontanément, et pourtant je suis pas vulgaire, même si je peux l'être vachement, je suis spontanément PAS vulgaire, mais quand même j'aurais tendance à dire "on s'en fout".
-On s'en fout.
-T'as raison.
-J'ai toujours raison, je suis ta mère, celle que tu comprends dans le flou et qui était là d'abord.
-Maman?
-...
-...
-Je sais.

Bien sur qu'elle sait. Bien sur. Mais peut-être que pour une fois, pour voir, à titre d'expérience, je pourrais essayer de le dire. Je me lance.

- Quand tu mets ta télé en veille, ça use autant d'électricité que quand tu la laisses allumée non?
-Je crois que je t'aime toi.

Merde. Merde. J'ai raté mon coup. Je me fais devancer. Je voudrais jeter mon téléphone par le balcon à une voisine qui saurait quoi dire à sa mère et m'emmitoufler sous ma couette avec mon obscurité.
Faisons comme si on était pas déconcertée.

-Bah. Encore heureux.
-Non.
-Bah si.
-Non, je crois que je t'aime toi. Toi comme tu es. Pas parce que tu es ma fille. Parce que tu es ma fille, je t'aimerai toujours, je pourrai pas faire autrement même avec la meilleure volonté du monde.
-Ok. Ca m'arrange.
-Non, ça ne t'arrange pas, tu ne comprends rien. Mais j'aime qui tu es. Tu ne serais pas ma fille et je te rencontrerais, je sais pas où, ni pourquoi ou bref, je t'aimerais. Ce que tu es toi. Toi toute seule. Toi. Toi je t'aime. Pas parce que tu sors de mon utérus comme tu dis.

Y'en a beaucoup des gens qui vous font pleurer en (attends je compte) 57 mots?
C'est vraiment dégueulasse. C'était à moi de dire des choses jolies. Je voulais être la gentille des deux. Faut toujours qu'elle fasse tout en preum's.

-Je pleure pas, c'est pas ça.
-Tu pleures si tu veux.
-J'ai pas envie.
-Ok.
-C'est juste que c'était moi qui devais dire des trucs gentils. Et en plus, tout ce que tu dis, c'est joli juste parce que justement je sors de ton utérus. C'est tout.
-C'est ça que tu réponds aux garçons quand ils te disent des gentillesses?
-Quoi?
-"tu dis ça juste parce que tu sors de mon..."
-Ha ha, t'oses pas.
-Non mais bon t'as compris.
-Non, je comprends rien. Je comprends jamais rien. Je veux retourner dans ton utérus. Qu'on me laisse tranquille. S'il te plait.
-C'est pas possible, je vais bientôt mourir moi, ça peut pas marcher ton histoire.
-Là, il faut vraiment qu'on parle d'autre chose parce que sinon, heu, je ne réponds plus de rien.
-Mais Manon, tu ne réponds plus de rien, de manière générale. C'est pas comme ça que je t'ai élevée, mais c'est comme ça que t'es.
-...
-Et oui.
-Et toi. Toi tu réponds de quoi?
-De toi. Je réponds de toi.
-C'est pas une vie.
-A qui le dis tu...

Y'a un double appel qui se manifeste sur mon écran et dans mon oreille. J'ai accepté l'offre parce qu'elle coutaît pas chère et que le vendeur de l'opérateur chez qui je suis abonnée était sympa et un peu désepséré. Mais, la chose est mal pensée, l'interlocuteur sait aussi que je suis déjà en ligne. Si on on ne répond pas, c'est pire qu'un appel qui sonne dans le vide ou qui tombe tout de suite sur une messagerie; si on ne répond pas c'est qu'on préfère continuer de parler avec quelqu'un d'autre. "Appel en attente chez votre correspondant"... Mmmmh, "appel qui n'est pas digne d'être pris d'après votre correspondant".
Je me surprends à regarder quand même de qui il s'agit tout en sachant que personne ne mérite d'interrompre cette conversation, ces monologues croisés. A part dieu. Ou Elvis. Et ils ne téléphonent pas, eux, c'est bien connu, ils nous apparaissent au fond des tunnels avec une lumière blanche ou je sais pas quoi.
C'est un galant. Etrangement, l'envie me prend de couper court pour, ok, retrouver le galant, et ok, aller dans un bar, et ok, prêter mon utérus et, ok, ne plus penser à ces mots que je ne sais pas dire.

-Tu m'écoutes?
-Oui non mais j'avais un double appel, qu'est ce que tu disais?
-Prends le, prends le, je te rappelle après.
-Non non, c'est pas important.
-C'est qui?
-Bah, je t'en pose des questions?
-... Quelques unes oui, y'a même eu un âge où tu me demandais "pourquoi" à propos d'absolument tout.
-Comment ça?
-(avec une voix qu'elle veut enfantine, mais entre nous, c'est un peu raté) Et pourquoi les gens ils sourient? (avec une voix qu'elle veut autoritaire, ce qui est à peu près aussi réussi que la voix enfantine) Parce qu'ils sont heureux. Et pourquoi il s sont heureux? Parce qu'il leur est arrivé quelque chose d'agréable. Et pourquoi il leur est arrivé quelque chose d'agréable?
-Oui bon, bah toi aussi t'as du demander pourquoi ceci pourquoi cela à tout bout de champ quand t'étais petite, ça va hein.
-Ah non, moi je trouvais les réponses dans les livres mais je laissais ma mère tranquille.
-Dans les livres, bah voyons. Pfff. Comme si dans les livres on t'expliquait pourquoi il arrivait quelque chose d'agréable à quelqu'un...
-Rechercher la réponse dans un livre était quelque chose d'agréable qui m'arrivait en tout cas.
-Ok, donc t'as toujours réponse à tout en fait?
-Non, toujours pas à ma question "qui était la personne qui t'appelait?"
-Un garçon, tu connais pas.
-Oui, vu que tu m'en présentes aucun, pas étonnant que je ne connaisse pas celui-là.
-Parce que tu voudrais que je te les présente peut-être?
-"Les" ?
-Bah...
-Non mais surtout pas, je ne suis pas ce genre de maman qui fait des dîners au peut-être futurs maris tout en essayant de connaître leur passé génétique pour s'assurer de la santé du petit-enfant à venir, ouhlala, non merci.
-Bah voilà.
-Oui mais ça ne t'empêche pas de m'en parler non plus.
-Bah voilà, je t'ai tout dit, là.
-J'aimerais encore fumer une cigarette s'il te plaît.
-Il me plaît.

J'entends son briquet, encore. Je tire des bouffées tellement immenses sur ma Camel qu'en 4 fois, c'est plié. Je suis à mon balcon, accoudée, je repense à cette photo où Marilyn fait semblant comme personne d'être heureuse, prête à tout pour vous convaincre que tout va bien se passer.


Alors qu'en réalité, elle ré-flé-chit à la manière la moins pire dont les choses pourraient se dérouler.

J'aimerais bien que ma rue soit à New York, une fois de temps en temps.
Dire "jetaime" à celle qui m'a mise au monde sonnerait autrement plus simplement en anglais. Et ça se promènerait entre des immeubles plus grands, entre des gens plus seuls, au milieu d'appartements plus lumineux.


-maispastrop-

31/03/09

Aujourd'hui, je fume les cigarettes jusqu'après le filtre.
Je ne sais pas encore -le saurais-je un jour- si c'est du au fait que je n'en n'ai jamais assez ou au fait que je ne fais pas attention, que je ne me rends pas compte et, c'est possible, que je m'en moque.
Il y a longtemps eu quelqu'un, la plupart du temps quelqu'un de plus grand que moi, pour me dire quand m'arrêter; alors je levais la tête vers cette voix de la raison et, obéissante, je cessais de mâchouiller cette sucette. Je reposais le ballon déjà trop gonflé parce qu'il paraît qu'il m'aurait explosé au visage si j'avais continué. Je ne louchais plus parce que si un coup de vent passait dans le coin, je resterais bloquée à vie avec ces yeux là. Je ne mentais pas -moins- parce que mon nez blablabla. J'étais à vos ordres et conseils.

Aujourd'hui, plus personne ne me dit quand m'arrêter ou pourquoi continuer.

Je ne partais jamais en colonie sans un foulard préalablement parfumé de l'odeur de ma mère.
Il ne suffisait pas de vaporiser le contenu du parfum, c'eut été trop facile, non: il fallait qu'elle se parfume puis qu'elle dorme avec et qu'enfin elle le porte après la douche. Je voulais toutes ses odeurs. Ca n'était pas un doudou comme il paraît qu'on dit, je ne dormais pas avec et, pour être honnête, il ne sortait même pas de ma valise, roulée en boule sous l'armoire qu'on m'avait administrée. J'avais des valises souples, oui, des sacs quoi. Bref.
Il me suffisait de savoir qu'il était là.
Y'a pas mal de choses comme ça, trop surement, trop, indéniablement, dont on se dit qu'elles sont là et voilà, ça nous suffit.

Mais ce foulard me permettait d'être toujours plus ou moins accompagnée dans mes grandes frasques de vacances, il était mon courage, je n'avais plus peur de rencontrer des inconnus quand je pensais à l'odeur qu'il diffusait dans mon sac souple roulé dans la chambre, j'étais alors comme invincible. Je me disais même qu'au pire, si ça se passait mal avec quelqu'un, je pourrais toujours lui prendre la main et lui dire "pardonne moi, nous ne nous sommes pas compris, ou peut-être me suis-je mal exprimée, mais tu vas comprendre, suis moi" et lui faire respirer le foulard en question.
L'occasion ne s'est jamais présentée.
Je remercie le destin chaque jour pour ça.
D'une, j'aurais été bien incapable de formuler la phrase sus mentionnée pour amener la personne à mon foulard. De deux, il y une probabilité tout à fait effrayante pour que la personne eut préféré ne pas venir, ou pire, se soit moquée de moi.
C'est quelque chose dont, très certainement, je ne me serai jamais remise.

Les colonies, c'était invariablement le même manège. Je ne voulais pas y aller et quand la fin approchait, je ne voulais plus rentrer. J'étais trop jeune alors pour réaliser avec quelle régularité absurde j'étais remplie de ces sentiments contradictoires. Je les vivais, point. Passionnément. Aussi effrontée, avant le départ, dans le refus de faire mon sac selon la liste envoyée par la direction de la colonie que têtue, quand il fallait quitter la chambre et monter dans le car.

J'aimais par dessus tout que les grands qui nous accompagnaient alors ne soient pas si "grands" que ça. Ils donnaient des ordres, soit, mais avec la douceur de celui qui n'en est pas convaincu lui-même et qui ne vous en tiendrait pas longtemps rigueur si vous décidiez de désobéir. C'était des moitié de grands. Je réalise aujourd'hui combien c'était des vacances davantage pour eux que pour nous encore. C'est bien connu, les monos, ça fait rien qu'à picoler et à forniquer. Leur colonie était tout aussi dépaysante que la nôtre mais, en plus, on leur donnait de l'argent en échange du plaisir qu'ils prenaient.

Bien sur, ils couvraient notre cou pour pas qu'on prenne froid et nous lançaient des "t'es pas encore couchée qu'est ce que tu fais dans la chambre des garçons à moitié nue avec cette cigarette?" tous paternels. Mais c'était pas bien méchant et, dans le but de ne pas rompre le charme et l'ambiance, on obéissait à leur faux ordres, et dans ce but uniquement.

Après, on s'envoyait des cartes postales. Des lettres auraient représenté trop d'espace vierge à remplir à l'attention de quelqu'un qu'on ne connaissait finalement pas. Et on aimait ces monos jusqu'à ce qu'une prochaine colonie, colo pardon, les efface pour les remplacer par des + mieux, des + récents, + vivants.

On revient chez soi avec des habitudes tout à fait déconcertantes pour une maman célibataire qui essaie désespérément de nous faire comprendre que manger avec des couverts est essentiel dans la vie. On chipote sur son poulet aux amandes, réclamant du ravioli en boîte, et on le mange finalement, son poulet, mais avec les mains; avec une seule main en réalité: l'autre étant toute occupée à dormir sur les genoux. On se tient plus jamais droit. On parle la bouche pleine. Et on dirait que personne ne comprend à quel point c'est ça la vraie vie. Et de toute façon, personne ne nous comprend.
Merde, qu'est ce que c'est dur, la vie, dans ces moments là.

J'ai essayé d'être moniteur. J'ai passé le bafa, haut la main, haut les coeurs, je suis partie dans les cévénnes et j'ai encadré une bande de mioches prépubères pendant 10 jours. J'ai passé les 5 premiers à essayer de m'entendre ave mes "collègues" et les 5 derniers à m'entendre réellement avec mes "mioches".
Merde, qu'est ce que c'est bien, la vie, dans ces moments là.

J'ai gardé le foulard et il a perdu son odeur. Il est quadrillé d'une façon assez particulière. Il est quadrillé de façon 80's dirons nous, mais avec une certaine élégance tout de même. Les tons sont sobres, dans les marrons, les jaunes moutarde, les bleus nuit. Il irait parfaitement avec ma petite robe kaki et mes bottes vintage. Seulement, je ne peux pas le porter. Il doit vivre dans le placard. Autour de mon cou, il me rappellerait que j'ai passé l'âge de prendre un garçon par la main pour lui en faire respirer l'odeur. Et ce n'est pas lui qui me dira d'éteindre ma cigarette quand elle est encore plus dangereuse qu'elle ne l'était déjà avant le filtre. Il n'y a plus personne pour me dire ça. Et les souvenirs d'enfance appartiennent aux greniers.

-maispastrop-

30/03/09

1,2,3, nous n'irons pas au bois.

"Je suis deux", elles se disent. "L'avenir c'est moi", pourquoi pas.
Fières comme des gosses.
Elles arborent leur rondeur comme un trophée; elles l'auraient gagné à la sueur de leur front qu'elles ne se tiendraient pas plus droites. Il n'existerait pas de menton pointé plus précisément vers la résidence de dieu. Et pourtant, n'est ce pas à la sueur de leur cul et de leur cul uniquement qu'elles doivent cette proéminence que tous s'accordent à trouver émouvante, entre le bas des seins et le haut du pubis ?

Ensuite, elles sont mères. Après avoir été les pires emmerdeuses du monde, j'entends. Après avoir pesté dès lors que tous les passagers du bus ne se levaient pas comme un seul homme pour leur laisser une place assise. Après avoir exigé des fraises à la moutarde à 4h4O du matin le 1° mai. Après avoir imposé l'interdiction de fumer à des gens qui n'ont aucune responsabilité dans cette histoire, qui, peut-être même, s'en fichent. Après avoir vomi le matin, et couiner le soir. Après avoir sermonné les autres filles considérées comme "perdues" et avoir tenu à leur faire comprendre, dans un élan de grande générosité, le vrai sens de la vie.
Ensuite, après tout ça, elles sont mères.
Et ça n'arrange rien.

Je croyais qu'être mère signifiait avoir son centre de gravité pour toujours en dehors de soi, se séparer de son nombril en quelques sortes, perdre son équilibre et son oreille interne. Etre inquiète, alerte, aimer tout le monde, s'oublier.
Que nenni.
Pour la plupart (et quand je dis "plupart" je suis polie), être mère signifie avoir désormais deux nombrils, et l'équilibre le plus inflexible de l'histoire de l'humanité; une raison supplémentaire de parler de soi, centraliser l'intérêt, évincer les sujets qui ne concernent pas la procréation ou l'allaitement, tout ramener à ça, à cette banale histoire de donner la vie.

Oui, BANALE.

Ranger vos griffes et vos crocs, tout doux mes mignons.
Banal,je persiste, parce répandu, quotidien et universel, oui, tout le monde fait ça, des enfants; vous venez de là, vous aussi, nous tous. Ca court les rues, les accouchements, les nouveaux nés, et le monde qui s'arrête de tourner parce que ça perd les eaux. Les laboratoires fournisseurs de tests de grossesse ne connaissent même pas la crise, bien au contraire. Moins ça va, plus on enfante. Il semblerait qu'on veuille partager ça avec le maximum de monde. C'est pas radin.

Je croyais qu'être mère ramenait à l'intérieur de soi, affirmait le respect des choses qui vivent et la colère contre ce(ux) qu'on tue.
Que nenni encore. Etre mère semble être un honneur dont on tire une fierté prétentieuse et écrasante; fierté qui éloigne des autres, des souffrances, qui ne relie absolument pas à la grande chaîne de l'humanité. A croire que c'est au prix de longues années de labeur qu'on peut donner la vie. Enfin quoi, un peu de bon sens: comment oublier que c'est simplement en tirant son coup que ça se passe.
Tout le reste devient superflu. Parfois, l'homme même, la moitié du résultat, excusez du peu, se voit tenu à l'écart de cette nouvelle existence faite de talc, de babillages et de petits pots.
C'est le meilleur anti dépresseur abrutissant qui existe tant il exclue de la vie celle qui la donne. Ses pieds ne touchent plus terre, rien ne l'atteint, la faim dans le monde est ce que ça existe seulement vraiment, d'ailleurs? Subitement, tout est beau, acidulé et confortable comme un épisode des bisounours parce que "tout" signifie désormais "le périmètre entourant moi et la chair de ma chair que c'est mes entrailles que pas touche sinon tahar ta gueule à la récré". Je croyais que donner la vie aider à la respecter, la vie.

Il y'a des femmes qui à peine enceintes inscrivent déjà leurs mioches à un cours de danse. Et le meilleur.
Comme si ça ne suffisait pas de décider pour quelqu'un qu'il allait naître, vivoter et mourir, faut aussi s'assurer que les tutus qu'on a déjà achetés seront portés.

Jamais personne, à part ma mère, n'a pris de décision pour moi, dans ma toute petite vie, et jamais je ne prendrai, pour moi, de décision aussi importante que celle que ma mère a prise. Ma mère, un jour, a décidé que moi, là, moi qui écris, j'allais d'une: vivre, de deux: mourir. Ca, c'était couru d'avance, elle pouvait pas dire qu'on l'avait pas prévenue.

Comment lutter, évidemment que je lui dois le respect à vie, je pourrais jamais faire mieux. A moins de faire pareil...........................mais plutôt mourir. Justement.

Ok, on peut déceler sans trop de clairvoyance, comme une agressivité de ma part à l'égard de toutes les génitrices alentour. Je l'admets. Je l'assume. J'ai jamais aimé qu'on décide pour les autres et quand j'ai vu de mes yeux vu que c'était bien souvent pour se sentir vivre soi-même, j'ai arrêté de "pas aimer" pour me mettre à haïr, ça. Haïr ça très fort. Haïr avec de la haine en somme. De la haine qui fait comme de la fumée qui sort des naseaux d'un taureau. Pour schématiser.
En plus, il arrive qu'on impose un tas de choses au nouveau gustave arrivé: des prénoms, des religions, des salopettes bleues, des cuisinettes roses, des opinions et autres poney clubs. Et vous voulez me faire croire que c'est par amour? A d'autres.

En plus,
Les enfants,
En soi,
Je m'en balance pas mal.

Je ne m'émerveille jamais sur un bout de chair fripée aux yeux bouffis simplement parce qu'il sort de l'utérus d'une égocentrique en mal de raison de vivre. Ca ne me concerne pas.
Je m'émerveille si le bout de chair fripée me fait rire quand, après le biberon, l'envie de remplir sa couche lui déforme le visage déjà pas avantagé, virant au rouge dans un rictus d'effort olympique. Et quand le bout de chair fripée m'attrape le petit doigt avec sa mini main toute moche et la serre, et la serre encore, comme si sa vie en dépendait, je frissonne d'émotion, évidemment. Je suis humaine, je ressens des choses avec l'aide de mon émotion.
Mais je ne réserve pas ma béatitude à la marmaille innocente, il n'y a pas de raison, ça marche avec tout le monde. Toi, là, si tu m'attrapais le petit doigt avec ton immense main comme si ta vie en dépendait, je frissonnerais aussi. Je frissonnerais davantage, touchée plus profondément. Parce que toi, tu sais que tu prends des risques à être vulnérable. T'es pas censé avoir envie qu'on te protège avec tes 30 années derrière toi. (T'es un grand maintenant cqfd)

Et pourtant je respecte ça, l'Enfant, comme quelque chose de quasi sacré. C'est bien la raison pour laquelle il m'est tout bonnement impossible d'être d'accord avec des femelles qui ont décidé depuis leurs 15 ans d'en avoir deux, des enfants sacrés. "Oh ouais, moi je veux un garçon et trois ans après, une fille. Et je les appellerai comme çi et comme ça. Et lui, il fera du tennis. Comme toi, chéri. Et elle, je lui mettrais toutes les robes que j'ai gardées dans le grenier".

Comment des gens en manque de vie, de but, de passion et d'amour peuvent avoir le droit de confondre une vie, un humain en somme - c'est à dire quelqu'un qui peut potentiellement être Desproges ou Hitler - et une poupée. Point d'interrogation. Comment parler de quelque chose qui n'existe pas? Décider de son existence, de sa présence, de ses poumons qui s'ouvrent quand il respire. De quel droit et par quelle vanité? Points d'interrogation puissance mille, tiens.

Ok. Vos griffes n'en finissent plus de sortir et vos crocs veulent du sang. Le mien, j'imagine. Soit.

Alors essayons ça: imaginez une couleur que vous ne connaissez pas.

Si vous voulez, dans ma grande mansuétude, je vous accorde 1 minute pour vous y mettre.

Autant de secondes qui vous prouveront qu'on ne peut pas imaginer quelque chose qu'on ne connait pas. Vous mélangerez certainement un kaki improbable avec un fluo trouvé sur un, et un seul tshirt du fin fond du marché de Camden. N'empêche, ces deux couleurs existent bel et bien et le résultat, votre tête ne sait pas pourtant pas le colorier. Alors, on essaie, en pratique. On crée du palpable.
L'enfant, on le fait. Ca pour le coup, c'est fou, absolument magnifique, on pourrait y penser des heures, des années, l'étonnement ne tarirait pas: notre corps, notre sang et notre rapport sexuel, on fait ça: quelqu'un. Quelqu'un qu'on ne connait pas, qu'on n'a jamais vu. Et puis c'est là, minus, rien, ovni dans le ventre. Il grandit, prend ses aises et bien plus vite qu'il n'y parait, il passera des 3 kilos 5 aux 3 grammes 6. On n'aura pas assemblé nos couleurs improbables dans la tête, non, on aura le résultat sur la table à langer. Et on aimera ce résultat au delà du raisonnable. Quoiqu'il fasse et ça, juste parce qu'il vient de nous.

Non, bien, sur, l'être humain n'est pas narcissique, penses-tu, il a simplement trouvé le moyen d'avoir deux nombrils, de dire "je" pour lui et sa progéniture et de laisser une trace.
Quand je meurs, mon enfant continue de vivre, je laisse une trace, je participe.
Soit.
Alors qu'en vérité, on ne "laisse" pas "une trace ". On "abandonne" "quelqu'un".

Mais quand ma mère mourra (et pour ceux qui m'ont déjà lue, ils savent que c'est impossible mais, mettons avec un peu d'imagination, que ça arrive, même si on sait vous et moi que c'est ridicule comme éventualité), quand ma mère mourra, qu'est ce qu'il restera? Qu'est ce qu'il restera d'elle? Il restera moi. Et "rester" est un terme que je refuse catégoriquement. D'autre part, je ne suis pas une trace. Je ne reste pas, je suis là, point.

"Quand je serai mort, j'aurais laissé quelque chose" est une phrase qui devrait être interdite par la loi parce que c'est méchant, bête, réac, préhistorique, historique et ue ça engage une vie, une vraie vie.
Qu'est ce que c'est que ces conneries nom d'un petit bonhomme?

Sans parler du fait qu'en réalité, combien d'entre nous sont réellement capables de mener à bien cette mission? Bien entendu, en réflechissant comme ça, on ne fait jamais rien. Et, encore une fois, il n'est pas question de "rien" mais de "personne".

Je suis pas énervée, c'est pas ce que vous croyez. Je suis un peu véhémente sur le sujet. J'attends d'être contredite, j'attends ça avec une hâte enfantine. Mais à une condition: que ce ne soit pas par des mots, des paroles en l'air; parce que pour ça, ô grands dieux, que vous êtes nombreux à contrer mes arguments et à crier au scandale!
Je veux être contredite par quelqu'un qui ne me trouve pas scandaleuse quand je dis que je-ne-veux-pas-d'enfants, quelqu'un que ça ne dérangera pas, qui n'a rien à me prouver contrairement aux 3/4 d'entre vous que j'aime comme ma propre descendance mais qui transpire le malaise à défendre aussi violemment une "cause" à laquelle vous ne connaissez, pour l'instant, rien. Rien du tout.

L'horloge biologique qu'on me dit.
"Bio" et "Logique" que je rétorque. Oui et ben figurez vous que ça en a soufflé plus d'un.
Il n'y a plus grand chose de nous qui soit encore un tant soit peu animal. Et le fait de se reproduire ne peut plus être excusé par un pseudo compte à rebours caché dans les ovaires de mesdames.
Biologiquement, logiquement, écologiquement, je ne suis pas de celles dont l'approche de la mort décide de la vie de quelqu'un d'autre.
Je dis ça haut et fort, je me suis déjà fait des ennemis avec cette philosophie, qu'importe, je m'en ferais un tshirt s'il le fallait. Je le porterais, en plus.

Vous êtes là, narquois, me considérant moitié bizarre moitié monstrueuse et vous croyez pouvoir piéger toutes les personnes dans mon genre d'un minable "tu verras, tu auras un enfant et tu admettras que j'avais raison" comme si vous en aviez, vous même, déjà un.
Et c'est là que vous signez votre arrêt de bêtise. Vous ne comprenez rien. Rien à rien.
Si je dis je-ne-veux-pas-d'enfant, je sais à quoi je m'expose. C'est, de nos jours presque aussi choquant que de dire: "je boycotte Nike".
Mais, si un jour Nike ne fait plus fabriquer des simples chaussures qui n'ont même pas le pouvoir de changer la vie par des enfants qui travaillent toute la journée dans de la colle pour être payés une misère, alors, oui, peut-être voudrais-je en porter.

De la même manière, si un jour un homme veut un enfant avec moi parce que c'est moi, et moi aussi parce que c'est lui, et pas pour mes rêves de gosses que je n'ai pas eu le temps de réaliser, et pas parce que je ne sais plus comment m'éloigner de la tristesse, la tristesse fondamentale de la vie, et si, l'homme en face de moi refuse catégoriquement l'idée d'adopter un enfant déjà là et qui crie tellement fort depuis son orphelinat qu'on l'entend d'ici et que personne ne devrait pouvoir dormir, et bien alors... après avoir insulté l'homme de ma vie de tous les noms d'oiseaux... oui, j'accueillerai un égoîste de plus à l'intérieur de mon intérieur et pour couronner le tout, je ferai ça de mon mieux. Et peut être lui achéterais-je des Nike pour ses 10ans.
Il décidera comme un grand.

-maispastrop-

18/03/09

Mes pensées, tu les faisais tiennes


C'est pas parce qu'il est mort, non.  C'est parce que tout est revenu.
J'ai tout écouté, d'une traite, et puis en boucle. Il se trouve que c'était dimanche.
Bon, d'habitude, j'm'en fous pas mal du dimanche, mais voilà, ce jour là, c'était vraiment le lendemain du samedi et la veille du lundi et écouter ses mots et ses mélodies, même s'il faisait beau et justement parce qu'il faisait cruellement beau, ça m'a rendue gamine
J'ai pleuré d'abord timidement, honteuse même seule, et cachant mes larmes pour pas qu'on me voie dans le miroir. J'ai pleuré ensuite, plus convaincue, moins pudique, avec quelques bruits d'animal à l'appui, même; des petits couinements dégueulasses, des sons aigus, racleux, avortés. Enfin, j'ai chialé comme une madeleine, si tant est qu'une madeleine ait jamais autant pleuré dans son thé, chialé à chaudes larmes, à froides larmes, à grosses gouttes, à tête dans les mains et nez qui renifle. 
Quand on passe le cap syndical, il y a de fortes chances pour qu'une fois les vannes ouvertes nous prenne l'envie de remplir tous les lacs de France et de Navarre. Je me suis prise au jeu et ça n'en finissait plus et je savais que ça n'en finirait plus et que c'était pas vraiment un jeu et je me doutais de l'animosité que j'aurai pour moi-même le lendemain, face à mes yeux de boxer, bouffis de tristesse et de sommeil. Mais, prise au jeu donc, je jouais goulûment à mouiller mes joues d'une tristesse sans nom, sans but ni fondement.

C'était quand la dernière fois que j'ai chialé comme ça, sans retenue, horriblement honnête?difficile à dire. Quand j'ai perdu ma poupée ou que je suis tombée sur les genoux dans la cour de récré?

J'avais peut-être 13 ans, je sais plus, 14? C'était en Normandie, au cinéma du casino de Trouville, le seul à diffuser autre chose que des films n°2 et 3 d'une série qui, déjà au 1° tour, aurait du être interdit d'exploitation. C'était Le Grand Bleu version longue.
Ah, ça va, je vous entends d'ici pouffer de moquerie et ça ne me fait ni chaud ni froid. 
Donc. 
Je sortais de la séance, je pouvais rien y voir tant mes paupières, gonflées par le liquide lacrymal, avaient empiété sur l'espace normalement réservé à l'ouverture permettant aux yeux de faire leur boulot. A l'aveuglette, d'une main, je tâtonnais pour ne pas me cogner sur les murs qui semblaient s'être tous mis d'accord pour me barrer la route, de l'autre je serrais celle de la femme qui m'a mise au monde, qui se trouvait dans un état relativement semblable au mien. Etat, pour ne pas le nommer, pathétique. 
Je sais pas, ça nous avait pris sans prévenir, c'était arrivé comme l'annonce d'une maladie chez quelqu'un qui est le plus fort d'entre nous, ou comme une envie de pisser. D'un coup d'un seul, la mère et la fille s'étaient transformées en distributeur d'eau salée. Je me souviens, je tendais ma langue pour rattraper mes larmes, je les reprenais, elles étaient à moi et un trop grand nombre d'entre elles tendaient à appartenir au bitume en y atterrissant bruyamment. Mais j'en avais trop. Je ne savais plus qu'en faire. Personne à qui les donner. 
Je me souviens, la femme qui m'a mise au monde n'arrêtait pas de farfouiller dans son sac pour y trouver une  matière suffisamment absorbante pour kidnapper tout ça.
On marchait, on marchait et, alors qu'on aurait du chercher la voiture pour rentrer, on marchait encore avec nos bruit de chialeuses et nos mains dans la main. 
Quand on a réalisé qu'on arrivait à la maison et qu'on avait oublié la voiture et qu'on avait donc fait 30 minutes à pieds sans se parler et à se vider, on s'est regardées, avec ce qu'il nous restait d'yeux, et on a ri, avec ce qu'il nous restait de bonheur. 
On s'est assises sur les marches d'un perron, elle a sorti une cigarette et je ne fumais pas encore mais j'aurais vachement aimé pourtant; ça avait l'air tout à fait opportun comme occupation. Elle a tiré une bouffée immense et m'a demandé "t'as aimé?".
Comme des baudruches on a ri. Comme des baleines. Comme des hyènes. Comme toutes les expressions que vous voudrez réunies. 
Et puis, quand on en a eu fini de rire, j'ai répondu le plus débonnairement possible, encore haletante de notre humour, "mouais bof". Alors on remis ça. Les hyènes, les baudruches et les baleines n'avaient qu'à bien se tenir, on en a réveillé le voisin.
A son "Mais qu'est ce que c'est que ce bordel?" on a répondu qu'on pleurait et ça a semblé être assez convaincant pour qu'il referme ses fenêtres et nous laisse nous gondoler tranquilles.

J'ai pleuré hier aussi. Parce que j'en avais envie, besoin, parce qu'il le fallait, hygiéniquement. J'ai pleuré de fatigue le mois dernier, à bouts de nerfs, ayant enduré toutes les contrariétés possibles et craquant finalement au détour d'un couloir de correspondance, quand un musicien jouait "Because". J'ai pleuré quand j'ai su que je ne t'aimais plus. J'ai pleuré davantage encore quand je me suis demandé si je t'avais jamais aimé. J'ai pleuré dans mon sommeil et peut-être dans le vôtre. J'ai fait ça souvent et j'ai même pas honte; bien au contraire, l'inverse serait obscène; aussi j'assume ce travers. Ca se voit, sur mon visage, ça se voit. Il y a une place toute prête pour accueillir les gouttes des yeux, des sillons accueillants, qui dessinent, sur mes cernes et mes joues, mes chagrins. Juste à côté de la toute nouvelle bouffissure qu'a esquissé l'alcool.  

J'ai écouté et écouté encore. J'en revenais pas de tout connaître par coeur, d'avoir vécu si proche et si longtemps avec ces morceaux, sans les comprendre parfois. Madame rêve d'atomiseurs et puis quoi encore? Annie aimerait pas les sucettes par hasard? Qu'est ce que je saisissais à tout ça moi, je sais pas. Et qu'est ce que j'ai saisi depuis, je sais pas non plus. C'est plutôt dans l'autre sens que se raconte l'histoire et c'est moi qui ai été saisie, prise, enveloppée, emmitouflée, écorchée de tous ces mots. Tiraillée dans la mélopée d'une voix qui hurle et sourit au même moment. Y'en pas des masses des types qui chuchotent leurs cris. 

Et puis que les choses soient claires, je m'en fiche que les gens meurent. C'est pas mon problème et on est trop nombreux de toute façon. Mais, il y en a qui partent avec des bouts de nous alors qu'on n'a même jamais échangé deux mots, et ça c'est assez bouleversant pour ne jamais s'en remettre totalement. C'est la moindre des choses.

C'est pas parce qu'il est mort, c'est parce qu'il était trop vivant. Et nous, pas assez. 

-maispastrop-

Des courants d'air entre nous

Le vent n'est pas mon ami, il décoiffe mes cheveux. Le soleil tient absolument à attaquer mes pupilles fatiguées. Quant à la pluie, elle picote mes oreilles de ses rebonds bruyants sur la toile du parapluie. Il n'y a que l'orage qui sache à peu près s'adresser à moi en des termes civilisés en ce mois de Fevrier. 
Tout est contre moi. Les éléments, et toi. Toi, tu es tout contre. Tout contre moi. Toi, tu fais oublier la pluie et le soleil pour quelques temps, quelques bouts de temps qu'on croirait extensibles et qui sont pourtant délimités, rapides comme l'éclair. 

Plus il passe, le temps, moins je le situe dans l'espace, je ne vois vraiment pas où il veut en venir, à filer parfois aussi vite et à traîner, d'autres fois, indéfiniment. Pour être honnête, j'ai la sale impression qu'il me cherche les poux, ces derniers temps, le temps; il se jouerait de moi que ça ne m'étonnerait pas, mais il fait ça d'une manière qui n'amuse que lui. Il glisse comme du sable entre les mains quand je respire et existe vraiment et s'enlise à traîner la patte dans tous les recoins de mon ennui quand j'ai hâte d'être demain.
Encore heureux, il me permet tout de même de temps en temps de me perdre pour une ou deux minutes; il m'autorise un flottement ésotérique entre deux vapes de volutes bienveillantes et veille à ce que je ne redescende pas trop brutalement sur terre. Comme quand on descendait de la poutre, en EPS, la poutre sur laquelle on avait passé l'heure à piapiater avec les copines de l'injustice de la vie en général et de la beauté du prof de musique en particulier. On en descendait trop vite et alors, la terre remontait de la plante de nos pieds jusqu'à notre nuque en passant par notre colonne vertébrale en nous glaçant les os et le sang. J'ai droit aujourd'hui à un atterrissage plus délicat. 
De mon petit nuage, je descends moins abruptement et je pose mes pieds de leurs bouts d'abord puis de leurs plantes, inquiète de retrouver le cours de la vie. 
Quand je m'échappe vous vivez toujours des choses incroyables. 
Quand je reviens, vos choses incroyables semblent être uniques au point que vous ne pourrez jamais les revivre, et que je ne pourrai jamais les partager avec vous.
C'est pas grave. 
Moi aussi, là haut, je vivais des moments que je ne pourrai non seulement pas revivre à vos côtés mais que je ne pourrais même pas vous faire l'honneur de partager en comptine avec vous, de ces moments qui n'ont ni couleurs ni adjectifs et qui s'évaporent dès lors qu'on tente de les conceptualiser en phrases bien ordonnées. 

Je me perds une ou deux minutes et je retrouve comme l'essence de moi, ce qui fait tourner mon moteur et ce qui coûte aujourd'hui trop cher. Je me requinque, pour faire court. Je recharge de la batterie et regonfle des poumons comme en bord de mer; mais. Mais ça ne fonctionne pas avec vous. Je reviens les joues roses et l'oeil vif, pourtant vous ne voyez pas. 
Parce que vous voyez toujours la même personne, vous ne voyez jamais quand je suis nouvelle, comme au sortir de l'oeuf, après mon toilettage intégral, vous ne voyez pas. 
Mon enthousiasme retombe alors comme l'eau qui déborde comme une folle sous laquelle on coupe le gaz coupable, retombe piteusement, d'un coup, à plat pire qu'une mer d'huile à qui on trouverait assurément davantage d'aspérités. Je suis le lac Léman devant votre aveuglement, et dans ce blanc hypnotisant de ce que ne vous voyez pas de moi, je continue pourtant d'exister comme une Wonder Woman. Dans ce trou noir entre vous et moi qui nous aimons tant, je vous aime davantage encore pour me laisser aussi seule face à moi dans ce que ce moi a de personnel qui ne vous regarde finalement pas. 

Mon nuage jette un oeil chafouin sur la scène, lui qui sait si bien ce que j'ai perdu et gagné, là haut, installée sur ses rondeurs et ses remous; il le cligne, même, son oeil chafouin, l'air de dire "et puis?" comme si rien n'était jamais vraiment important, à part lui.
Je vous regarde ne rien voir et faire toujours les mêmes gestes et je sais que je suis comme vous, aussi, à ne pas savoir quand vous descendez de votre nuage à vous, à ne pas attraper ce moment béni où il est impossible de déterminer si vous êtes plus vulnérables que forts, à ne pas toucher l'endroit vierge de tout prêt pour tout le monde, je suis comme vous. Je vous regarde, je ne vous vois pas, je vous rate et tous nos nuages s'en amusent, quelque part au dessus des orages. 

-maispastrop-



21/01/09

petits-plaisirs-grands-frissons

Le pot de Nutella oublié, découvert derrière un paquet de céréales.

Le conducteur du métro qui m'attend pour partir.

Un vieil ami qu'on accompagnait à des mauvais castings et qui apparaît tout à coup dans la télé.

Se réveiller inquiète de l'heure et après avoir réalisé qu'on a encore 2 heures devant nous, se lover à nouveau sous la couette.

Une bouteille en moins sur l'addition parce que "c'est pour le patron".

Faire découvrir un morceau de musique à sa mère dans le métro et la regarder dodeliner et chantonner, séduite.

La musique qu'on avait oubliée et qu'I tunes décide de jouer, là, comme ça.

Un sac rempli de robes dont on ne savait que faire et avoir, entretemps, emménagé avec une styliste.

Changer d'avis.

Entendre France Gall dans une soirée dite courue et immanquable. Danser dessus.

Lire le même livre qu'un passager du métro et sourire, complice, avec les yeux qui disent "j'en suis aussi".

Inventer une expression. L'entendre bientôt dans la bouche d'un inconnu.

Rencontrer un inconnu. S'inventer bientôt dans sa bouche.

Recevoir une lettre de quelqu'un qu'on voit tous les jours.

Terminer un livre et savoir qu'il nous en reste 5 du même auteur.

Etre d'accord avec un compliment qu'on nous fait.

Rencontrer Jacques Dutronc dans une librairie et lui souffler le nom du livre qu'il cherche.

Découvrir un message personnel Libération qui nous est destiné. Même s'il est revanchard.

Connaître une chanson par coeur, la chanter à 5 heures du matin avec quelqu'un qu'on ne reverra pas.

Découvrir qu'un distributeur de panini a fermé pour qu'une librairie ouvre.

Répondre "Paris" quand, à l'étranger, un étrange nous demande d'où on vient.

Trouver une nouvelle manière de se coiffer.

Faire des jeux de mots de deuxième catégorie.

Ajouter quelqu'un dans son répertoire.

Faire des listes.

Jeter la liste des choses qu'on devait faire parce qu'on les a enfin faites.

Rentrer à Paris et humer l'odeur du métro, écouter les insultes du taxi, se faire bousculer sur les trottoirs.

Etre forcée d'accepter une invitation à dîner et y trouver un acolyte avec qui les mots coulent comme si on se connaissait depuis au moins la nuit des temps.

Avoir des souvenirs.

Ouvrir un paquet de cigarettes.

Fermer une porte sans faire de bruit pour pas qu'il se réveille.

Surprendre un enfant nous attraper la main dans le métro alors qu'on n'aime pas les enfants. 

Trouver des lettres d'amour destinées à notre mère. 

Etre du même avis qu'un chauffeur de taxi.

Sentir que la lune nous regarde et se retourner pour la découvrir, pleine et pulpeuse. 

Ronronner plus fort que notre chat quand on s'endort.

Voir ses tempes battre doucement quand il dort. 

Dormir sur ses tempes. 

Manger de la viande rouge boire du vin rouge mettre du vernis rouge et signer des pétitions contre la corrida. 

La plante qu'on croyait foutue qui reprend du bourgeon de la bête sans prévenir. 

Et tous ces gens qu'on ne voit plus mais à qui on souhaite le meilleur. 

et puis tant, tant, tant d'autres -maispastrop-



14/01/09

Grand jeté et tour piqué. Touchée coulée.

Y'a tellement de gens.
Tellement de personnes qui font des choses, qui créent, fabriquent et s'expriment. Tellement d'autres pour s'occuper de ces messages pour les amener jusqu'à beaucoup d'autres, comme moi, avide de tout ça. Cliente assoiffée, alcoolique.

Mourir en ayant écrit une chanson, un livre, peint un tableau, dessiné un pont, inventé une formule chimique, magique, découvert une étoile, libéré un innocent, tué un innocent ou aboli la peine de mort; mourir avec ça.
C'est ce qu'on laisse, ce qu'il reste.
C'est pour ça qu'on le fait? Ou est ce qu'on le fait parce qu'il faut qu'on le fasse? Et est ce que, parce qu'on le fait avec la nécessité de ce qui doit être, ce qu'on a fait, reste? Est ce que ces points d'interrogations resteront dans l'histoire? Est ce que l'autodérision est un art? Est ce que s'il n'y avait pas de "?" sur les claviers, je pourrais vraiment dire ce que je ne sais manifestement pas?

Une femme un jour m'a dit quelque chose.
L'intérêt étant bien entendu que je vous dévoile ce que cette femme m'a dit ce jour là. Mais j'aimerais avant tout ça vous la décrire, parce que c'est mieux. C'est plus chronologique, oui, d'abord je l'ai vue, ensuite je l'ai entendue.
Elle s'appelait Colette. Souvent on conjugue au passé les prénoms des gens qu'on ne fréquente plus, comme s'ils étaient morts. D'une certaine manière, ils ne sont plus très vivants mais enfin, on ne devrait pas pour autant s'accorder le droit de les enterrer tous crus.
Elle s'appelle Colette, donc, elle est encore vivante mais ça ne saurait tarder. Sa mort, j'entends.
Elle a quelque chose comme 60 et quelques. Et quand on rentre dans les 60, on en prend pour 20 ans. C'est ma mère qui m'a dit ça, et elle sait de quoi elle parle. Les belges, au moins, ils passent de 60 à septante. Et de 80 à nonante. Nous on se traîne les 60 jusqu'au 60-10-9 qui n'en finissent plus de nous peser sur le dos qu'on a fatigué par toutes ces années. On rentre dans les 60 et vingt en somme. Ca aussi c'est de ma mère. Je devrais peut-être la décrire avant de dire ce qu'elle dit mais j'avais prévu, auparavant, de décrire Colette pour en arriver à relater ce qu'elle m'a dit avant de parler de ma mère que, tout compte fait, je décrirai aussi, un peu plus tard.

Colette et ses 60 et dix, elle gambade dans la vie comme une biche. Mais, entendons nous, une biche qui n'aurait pas le même âge qu'elle aujourd'hui parce qu'alors, évidemment, mon but serait raté: je tiens à véhiculer de Colette l'image d'une petite chose taquine et effervescente comme une aspirine du dimanche. Une biche donc, telle qu'on se les imagine au sommet de leur art. Cette biche là avait des yeux de loup et une bouche de vamp. Là, j'ai le droit de le mettre au passé parce que, c'est la vie/la mort, le temps a un peu affaissé tout ça. Mais à l'époque, on peut dire que Colette, elle en jetait un max'.
Elle côtoyait le tout Paris, ce qui fait beaucoup, et trouvait pourtant toujours le temps nécessaire pour vous raconter ce que chacun d'entre eux vivait. Elle n'avait pas d'argent mais beaucoup de biens, comme un appartement rue de la Pompe, des diamants cachés sous le canapé, oui -en clin d'oeil au film et en doigt d'honneur au cliché du "sous le matelas"- des enfants et des petits enfants qui avaient réussi de manière indécente, disséminés au 4 coins du monde, et donc, des maisons aux mêmes 4 coins du monde qui, chemin faisant, s'étaient démultipliés pour inventer une dizaine d'autres coins à la même planète.
Du coup, elle disait souvent "je suis entre Rio et Budapest pour 2 semaines, mais lundi en 15, on peut boire le thé entre 12 et 19". J'aimais pas trop quand elle parlait comme ça, dans ma tête je grimaçais de dégoût mais je continuais de sourire au téléphone parce que j'ai toujours été persuadée que la tête qu'on faisait s'entendait dans la voix. D'ailleurs, j'aime plus que tout entendre les gens sourire.
Mais je ne pouvais m'empêcher de lui accorder ce charme excentrique qui faisait d'elle que, voilà, elle était absente et tout à coup, disponible pour vous 7 heures de suite pour un Earl Grey /Veuve Cliquot.

C'est à dire que quand Colette disait "thé", il ne fallait pas se focaliser, et s'attendre à tout. Colette, le matin, elle mange deux pamplemousses et elle boit 2 coupes deux champagnes. Ca, j'en mets ma main à couper qu'elle le fait encore. Certaines femmes traversent le temps avec tellement de pommettes et aucune rides qu'on ne peut s'empêcher de penser qu'elles ont eu recours à .. vous savez... des trucs qu'on injecte, des bouts de peaux qu'on zigouille. Bon, dans le même ordre d'idée, Colette, on la rencontre et on se dit tout de suite "ah, elle, le matin, elle mange deux pamplemousses accompagnés de deux coupes de champ'", c'est comme ça.

Y'a d'autres choses, qu'on ne se dit absolument pas spontanément sur Colette au premier coup d'oeil, à moins d'avoir des dons de voyance -mais comme j'y crois pas un centimètre, même pas j'en parle- c'est par exemple son truc avec ses cheveux.

Colette ne s'est jamais coupé les cheveux elle-même. Ja-mais.
En fait, le scoop, il est ailleurs: elle ne s'est jamais lavé les cheveux elle-même. Et, ç'aurait peut-être été autrement plus surprenant qu'elle ne se soit jamais lavé les cheveux tout court, j'en conviens, mais convenez à votre tour que se faire laver les cheveux par quelqu'un d'autre TOUTE SA VIE, c'est déjà pas mal comme signe particulier.
Oui parce qu'elle allait chez le coiffeur, qu'elle choisissait d'ailleurs - et tout compte fait ça se comprend - comme un Côte Rôtie 1982. J'ai dit 82 parce que c'est mon année de naissance mais c'est aussi une très bonne année pour le Cote Rôtie, ne me taxez donc pas de nombriliste plus vite que la musique.
Contrairement à l'idée que vous venez certainement de vous faire compte tenu de cette avant dernière phrase, son coiffeur n'était pas son confident du tout. C'est pas un stéréotype dont je vous parle, sinon quel intérêt. Je vous sens un peu sur la défensive à propos de ma Colette, alors que, voyez plutôt, elle précisait au contraire qu'elle tenait à ce qu'on ne bavasse pas des coups de reins du quartier avec elle. C'est principalement sur ce critère qu'elle choisissait son coiffeur. Elle disait "comme quoi, tous ces clichés, ça se vérifie, c'est réellement difficile de trouver un coiffeur qui ne soit pas un bavard fini". J'aimais pas trop non plus quand elle disait ça en fait.
De toute façon, elle connaissait déjà toute la vie des reins et des coups du quartier, elle n'en avait que faire d'entendre à nouveau l'histoire des histoires d'amours qui finissent. En général.

Du coup, j'ai oublié de vous dire que ce que j'aimais chez elle, rapport à la coiffure, c'est que quand ses cheveux sont devenus blancs, elle n'a jamais songé une minute à les teindre parce que, c'est ce que je crois, elle n'avait pas besoin de faire croire qu'elle restait jeune, elle l'était. Intrinsèquement.
Je vous ai dit, elle pétillait Colette. J'ai dit "aspirine" tout à l'heure, en fin de compte, je préfère "champagne" parce que c'est vraiment de cette manière que ses bulles faisaient effet. Et puis ça lui va mieux, c'était pas le genre à avoir mal à la tête.
Avec ses cheveux tout blancs et ses yeux malicieux, on lui résistait pas longtemps. C'est pas compliqué, elle obtenait tout ce qu'elle désirait et même ce qu'elle désirait à peine avant qu'elle s'en rende compte. J'en arrive à me demander si un jour on a adressé un "non" à cette femme. Peut-être, oui, si elle a dit à quelqu'un "refusez moi quelque chose", là, assurément, on lui a répondu "non". Ca a du la mettre dans tous ses états. Enfin, je ne sais même pas si c'est arrivé mais l'imaginer dans tous ses états m'éclate alors c'est pour ça, j'ai émis l'hypothèse.

(J'y pense, y'a aussi une histoire dingue à propos de cette femme, ça concerne son mari. Elle s'est mariée une fois. Et il est mort. C'est la manière dont il est mort qui est dingue, pas le fait qu'il soit mort, qui en soit, n'est pas surnaturel comme évènement. Mais ça ne sert en rien l'anecdote qui m'intéresse ici, c'est la raison pour laquelle je ne le raconterai pas. Bon.)

En fait, faudra bien que je vous le dise un jour donc autant que ce soit maintenant, Colette au début, elle était blue bell girl. Je sais bien qu'on ne dit plus ça comme ça aujourd'hui, m'enfin c'est pas aujourd'hui qu'elle est blue bell girl, et à l'époque à laquelle elle l'était, c'est comme ça qu'on définissait la chose. Je précise parce que je voudrais pas que vous pensiez que je suis ringarde; au contraire, je suis pointilleuse comme tout, je vous relate la vraie vérité et vous replonge dans les plumes et les froufrous dont elle était affublée, dans son Lido de bureau. Si vous vous concentrez un peu, vous pouvez sentir la poudre de ses joues, la laque qu'on pschitait par kilos sur leurs lourdes coiffes, et l'écho des talons hâtifs avant l'entrée en scène.
Je parie même que ma fierté tirée de la trouvaille du surnom de "la biche" que je lui ai donné, je pourrais me la mettre où vous pensez - et vous pensez ce que vous voulez - parce qu'y a du y'en avoir un paquet qui la surnommaient de la sorte avant moi.

Je compte sur votre grande capacité de déduction pour ne pas avoir à détailler son allure, son corps, ses galbes. Elle était blue bell girl, c'est une phrase qui, en plus de renseigner un tant soit peu sur la vie de la dame, permet normalement de la dessiner dans vos têtes.
On va dire que la biche était canon, comme ça, c'est clair.

Elle tombait jamais amoureuse (ça me fait penser qu'elle se vantait de n'être jamais tombée tout court, sur scène, ce qui était soit disant rarissime) parce qu'elle trouvait tous ces gens, les hommes, un peu lâches. Lâches d'une autre manière que celle que vous croyez. (Pensez pas que je prétends savoir tout ce que vous pensez mais là, je sais quand même que vous vous trompez, c'est pour ça).
Lâches; pas par rapport à elle, ou aux femmes, ça laissez moi vous dire qu'elle s'en fichait pas mal. Non, lâches par rapport à eux, eux-mêmes. Elle disait que ce qu'elle détestait par dessus tout, c'était de voir un homme abandonner ses rêves pour se ranger avec "maman". Etant donné qu'elles jugeaient les rêves des hommes autrement plus palpitants que ceux des femmes, qui, c'est vrai, consistent souvent à empêcher l'homme de leur rêve de les réaliser, ses rêves.
Elle trouvait la plupart des hommes potentiellement fantastiques et regrettait amèrement qu'aucun d'eux ne se donne la peine de le devenir vraiment. Raison pour laquelle elle aurait préféré jeter ses diamants par la fenêtre sur la tête de son coiffeur en tombant sur scène que de s'installer avec un de ces peureux.

"Ils pourraient rester dans l'histoire et ils se contentent de faire des enfants". Ca, j'aimais bien quand elle le disait, mais, étrangement, je ne souriais pas.

Elle mettait souvent son index sur ma bouche pour l'étirer en sourire, alors. C'est en ça qu'elle croyait, la joie, la foi de la joie, et les joues aussi. Parce que sourire entretient les muscles des joues, elle disait.



Colette, elle était amie avec une danseuse étoile. Yvette Chauviré.
On allait à l'opéra ensemble, j'adorais les ballets; le matin je ne pensais qu'à ça et à l'école, ça devenait impossible de me concentrer sur les additions de trucs qui rapportaient même pas quelque chose,sinon peut-être une note dont je n'avais que faire au moment où j'imaginais la salle qui s'obscurcissait, les chuchotements qui se taisaient et la chaleur, l'incroyable chaleur de l'orchestre qui s'allumait en contre jour, dessinant au scalpel la silhouette autoritaire de celui qui allait mener par la baguette tous ces instruments enchanteurs afin que des créatures au moins célestes sautillent, virevoltent, paschassent et tendent leurs muscles pendant une minute 30. (Non parce que j'avais toujours l'impression que ça n'avait duré que l'espace d'un instant: à peine installée, il fallait déjà partir. "c'est fini?" je demandais, avec la même ébranlement que s'il s'agissait des provisions dans la cave en période de guerre.)

Bref, Colette m'emmenait à l'Opéra Garnier.

... Je n'aurais dit que cette phrase, vous n'auriez pas saisi l'importance de la chose, c'est pour ça, je vous explique. Mais je vous prends pas pour des imbéciles hein, mélangez pas tout.

Et puis, il y a eu cette représentation des "Chaussons Rouges", vous savez, adaptée d'un film que je qualifierais de dingue si j'avais pas peur de passer pour telle. Je l'avais vu ce film din... heu, pas mal, et j'étais excitée au plus haut point de le voir en vrai avec des vrais gens avec qui je partagerai le même vrai air. Je m'étais faite belle même. Je vous dirais pas comment parce qu'aujourd'hui faudrait me payer très cher pour me voir habillée de la sorte tellement mes goûts ont changé et me poussent à me trouver, rétroactivement, horriblement mal fagottée.

A la fin, je me suis tournée vers Colette et j'ai dit, comme d'habitude, "C'est fini?". Mais là, c'est comme si je parlais du monde entier, pas seulement des provisions en tant de guerre. Elle a tiré ma bouche pour la faire sourire et on est restées assises comme ça, côte à côte, pendant que ça s'affairait à se re-visonner alentour.
On s'était toujours rien dit quand, juste avant de sortir de l'Opéra, elle a rajouté : "Pas tout à fait". Comme si je venais de poser la question, j'veux dire, pas comme si ça faisait 20 minutes.
Ok, moi je me dis "elle fait de la philosophie à deux balles, elle va encore me dire des trucs sur la vie comme quoi elle est senssass' alors qu'en fait les ballets c'est trop de l'arnaque ça dure un claquement de doigts en coutant la peau du cul, super". C'est que j'étais un peu contrariée en sortant du Lac des Cygnes, de Casse Noisettes, de La Sylphide et consoeurs; contrariée d'une façon qui ne me rendait pas très agréable, j'entends.

Je n'ai que 15 ans alors je ne peux pas claquer la porte et partir à la recherche d'un taxi, au lieu de ça, tout en roumégant ma hargne, je la suis et sans vraiment m'en rendre compte, je débarque dans une loge accompagnée de ma tête de grincheuse horrible, ce qui me vaut un inoubliable "Elle a l'air aussi commode qu'une étoile!".
Par la suite, j'ai su qu'entre eux, les danseurs disaient "étoile" pour "danseur étoile". Un peu comme vous, vous dîtes "frigo" au lieu de "frigidaire" ou "chéri" au lieu de "toi là que j'aime toujours autant après tellement d'années". On abrège et réduit souvent ce qu'on fréquente tout les jours et ça vaut pas que pour le vocabulaire.
Toujours est-il que sur le coup je m'étais demandé pourquoi cette femme là avait décidé que les étoiles avaient pas l'air commode et que quand j'ai compris, longtemps après, que c'était à une danseuse qu'elle m'avait comparée, et pas des moindres, j'ai été dans l'incapacité de trouver ses coordonnées pour lui communiquer l'euphorie qui accompagnait cette révélation.

Etoile peu commode ou pas, j'en restais tout de même bien élevée et, voulant effacer ma boude capricieuse, j'ai attrapé l'index de Colette pour qu'il dessine ma bouche en sourire.
- Amour (c'est comme ça qu'elle m'appelait, j'y peux rien, je vous plonge dans la vraie vérité, je vous ai dit), je te présente Yvette. Yvette Chauviré. Yvette, je te présente Amour. Amour Manon.

Vous devinerez jamais ce qu'Yvette a fait: elle a tendu sa main !
Sa main, mes aïeux, sa main est dessinée dans ma tête jusqu'à ma mort si un jour je meurs ou davantage alors si je ne meurs jamais; y'a un tiroir de mémoire réservé uniquement à ce souvenir là.
Elle a allongé son bras, mais pas tout fait, on aurait dit qu'elle le préservait en le laissant légèrement arqué comme si elle était à la barre de danse. Après, ou en même temps sûrement, impossible d'être certaine de tout ça, elle a approché sa main mais à une vitesse qui n'existe pas dans votre vie, ni dans aucune autre, à une vitesse faramineuse qui met une éternité à arriver jusqu'à la vôtre, en l'occurrence la mienne.
Sa main. Mes enfants, cette main... J'ai cru qu'elle allait la faire tourner autour de moi en faisant apparaître une baguette magique pour me jeter un sort parce que cette main ne pouvait raisonnablement pas faire quelque chose de commun; ses doigts semblaient avoir révisé toute leur vie pour atteindre une grâce pareille. Et en fait, non, qu'est ce que je raconte... : ces doigts incarnaient spontanément la Grâce que d'autres mettraient toute une vie de plusieurs générations à essayer d'atteindre.
Alors je me suis reculée parce que j'ai eu les larmes aux yeux. Parfois, l'émotion fait des trucs trop nuls comme ça. Elle a pris ça pour un caprice d'Etoile. (là du coup, je mets une majuscule à étoile). Et, pas démontée pour un sou, s'est avancée vers moi.
Qu'est ce qu'elle n'avait pas fait là!
Elle n'avançait pas, elle flottait. Tant et si bien que j'ai jeté un coup d'oeil humide-furtif à mes propres pieds pour voir si on était pas directement passées au paradis tant qu'à faire, flottantes sur des nuages de coton et tout le bordel. Mais non, c'était elle, ses pas, sa démarche délicate au point que le mot même "délicat" pouvait retourner se rhabiller.
En vrai, c'était vrai, Colette m'avait pas menti, c'était pas tout à fait fini au moment où le rouge du rideau s'était effondré sur les derniers applaudissements, tout à l'heure, il y a un siècle.

Bon, je ne vous le cacherai pas plus longtemps, j'ai pas serré la main d'Yvette Chauviré. Et ce pour deux -très bonnes - raisons.
La première c'est que j'en étais tout bonnement incapable. Oui parce que moi, personnellement, je ne savais plus où se situait la mienne, de main. Et que même si je la trouvais, je savais qu'elle tremblerait comme les paupières quand on manque de calcium. Régulièrement, fortement, horriblement. Et, quand bien même elle aurait arrêté de trembler, elle aurait été indigne de ... Non, c'est dans l'autre sens. Sa main à elle ne pouvait vraiment pas toucher quelque chose comme ma main à moi, concrète, vivante, mortelle. Oui, j'ai eu très tôt conscience de ma physiologie et du fait qu'elle allait, à terme, arriver à terme pour finalement pourrir dans un cerceuil six pieds sous terre, comme on dit, si tant est qu'on ait vraiment pris le temps de compter ça, un jour. Aussi, en tant que mortelle putréfiable, voulais-je préserver cette oasis de ma commune vulgarité et ne pas la toucher de mon organe périssable de main.

Bon, ça c'était la première raison, et comme j'ai dit qu'il y en avait deux, je suis obligée de passer à la seconde, et en vérité, l'unique.
Il s'est passé que mon corps a décidé de venir vers le sien comme si par exemple le mien venait du sien ou un lien fortiche dans le genre. Un lien comme qui dirait inéluctable, quoi. Et le sien a accueilli le mien comme si, oui en vrai, il avait accouché du mien. Bref, on s'est prises dans les bras, voilà c'est dit. Je trouvais une seconde mère ce soir là dans une loge qui sentait le talc.
Parfois, l'émotion... Bref.
J'ai oublié de vous dire que pendant ce temps, Colette buvait le champagne. Les danseuses boivent jamais le champagne parce que c'est une vie de chien qu'elle mènent, mais Colette, elle était plus blue belle girl depuis belle lurette et puis, la vie de chien, elle la traitait fréquemment de femelle. (y'a une subtilité mais maintenant que vous commencez à connaître Colette, je ne vous mâche plus tout le boulot, vous vous débrouillez un peu)

On est allées dîner au Café de la Paix, à côté. Les serveurs nous connaissaient et nous ont offert le Veuve Clicquot; il a fallu que je bataille pour en avoir une mini goutte avant que la vieille biche ne s'enfile la bouteille mais j'ai réussi. J'avais quelque chose à fêter, bien mieux que le réveillon ou cette blague de Noël de mes deux, j'avais vécu ma première illumination, j'avais vu de mes yeux vu une apparition et elle ne s'était pas contenté d'apparaître, elle continuait de se mouvoir, et même qu'elle mangeait des asperges.
Bon, ça, j'avoue, ça m'a un peu refroidie le coup des asperges.
J'aurais certainement préféré qu'elle soit de ceux qui ne se nourrissent pas, parce que je n'avais aucune envie de l'imaginer faire caca. Ou bien s'il fallait vraiment qu'elle mange, ç'aurait été chouette que ce soit du boeuf, nom d'une pipe; mais, peu importe, elle était là, là, là, vivante.

Colette a touché ma joue et m'a dit "mon index ne peut pas te faire sourire davantage mon index se sent inutile mon index est jaloux". D'une traite elle l'a dit, c'est pour ça que je mets pas de virgules.
Je lui ai cloué le bec en souriant encore un centimètre plus haut, à cause du plaisir que sa phrase avait procuré à mon humeur.
Et là, Colette que je vous ai finalement assez peu décrit -mais toujours plus que ma mère-, a dit:
"si tu dois te souvenir de moi... et tu te souviendras de moi... il faut que tu te souviennes de moi heureuse, comme là, aujourd'hui, tout de suite, parce que comme ça, je ne serai jamais morte."
Des gens construisent des ponts, peut-être même que ces ponts servent à des amants, pour qu'ils se retrouvent si jamais par exemple ils n'habitent pas sur la même rive. Des gens écrivent des livres, ils meurent, on continue d'imprimer les livres. Parfois même dans des formats qui permettent de les mettre dans la poche, avec les cartes de visites inutiles et les vieux tickets de caisse. Il y a des peintures qui sont accrochées dans des musées, elles se font zyeuter aux heures d'ouverture et ont peur du noir, la nuit, quand plus personne ne les aime. Elles ont été peintes par des êtres vivants, morts pour la plupart.

Je ne suis pas certaine de vouloir marquer mon temps, je le trouve déjà bien assez abîmé comme ça et en plus, je ne crois pas que je le mérite, et il ne le mérite pas davantage, lui.
Mais, qu'une blue bell girl et une danseuse étoile aient marqué le mien, ça sonne à la fois incroyablement banal et simplement magique. Après, j'ai entamé un long chemin de croix de danse classique. Certains jours, j'avais mal partout, partout, pas une partie de moi qui n'était pas à l'agonie et je me demandais vraiment si ça valait le coup de se mettre les pieds en sang et l'humeur en miettes, tout ça. Alors j'ouvrais mon petit tiroir et le polaroid d'Yvette avançant vers moi sur fond de Colette s'en jetant un petit derrière la cravate, ça me donnait la force d'une équipe de rugby. Je relevais ma tête, tendais mes cuisses, pointais mes pieds et repartais de plus belle. Alors, que ces deux danseuses aient été des panneaux de direction, pour moi, des bifurcations même, je trouve ça sensass au point que ça pourrait presque me donner envie de le raconter en étant convaincue que quelqu'un ressentira quelque chose en me lisant. Même si c'est un dixième du quart de ce que j'ai vécu, c'est déjà une tonne.
On m'a marquée, au fer. Peut-être qu'on veut tous simplement dire ça, raconter nos cicatrices.

Au fait, ma mère, je préfère vous la décrire un jour où vous êtes en forme, je voudrais pas vous affaiblir.

Un jour, une femme m'a dit un truc qui me trotte dans la tête depuis.

Y'en a tellement qui se contente de faire des enfants en fin de compte.

-maispastrop-

18/12/08

Pommes de terre élevées en fut de chène, mises en friteuse à la propriété de Pompadour.

Cette carte m'ennuie,
avec sa typo sophistiquée, ses majuscules qui n'en finissent plus et ses toutes petites astérisques pour les suppléments foie gras pas petits du tout. Mais, j'ai faim, très faim, alors je m'y colle, je la lis.

Autour de moi, une assemblée sur son 31, on est le 12, ils s'habillent comme ça tous les jours, je suis sûre. Je me demande quels déguisements ils portent pour le réveillon. Je ne les connais pas, c'est la première fois que je les rencontre.
C'était pas prévu, mais tout à l'heure mon téléphone a sonné pendant ma sieste; habituellement, je l'éteins, là, j'ai donc répondu à cette amie -si tant est que je puisse encore la considérer comme telle- qui me proposait d'aller dîner avec des "supers potes" à elles.
Ok, je dis.
Je sors d'une sieste, je vous le rappelle. Pour être plus précise, elle me sort de ma sieste.
J'aurais aussi bien pu dire "vas te faire foutre" mais j'ai dit "ok". Soit.
Elle n'en croit pas ses oreilles, et je réalise alors que cela sous-entend que j'ai dû bien souvent repousser ses invitations, et que j'avais surement une bonne raison de le faire. Du coup, le doute s'empare de moi. Il s'empare de tout mon moi, tout partout mais elle me parle encore, émoustillée par ma docilité, enthousiaste en diable à l'idée de la "super soirée "qu'on va passer. Elle me dit où, quand et qui. Ce que je m'empresse de ne pas enregistrer définitivement pour ne pas changer d'avis en cours de déroute.

Le restaurant est loin, pas que de moi, loin de tout; il est triste à mourir sous ses airs de modernité; morbide avec sa clientèle m'as tu vu. Je respire un grand coup sur la dernière bouffée de cigarette et me lance dans l'arène.
Bonjour, bonsoir, je te présente trucmuche, voilà machine, elle fait ceci, assieds toi là.
Je vais pour me servir un verre du rouge qui trône déjà sur leur table mais on m'en empêche, d'abord, on ôte mon manteau, ensuite on m'installe, après quoi on me sert, et enfin, on m'émaille diamant dans tous les sens. J'ai un peu de mal à leur rendre leurs sourires parfaits, du coup, je ne me force pas et m'empare de la carte, à la place.
Les noms des plats sont à rallonge. On nous sert tout un charabia de ceci émincé à cela accompagné d'une mousse de truc relevé de sauce de bidule le tout sur un lit de charlatan, aussi j'opte pour le bon vieux steak tartare, m'inquiétant tout de même de la qualité des frites qui lui tiendront compagnie. Je les réclame dorées, et "cuites pour de vrai", ce qui me vaut quelques regards réprobateurs mais je ne suis pas à ça près, et après tout, ce ne sont pas eux que je vais manger ni eux qui mangeront mes frites donc chacun sa merde.
Oui parce que, bien souvent, les fameuses frites arrivent dorées, ça oui, mais en les croquant, force est de constater que ce ne sont que de vulgaires purées pannées d'huile. Or, que je sache, il n'y pas écrit, là, marron sur beige "purée pannée de friture d'huile d'olive première pression", bien que, s'ils osaient le faire, ils remporteraient, à n'en pas douter, un franc succès. Il y' a écrit "frites" et c'est tout ce que je demande. Ca et qu'on me resserve un verre. Sans Email Diamant s'il vous plaît. Bon, tant pis, j'accepte le verre tout de même.

Heurk.

Etrange cette sensation de nausée, parallèle à celle de faim orgiaque.
S'entendront-elles? je me demande.


"Oui donc, s'il vous plaît, quitte à ce que ça prenne 5 minutes de plus, faites les cuire pour de vrai ou donnez moi une purée maison." Les regards passent de réprobateurs à inquisiteurs. Mes yeux disent "l'inquisition, je l'emmerde".
Ce diner va être formidable.

Jean-Charles, Maxime et Louis n'ont pas beaucoup de conversation, c'est le moins qu'on puisse dire; à les écouter, j'ai l'impression de consulter le dictionnaires des idées reçues et les archives de méteo france. Je soupire, je crois.
"Jean-Charles, Maxime et Louis", ça aurait pu me mettre un paquet de puces à toutes les oreilles tout de même! Que nenni.
Je suis sympa, je ne donne pas dans le délit de sale prénom, je suis ouverte, j'aime tout le monde et je vais passer une soirée de merde.

Il n'y a déjà plus de vin. (Je bois vite quand je m'ennuie) (Quand je ne m'ennuie pas aussi).
"Il n'y a déjà plus de vin?!" dis je, avec un étonnement surjoué.
Maxime, ou Jean Charles ou l'autre, j'en sais rien, s'empresse de commander une nouvelle bouteille et des coupes de champagne aussi, tant qu'à faire. C'est peut-être soir de fête, qui sait.
Ils parlent, enfin, on dirait que c'est ça qu'ils font, leurs bouches émettent des sons, leurs têtes opinent, leurs sourcils se froncent et je surveille mon portable pour trouver une issue de secours. J'ai envoyé "aide moi ou j'ouvre le gaz je suis à tel restaurant à tel endroit ne pose pas de questions débarque en trombe dis que ma mère est malade ou je ne sais quoi". J'ai ensuite envoyé un second message qui expliquait que c'était pas la peine de prendre l'expression "en trombe" au pied de la lettre, qu'il fallait considérer que je devais, au préalable de la dite trombe, m'envoyer un tartare.

Ils parlent et tout à coup Jean Maxime de Louis-Charles juge le moment opportun pour me complimenter sur ma tenue. "Tu plaisantes?" je rétorque, tout en me disant que plaisanter ne doit pas être sa qualité première.
"Tu plaisantes? j'ai mis le premier truc qui me tombait sous la main, et c'est pas une façon de parler genre: tout ce qui me tombe sous la main c'est toujours une petite robe Chanel et des escarpins Louboutin, non, j'ai mis ce qui me tombait sous la main, c'est à dire ce que j'avais enlevé à la hâte en revenant du boulot pour faire une sieste -maudite sieste- et dont je ne me suis pas préoccupée de savoir si ça plairait à des jeunes hommes à particules dans votre genre".
Il dit rien, mais il respire encore. C'est déjà ça.
Un peu honteuse, je rajoute "Tu as une particule non?"
Embourbée, je rajoute:" J'espère!"
Ah voilà qu'il revit, et quand il va pour me dire de quel baron il descend, les plats arrivent, ce qui m'évite de lui préciser que baron ou marquise, si on descend de quelque chose c'est seulement du singe.

Les plats dont les noms sont extrêmement longs à lire sont souvent incroyablement rapides à s'enfiler. Aussi lorgnent-ils sur leurs 175 grammes de grande cuisine d'on oeil qui les trahit.
Moi, ravie de mes 450 grammes de sang, je goute une frite. Avec les mains.
Le serveur attend mon verdict comme si j'avais commandé un Romanée Conti 1986.
"Parfait" que je dis.
Un sourire, qu'il me fait.

Pendant que je worcestire, que je câpre, que je ketchupe mon boeuf cru, ils attrapent leurs mets, gramme par gramme et tentent de lancer un sujet de conversation. Mon portable ne se manifeste toujours pas, au fait.
Sarkozy, la droite, la gauche, la droite c'est mieux, mais bon la gauche c'est pas mal parfois, la société de consommation, bush, johnny halliday (oui oui), carla bruni, le vin, être sérieux, c'est fini les conneries, c'est ce dont ils discutent. Enfin, disons qu'ils récitent, les uns après les autres, ce qu'ils ont entendu sortir de la bouche de papa, ou de Jean Pierre Pernaut (peut-être est ce la même personne) pas de celle de maman en tout cas parce que c'est ma main qui mange les frites bien cuites que je mettrais à couper pour gager que maman ne s'exprime sur pas grand chose d'autre que... heu...rien. Tout ça en lorgnant sur ma personne qui, je vous le dis tout net, ne moufte pas.
Trop occupée à savourer mon tartare -fameux d'ailleurs- et à le savourer vite.

Mon amie, face à moi, sent bien que je ne passe pas la meilleure super soirée de ma super vie avec ses supers copains, et ses tentatives de m'intégrer dans la conversation par des stratagèmes diplomatiques à la noix n'y changeront rien.

Les plats sont terminés, le vin aussi, c'est le moment, j'imagine, d'entamer le Moet et de trinquer à quelque chose dont je ne soupçonne très certainement pas l'existence, le cac 40, peut-être, que sais-je.

Quand je vais pour tendre ma coupe vers la leur, une main s'en empare brutalement. Une main que mes yeux inspectent, jusqu'au bras, à l'épaule et au reste, histoire de voir à quel insolent elles appartiennent, et qui découvrent mon ami sauveur, mon héros, que dis-je, ma péninsule: la coupe levée, le sourire pas parfait mais étincelant de malice.
Cet ami qui clame "Chérie, prends ton manteau, je te demande en mariage et tu acceptes".

C'est drôle, je ressens encore le chemin que mes lèvres ont parcouru pour dessiner le sourire que cette situation m'a procurée; un sourire rassuré et excité, un sourire reconnaissant et provocateur. Un sourire bipolaire disons.
J'ai attrapé la coupe de Jeancharleslouismaximedebonobo, l'ai faite sonner contre celle de mon complice et d'une traite on a bu ça comme un vulgaire shot de vodka. Bon, c'est moins facile de boire d'un coup d'un seul un alcool à bulles, ça nous a injecté les yeux de sang et de larmes mais on a mis ça sur le compte de l'émotion, et émotifs, on a salué l'assemblée bouché bée yeux hagards. Bref, une assemblée pas à son avantage.

Je ne les connaissais pas, c'était la première fois que je les rencontrais.
La dernière assurément.
J'ai remercié mon bras dessus d'un clin d'oeil encore ému et on est allés se ressembler à dire du mal des gens différents dans un bar qui n'avait pas de cartes, ni de suppléments, mais pas mal de variétés de shots sans bulles.

-maispastrop-

03/12/08

Inconnu, un connu.

Il y'a des gens qu'on aime tout de suite.
Quelque chose dans l'air qui nous rapproche immanquablement et les gestes qui nous parlent, se parlent entre eux; ensuite tout s'enchaîne comme sur les tapis d'une usine bien huilée, et ça fonctionne. Les boulons font leur boulot, les vis et les chenilles s'emboîtent, et je donne dans le champ lexical du bricolage aussi. Je pourrais même dire que le niveau annonce que c'est ok, il est satisfait, tout va bien au niveau du niveau de la mer. Sauf Venise mais ça...

Il y'a ceux qu'on aime pas, assez vite aussi et de manière relativement définitive. Ca passe pas, c'est comme ça, notre peau refuse la leur, c'est animal, épidermique et c'est point barre surtout.

Et il y a des gens qu'on aime plus tard, qu'on n'a pas remarqués au premier abord parce que le premier abord n'a pas réellement eu lieu, qu'on n'a pas les mêmes abords, ni les mêmes bords, ni rien d'évident en commun. Des gens qui ne se sont pas imposés et sur lesquels on tombe, presque au détour d'une rue qu'on prenait par lassitude du quotidien. Et à ce détour, on contourne autre chose à leur rencontre. On détourne peut-être l'habitude de s'acoquiner avec nos semblables par exemple; mais on ne sait pas trop encore.

C'est flou. Brouillon. Brumeux.

On va, à la manière des animaux, se renifler, tenter une approche tout en faisant comprendre qu'on n'est pas du genre docile. On préfère rester sur nos gardes face à cet énergumène. C'est un étranger après tout, n'est-il donc pas "étrange"? On se méfie, tout y allant, mais à reculons.
Et, parfois, l'étrange nous saisit.
Tous les endroits bizarres dans lui, ça comble quelque chose en nous.
Ca ne veut pas dire qu'on se laisse apprivoiser, bien au contraire, à mesure qu'on réalise sa différence, notre méfiance grandit; mais, proportionnellement, notre curiosité aussi. Et cette curiosité se mue en intérêt.
Et cet intérêt alors?
Cet intérêt nous lie.
Nos semblables nous confortent dans ce que nous sommes et nous réconfortent quand nous l'oublions, les étranges différents nous titillent vers ce que, de nous même, nous n'avons pas encore pris la peine d'explorer.
Explorer, c'est bon pour les aventuriers, et l'aventure, j'en suis. Mille fois. J'ai toujours aimé l'idée de découvrir, de, peut-être aller vers quelque chose dont je ne connais ni le nom ni la valeur mais que d'aucuns nommeraient "aboutissement", quel qu'il soit.

Et il fait un peu plus beau alors, sur une autre planête peut-être, mais il fait un peu plus beau quand même. Quelque part. Grâce à ça.


S'il y avait un livre qui expliquait "pourquoi on aime qui et comment", je m'empresserais de ne surtout pas le lire. Ce charme, indéfinissable, qui opère, je ne veux pas en connaître la formule parce que je veux encore- et peut-être toujours- être surprise.

Tiens, t'es pas mon genre, mais je passerais bien ma vie avec toi.

Et, qu'est ce qu'est, mon genre? Je ne veux pas le savoir.
Et qu'est ce qu'est ma vie? Non plus, merci.
Et qui es-tu, toi? Et toi-même?

-maispastrop-

26/11/08

Pour Invalides changez à Opéra, et restez-y.

Aujourd'hui, je sais pas ce qui m'a pris, j'ai été fascinée par le siège du métro tout à coup.
Comme le wagon était désert, j'ai pu observer. J'aime bien faire ça, observer. Je n'avais jamais remarqué la courbe dessinée pour -j'imagine-adopter l'envie d'un déformé par du, de, des, par la vie. Le fauteuil, en soi, la courbe en tout cas, l'ergonomie de cette courbe est émouvante au plus haut point. Une cambrure qu'on réserverait à la mère de nos enfants, ou celle à qui on voudrait en faire, en gros. Là, tout à coup, le siège m'est apparu éminemment sensuel ce qui était plutôt bizarre comme sensation à Marcadet Poissonniers sur les coups de 20h.
Quelqu'un a réfléchi à ça, la manière dont mon dos aimerait se caler après 10 heures de dur labeur. Et il est payé pour.
Peut-être est-ce quelqu'un qui a travaillé dix heures aussi, dans un bureau, avec des gens auxquels ils sourit et avec qui il s'entend, par la force des choses et du temps, peut-être est-ce cette personne qui a décidé de la forme toute séduisante des fauteuils de cette ligne de métro.

Je suis persuadée d'une chose: celui qui a dessiné le fauteuil ne doit pas s'entendre des masses avec celui qui a décidé de l'imprimé et de la matière de ces fauteuils. Si c'est la même personne, j'entends. Si jamais il y en avait un responsable de l'imprimé et un autre responsable de la matière, ils doivent pas aller boire des coups avec celui responsable de la forme. Mais eux deux, ils vont très certainement faire la fermeture des bars ensemble; c'est d'ailleurs là bas qu'ils doivent décider de ce sur quoi, nous, pauvres mortels, allons poser nos fonds de culotte. Si tant est qu'il nous en reste. Des fonds de culotte. Et peut-être même qu'eux aussi s'asseyent sur leurs croisillons criards en faux velours pour se rendre à la prochaine réunion décidant de la tonalité de voix de la dame qui annonce les prochaines stations; une première fois comme si elle nous interrogeait, une seconde et dernière fois comme si, tout réflexion faite, elle nous sommait de descendre. Peut-être même qu'elle nous interpelle. Et qu'elle va pas tarder à nous engueuler. Nan mais sans rire, on dirait ma prof de seconde qui fait l'appel et devant un silence d'église réitère sa question alors qu'il n'y a rien à répondre sinon ma tête endormie. Parfois, quand la fille des enceintes du métro prononce ma station avec une intonation en point d'interrogation, j'ai comme le réflexe de lever la main en criant "présente" pour pas qu'on me fourgue des heures de colle.

Si tout ça:
la forme du fauteuil, ses imprimés, sa matière et l'inflexion de madame "Barbès Rochechouart?"- "Barbès Rochechouart!" sont le fruit d'un seul et même cerveau, je serai gré à quiconque qui le sait de ne pas me le dire. J'ai déjà connaissance de beaucoup trop de choses affligeantes comme ça.

-maispastrop-

Rendez vous page 209

Je prête des livres, parfois.
J'aime qu'ils correspondent un tant soit peu au lecteur alors je ne prends pas tellement de risques et je prête, avec enthousiasme, mais rarement.
J'ai prêté un livre dernièrement, c'était chouette, c'est une expérience que je conseille vivement.

Au fond, je ne prête certainement que les livres qui me ressemblent aux gens qui me parlent pour qu'on s'aime d'une autre manière, qu'on se retrouve à travers quelqu'un qu'on ne connaît pas, nous deux. Il y aura toujours ça entre nous, le livre qu'on aura lu, au travers duquel on se sera aimé.
C'est ce qu'il y a de formidable avec l'idée de prêter un livre.

Oui, je fais écouter des musiques, et en fait, j'emporte souvent des camarades à une exposition, et en plus je bavarde pas mal sur ce qu'il m'arrive de vivre.
Mais quand je prête un livre... je ne sais pas. J'ai possédé la chose, elle m'a accompagnée dans des transports en commun, dans des nuits en solo, au fond d'un sac, sur la table de chevet; il y a des pages que j'ai cornées, d'autres sur lesquelles, peut-être, j'ai pleuré (mais c'est pas sûr parce que je suis pas une mauviette), des phrases soulignées aussi; j'ai développé un attachement à l'objet parce qu'il s'est posé sur mon torse et qu'il a tout suivi de ces derniers mois, il était là, mes derniers Moi. Il avait sa place dans la bibliothèque et peut-être même que j'y jetais un coup d'oeil avant de m'endormir. Et ça, même si ça faisait 2 ans que je ne l'avais pas touché.

Alors, quand je le prête...
Y'a un peu de moi qui part, dans le sac de quelqu'un d'autre. Ses trajets en métro, ses tables de chevet, ses pauses déjeuners, son torse, l'intérieur de sa tête surtout, le dedans de celui qui lit; tout ça, ses moments à cette personne alors que je ne suis pas là mais un peu quand même.
Parce que je me prends à deviner à quel endroit il en est et ce que ça peut lui faire comme frissons. Parce qu'aussi, ils me disent que ça leur fait des frissons sans imaginer ceux qu'ils me procurent en me le disant.

C'est assez intime pour moi de prêter un livre.
C'est plutôt important. J'ai pas envie de me tromper, d'ailleurs je n'ai jamais vraiment pris le risque, je me lance quand je sais que l'essentiel de ce que j'ai aimé dans ces pages et qui me ressemblent sera apprécié en face.

Un jour, y'a quelqu'un qui m'a dit, en m'offrant un livre dans un paquet cadeau et tout, que le dit livre "était pour moi". Ce qui, je ne le cacherais pas davantage m'a un tant soit peu effrayée sur le coup. Ce quelqu'un était important, je l'aimais, c'était une fille avec de l'humour et des traits de visage des années 60, c'est pour dire... Et puis, je n'avais jamais moi-même offert un livre à quelqu'un pour qui j'aurais jugé qu'il était fait pour, et l'envie ne m'avait cependant pas manquée, mais, ça n'était jamais arrivé. Je n'avais encore jamais vécu ça, c'était pour moi un genre d'instant magique réservé aux films.
Aussi, quand j'ai attrapé le cadeau, j'ai senti mes jambes trembler. Et mon coeur avec. (ils font toujours tout de pair ces 3 là).

J'ai eu peur. Peur que non, ça ne soit pas "pour moi". Et j'ai été excitée, comme une adolescente, à l'idée que, oui, peut-être, c'était pour moi. J'ai regardé la personne qui me l'offrait et puis voilà, ça arrive ce genre d'illuminations, après avoir feuilleté les trois premières phrases, j'ai arrêté de faire trembler mes jambes avec ma peur parce que je n'avais plus peur et que je n'avais plus de jambes non plus.

Je l'ai lu en moins de temps qu'il ne faut pour le dire et j'aurais pourtant aimé que ça dure toujours; parce que ce livre était mon ami, mon cher et tendre et qu'il fallait que ça ne s'arrête jamais. Il était en effet fait pour moi. J'ai écrit à l'auteur, d'ailleurs, en lui demandant, s'il vous plaît, de sortir de ma tête parce que ça devenait gênant. Il était fait pour moi au point qu'il ressemblait à celui que j'avais écrit. C'était peut-être égotiste comme fascination, mais c'était fascinant. Aux 3/4, je surveillais, inquiète: je ne voulais pas avancer trop vite, je savais que quand ce serait fini, ce serait fini. Et quand il n'y a plus eu que 5 pages, je me suis tout à coup trouvé un paquet d'occupations m'éloignant de la dernière de couverture. Je voulais pas que ça s'arrête. Je voulais pas qu'on se quitte alors qu'on s'aimait plus que jamais, mieux que personne, je voulais pas en voir la fin.

Et puis.

C'était pas un dimanche, non. C'était un vendredi, en plus.
A cette heure là, mon corps était habitué à encaisser un grand nombre de décibels, un nombre non moins conséquent d'alcool, et un nombre voisin de conversations qu'on n'entend qu'à moitié à cause des décibels et dont on se moque à cause de l'alcool.
Mais ce vendredi là, j'avais rendez-vous. Je savais qu'il fallait que ça arrive alors j'ai choisi un jour où mes amis, mes camarades, mes faux amis et mes rien à foutre s'encanaillaient. Je voulais qu'il se passe quelque chose de festif pour notre séparation, quelque part.
J'ai mis du temps, un temps fou, inimaginable, à tourner la dernière page.
J'avais, au préalable aperçu l'imprimé. Alors je savais qu'il me restait quelque chose comme 15, 16, 17 lignes tout au plus avant que ce soit fini. Avant d'être plus vieille.
Plus remplie, plus touchée, plus dure.

J'aime pas les adieux. Voilà c'est dit. Les trucs qui se terminent, ça me mine.
Lui, il s'en fout, il a écrit son livre, il l'a terminé, il a rompu, divorcé... il fait peut-être du yoyo à l'heure qu'il est. Quand je peine à tourner la page, si ça se trouve, il en entame une autre, le traître.
Alors d'accord, je passe aux derniers mots, l'oeil fébrile, et je ne peux pas, JE NE PEUX PAS, m'empêcher de lire la toute fin. Les mots sur lesquels l'auteur a peut-être passé un mois, et sur lesquels mon Moi trépasse, encore une fois.

Bon, l'oeil fébrile pleure, la belle affaire.

Les plus belles choses, on les voit toujours floues, à cause du liquide lacrymal.
Les dernières lignes, elles étaient floues, belles, lacrymales.

Jamais je ne finirai un livre dans un endroit public.
Est ce qu'on divorce dans le métro?

Un peu de pudeur, merde.




J'ai prêté un roman et c'était chouette; ça m'a donné envie de le relire. Je n'y avais jamais pensé, à ça, le relire. Je croyais que quand c'était fini, bah, c'était la fin.
Je le relis, je le redécouvre. Je n'ai plus peur. Il s'est passé un truc, un machin qui ne porte pas vraiment de nom. Je l'ai prêté à quelqu'un et il me revient comme enorgueilli, à moi, comme vierge.

Si c'est pas formidable.

Tout peut recommencer. Et commencer.

-maispastrop-

21/11/08

Demain, je continue

Ils arrêtent.
Beaucoup d'entre eux, d'entre nous, des miens. Ils arrêtent et comptent les jours passés sans, cochent parfois les jours sur les calendriers, même.
Je croyais qu'on comptait les jours qu'il nous restait à vivre tandis qu'eux, d'une certaine façon, comptabilisent ceux qu'ils gagnent peut-être.

Le petit fil peine parfois à se séparer de l'emballage, mais quand on s'y prend bien, c'est un de ces gestes gratifiants que j'affectionne tant il est limpide et constructif. En effet, une fois le plastique mis à part, on arrive au vif du sujet, au centre de l'attention, l'objet du désir. On n'a pas fait tout ça pour rien.

Quand je la sors du paquet, le bruit est soyeux. Comme de la soie, oui. De la soie qui se frotterait à une autre soie, mais dans le bon sens du terme, le bon sens du poil, pas celui qui fait grincer des dents. Deux bouts de soie dans la même direction, un accord de mélodie tout à fait pop et élégant.
Quand je l'attrape entre mon index et mon doigt d'honneur, entre ce que je pointe et ce que j'emmerde, elle trouve sa place, elle est comme à la maison. Fais comme chez moi, je lui dis.
D'ailleurs ma maison sent un peu comme elle en fin de semaine, je sais c'est mal, mais il se trouve que c'est comme ça, elle prend son odeur. Un amoureux dort deux nuits de suite sur un de vos oreillers et le tissu de la taie adopte l'odeur de sa nuque. Je passe mon dimanche au lit avec elle, et c'est itou, c'est comme ça, disais-je. Pas autrement. Et quand on dit "c'est comme ça", c'est une manière à peine déguisée de faire comprendre que vos critiques n'y changeront rien et qu'on s'en fout comme de l'an 40, ma gauloise blonde bleue et moi.

Quand je l'amène à ma bouche, mes lèvres se tendent vers elle avec une habitude lassive, comme vers un amant trop connu et dont on ne peut pourtant pas se passer, qui fait toujours, encore, battre le coeur après tant d'années de vie commune.
Déjà, mon sang s'agite, mon coeur l'accompagne, mon organe vital est bien obligé de suivre ma circulation vous me direz. Ou peut-être est-ce l'inverse. Tous les deux sont pourtant d'accord sur un point: c'est pas une bonne fréquentation, cette blonde aux yeux bleus, on court à notre perte, faut arrêter, faut plus la voir, lui refuser l'entrée, quelque chose, mais ne plus l'accueillir et la faire circuler dans les poumons, la gorge, sur la langue, entre les dents, sur le bouts des doigts, ça suffit, merde.
Ca suffit.

Et pourtant.
Regardez comme ça change son fusil d'épaule, tout cet attirail de revendication, dès qu'une carotte rouge clignote sur un trottoir parisien.


J'aime arriver chez mon buraliste et ne pas avoir à prononcer un seul mot; je pourrais même, si je le voulais, garder la musique dans mes oreilles et me contenter de le contenter d'un simple sourire, mais, j'ôte toujours -par politesse- un écouteur et lui souris pendant qu'il attrape déjà mon paquet alors que j'ai à peine fini de dire "bonjour".

Un par jour. Un paquet. Un homme, un film, un verre de vodka, un livre, un rêve, un texte, un plat. Et toutes ces cigarettes de ce seul paquet qui accompagnent l'homme, le film, la vodka, le livre, le texte, le rêve, le plat.
Parfois deux.
Les grands soirs. Deux paquets et généralement une moitié d'homme, je me sens comme la cinémathèque après 9 verres de vodka, où est mon livre, je rêve pas je ronfle, et j'ai rien à écrire d'façon, ou trop de choses; j'ai pas faim mais je mangerais bien 4 bavettes à l'échalotte. Ou toi.
Et toujours ces cigarettes pour témoigner de tout"ça".

Si un jour on me juge extraordinaire au point de mériter une biographie, je voudrais que ce soit mes tiges qui s'en chargent parce qu'elles savent tout de ce que les journalistes et les paparazzis n'auront pas pu attraper, dans la salle de bain le matin ou tard, très-trop tard, presque tôt, au lit. Elles savent tout.
Et elles se gêneront pas pour balancer, elles n'ont pas de scrupule. Elles sont pas là pour ça.

Ils arrêtent tous parce que le temps passe, -oui il fait ça souvent le temps- et que la nicotine commence à essouffler peut-être, à griser le teint ou je ne sais quoi. Quand est ce qu'ils prennent cette bizarre décision, je me demande. Quand ils peinent à monter 6 étages d'un seul souffle? Ou parce qu'il est écrit qu'il faut devenir sérieux, à un moment donné, et faire des enfants par exemple pour fêter ça. Ce qui est, nous sommes d'accord, la pire preuve de sérieux qui existe. Ils arrêtent donc parce qu'ils veulent s'occuper d'eux, non? J'entends par là, prendre soin de leur corps, espérer qu'ils passeront entre les mailles des milliards de filets des millions de cancers, manger bio peut-être, faire du sport, se coucher tôt, tiens, tant qu'on y est, et ne pas mettre les coudes sur la table. Vivre plus longtemps.
Plus longtemps que quoi? Que qui?

Ma Cigarette, je vous le dis tout net, elle a une espérance de vie qui dépasse rarement les 5 minutes et c'est très bien comme ça (bis)(ter). Mais, comme je suis toute à elle et elle, ô combien toute à moi, ce sont les 5 minutes les meilleures de sa vie.
Ca tombe bien, elle n'en n'aura pas d'autres.

Quand j'approche le briquet, elle frétille comme une pimbêche au bal de promo et le bic -noir de préférence- se la joue sobre, une petite flamme et pis, c'est marre, il s'en retourne dans sa poche chérie; C'est pas un mec facile, ce briquet.
Ca crépite, ca "frchit" dans l'univers, ma gauloise blonde bleue se souvient de toutes les fois où je me suis jetée sur elle, frénétique, en sortant d'une séance de cinéma où De Niro fumait de manière obsènement communicative. Quand De Niro fume, l'ingé son devient un génie du détail, un r.p. marlboro, il communique les moindres frétillements du papier, l'ardeur avec laquelle la nicotine râpe la gorge déjà empêtrée de la star d'Hollywood, et la moiteur du filtre qui se décolle de la bouche. Sans parler du moment où la chose est écrabouillée dans un cendrier déjà rempli. Ce son là qui me donne envie de partir de la salle en courant pour absolument mettre ma blonde aux yeux bleux dans mon sang rouge. Il faudrait faire une bande originale des moments de cigarette au cinéma.

Quand j'en suis à la moitié, parfois, je me lasse. Si par malheur, je l'installe dans son panier de cendrier parce que je dois faire quelque chose avec deux mains, quand je reviens vers elle, cette fumée grisâtre m'ennuie, alors, dans un réflexe tout à fait pavlovien, je la fume encore la coquine, mais avec une hâte réservée normalement aux connasses qui s'avèrent décevantes une fois qu'on les a déshabillées. On n'en voulait plus, bon, c'est juste là, alors d'accord, on en veut encore, c'est sous le coude, donc pourquoi pas, mais sans enthousiasme, ne vous emballez pas non plus, on va faire ça rapide, l'air de rien et vite passer à autre chose.

Pourtant, je vous le donne en mille, en deux mille, en... en combien vous voudrez, en chameaux si ça vous arrange, au moment où ma main va pour s'en séparer, quand le cendrier croit voir arriver son quatre heures, non, ma tête en veut encore. Ma tête dit à ma main qu'elle ne veut pas que ça s'arrête comme ça, qu'elle aime encore cette blonde aux yeux bleux, que, non, elle ne veut pas la quitter. C'est pas de cette façon qu'on traite une vieille amie, un peu de respect bon sang. Bon sang nicotiné qui manque d'oxygène.

J'ai pas envie de me préserver. J'imagine que je n'accorde pas beaucoup d'importance aux années. Et pourtant, je les aime toutes, une par une, sur le coup, d'une force herculéenne. Parfois même je les considère au point de les disséquer en mois, pourquoi pas en semaine, et chaque jour est un jour, un vrai jour, le seul.

Arrêter de fumer. J'aurais trop peur de devoir me prendre en main, main à qui ça allait si bien de fumer. Arrêter tout, et peut-être que respirer aussi c'est dangereux. D'ailleurs, dites donc, vivre ça ferait pas mourir par hasard?

Et peut-être que c'est pas grave surtout. Qu'est ce qu'on est, nous, petites crottes, pour vouloir vivre absolument jusqu'à la fin des temps?
La fin des temps, même des miens, je meurs pas d'envie de les vivre.
Vous me raconterez.

-maispastrop-

28/10/08

ground me to major mummy

Elle ressemble à rien.

C'est pas une façon de parler.

Elle n'est personne. Il n'y a rien dans mes rétines quand je la vois. Je pourrais la dessiner les yeux fermés et pourtant, il suffit que je les ouvre pour que tout s'évapore; elle n'a plus de contours, de silhouette, le crayon et la feuille se volatilisent avec mon aveuglement. Elle est une valise de souvenirs, elle est des images, des odeurs. Elle est des relents de sentiments et de griefs. Elle est la plus proche et une inconnue.
Elle est un foulard que j'emportais pour ne pas me sentir seule. Et la femme que j'admirais pendant qu'elle allongeait ses cils. Plus que tout, j'aimais les retours de colonies où elle venait me chercher avec la tenue que j'avais plus qu'à la bonne, je lui disais "tu veux pas mettre cette robe?", elle répondait "ah bon? celle-là?", et elle mettait celle là, et c'était comme un rendez vous amoureux. Mon coeur tambourinait à sa recherche, et s'emballait davantage encore quand elle apparaissait au détour de la porte b de l'aéroport. Plus rien n'existait. Ni l'aéroport, ni ma colonie, ni l'amoureux de ma colonie.
Il arrivait même que je lui demande d'imiter Marilyn, la démarche de Marilyn, ce chaloupé typique, cette croupe qui tangue associé à ce regard lointain mais chaleureux; et, alors qu'elle, elle aimait Ava Gardner, elle avait appris le déhanché Monroesque, et pas qu'un peu. Il arrivait même que je ne lui demande pas et qu'elle le fasse. Elle mimait à merveille la starlette qui rebondit sur ses jambes et marche sur une surface qu'on ne peut pas, nous, pauvres mortels, atteindre. Avec cette dégaine, elle arrivait jusqu'à moi et ce que je préférais, c'était que ça l'émerveille, elle. Et qu'elle s'amuse de ça, aussi, pas seulement pour moi, qu'elle s'amuse, elle. C'est comme ça qu'elle était belle, quand elle s'amusait pour elle.
C'est pas que c'était la plus belle, c'était peut-être pas la plus belle, mais c'était la seule.

Elle m'a mise au monde. Finalement, je n'y ai pas souvent pensé, à ça: je suis sortie d'elle.
Non mais quand même.
Non mais merde.
Je suis sortie d'elle. Je viens de son corps, elle m'a fabriquée, crée, donné forme.
Franchement, y' a de quoi trouver pas mal de choses étranges.
C'est de là que je viens, voilà, de l'intérieur de cette femme dont je ne saurai jamais tout. Cette femme qui a eu une vie, qui était une personne avant d'être une mère.
Je suis sortie d'elle. Alors, je lui dois tout et elle aussi et on ne se doit rien et c'est la vie.

Je la regarde, elle est là, vivante, elle respire aussi quand je ne suis pas à ses côtés, elle a ses problèmes, ses bonheurs; elle m'aime. Elle m'aime tout le temps. Elle m'aime d'une manière qui est presque obscène. Personne ne m'aimera jamais comme ça, jamais autant, jamais d'une manière aussi résignée, définitive, confiante, dramatique. Parce qu'elle, elle le sait, quoique je fasse, elle m'aimera. Et moi, je m'en doute.

Il y' a des photos que j'ai trouvées: elle a mon âge sur ces photos et c'est comme irréel, j'ai du mal à croire qu'elle ait pu se faire des brushings pour allez danser le twist ou avoir un gros ventre parce qu'elle était enceinte, être amoureuse, faire l'amour, pleurer et donner quand même des conseils à ce qui était sorti de son ventre. Moi.
Elle était quelqu'un, qui aurait pu être mon amie, faire la bringue avec moi, m'attraper la main sous la table quand personne sauf elle n'a compris que ça allait pas fort, m'engueuler pour que je me resaississe. C'est ce qu'elle est. Elle aurait pu être ma meilleure amie, elle est ma mère et jamais je ne voudrais qu'elle soit ma meilleure amie; les meilleures amies n'existent pas.

Elle sait tout de moi. Elle m'a vue rose avec la couche et beuglante pour avoir mon lait. Elle m'a consolée quand je perdais mes dents, elle m'a laissé croire qu'une connasse de souris allait venir la chercher sous l'oreiller. Ma dent. Elle a joué le jeu de la souris, de l'oreiller, de la connasse. Elle a fait comme toutes les mamans alors qu'elle était une femme. Elle m'a vue rentrer en primaire, excitée. Au collège, anxieuse. Au lycée, rebelle.
Je vois ma vie à travers elle, mais elle? Sa vie? La femme qu'elle est, qu'est ce qu'elle vivait? Est ce qu'elle repensait à sa propre enfance? A sa mère? J'ai toujours vécu avec elle, comment vivait-elle sans moi?

C'est surement pour ça que j'aimais la voir arriver parée à l'aéroport. J'aimais qu'elle soit Elle, et que quand bien même elle s'occupe de moi.

Il y a quelque chose d'assez pratique -vu que j'ai beaucoup de questions à lui poser, quelques réponses aussi- il y cette chose super c'est qu'elle ne mourra jamais. Ca fait qu'on a tout notre temps. Elle ne peut pas mourir, elle est, je veux dire, c'est même pas un super héros, c'est la vie, cette fille; si elle meurt, qu'est ce qu'il resterait? C'est tout bonnement impossible. Sinon, qui m'aimerait vraiment?
Je sais qu'elle partira jamais, essayez pas de me faire croire le contraire parce qu'alors j'essaierai de vous faire manger vos gencives. Il y'a encore trop de choses qu'il faut que je sache, sur elle, sur ce mystère, et il faut aussi qu'elle en apprenne sur moi.
Quelque fois, je me réveille et alors que j'ai même pas bu mon café, j'ai envie de l'appeler, de lui dire que je lui cache beaucoup de choses et que tout ce que je lui cache sont autant d'abcès qui nous éloignent, que, j'ai vraiment pas envie de faire semblant devant elle comme devant un vulgaire employeur. Je ne veux pas tout lui dire, mais je ne veux pas lui faire croire que tout va bien. Tout ne va pas bien madame ma génitrice.
Rien ne va jamais bien et de toute façon tu le sais, alors pourquoi, pourquoi diable espères-tu que ce sera le cas pour moi?
C'est pas moi que j'aime en elle, c'est justement tout ce que je sais et ce que j'imagine de la femme d'avant; celle qui sait que ça ne va jamais absolument bien pour personne et qui arrêtera ce grand cinéma de la maman.
"Maman", je ne fais pas toutes les choses que tu voudrais que je fasse parce que tu penses que ça me sauvera-tu ne les as pas faites non plus-parce que je suis humaine, hey, la preuve, je suis sortie de ta zézétte, maman, tout comme tu es sortie de la chatte de quelqu'un et tu n'étais pas non plus parfaite. Et celle dont tu es sortie non plus. Et personne.
Aussi, je suis faite d'imperfections. Je dors trop, je suis flemmarde, j'aime tout le monde un jour, et puis plus personne le lendemain, je fume trop, je bois plus que de raison, je n'ai pas assez de raison, et je t'aime.

J'ai pas envie d'avoir d'enfants aussi.
Et, en plus, je crois que je suis pointée du doigt par plein d'autres gens pas parfaits sortis de plein d'autres chattes de femmes pas parfaites non plus.

J'aimerais bien lire une lettre que tu aurais écrite à ta mère.
Mais dans une autre vie.

-maispastrop-

supertoparchisympamarché

Je fais des erreurs, tout le temps.
Je suis... Il m'arrive d'être absolument nulle, zéro, ratée.

Elle se dit ça, c'est ça qu'elle se dit en cherchant ses clés, encombrée avec ses sacs de courses de jeune fille célibataire au bout de ses bras frêles et pas assez bronzés. Elle regrette de n'avoir pas été plus autoritaire au travail, plus douce au restaurant, plus compréhensive avec sa mère, plus mieux, plus comme il faut, faudrait, moins nulle.
Ca l'a toujours angoissée les gens au supermarché, qui, devant elle, déposent leur semaine et leur solitude sur le tapis roulant qui amène à l'intraitable caisse; un plat préparé de cabillaud aux petit légumes réduit en matières grasses, une boite de raviolis -même pas de fromage râpé-, un paquet de cotons démaquillants et une bouteille de bière. Peut-être même un produit nettoyant. Ca lui donne envie de pleurer. Ou peut-être de rire, et de proposer à cette abandonnée de venir se joindre à elle. Pourquoi pas.
"Pourquoi moi? Moi c'est déjà beaucoup, oui, c'est ça que je lui dirais si j'ai le courage de l'inviter, il faut se faire des bons petits plats, comme ils disent, et regarder un film de qualité, bien installée sur un canapé douillet en ayant éteint son portable."
- Je prends soin de moi toute seule comme je voudrais qu'un autre prenne soin de moi, c'est comme ça qu'on n'a plus jamais besoin que quiconque prenne soin de soin. Après, on a simplement envie.

Ca fait toute la différence.

Elle est jolie cette fille, malgré ses plats tout prêts, qu'elle va mettre au micro ondes, et ingurgiter sans s'en rendre compte devant une série abrutissante, un truc à la con, fait pour les filles. Les trucs à la con dans le poste de télévision, c'est toujours pour les filles aux plats préparés. Rien n'a vraiment changé. Tout a continué comme dirait l'autre. Elle est jolie, cette fille. Je la prendrais bien dans mes bras.

Pourtant je m'en vais, bien sur. Je suis nulle, je fais des erreurs tout le temps, je me goure. Mes pires erreurs sont surtout des omissions, des non-dit, des incompréhensions et des timidités. C'est dans ce que je ne fais pas que je suis au pire de moi-même.
Elle a vu que je la regardais -je la regardais tellement qu'elle ne pouvait pas ne pas le voir- et elle m'a souri avec dans la plissure de ses lèvres une tendresse et une question, un espoir.
J'ai pas répondu, j'ai filé, comme une voleuse que j'étais d'ailleurs, à lui subtiliser son intimité à force d'ausculter ses achats et de ressentir, à ce spectacle, des choses trop fortes pour qu'elle ne s'en rende pas compte. Je l'ai laissée tomber, lâchement.
Je fais ça tout le temps, on dirait un toc, c'est rageant, j'enrage.

Fatiguée, éreintée, vide, bête et hilare, je me rue au supermarché, dimanche pour succomber à l'envie qui m'est venue au lendemain d'un samedi festif, l'envie de viande rouge, de frites, de salade, de vin élevé en fut de chênes. Un bras me propose de passer en priorité. Je regarde au bout du bras, il y'a un buste, en haut du buste, je regarde aussi, il y a un visage.

-Vous n'avez pas grand chose, vous avez l'air pressé, moi ça me dérange pas, allez y.
-Je vous ai déjà vue.
-...
-Nan je veux dire, je vous ai déjà regardée. Ici. A l'autre caisse. Vous aviez acheté du cabillaud.
-... elle sourit Je. J'étais pas sure que c'était vous.
-... je suis vexée.
-
Non, c'est pas du tout ça. Je veux dire. J'étais pas sure que vous me reconnaitriez.
-... je souris. J'allais vous inviter à la maison vous savez.
-Vous. Vous. M'inviter chez vous? Pourquoi?
-Pourquoi pas?
Tous les clients du Franprix nous scrutent, c'est drôle comme, même quand je vis quelque chose, quelque chose de nouveau, d'étonnant, de détonnant, de fort ou quoi qu'il en soit d'assez captivant pour solliciter toute ma personne, il y a toujours une partie de moi qui sait et regarde ce qu'il se passe autour. Qui sort de la scène comme pour trouver un bon angle de caméra.
-Pourquoi pas, oui. Mais vous ne m'avez pas invitée.
-Non.
-Pourquoi?
-Pourquoi pas?
-Non mais pourquoi?
-Parce que je suis lâche pardi.
Nos condiments, nos légumes, nos bouteilles et nos produits nettoyants se mélangent sur le tapis roulant; tant et si bien qu'on ne sait plus qu'est ce qui est à qui.
-Vous savez, moi aussi je vous avais remarquée.
On fait moitié moitié pour ne pas froisser la caissière déjà assez austère comme ça.

Je lui prends le bras, je l'emmène à la maison. La maison est juste à côté du Franprix alors tout va vite. Je lui fais prendre l'ascenseur. Elle se recoiffe devant le miroir comme si, en haut, elle avait rendez-vous.

On a posé nos sacs dans l'entrée.
Les produits congelés ont fait la gueule, le lendemain, tout décrépis qu'ils étaient.

Mais elle, elle était souriante, fraiche comme un légume frais, pétillante. Je ne l'ai pas entendue se préparer, elle est juste venue m'embrasser le front, avant de partir.
Elle a fait ça: elle a dégagé mon front, poussant mes cheveux sur le côté; ça, je l'ai senti dans un demi-sommeil. Et j'ai senti aussi qu'il se passait du temps entre ce geste et le reste, parce qu'elle me regardait.
J'ai ouvert les yeux. Elle plantait déjà les siens dans mes pupilles effrayées du jour grinçant du matin. Elle a encore attrapé mon bras comme pour me laisser passer au supermarché, j'ai bien aimé être plongée dans ce demi sommeil qui empêche de tout à fait savoir, d'exactement agir.
Je me suis relevée, empatouillée dans ma nuit et j'ai tendu mon front vers elle, front qu'elle a pris entre ses mains en me donnant l'impression qu'elle était la vierge marie. J'étais le petit Jésus. Elle a embrassé la peau au-dessus de mon sourcil gauche pendant que je me demandais s'il me restait du café.

J'étais à moitié assise dans mon lit, impatiente qu'elle parte pour être enfin seule, inquiète qu'elle s'en aille avant de l'avoir vraiment rencontrée et le téléphone a sonné, obéissante, lâche, j'ai répondu.

Je ne l'ai pas vue partir. Elle a laissé ses courses dans l'entrée, à côté des miennes. J'ai diner dehors ce soir là, j'avais pas envie de cuisiner, pas envie de m'occuper de moi, mais seulement de mettre les pieds sous la table. En rentrant, j'ai vérifié que ma boîte aux lettres n'était pas trop remplie de factures tout en sachant qu'elle le serait. Elle l'était, oui da, mais par dessus tout ça, il y avait un petit mot sur un bout de paquet de cigarettes.

"on s'est vouvoyées, alors qu'on a le même âge. je voulais vous dire que je te remercie. tant qu'il m'arrivera des surprises comme hier soir, je peux laisser mes courses décongeler".

Tant que les courses décongèlent dans le couloir, je revis ça, cette scène. Il faudra bien que je les jette. Demain. Je ne connais même pas son prénom. Mais il me restait du café dans les sacs, posés à la hâte dans l'entrée; un petit noir serré à minuit en l'honneur de.

-maispastrop-




20/10/08

Comme un sac

Avant hier, l'homme avec qui j'ai dormi s'est couché à 3h22,
et hier, le même homme s'est levé à 8h50. Il a bu deux cafés, en a préparé trois, en a laissé un sur la table à côté de mon lit. J'ai commencé à le boire froid, et puis je me suis rappelé l'existence du micro-ondes.
Combien sommes nous à commencer la journée par les mêmes gestes?
J'éteins cette sonnerie criminelle, je me cogne un peu ça et là, je fais pipi, j'allume le téléphone, j'écoute les messages en préparant le café (ou en le réchauffant), je bois le café en regardant par la fenêtre, je dors encore et déjà, j'ai envie d'une cigarette.

Aujourd'hui, je ne sais pas à quelle heure l'homme d'hier s'est réveillé, ni s'il a préparé le café à une autre demoiselle. Je pense à ça en cherchant un pull que j'ai absolument envie de mettre aujourd'hui, parce qu'il va bien avec le ciel gris vert qui surplombe la ville ce matin. J'y ai pensé en ouvrant les yeux, c'est dire si j'y tiens, mais impossible de mettre la main dessus.
Oui, il y a des choses plus importantes, il y a même des choses tout simplement importantes et ne pas trouver ce pull n'en est pas une. Bah allez dire ça à une fille de 25 ans à peine réveillée.

J'ai l'impression de passer ma vie à chercher quelque chose.
Le plus souvent, dans mon sac.

En 2° position: les briquets et les stylos. Est-il vraiment nécessaire de préciser à quel point cela peut-être urgent comme besoin? J'enrage à farfouiller et quand je trouve, je n'ai plus envie de fumer, ou encore j'ai perdu l'idée que je voulais noter, toute déconcentrée que j'étais à trouver des noms d'oiseau à ce foutu sac. Il arrive aussi qu'une âme bienveillante avance sa main vers ma mine renfrognée et allume un briquet devant moi. Bon. Merci. Mais n'espérez pas que je vous fasse la conversation pour autant, faudrait attendre au moins que mes pulsations d'enervement descendent en dessous de 80. Repassez plus tard.

En 1° position: les clés. Tout en haut du top ten, elles détiennent la place du vainqueur et ne comptent manifestement pas la laisser à n'importe qui. Elles y tiennent, les mauvaises et s'y accrochent vaille que vaille.
Jusqu'à me faire renverser totalement mon sac devant la porte, à bout, exaspérée et prise en flagrante panique par un voisin que j'aime pas. Et vous pensez bien qu'il ne manquera pas de mettre ça sur le compte de la très méchante jeunesse désorganisée ou peut-être sur l'ingurgitation de substances illicites. C'est toujours un voisin que j'aime pas, ça rate jamais.
Ceci dit, il n'y en a qu'un que j'aime. Et comme avec lui, on discute de la pluie et du mauvais temps, je suis toute à mon aise pour trouver le trousseau et ainsi, je ne me rends même pas compte que je les ai, ça y est, et que j'ouvre la porte en lui souhaitant une bonne journée.


Le téléphone me direz-vous. Le téléphone, je ne le comptabilise même pas. Je me préserve de l'ulcère en ayant depuis longtemps abandonné l'idée de le trouver à temps pour répondre.
Il sonne, très bien, qu'il sonne tant qu'il lui plaira de sonner, moi je garde mon sang chaud froid et, incrédule, calme, lance ma main dans la jungle de mon sac à main. C'est même pas pour répondre, c'est pour écouter le message, et pour, peut-être rappeler. (Ma facture du mois dernier ressemblait à un n° de Boeing.)

Il n'y a pas toute ma vie dans mon balluchon, et je n'ai jamais trop adhéré à cette coutume nationale qui consiste à crier au scandale quand un homme regarde dans le sac d'une femme. Je mets bien mes mains dans leurs poches, moi... Il n'y a pas toute ma vie parce que j'en change souvent, pour l'accorder à la tenue du jour. Comme je me lance dans cette occupation vitale à l'heure où je devrais normalement arriver à mon rendez-vous, j'oublie l'essentiel d'aujourd'hui dans le sac d'hier; et ça, tous les jours.

Je fais alors avec ce que j'ai sous la main de mon sac à main, improvisation quotidienne, je retombe sur des carnets à moitié pleins, à moitié blancs, je découvre une adresse que je croyais avoir perdue, et je suis devenue très convaincante avec l'habitude, pour expliquer au monsieur en kaki que, si, si, bien sur que j'ai un abonnement, mais malheureusement il est resté dans le sac en cuir noir avec ma tenue années 60.

Dernièrement, j'ai mis un plus petit sac dans tous les autres sacs. Dans ce subterfuge, je range les têtes de peloton, les clés, le portable, le briquet et le stylo.
Je réponds au téléphone plus souvent, j'arrive de moins en moins en retard. Ah oui, et j'ai supprimé le lait de mon café, fait le deuil de mon inénarrable noisette, la remplaçant par un austère petit noir. Je ne fume plus à jeun, aussi. Et je mets de plus en plus de temps à me remettre tant bien que mal -plutôt mal, d'ailleurs- de mes frasques nocturnes.

Vieillir vous dîtes?

-maispastrop-