L'ennui et le jour.

Je me plains pas.

J’ai à manger. Même s’il arrive que j'attende de trembler d'hypoglycémie pour me nourrir. De la même façon qu’il m’arrive d’aller faire pipi à la tou-tou-toute dernière minute. Je sais pas pourquoi.

Mais j’ai des toilettes.

Me faites pas le coup des petits africains qui souffrent de malnutrition. S’il vous please.

Je vole mon carpaccio, régulièrement. Je paie mon parmesan, parfois. On m'offre des câpres des Pouilles. Ma colocataire a un bon plan Mozzarella. Je fais super bien le hachis au canard. Et le café. Sans que je m’en rende compte, ma mère gave mon sac de graines de sésame et autres potions magiques quand je passe chez elle. Quand j'accepte enfin son invitation, mon père m'invite à la pizzeria ou à l'Hippopotamus, comme tous les padre. Léon de Bruxelles, aussi. Le Bistro Romain, bien entendu. Où je n'ai pas à voler le carpaccio, où on m'en ressert même jusqu'à ce que je puisse plus bouger, coufle-bourre.

J’ai un Franprix ouvert jusqu’à 22 heures en bas de mon immeuble, pile poil, et ouais.

Et un appétit d'ogre. Manger, c'est mon doudou.

Je me plains pas.
J’ai aussi. Heu.
Un toit.

Et un toit sur mon toit, rapport au dernier étage où j'ai élu domicile. Un toit où y rien au dessus et sur lequel je peux aller. Et quand j’y vais, généralement, c’est pour fumer des pétards et boire de la gnole avec des affreux.


J’ai des affreux, donc.

J’ai aussi d’autres trucs.

Un sexe. Par exemple.
Avec lequel je fais tout comme ce que vous faites avec le vôtre. Mais en mieux.
M’avez vous déjà vue faire pipi? Bon. Alors.


Un ordinateur.
Sur qui il m’arrive de passer ma main pour caresser l’écran. 
Je l’aime. Je lui ai donné un prénom. Il a des soucis de santé et ça m'inquiète.

J'ai de l'inquiétude.

Et un buraliste chinois. J’ai ça, aussi. C’est à dire un buraliste ouvert tout le temps. Même quand c'est le 1° janvier ou pendant le ramadan.

J’ai manifestement une connexion internet, dix doigts et un blog. Je suis une PRIVILEGIEE. Je suis comme vous, on est d’accord, ok. 

Je me plains pas.
Je suis pas du genre à me plaindre.
J’aime pas les geignards.
Là n’est pas la question.

Il n’est d’ailleurs pas dit qu’il y ait une quelconque question dans les centaines de signes à venir. Si vous êtes du genre à toujours vouloir répondre à tout, passez votre chemin. Ou alors, oui, allez répondre aux réclamations de ceux qu’habitent dans des quartiers où tout ferme à 20 h. Le Franprix, le tabac, moi, le planning familial. Allez-y donc.

Et pourtant.
Je passe mes journées à attendre le lendemain, même pas vraiment impatiente, je suis d’ailleurs pas persuadée que je les attende réellement, les jours d’après; et puis après quoi? Sérieux. Le 2° bing bang, peut-être? Le renouveau? La renaissance? Mais enfin, faut bien que je nomme ça d’une façon ou d’une autre. Disons donc que j’attends. 




Même un chat a plus d’activités que moi, en ce moment. Je parle de chat d’appartement, entendons nous bien; ceux qui servent de statues sur les rambardes de balcons ou les pianos fermés, à peu près. Pas ceux qui pêchent et chassent et rentrent chez les gens et s’égarent et se perdent et tombent des balcons ou des pianos et. Et tout. Même ceux qu’on abandonne, ils se bougent davantage, au moins au niveau du stress. Et des émotions qu’ils provoquent.



Non, je parle du chat bourgeois que j’ai sous la main et sur qui je pose souvent ma paume chaude et ergonomique pour entendre vrombir le torse et le goitre sous le plaisir que ce geste de rien du tout lui procure. Le chat, ce pacha, au moins, lui, il passe du canap’ au lit et du lit au fauteuil; pour pioncer, peut-être, mais il le fait. Et, régulièrement, il pisse. Sans compter le nombre de fois où il déploie tous ses charmes pour se délecter de la pâtée de cheval qu’on a abattu après qu’il se soit cassé une patte, lors d’une course à Chantilly. Ca fait de la gym, quoi. Un peu. Du mouvement. Ca sollicite 2,3 muscles et un certain pouvoir de séduction. Parfois même, ça s’étire.

Moi je reste dans le lit, j’en bouge pas d’un poil. Et je ronronne plus jamais. C’est à peine si je remets le drap dans le bon sens après l’avoir chiffonné d’une nuit blanche. Je vais pas jusqu’au fauteuil, non, je pose même pas mes yeux dessus; ça demanderait trop, beaucoup, beaucoup trop de concentration.
Tu m’diras, même avec toute la volonté du monde, je tiendrai pas dans le fauteuil, là, en rond, pour y dormir. Enfin, avec beaucoup, beaucoup d’efforts et de contorsions, peut-être, d'accord. Mais on a compris que les efforts, c’est pas ma came, là, ces jours ci. 
Je passe un nombre incalculable d’heures à faire rien d’autre que rien faire. Je le sais, tout en le faisant. Je regarde le plafond, principalement. Il est grand. Et de type clair. Je vous dis tout. Je vous cache rien.

Même les livres, ou pire, les films, j’arrive pas. Je m’y mets 5 minutes et puis ça m’emmerde; le roman éponyme de Moravia, que j'ai acheté alors que la maladie ne m'avait pas encore complètement occupée, m'a paru incroyablement loin et haut, dans la bibliothèque. Je n'ai pas eu le courage ni l'envie de déplacer le tabouret pour atteindre la 5° et inhospitalière étagère. Et puis, qu'est ce qu'il est lourd, ce tabouret. Il a doublé de poids en 1 semaine, c'est éventuellement bizarre.

 
On dirait qu’il me faudrait un truc qui raconte l’histoire de ma vie pour que j’accroche.
Une meuf à poil dans un lit qui regarde un film dans lequel une fille passe son temps à poil dans son lit à regarder une femme dans un pieu qui... . Le pied, mon cul. L’enfer total. Pourtant, je suis à 75 voire 78% convaincue qu'à ça, je m’y intéresserai. Et je suis rarement convaincue de quoique ce soit à 75%. Sinon l’utilité de la viande rouge et l’inutilité du monde depuis la mort de Marilyn Monroe.

Limite, je supporterais Isabelle Huppert démaquillée dans un film sans dialogues. Quoique, la télé est dans le salon. Et le salon est au moins, je dis bien au moins, à 4 mètres de ma chambre, c'est à dire 8 pas. 8 pas de trop, donc.
Oui, non, je suis pas seulement flemmarde, je suis petite, aussi. Minus. Riquiqui.



D’un autre côté, on peut pas dire que je m’ennuie au sens propre du terme. Je m'ennuie pas comme mes amis s'ennuient quand ils disent "je m'ennuiiiie" en traînant sur le I comme pour remplir le temps au moins 3 secondes. Alors, ils tournent en rond, fument cigarette sur cigarette et se lavent plein de fois les cheveux, ou ce genre de choses ineptes. Non, c'est pas comme ça, dans mon monde. Mon ennui est teinté d'intérêt, en toute modestie. Je "m’ennuie" d’ailleurs généralement jamais. Notamment grâce à ma tête, ma géniale tête; on peut me planter devant un mur pendant une semaine, mettons que j’y trouve une mini fissure -y’a toujours une mini fissure- et à partir de là, j’imagine des trucs. J’ai pas besoin de grand chose, vraiment, je suis fille unique, hein, j’ai roulé ma bosse, je lui ai fait faire de l'exercice à mon imagination; la fissure fait l’affaire et me peuple ma journée; je visualise tout un tas d’histoires, marrantes, si possible, dramatiques, si vous voulez; avec un peu de chance, je finis avec des scénarios cochons. Y’a certaines des anecdotes que je me fabrique qui mériteraient presque d’être couchées sur le papier. Mais pour ça, faudrait encore que je me lève, que je me véhicule jusqu'au bureau et que j’allume Grace Jones, mon ordi. Bwarf, rien que d’y penser, je suis crevée. 
D’ailleurs, là, ça y est, j’en ai marre de dire que je suis crevée, ça me fatigue.


A cet égard, j’en arrive à me demander s’il ne faudrait pas que j'envisage de vivre le jour, un jour. Peut-être. Peut-être.



L'ennui porte conseil. Voyons voir.

-maispastrop-

3 commentaires:

berfk a dit…

ah parce qu'en plus t'es moche?

souv a dit…

Salut Manon,
j'ai le même sentiment ces jours-ci, je suis resté blotti dans mon lit, je me réveillais à midi, limite après une heure hors de ma chambre à essayer de produire quelque chose, je ne trouvais rien, ne pas avoir de contraintes de temps, d'obligation, alors je me dirigeais vers ma chambre et m'écroulait dans mon lit, même si je n'avais pas sommeil. Ce qui me tient éveillé et m'ennuie de cette vie, c'est de voyager, bouger. Je n'ai qu'une hâte c'est de me débarrasser de tout ce mini-confort et "m'échapper".
Bises.

Anonyme a dit…

(father to a sister of thought) nutudju