C’est une triste maladie que de manquer d’imagination. La pire, peut-être. Un microbe qu’il ne faut pas laisser s’installer, jamais.
Jamais, tu m'entends?

 Un virus ingrat et insidieux qui s’attaque à mes faibles défenses immunitaires 3... 4 fois par an. Et pas seulement quand il fait froid. Ca se répartit équitablement, printemps, été, automne, météo, comme ça. Ca fait bien son boulot. L’hiver, peut-être, aussi, parfois; c’est plus rare; l’hiver tout le monde rêvasse sous la couette, on se raconte des histoires autour d’un chocolat chaud et on se love dans la chaleur qu’un corps sur le départ a laissée dans le lit pour se rendormir. Mais l’hiver, aussi, peut-être, lors des mauvais crus arides et des mauvaise crues débordantes, je sèche; peut-être bien, ouais.
C’est au printemps, cependant, que ma tête brasse le plus d’air. Et attrape froid, dans les courants. Ce printemps, tiens. Et tout le monde se réjouit du bientôt beau temps, tout le monde s'enthousiasme du presque grand soleil, personne parle plus de rien, je m’assèche. Et le pastis n’y changera rien.

Ca ponctue le calendrier. Quatre fois l’an, comme ils disent, y’a les visites chez le gynécologue, et ça.
Périodes pendant lesquelles tout me paraît affreusement concret puisque je suis incapable d’imaginer une danse derrière un geste, de comprendre l’homme derrière un enfant, d’entendre un orchestre derrière les embouteillages. Et l’inverse. Ou l’inverse.
Je ne vois que le geste; l’enfant. Je n’entends que les klaxons. Ca pue les pots d’échappement. Je suis affreusement terre à terre, alors.
Et il est difficile de dire à quel point la vie manque de charme quand nous n’y voyons que ce qu’il y a à y voir.

 
 L’appartement où il m’arrive de rôder donne sur une école. C’est à dire que, non, ça n’est pas vraiment une école, plus tout à fait, puisque c’est un collège.
Depuis les fenêtres, au 2° étage, on peut admirer, en contre-plongée, les crânes hirsutes baissés sur les copies; parfois, on croise les regards rêveurs qui essaient d’attraper un bout de ciel; mais la plupart du temps, à cause du contre-jour, on ne peut qu’apercevoir. Apercevoir seulement les silhouettes. On ne peut même pas lire l’intitulé de l’interrogation sur le tableau noir. Vert, en fait. On dit toujours «tableau noir» pour parler d’un tableau qui n’existe plus, celui d'aujourd'hui vire au verdâtre un peu british qu’ont les plumes des canards au bois de Vincennes. Et ailleurs, si ça se trouve.
On ne peut pas lire l’intitulé de l’interrogation sur le tableau vert, ni même la date écrite en toutes lettres.


Si je m’en tiens à ce que je vois, j’arrête aussitôt de regarder, ça n’a en effet pas grand intérêt; l’occupation ressemblerait même tout à fait à ce qu’on peut appeler une sacrée perte de temps. Or, le temps, c’est ce que vous savez.
Et puis, si je porte tout de même un peu plus d’attention aux détails, j’arrive à distinguer un effaceur qu’une main distraite fait tourner sur elle-même dans une chorégraphie millimétrée, grâce à la cohésion longuement travaillée du pouce et du majeur; pendant qu’un billet circule sous les tables et qu’un coude se déplace, discrètement mais régulièrement, afin de dévoiler la copie au voisin; voisin dont le regard saute des réponses au surveillant et du surveillant aux réponses avec une souplesse oculaire tout à fait juvénile.
Si je veux bien croire qu’on triche toujours, je ne pensais pas qu’on utilisait encore des effaceurs, de nos jours. Enfin, de «leurs» jours. Et qu’on les faisait tourner, comme je faisais.  Moi j’arrivais même à le faire tourner dans un sens et puis le faire repartir à nouveau dans l’autre. Je ne savais faire que ça, en fin de compte, au fil des cours. Mais, attention, ça m’avait demandé des années de cancre.

Je croyais que les effaceurs, c’était réservé aux mots écrits au stylo à plume. Il existe peut-être un gros malin qui a inventé un effaceur pour l’encre des bic. Ou un effaceur qui n’efface rien mais qui écrit bien alors ils achètent tous. Ce gros malin doit être riche à ne plus savoir que foutre de ses royalties à l’heure qu’il est. Si ça se trouve, il est même devenu trop-riche-trop-vite, si bien qu’après avoir acheté des résidences secondaires et des amis de substitution en veux-tu en voilà, il a commencé à devoir s’intéresser à ce qui lui donnerait l’énergie de tenir aussi longtemps que les soirées qu’il organise le lui demande. Il doit être gros et un peu dépressif. Ou dépressif et un peu gros. Ou très maigre.
Il a du vieillir d’un coup. Sa famille ne le reconnaît sûrement plus. D’ailleurs, il s’en fout, il s’est trouvé une nouvelle famille. Celle de ceux qui ont gagné trop-d’argent-trop-vite et que leur famille ne reconnaît plus.

Je me demande s’il y a dans cette classe, dans ce cours de... -si j’en crois ma bonne vue-... français, une tête pensante dans le genre. Un débrouillard trop flemmard pour apprendre ses leçons mais assez ambitieux pour observer ses camarades de classe et en tirer parti. Enfin, non, pas ses camarades: ses voisins. On dit toujours «camarades de classe» même pour définir les pires connards à qui on a rêvé de démonter la mâchoire pendant toute notre scolarité.
Il observerait ses voisins en se disant, «tiens, qu’est ce qu’il nous manque, à nous?» et, peut-être, il inventerait le concept des effaceurs qui n’effacent rien ou des soirées pour ados. J’dis ça parce qu’un jeune con a véritablement inventé le concept des soirées pour ados. Résultat, il se retrouvait aux soirées pour adultes avec des sachets d’herbe et de poudre plus grands que lui; qu’on lui chapardait, d’ailleurs, et qu’on dispersait dans des pays d’excès où il n’avait pas le droit de rentrer.
Depuis ma fenêtre, j’me demande s’il y a ce genre de personnage dans cette triste classe.

Parce qu’elle est triste, hein, cette classe.

J’y avais pas pensé jusque là, mais une salle de cours, c’est affreusement disgracieux.
A croire que tout est fait pour déprimer pour de bon les élèves. A part le hall de gare de Perpignan, je vois pas plus maussade et impersonnel que cette pièce dans laquelle ils vont pourtant passer la moitié de leur année. Et de leur vie de mioches, finalement. Même leur chambre amoureusement postérisée, ils la fréquenteront moins.
Un amas de tables et de chaises de bois pauvre, sinon d’aggloméré, cet alignement ridicule, ces rideaux, ahlala, ces rideaux rêches et épais, ces tissus aux presque-couleurs-pas-abouties toujours plus déprimantes. Une sorte de rouge brique kaki. Qui a bien pu avoir l’idée de créer des rideaux de classe rouge-brique-kaki? Combien ce type a été payé pour ça? Ce tissu granuleux. Qui a bien pu avoir l’idée de créer des rideaux de classe rouge-brique-kaki rugueux.
Et nauséabonds.
Rideaux qui cachent à peine des fenêtres mal lavées, sur lesquelles on laisse s’incruster les traces de cuirs chevelus grassement adolescents, assoupis et assommés contre la vitre par ennui ou pas manque de nuit.

Les chaises toujours bancales. Ca rate jamais: à toutes, il manque au moins 1 des 4 tampons anti-dérapants. Alors ça crisse et ça brinquebale. Comme si c’était déjà pas assez branlant là dedans sous le cuir chevelu adipeux. Et les tables, sur lesquelles on n’a même plus le droit de graver pour toujours et à la vie à la mort, qu’on aime machine, que truc est trop beau et que 1 + 1 égale toi et moi, même si c’est pas vrai ou si c’est recouvert par d’autres.

Et c’est sans parler de la plante. Y’a toujours une plante dans une salle de cours. Une sorte de bonne conscience, j’imagine. J’veux dire, ça ne peut raisonnablement pas être installé là par souci d’esthétisme ou de bien-être. Si des gens se souciaient de l’esthétisme ou du bien-être des salles d’école, ça se saurait. Ca se verrait surtout.
Ca ne peut pas non plus exister rapport à l’oxygène ou au dioxyde de carbone, ou alors les profs de bio seraient tous virés manu militari. Et d’ailleurs, en parlant d’oxygène, tout, et principalement les profs et les rideaux, serait à revoir. Et serait revu, si l’idée était de rendre l’endroit accueillant.

J’en doute, là, tout de suite, je suis pas convaincue.

Donc, une plante, comme ça, hop, bon. Une sorte de restes de la motivation du premier jour gonflé d'énergie d’un professeur optimiste. Vite décrépies. La plante. Et la motivation.

Il arrive même qu’on trouve un poisson rouge, à côté du ficus.
    




J’ai connu ça dans une de mes écoles. Ca avait le don de me rendre tarée à chaque fois que je rentrais dans la pièce. «Ils veulent nous faire croire à un petit coin de paradis ou c’est vraiment et uniquement du foutage de gueule?» que je me demandais. Et puis ça m’inquiétait, toute cette vie laissée à l’abandon une fois les 18 heures sonnées. La décoration vivante, j’ai jamais été pour. J’ai moi-même refusé d’en être, c’est dire.

Le truc le plus joli qu’on trouve dans une salle de cours, exceptés la prof d’anglais stagiaire ou le pion des heures de colle, c’est certainement une carte du monde, ou de la France, mettons. Laissée là depuis toujours, on croirait; y’a même des régions dont les noms ont changé, les fleuves ont grandi, ou séché, les départements sont nés, depuis. On a peut-être même délimité les pays d’Afrique à l’équerre, entre temps.


Malheureusement, le public auquel s’adresse cette fioriture n’est pas à même d’y trouver une once de beauté. Et on peut comprendre ce public pour la bonne raison que nous avons nous-même été ce public. Et que nous n’avions que faire de la vieille et authentique carte de France du fond de la classe d’un cours qu’on séchait tout le temps puisque le seul endroit qui comptait, alors, était notre nombril. Ou sa bouche. Ou sa bouche sur notre nombril. Et le café du coin.
Mais le pays qui nous offrait des rideaux parfumés à la mort tout en nous vendant l'apprentissage de la litote, c’était trop d’ironie pour nous, vraiment.
Pour eux aussi, certainement, aujourd’hui, là, pendant que que je suis à ma fenêtre en les contemplant. Certainement.

Mais je n’ai pas d’imagination en ce moment. Alors je ne vois qu’une salle austère remplie d’insolents boutonneux. Et je referme ma fenêtre devant laquelle les pauvres, pauvres platanes peinent à bourgeonner.
Qu’ils vivent leurs vies et moi la mienne, ces mioches. Ils font tout de même partie de la génération qui donne de l’argent à Justin Bieber, je vous signale. Faudrait être l’Abbé Pierre pour trouver à ces trucs là un centimètre de raison d’être.

Il se trouve que l’Abbé Pierre est mort. Bon.

Ce que je ne sais pas, c’est qu’un insolent boutonneux m’a vue, moi, ouvrir mes fenêtres pour me pencher sur son cas le temps d’une cigarette. Et il s’est imaginé que j’étais une sorte de mondaine, qui traînait chez elle à fumer en plein milieu de l’après midi. Sa mère, à cette heure là, elle répond à 4 coups de fils en même temps et elle fait visiter autant d’appartements que ses mains peuvent ouvrir de portes. Je suis forcément une mondaine entretenue, moi, alors. En plus, je suis même pas vraiment habillée. Si ça se trouve, je suis carrément une pute, tiens. D’ailleurs, via une feuille clairefontaine A4 pliée en 8, il s’empresse d’en parler à son voisin et néanmoins camarade. Ils décident qu’ils se renseigneront sur mon cas, ils peuvent pas laisser ce mystère non élucidé. Et puis c’est toujours autant de temps qu’il n’auront pas passé à écouter cette prof au bord du suicide. C’est déjà ça.
C’est toujours au bord du suicide, les profs de Français. C’est pour ça qu’on les aime. Enfin, c’est pour ça qu’on les aime après. C’est toujours ça.

Mais je n’ai pas d’imagination en ce moment, aussi ne puis-je pas concevoir que d’autres en aient, et quand je sors acheter ma dose quotidienne de nicotine, je ne remarque pas que c’est l’heure de la fin des cours. Les queues devant les boulangeries ont beau faire le tour de la ville, je ne comprends pas non plus pourquoi 2 mioches mal habillés me suivent en pouffant.


Pour moi, ce ne sont que deux bébés-trucs qui, au lieu de me suivre, feraient bien de traiter leurs problèmes cutanés et vestimentaires. Et même quand ils pouffent encore, je me dis qu’il est urgent qu’ils pensent à muer, ces crevards.

Honnêtement, les jeunes, c’est du ridicule sur pattes quoi.

Pour eux, je suis une chose qu’ils ne comprennent pas et qu’ils vont suivre jusqu’au supermarché pour voir si elle se nourrit; et de quoi. Si elle utilise une carte bleue, ou si elle sort un billet de 20 d’une énorme liasse cachée dans un journal. Rapport à la prostitution suspectée et les séries américaines, tout ça.

Pour moi, ils sont une présence gênante, j’aimerais être tranquille maintenant. Et toujours.

Pour eux, agités devant l’éternité, derrière mon geste, il y a une danse; derrière un bruissement d’ailes, un oiseau. Derrière ma distance, un mystère. En me suivant un peu en retard, ils font freiner les voitures sur le passage piéton, et ça klaxonne. Ils sont les fanfarons de cette fanfare, ils entendent l’orchestre pendant que j’ai seulement mal à la tête.

Sérieux, les jeunes, c’est la tannée quoi.

Voilà qu’ils gambadent en me dépassant maintenant. Je ralentis. Je suis curieuse de savoir comment ils vont mener la fin de leur enquête.
Ils ralentissent aussi.
Soit.
Je m’arrête.
Ils s’arrêtent aussi.
Soit.
Je me demande si en me mettant à pisser cul nu en récitant les capitales du monde et en me curant le nez, là tout de suite dans la rue, je les verrais me singer aussi bêtement que leur âge l’impose.
Je m’arrête complètement en me disant que le peu de capitales qu’ils connaissent sont celles qu’on voit sur les t-shirts qui les <3. Et qu’ils ne savent même pas que c’est pas une capitale, New York Empire State of Mind.

Start spreading the news, dumbass, que j’me dis. Et je me fige quand même vers eux, le menton un peu relevé, l’air passablement provocatrice.




Le truc, c’est que moi, je suis pas en train de me gondoler avec mon meilleur super camarade d’ami de classe, mais toute seule, toute seule, et qu’immobile comme ça, je m’ennuie sur les bords et puis j’ai peur que le tabac ferme; j’ai envie de finalement m’en foutre et de repartir de plus belle. J’imagine qu’ils s’en foutront, eux aussi, j’imagine qu’ils ne savent même pas s’ils pensent vraiment quelque chose de la situation, j’imagine que ce que j’ai appris sur le cerveau des adolescents ne m’engage pas à les aimer davantage, j’imagine que mon manque d’imagination m’éloigne d’eux, de leur monde absurde de possibilités et de curiosité. J’imagine que je sais que je m’aime pas quand je me rappelle l’époque où j’étais comme eux. Où mes congénères enlevaient des ailes aux mouches pour voir si elles pouvaient toujours voler, et où les filles brisaient les garçons pour voir s’ils pouvaient.... toujours enlever les ailes des mouches.
Alors comment les aimer, eux?

-Bon, on fait quoi maintenant?

Bien entendu, ils feignent ne pas m’avoir entendue. Ils arrêtent de parler, se regardent en écarquillant leurs globes oculaires grand comme ça, comme ça, et essaient de reprendre une conversation tout en gloussant, l’air de pas être là et de pas faire ce qu’ils font, ces trous du cul.





-Evidemment vous faites comme si vous ne m’aviez pas entendue. Super. Mais, arrêter de parler, rouler vachement des yeux et reprendre une conversation ayant pour sujet «heu t’sais, ouais t’as vu tu t’souviens d’ailleurs », ça trompe pas son homme, hein.

Ils daignent tourner la tête vers moi.

-Voilà. Bon. Donc, on fait quoi, maintenant, disais-je.

Tout répéter, convaincre, être patiente. Ca vous fait perdre un temps, ces animaux là... Un calvaire.

-Bin.
-Bin?
-Bin rien.
-Comment ça, rien?
-Chais pas, rien.
-Rien, c’est pas possible.
-...
-Je dis pas qu’on doit décider d’un resto où manger ensemble ou quoi, je préférerais mourir que de connaître vos goûts culinaires, mais on doit faire quelque chose entre continuer la filature ou l’arrêter. C’est de ça que je parle.
-La fila quoi?
-La filature.
-De quoi?
-Vous savez ce que «filature» veut dire.
-Bin.
-Bin?
-Bin nan.
-Alors pourquoi en faites vous une?
-Nous?
-Oui, vous. Allô. Youhou. Wake up. Vous me suivez = vous faites une filature.
-Ah. Aaaaah, ok.
-Oui, «ah». On devrait jamais avoir le droit de faire quelque chose dont on ne connaît même pas le nom. C’est comme la sociologie. C’est ridicule, votre vie, sérieux, ça me fait pitié. (Je dis «pitié» comme si le mot pesait plus lourd que les autres, dans ma bouche, au fait, et qu’il me fallait faire peser plus lourd chaque lettre)
-Bin au moins on sait qu’une fille à sa fenêtre en plein milieu de la journée c’est une entretenue hein.
-Mais, ça, c’est pas une action que VOUS faîtes.
-Bin.
-Bin non. Cause que vous, si vous vouliez justement être entretenus, faudrait déjà que vous soigniez cette vilaine peau, comme dit lot’, et que vous achetiez des jeans à votre taille. Sans ça, je donne pas cher de votre carrière.
-Ouais d’accord ouais. ... Quel «ot’»?
-Non mais ok, ok, je suis la vieille, vous êtes les jeunes, ok, mais y’a quoi comme action que vous faîtes dont vous connaissez le nom? Hein?

Je sors une cigarette, rapport au fait que finalement, oui, j’ai envie d’entendre absolument  leurs arguments hyper cons. En fumant.

-Genre marcher ça fait la marche?

Il sort son briquet.

-Genre ça ouais, j’dis, en attendant que la nicotine rentre.
-Bin...
-Bin?
-Enculer, ça fait la sodomie.
-Super, et sucer, ça fait la fellation, d’accord. Mais à part des trucs de morveux prépubères?
-...
-Et t’as déjà enculé quelqu’un? Tu t’es déjà fait sucer? Tu parles que de trucs que tu fais pas? Tu veux qu’on cause du yoga en 69 en saut à l’élastique au Pérou peut-être?

Et j’imagine, en le disant, que ça n’existe pas, mais qu’il faudrait que j’en parle à 2,3 personnes tout de même.

Il rougit et sort un briquet, va pour l’allumer et n’y arrive pas. Il se trouve qu’il tremble. J’allume ma cigarette toute seule avec son briquet à lui, et ça m’énerve d’imaginer que je rentre là dans une scène de grande dadame face à ces petites crottes de peteux. Faut que j’arrête de fumer, sérieux. Faut qu’ils grandissent, please.





-Du genre, par exemple, je sais pas hein, je dis ça au hasard, peut-être quelque chose comme «réfléchir» ça fait «la réflexion», ou, mettons, «manger autre chose que des hamburgers» ça fait «une peau qui rend présentable» non?
-Mais vous êtes une entretenue alors? Vous fumez vachement bien.
-Mais, c’est vrai que les ados ils leur faut beaucoup de temps pour comprendre qu’on a changé de sujet?
-Les entretenues, elles répondent jamais directement aux questions.
-Personne ne répond jamais directement aux questions.
-Pourquoi?
-Bin...
-Ah vous dites «bin» vous aussi?
-Non mais. Parce que sans ça, on s'ennuierait à mourir. Sans ça, je devrais vous répondre que, non, je suis pas une entretenue, et votre f.i.l.a.t.u.r.e. perdrait toute raison d’être, et alors vous vous sentiriez aussi cons que vous l ‘êtes et on n’aurait plus aucune raison de se parler alors que bon.
-Bon?
-Bin. Bon. On se parle tous toujours un peu sur des malentendus. C’est joli.
-...Ah ouais.
-Non mais attendez on n’est pas obligés de parler. C’est vous qui m’avez suivie.

J’écrase ma cigarette. Avec mon pied, même.




-Bin, oui. Mais bon. 
-Parfait, je crois qu’on a atteint la fin de notre conversation. On peut maintenant se dire au revoir et retourner à nos occupations. Vous, le biactol, moi, les capotes, tout ça tout ça, quoi.
-...Vous écrasez vachement bien votre cigarette.
-...
-Un ange passe.
-(m’étouffant) Non! on dit encore «un ange passe» à votre âge? Arrêtez!
-Quoi notre âge?
-Quoi notre âge, ouais? (Là c’est le deuxième boutonneux qui parle, et pour la première fois).
-Bin, votre âge quoi. Pourquoi t’as rien dit jusqu’à maintenant, toi?
-Il aime pas parler.
-Ah je vois. T’as décidé qu’il aimait pas parler parce que toi t’aimes parler. Du coup il parle jamais et quand il parle tu dis qu’il aime pas ça comme ça, toi tu peux..
-(me coupant)N’importe quoi. N’IMPORTE QUOI.
-N’IM-POR-TEUH-QUOI (Là c’est le deuxième boutonneux qui parle pour la deuxième et finalement seconde et donc dernière fois)
Et ils partent. Je fais demi-tour, je me rappelle même plus vraiment ce que je devais acheter absolutment avant une certaine heure. De la vodka? Ils m’ont fatiguée. Est ce possible? Ils m’ont réellement fatiguée. Ils reviennent, tiens, d’ailleurs, tant qu’à faire, les bougres.


-Ouais, bin, on voulait vous dire que, on n’est pas si des bébés que ça vu que vous nous parlez comme à des demeurés.

Dit-il en se balançant sur ses pieds et en tripotant ses boutons. Et sa mèche.

-Ok. Cette phrase n’a absolument aucune syntaxe, mais j’vais faire comme si je l’avais comprise.
-On n’est pas des bébés. On n’est pas des demeurés.
-J’ai pas dit ça.
-Ouais mais bon.
-Ok, pas de problème.
-Non  mais on a bien vu que vous nous preniez pour des bébés.
-...
-Bin, quoi? C’est pas vrai p’t’être?
- Je sais pas. J’en sais rien. Vraiment, je sais pas.
- Bin demandez nous.
-Demander quoi?
-Si on est des bébés.

Voilà que je ressors une cigarette.

-Ok. Heu.Voyons... Ah. Ok: Est-ce que vous avez déjà arraché des ailes à une mouche?
-Pfff, quel rapport?

Il ressort son briquet. L’autre est toujours à l’écart.

-Rapport au côté bébé.
-Pfff, bin ouais.
-Et Pfffff. Donne moi ton feu. Et re-Pfffff.

J'allume ma cigarette avec son bic et cette fois, oui, clairement, pas de pitié, je me le range dans ma poche à moi.

-Ok quoi? C’est quoi le problème, quel rapport?
-Le rapport c’est «Pourquoi faire?»
-Pourquoi faire quoi?
-Rhaaaaa, pourquoi faire «arracher des ailes à des mouches» Einstein!
-Bin pffff.
-Pfff, quoi?
-Pour voir si elle volait, tiens.
-Cause que tu penses que si une mouche qui passe son temps à voler, quand tu lui enlèves ses ailes, tu peux enfin réaliser qu’elle avait des ailes pour voler, c’est ça?

Je ris d’une façon qui peut être un peu méprisante, c’est vrai.

-Quoi?
-Quoi, quoi?
-Bin, la mouche trouduc.
-Bin j’voulais voir.
-Ce que tu savais déjà?
-Bin.
Ras le bol des «bin». Alors, oui, Bébés. Bébés Cadum. Rejetons. Boutonneux. Puceaux. Castra. Petites bites. Frimeurs. Baltringues. Oui.
-Non mais, j’ai juste enlevé les ailes pour voir si ...  ... si ça marchait. Je sais pas.
-Tu vois toi même en le disant que c’est ridicule et que ça n’a pas de sens.
-Mais je veux pas vous vexer!
-Mais, je suis pas une mouche!
-Non mais je veux pas que vous pensiez que... tout ça.
-Je pense rien. Merci pour le briquet. A bientôt.
-Quoi?

Je pars, un peu, en essayant de me rappeler où est le supermarché et en me disant, pour plus tard, que je ne parlerai plus jamais à quelqu’un dans un quartier qui n’est pas le mien.
Pour ne pas oublier ce que je devais faire.
Que je ne parlerai plus jamais à quelqu’un qui a encore des boutons. Pour ne pas oublier qui nous sommes.
Les petits morveux me dégoûtent.




On tape sur mon épaule.

-Oui. («oui» très lassé, hein)
-Vous êtes formidable.
-Super.
-Non mais vous avez quel âge?
-Comment ça. Ho. Ca vous regarde pas. J’en sais rien.
-Vous avez 20 ans non? C’est sûr. Vous avez 20 ans. 21?

Ma tête formule des trucs, des idées, des pensées aussi, je sais jamais vraiment quel âge j’ai, dans la vie, je suis toujours à 2,3 ans d’écart de mon certificat de naissance. Mais ça, je sais que non, j’ai pas 20 ans, non. «T’as vu mon foie», j’ai envie de lui dire. Et finalement, je lui réponds:

-Non. Non, j’ai 29 ans. Ou 28. Je sais plus.
-N’importe quoi.
-Si, si, je suis née en 82.

Silence de cimetière.

-Bon, ça va, 82 de 1900 hein. Je suis pas en talc non plus, ho.
-Ouais mais 82 quand même. Je vous crois trop pas. Vous avez 24 ans! Mais oui, 24 ans. 
-Comme tu voudras.
-...
-...
-Si c’est pas une réponse d’entretenue, ça.
-Oh, dégage. Et pour de bon, là. Allez. Ouste.
Mais j’ai ri quand même, soulagée d’entendre enfin quelque chose d’un peu perspicace dans sa bouche.

Il m’a suivie jusqu’au tabac. Il se cachait derrière des brindilles. Il laissait voir ses yeux malicieux. Malins? Son ami était rentré. J’ai vu son ombre avant de passer la porte. Et, il regardait à ma fenêtre pendant l’explication de texte de Flaubert le lendemain. Il était le seul à ne pas mortellement s'ennuyer.
Les heures passent trop lentement pour eux, et les années trop vite. Pour moi.
Si derrière lui, je devrais voir un homme, peut-être que derrière moi, il voit une gosse. C’est possible. Ca a tellement d’imagination, à c’t’âge là, ces imbéciles.
Il a laissé un mot, à la concierge, un jour plus tard. Ca disait «Hey Missise Robinson Ouide Like Too Now a Liteulle Beat Of You files»


Il y avait un point de marqué, pour la culture, mais un point de perdu pour l'écriture. Anne Bancroft aurait peut-être pu trouver à ces fautes d'orthographe une nonchalance attrayante.
Il se trouve que Anne Bancroft est morte.
Et pas moi.  


J’ai un début de ride sur le front, j’ai vu ça ce matin, je sais que c’est à cause de mon étonnement perpétuel et de ma perplexité quotidiennement passagère. Je le sais. Il n' y pas d’autre explication, j'imagine.


-maispastrop-







Si ta marraine tond ton parrain, on s'en fout de ton tonton.

Ce qu’elle est devenue, je l’ignore; je ne pense pas en avoir d’ailleurs quoi que ce soit à foutre aujourd’hui. Ce n’est pas quelqu’un qui me manque, ce n’est pas non plus quelqu’un pour qui je m’inquiète. Elle a même pas le double de mes clés, d’façon, elle me servirait à quoi?

Je l’aimais beaucoup. Elle était mon idole, mon idole «de la tête».

J’aimais ses humeurs, humeurs dont elle changeait plusieurs fois dans la journée et ce, en toute logique, toujours de manière imprévisible. Une simple brise pouvait la ravir le lundi et la rendre acariâtre le mardi. Le mercredi, alors que ça commençait à souffler et qu’on se demandait tous comment elle allait le vivre, elle ne s’en rendait tout bonnement pas compte; toute occupée qu’elle était à s’émerveiller sur les petits détails de la vie, comme ça. Vie qu’elle maudissait dans sa globalité une heure auparavant.
Rien n’était fixe, c’était au petit bonheur la chance qu’on se rendait à un déjeuner avec elle. Je l'appelais «pilouface», tout attaché et un peu sommairement, mais j’avais 10 ans, à l’époque, alors ça va, ça passe, c’est pas dramatique.
Quand je lui donnais ce petit nom en sa présence, toujours, à chaque fois, ça n’a jamais loupé, elle se levait -elle était souvent assise à cause de ce que je vous expliquerai plus tard- et minaudait avant de s’égosiller sur Coryne Charby. Elle regardait tantôt à droite, tantôt en face, en faisant exagérément virevolter ses cheveux, comme ses chanteuses des années 90 à qui on demandait de jouer yeux dans les yeux avec 3 caméras pendant une chanson de deux minutes 50, une chorégraphie à deux balles et quart et des paroles en soldes.



Si, à la fin de la prestation, elle attrapait un regard un tant soi peu réprobateur, elle rétorquait avant même de reprendre son court souffle «ho hé, les chansons de merde c’est fait pour ça, sinon, qu’on les pende haut et court, tous!».
Elle m’avait appris cette expression «qu’on les pende haut et court», je l’utilisais à tire-larigot, une autre expression qu’elle m’avait apprise, ça, «à tire-larigot». Je ne cessais de caser ce que j’imaginais être chic ou intellectuel, n’importe comment et n’importe quand.
A l’école, alors que j’avais essayé de griller la queue de la cantine et que le pion m’attrapait par le col en m’admonestant mollement et en me replaçant à ma place initiale, c’est à dire tout au bout, j’avais dit «maisheu, hier, je me suis fait volé ma placeheu, donc aujourd’hui, c’est à tire larigot !», convaincue de mon argument tout autant que de mon petit effet. Bon.

J’aimais ses humeurs, donc. Ses humeurs seulement, pas le fait qu’elle en ait, pas elle non plus quand elle en avait, seulement ses humeurs, comme des entités à part entières.


J’aimais ses malheurs aussi. Ils étaient dramatiques comme dans les livres. Tout le monde mourrait autour d’elle. Tout le monde. Tant et si bien que certains vivants commençaient à creuser un fossé, à repousser les rendez vous ou à passer sur liste rouge. A foutre le camp, quoi. «Foutus superstitieux», qu’elle disait.
Son fils était mort d'overdose, faut dire. Après ça, que son banquier et son cousin et son chat et son amie d’enfance meurent, mettons, le même jour et, pourquoi pas, tous assassinés par la même personne qui, de surcroît, aurait été un unijambiste fan de Wagner, ça lui aurait pas fait plus d’effet qu’un opéra de Wagner justement. Plus rien ne la touchait vraiment.
Cette inconditionnelle de la Walkirye donnait même ses places de loges Garnier à n’importe qui. Sérieusement, je l’ai vue de mes yeux vue tendre ses billets à des touristes inconnues, comme ça, dans la rue, boulevards des Italiens.
En fait, tout la touchait encore, mais précisément au même endroit, là où c’était déjà creusé, là où il y avait cette crasse, cette tristesse même pas humaine et qu’elle n’a jamais pris la peine d’expliquer pour la bonne raison qu’elle savait qu’on ne l’aurait jamais comprise. Alors les disparitions coulaient sur elle et abreuvaient son puits de malheur, comme ça, tout simplement.
Plus que ses malheurs, j’aimais Son Malheur, sa façon de faire avec, sa façon de faire sans, sa façon de faire comme si, ses manières, j’aimais comme elle vivait la mort. J’aimais les humeurs que ça lui provoquait.

J’avais 10 ans, j’étais en plein Madame Bovary, alors, hein, ça va, ça passe, c’est pas dramatique.

J’aimais la place qu’elle prenait.
C’était une femme ronde.
Souvent, dans la langue française, et c’est une des raisons pour lesquelles je l’aime tant, un même mot, un seul adverbe, revêt plusieurs significations. Ici, nous nous intéresserons à l’adjectif «ronde».
C’était une femme en sur-poids et ivre la plupart du temps, en gros.
Deux images en une même femme.
Elle était vraiment maousse, sans rigoler, les garçons qui ravissaient mes jours d’école à cette époque auraient du s’y mettre à 10 pour la relever après qu’elle ait raté le début d’une chanson à cause d’une fin de bouteille en trop.
C’était un phénomène.
C’était ma marraine.




J’aimais sa voix fluette et bizarrement désaccordée à la proéminence de ses poumons, la façon douce et talquée qu’elle avait de me mettre en garde contre le froid, les hommes et moi-même, quand je partais.

J’aimais son odeur. Elle sentait la grosse. C’est ce que je pensais, et j’avais 10 ans, alors ça va, ça passe, vous connaissez la chanson. La grosse hyper propre, la grosse coquette, le savon chic et la poudre Marie Antoinette. J’aimais son drame.

Elle était mon idole «de la tête». J’adorais l’intérieur d’elle. Comment elle réfléchissait, appréhendait, rebondissait. J’adorais la voir fabriquer ses plaisanteries, rire à celle des autres, et rebondir, encore. C’est un truc qu’elle faisait vachement bien, ça, le rebondissement. Rien ne la laissait vraiment jamais à terre. Rien n’aurait permis qu’elle nous laisse voir à quel point elle rampait après des millimètres de bonheur et d’oubli. Sa tête, comment elle était foutue, les chemins que parcouraient les pensées et la matière de son cortex, j’en étais fan. Mon idole «de la tête», vous dis-je.

Mais j’aimais pas son corps.

Ce qu'il était devenu, ce qu'il signifiait, la manière qu'elle avait de s'en foutre éperdument.


Un jour, son mari avait voulu me montrer des photos de leurs fils. Y’a toujours un parent qui craque et qui dégueule tout, et tant qu’à faire sur une mioche comme moi qu’a rien demandé. J’avais regardé la photo sans la prendre dans mes mains, comme ça, par dessus une épaule. Ok, le fils était beau, d’accord, ils avaient l’air heureux; jusque là, rien de bien étonnant. J’veux dire, c’est bon, je connaissais personnellement le père noël et j’avais déjà vu des films américains et même It’s a Wondeful Life, hé ho.



Mais elle, elle, bordel. A l’époque de son fils, elle n’était pas seulement une mère, elle était aussi l’épouse d’un mari et la galeriste réputée, la femme brillante et tout aussi exubérante, et belle, belle à couper le souffle. Ah non, pardon, c’est pas du domaine du détail. Et y’a pas de «elle a perdu son fils, elle peut bien prendre 40 kilos et en avoir plus rien à foutre». Justement, non. C’était une femme dont, qu’elle le veuille ou non, se dégageait un gâchis insupportable pour ses proches. Gâchis qui avait été conforté par ses photos sépia à la con sur une plage, une plage du nord, à tous les coups. Il fallait pas me montrer à quel point elle avait pu être belle en étant heureuse parce que je ne pouvais m’empêcher de penser que sa laideur d’aujourd’hui était proportionnelle à sa tristesse. Personne ne veut aimer quelqu’un de triste, personne.

J’aimais pas ce corps qui vendait un laisser-aller même pas bon-vivant, un laxisme suicidaire contre lequel je pouvais rien, rien. J’aimais pas son putain de corps et quelques fois, quand elle s’asseyait à côté de moi, je ne cachais pas l’inconfort que sa tonne provoquait quand elle faisait se creuser la masse du canapé vers elle et ses bourrelets. Comme par hasard, elle disait rien devant ma mimique dégoûtée. Et c’était pas le genre à rien dire. Comme par hasard. Ca me rendait encore plus maboule qu’elle ferme sa putain d’énorme gueule. Putain.

Parce qu’elle était ma marraine, ça signifiait, sur le papier, qu’elle était potentiellement en charge de moi si ma vraie mère de l’utérus venait à décéder comme un vulgaire humain. Non parce que j’avais cherché ça, dans le dictionnaire, un jour que je m’étais demandé si c’était pas un simple synonyme de «bouffonne». J'avais 10 ans, combien de fois faudra-t-il que je vous le répète. C'était pas dramatique.

MARRAINE n.f. (du latin mater, mère) Femme qui présente un enfant au baptême ou à la confirmation et qui se porte garante de sa fidélité à l’Eglise.
Tiens!
De toute évidence, sa fidélité à l’église consistait à croire uniquement en «buvez, ceci est mon sang» et puis, de toute façon, je n’avais pas été baptisée ou confirmée ou dieu sait quoi. N’empêche, c’est écrit «du latin mater, mère».
J’aurais préféré mourir avec la mienne que de me retrouver avec elle en adulte responsable à la maison, il m’était tout bonnement impossible de l’imaginer régler ses factures à l’heure et de me border sans me vomir dessus. Je m’étais demandé si ma mère n’avais pas pêché, en s’estimant immortelle, puisqu’il était certain qu’elle n’aurait pas non plus voulu être relayée par quelqu’un qui oubliait toujours ma date de naissance. Et la sienne. Et toutes les autres.




Et puis, elle s'appelait Jacqueline. Avouez que ça fait beaucoup de défauts pour une seule femme, tout ça. Pour je ne sais quelle obscure raison, tout le monde l'appelait Jacques. Il se trouve que son mari s'appelait également Jacques. Mais, illogiquement, et sans aucun respect de la symétrie, personne ne l’appelait Jacqueline, lui. Alors quand on criait «Jacques!» les 2 se retournaient.
Sauf que, généralement, on criait pas seulement le prénom, on lançait «Jacques, tu peux éviter de boire tout le vin?» ou «Jacques, pourquoi as-tu garé la voiture au milieu des Champs? Enfin!» ou «Jacques, ton mari a honte de toi, là, tu sais, il se cache.» ce qui fait qu’il savait, le vrai Jacques, l’homme du couple, qu’on ne s’adressait pas à lui. Et puis personne ne s’adressait véritablement à lui, jamais complètement, j’entends. Dès que quelqu’un lui adressait la parole, c’était doucement et sans l’interpeller publiquement, à l'oreille, pour lui dire combien sa femme était tous les adjectifs possibles. Personne l’écoutait. Personne l’écoutait jamais. Il est même possible que cet homme n’ait jamais fini une des rares phrases qu’il avait commencées.



On allait souvent dîner au Drugstore des Champs Elysées, on connaissait tout le monde, on nous accueillait comme des messieurs. Et, un soir où la mater-marraine avait décidé de s’attarder plus que de raison au bar, avec des artistes qu’elle exposait, j’avais osé demandé à celui qui n’était pourtant pas mon parrain «Dis, Jack -du coup, on l'appelait comme ça, Jack- tu t’occuperais de moi si ta femme mourrait?»
Ca n’avait pas réellement refroidi l’assemblée, à vrai dire. Ma mère m’avait adressé un de ces regards dont elle a le secret et dont on ne sait jamais si, en terme de pourcentage, la réprobation prend le dessus sur la complicité. La meilleure amie de Jacques avait jugé ma question franchement mature pour mon âge, 10 ans, vous savez. Et la meilleure amie de Jack semblait prendre plaisir à entendre sortir de la bouche du mioche ce qu’elle n’avait jamais osé formuler, cette vieille conne.
Il n’avait pas répondu, c’est comme ça, les dîners, on passe à autre chose et puis on passe à autre chose et puis on devrait passer à autre chose et puis personne se rappelle plus rien et les conversations restent en trois petits points. N’empêche qu’à la librairie du Drugstore où j’aimais flâner, Jacqueline s’est pointée, comme par enchantement. Je feuilletais un livre, un truc avec des images, j’avais le droit, c’est pas dramatique, j’étais jeune, et elle avait posé sa main sur mon épaule. S’en était dégagée une chaleur quasiment inhumaine, quelque chose de suffocant, un truc fou.
Je m’étais retournée aussi sec, inquiète de me trouver face à face avec un monstre thermonucléaire, et elle s’était penchée vers moi, comme ça, tout à fait comme vous pouvez l’imaginer, comme ça. 
Je pensais qu’elle allait me dire quelque chose, m’engueuler peut-être, pour mes questions sournoises de tout à l’heure, mais non.
Elle s’était contentée de se pencher, de me mettre son odeur incroyable de grosse poudrée dans les naseaux, et ses yeux dans les miens, sans rien dire. J’étais pas très sûre des messages du genre, à l’âge que j’avais, mais j’aurais juré que c’était une promesse. Un moment muet qui en dit beaucoup, quoi, si vous voulez.



A la caisse, elle m’avait suivie, toujours sans moufter, et quand je présentais les cartes postales de Marilyn que je voulais m’acheter et que le caissier, l’horrible caissier, constatait que malgré mes nombreuses pièces de 1 et 2 francs, je n’avais pas assez pour payer, je m’étais retournée vers elle. C’était la première fois que je comptais sur elle. Sans déconner, Marilyn, c’était du genre important pour moi.
J’avais dix ans.
Et, juste après avoir croisé mon regard, un regard d’enfant, en somme, qui pensait être indépendant mais se trouve dans le besoin et espère 3 pièces, elle était partie. Partie. Même ça, elle avait pas voulu me le donner.


Elle était LA femme que je n’aurais pas aimée si on me l’avait pas mise dans les pattes et si on ne lui avait pas déclaré qu’elle serait celle qui devrait s’occuper de moi comme de la chair de ses entrailles si ma génitrice venait à mourir.
Sans ça, on se serait jamais regardé le coin de la gueule elle et moi. Elle avait quelque chose de snob et d’obséquieux qui me dégoûtait quand je passais lui rendre visite à la galerie. Elle en faisait trop. Elle avait plus d’amour. Elle était déjà morte. Quelque part, j’aurais voulu qu’elle crève, je trouvais bizarre qu’un fantôme prenne autant de place, je comprenais pas, vraiment, pour de vrai, je comprenais pas qu’on l’écoute quand elle prenait la parole à propos de sujets sentimentaux alors qu’on savait tous qu’elle était toute sèche. Je voyais pas de raison d’écouter un vieux croûton de pain rassi s’exprimer sur la fluidité des sentiments et les naufrages de l’amour. C’était ses souvenirs qui parlaient. Je m’en tapais de ses souvenirs. J’avais dix ans, bon sang, faut vous le dire en quelle langue. J’avais dix ans et je voulais un être vivant, avec de l'avenir devant, là, maintenant, pour de bon.

Ca n’est jamais venu. Je pourrais imager l’affaire en romançant les années qui ont suivi et en lui prêtant un désintérêt total de la nourriture, de la boisson, des relations humaines, enfin bref, de tout ce qui rend quelqu’un humain, pour raconter qu’elle a fini rachitique et malade dans une chambre de bonne, mais c’eut été trop facile, et, avec le recul que j’ai aujourd’hui, trop scénarisé. Non. Elle continuait de se bâfrer, de s’enivrer et ce, dans tous les plus beaux endroits de Paris en compagnie des plus brillants parisiens. Mais je voulais un être vivant.  Alors j’ai décidé de couper les ponts. Je savais que ça lui ferait un peu chaud et un peu froid et juste après, un peu rien. J’assassinais personne. Sa tombe était déjà ouverte, merde. J’avais 10 ans. J’étais odieuse et vraie. C’est bon, ça passe. C’est pas un drame.

Aujourd’hui, je ne donnerai mon double de clé à personne d’autre qu’elle. Il faudrait peut-être prendre un train pour qu’elle me les donne mais elle m’offrirait le train, l’hospitalité pour la nuit et le tout sans me poser de questions, jamais. Que ce soit par manque d’intérêt ou par pudeur, je ne m'en m’inquiéterais pas outre mesure, dans les conditions du direct. Je lui serais simplement redevable d’être celle qui répond au téléphone à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Et, au petit matin, avec autant d’indolence que le soir.



Si ça se trouve, finalement, je l’aimais pas mal, cette grosse truie flemmarde du bonheur. Et puis, on m'en a offert un max, des cartes postales de Marilyn, depuis. Si ca se trouve, même, je comprends qu’elle se soit laissée allée mais en décidant auparavant de s’entourer de gens qui comprendront, qui comprendraient. Pas comme moi. J’aurais pu comprendre. J’aurais du, sûrement. Je m’en rends compte aujourd’hui, à 28 ans. Et si je lui avais raconté ça, je sais qu’elle aurait dit «c’est pas dramatique» entre deux bouchées. Et qu’elle aurait rajouté, après une gorgée de vin, «comme tout le reste.»

J’espère qu’elle aurait eu tort.


-maispastrop-
J'ai un peu de mal à écrire en ce moment, je passe mon temps à courir à droite à gauche, et le reste du temps, je bâfre.
© Olle Hemmendorff
"Pendant le siège, toutes les femmes ont mangé du chien. On pensait que cette nourriture leur inculquerait des principes de fidélité. Pas du tout. Elles ont exigé des colliers."  
Aurélien Scholl

La vie en fille d'attente.

Parfois, c’est d’une vie de vieille fille dont j’ai besoin.
Une vieille fille riche, s’entend.
Un grand appartement, aux couloirs interminables agrémentés de cadres remplis de photos sépia de familles qu’on a peut-être jamais connues, qui ne sont même pas des branches de mon arbre, si ça se trouve. Un piano, qui prend la poussière à force de n’être que trop peu aimé. Des livres reliés, aux pages encore scellées. Un plancher en bois ciré, un de ceux qui grince dès qu’on y fait 2,3 pas de fox trot de trop.
Et un environnement de vieux, plongé dans la naphtaline. Quelque chose qui serait déjà décalé de la vie, du cours de la vie, et figé pour toujours, en dehors, ailleurs, envers et contre les modes des canapés design et des feng shui-fait chier.

La rue pourrait continuer de fourmiller, le JT pourrait annoncer encore des nouvelles morts, des menaces, un tremblement de terre imminent, peut-être, rien ne bougerait. Paisible. Inaltérable. Loin.

Un contexte qui ne me rappellerait en rien, jamais, que j’ai, paraît-il, toute la vie devant moi.
Parce que c’est en ayant toute la vie devant moi que je prends le temps de ne jamais m’en occuper. Je ne prends jamais le temps de m’en occuper, de ma vie devant moi, parce que j’ai des amis de mon âge à voir, de la vodka à boire, des nuits à rattraper, des livres à dévorer, des séries américaines à empiffrer, des rues à arpenter, des trains à rater et beaucoup, beaucoup d’entre deux. Un état mi-pensif mi-léthargique qui m’amène à m’installer à mon bureau et à laisser mes yeux traîner sur les tickets de carte bleue du week-end. Pendant plusieurs heures, j’veux dire, mes yeux font ça, ils traînent sur les tickets de carte bleue du week-end.


Si seulement ces tickets de carte bleue m’inspiraient une idée révolutionnaire qui renverserait le monde et étoufferait les méchants... Mais non, devant ces tickets où, déjà, le carbone pâlit, je me pâme, d’abord, d’avoir passé une formidable soirée. Je découvre ensuite le montant, formidable, lui, aussi. Et puis, je blêmis et j’essaie de me rappeler. C’est moi, la méchante étouffée, maintenant. De formidable, ma soirée passe à formidiable. C’est comme ça que je dis, depuis peu, pour qualifier une soirée dont je pourrais jurer qu’elle était sensas’ mais que je ne peux me remémorer que par shots de souvenirs. Et puis, généralement, c’est à ce moment là que je pense à l’incalculable quantité d’€ investis dans des trous noirs. Autant de biffetons, qui, si je les avais économisé consciencieusement, m’auraient permis de ne plus avoir peur d’en dépenser plus que je n’en ai. Je vis tellement au dessus de mes moyens que de tout là haut, ils ont l’air encore plus petits.Il paraît que ça peut pas durer.

Je ne suis pas la première à le dire, je serai pas non plus la dernière: si j’avais été très riche, j’aurais été autrement géniale. J’aurais offert à ma vie ce que je lui promettais, petite, dans le Dear Diary.
Je ne dis pas que j’aurais exclusivement oeuvré pour l’humanité ou remué ciel et terre pour la couche d’ozone. Si ça se trouve, j’aurais même pas «fait» danseuse étoile qui sauve des lions pendant les vacances. J’aurais été la même finalement, mais en mieux, en un million d’€ de fois mieux.
Une sorte d’oisive jouisseuse, sur un plus beau canapé. Entourée d’horloges qui n’indiquent que les saisons. C’est vraiment tout ce qui compte, les saisons; les heures, elles ont même pas de personnalité à elles. 
Et, surtout, quelqu’un se serait occupé de ranger le désordre de mon jeudi soir. Alors, le vendredi, j’aurais pu m’attabler devant un bureau débarrassé de tous ces tickets de carte bleue; un bureau ami, qui ne m’aurait pas déconcentrée. Et, cerise sur Ladurée, je n’aurais pas culpabilisé.

Pour qu’il n’y ait pas méprise, je le précise: je suis pas à plaindre, et d’ailleurs, je ne me plains pas. Je sais simplement que l’argent et le temps me gâchent. L’argent que je n’ai pas, le temps que j’ai décidé de prendre quand même. L’argent qui manque et le temps qu’il reste, en somme.


Personnellement, je n’ai..., je n'aurais aucun problème avec l’idée de vivre dans un lit à écrire et lire et et manger, et d’autres trucs qu’on fait allongée et du genre qu’on couche pas sur le papier. L’ambition, la carrière, la reconnaissance, tout ça, ça me passe bien au dessus de mon mètre 60. Un peu trop, j'imagine.
Mais voilà, d’après mon banquier, je ne peux tout simplement pas me le permettre et j’ose dire que je trouve ça incroyablement injuste, ne pas pouvoir se permettre ce pour quoi on a été taillée. Surtout dans la mesure où, non, tout le monde n’aimerait pas vivre au lit à lire et écrire et tout le reste. Non. Je ne prendrais la place de personne. C'est pas vrai. Vous, par exemple, aimeriez-vous le faire? Il y a suffisamment de gens qui veulent déplacer des montagnes, monter une entreprise ou faire des enfants comme ça, il n’y a que ça, d’ailleurs.
Pour de vrai, moi qui aime tellement ne rien faire, je trouve absurde de n’être pas née riche héritière.
C’est un truc que j’ai mis dans ma liste des 10 choses les plus injustes de ma vie, «ne pas être une riche héritière». Et c’est en deuz. La première c’est d’être du genre à mettre cette injustice en deuxième position. La troisième c’est d’être un petit peu folle, bon. Tout ça se goupille finalement pas mal.
Mais le fait d’être un petit peu folle est aussi dans la liste des choses dont je suis contente d’être habitée sans avoir rien demandé. Oui, j’ai aussi cette liste là. Quoi? Je suis un petit peu folle, c’est tout. Et je m’en plains et m’en vante en 3° position de toutes mes listes. Oui, parce que, j’ai d’autres listes. Celles, des livres, des restaurants, des cocktails, des pays, des connards que, si je les croise je leur crache à la gueule, des amours que, s’ils me toisent, je les prends dedans mes bras. A chaque fois, ce qui arrive en 3°, c’est que, soit je suis un petit peu folle, soit, je m’excuse du choix fou du 2° de la liste à cause de ma petite folie.

Une vie de demoiselle, à l’horizontale, d’où tout est toujours plus joli.
Le droit de ne pas me préoccuper du monde, de ne même pas me demander comment je pourrai(s) être utile au déroulement de ce monde, de ne surtout pas réaliser que je ne suis rien et que je ne serai jamais utile à ce pauvre, pauvre monde où toutes les verticalités annoncent autant d’effondrements que les nineoneone et autres esclaves, morts debout pour construire la tour de Shanghai la plus haute de la terre alors qu’on est jamais aussi bien que couché, et que c'est comme ça qu'on devrait tous mourir. 
Une vie de vieille fille, à n’écouter que les radios qui parlent de musique classique et à éviter tout ce qui concerne de près ou de loin, l’Actualité.
Une vie d'ermite, où, cependant, les sushis seraient livrés plus vite, et meilleurs que dans les autres quartiers.
Une vie sans vous, j’imagine, aussi.

Pourtant.



Souvent, c’est une vie de jeune maboule que je mène. J’écris sur la poussière du piano «me voy a la nouba bambalaya, hasta la vista, baby» et avec les virgules.
Je m’écoute parler, avoir des avis sur la vie, la mort, la peine, la peine de mort, l’avortement, et l’amour. Je me moque de moi. Je suis à mon propre spectacle: une demoiselle qui, avec des amis, échange sur ce que d’autres connaissent mieux, connaissent, tout court, mais n'arrivent justement pas à tourner à la plaisanterie. Je me moque de nous. Nous me faisons rire. Et je souris en rêvant, repoussant ce bruit de fin du monde que fait mon réveil pour m’indiquer que la vie m’attend. Qu’elle n’attend que moi, paraît-il.
J’espère qu’elle est patiente.

-maispastrop-

Sans laisser d'adresse

( Si vous n'avez pas pris l'avion cet été, il y a assez peu de chances pour que vous ayez pu vous délécter de cette nouvelle estivale. Ca aurait été terriblement dommage de passer au dessus, n'est ce pas? ) 



Ce matin encore, je me suis levé à l’aube. Mes yeux n’en voulaient pas, mais mon corps a forcé la
main, et dans la salle de bain, je me suis rappelé que j’étais matinal pour une bonne raison. La
meilleure qui existe. La seule, peut-être. Dans le rétroviseur, le chauffeur de taxi surveillait mon
sourire d’un air suspect; c’est à dire qu’on est plus vraiment habitués aux gens heureux. Une fois
arrivé, j’ai compté avec satisfaction les minutes d’avance que j’avais devant moi, je me suis installé
et j’ai attendu.
  
        Ca y est, voilà, je ne ressens plus aucune fatigue. Au lieu de ça, une excitation gamine
circule un peu partout dans un corps que j’estime à chaque fois trop vieux pour s’emballer à ce
point. Je me sens bien, ici; ça me fait cet effet à tous les coups, j’ai l’impression d’être à ma place
plus que nulle part ailleurs. Il y a cette possibilité latente de partir n’importe où, il y a des étrangers
à tous les coins de salles d’attente, et des bagages remplis de souvenirs. Il y a, au delà de tout,
une conviction qu’on n’appartient jamais à rien ni à personne; conviction qui resplendit mieux que
jamais, là, dans cet endroit où tout semble pourtant me posséder tellement il me rend vivant. Je
me sens bien. Je les regarde. 
Je pourrais être cet homme, à ma droite, qui  -si l’on en croit l’empressement qu’il met à se
recoiffer chaque minute- doit certainement retrouver une femme qui lui procure aussi pas mal de
sensations. Je pourrais être cet enfant, qui voyage seul, mais semble accompagné, pourtant, de
toutes ses frasques estivales, comme si elles le protégeaient d’une aura ensoleillée. Je pourrais
être cette femme, cernée par un chagrin que le lieu public et la proximité avec des étrangers
n’arrivent pas à contenir, et qui pleure parce que... elle a du perdre quelqu’un. J’imagine. Peut-être
se rend-elle à un enterrement. Je pourrais être cette femme, mais je ne préfère pas.
Il se trouve que je suis un homme qui aime les aéroports comme certains enfants raffolent des
confiseries: sans retenue, absolument, quitte à s’y casser les dents.
J’ai la chance de les fréquenter 2 à 3 fois par mois. Je me rends bien compte que c’est un luxe.
J’ai lu un truc, un article assez sérieux, qui expliquait que beaucoup de gens n’avaient jamais pris
l’avion. C’est à dire: jamais de leur vie. Des gens que j’ai peut-être croisés dans le métro, et tout.
L'intérêt de l’article consistait à s'intéresser à des témoins qui étaient déjà vieux. Parce que, moi
non plus, à 25 ans, je n’avais jamais pris l’avion. Or, ces gens, dans l’article respectable, là, ils
avaient un âge tout à fait idéal pour attraper le lecteur, faire en sorte qu’il se sente sinon concerné,
au moins compatissant. J’avais compati à fond les ballons. Je me souviens «Paul a vécu 67 ans
dans le Larzac et ne l’a jamais quitté». 67 ans quand même, c’est pas rien, je me dis.
Je me demande s’il y a un Paul, près de moi, qui part pour la première fois.

Les passagers à destination de leur destin sont priés de se présenter porte 5, merci.

L’appel de mon vol interrompt le cours de mes pensées, c’est aussi ce que j’aime dans les
aéroports, ça va, ça vient ; je me lève, je n’y pense plus, à Paul, aux autres, aux premières fois. Je
suis simplement un homme qui aime les aéroports, à chaque fois. Je lance le chariot à bagages,
en prenant soin d’appuyer mes avants bras sur la résistance, pour que ça ne freine pas. C’était
pas comme ça, les chariots, y’a encore une dizaine d’années. Je n’ai pas de réels bagages, je ne
pars que quelques jours, mais je maîtrise comme personne les virages de chariots à Orly.
L’attente n’est pas trop longue et les hôtesses sont... hospitalières même si leurs jupes sont un
peu longues à mon goût. J’ai envie de demander les menus mais, par timidité, je préfère attraper
des journaux que je ne lirai pas, en souriant nonchalamment.  Ca fait plus sérieux, je crois, la
nonchalance.
 

-C’est ça, 30% alors?
-Oui oui, je vous dis, j’ai lu cet article moi aussi. 30% des Français.
-Mais... 30%... c’est précis...
-... Vous vous demandez si je bluffe.
-Non, pas du tout, je...
-Si, si, je le vois bien. Je comprends d’ailleurs. C’est suspect de tomber sur quelqu’un qui, hop,
précisément connaît les chiffres d’une enquête dont on lui parle, comme ça, en voisin d’avion.
-Suspect, je ne sais pas, mais... Bon, 30% quand même, ça me paraît assez énorme.
-Vous voulez savoir pourquoi je sais ça, et tout le reste de l’enquête d’ailleurs?
-Je veux tout savoir et ça en particulier.
-Parce que je n’avais moi-même jamais pris l’avion avant aujourd’hui.
Mon sang fait mille tours.
-Jamais, jamais?
-De toute ma vie. Et avant que vous n’ayez la courtoisie de ne pas me demander mon âge, je vous
le confie: 39 ans. En 39 ans, j’avais jamais pris l’avion, voilà.
-... Mais qu’est ce que vous avez fait, alors, pendant tout ce temps?
-Autant vous dire que l’enquête m’a parlé. J’ai même découpé l’article. Et, pour ne rien vous
cacher, je l’ai relu hier soir. J’aurais du le prendre, tiens, je vous les aurais montrés les 30%.
-Et, vous n’étiez jamais allé dans un aéroport?
-Ah si, si. Je viens souvent chercher maman. Elle me visite pendant les soldes. Elle est très...
-Intéressée par la mode?
-Radine.
L'hôtesse hospitalière nous sert nos plats. Pierre et moi, on échange un peu plus que des idées, il
me donne son beurre, je lui offre mon dessert, c’est une affaire qui roule.
-Et (là, je parle la bouche pleine, mais la curiosité me dépasse), ça vous fait quoi, alors, de prendre
l’avion pour la première fois?
Il me regarde en mastiquant. Le pain est un chouia caoutchouteux, ça doit être pour ça.
-Vous êtes bien curieux. Ca vous fascine, mon dépucelage aérien?
-Je crois que, oui, ça me fascine, oui. Vous savez, moi je suis accro à ça, les avions, les voyages,
les aéroports et tout, alors... vous êtes une sorte d’ovni pour moi.
-Ah vous travaillez dans le voyage alors?
-Non, pas du tout, je travaille dans le textile. J’achète des tissus, pour faire court. Par internet,
depuis mon bureau, à Paris. Et puis, je pars vérifier le matériel, enfin, vous voyez. 
-Et, ce qui vous fascine, c’est les voyages?
-Oui. Et les aéroports, les départs, les avions. Tout ça.
-C’est étonnant de travailler dans un bureau quand on est attiré par l’instant et le mouvement,
non?

Nous traversons actuellement une légère zone de turbulences, veillez à ne pas perdre la
tête, merci.


Mon sang s’arrête. Il me gifle en freinant. J’ai dans les bras un fourmillement désagréable et
anesthésiant, au point que j’hésite à sonner l'hôtesse. J’adore sonner l'hôtesse mais j’ai passé
l’âge, alors, comme un grand, je m’interdis tout le temps de le faire.
-Vous vous sentez bien?
En fait, oui, je me sens parfaitement nickel, je crois même que je frôle la béatitude: il aura fallu que
Pierre, un parfait inconnu, pousse des portes que j’avais déjà entrouvertes, dans ma petite tête,
pour que l’évidence s’impose d’elle même. Je finis ma mignonnette d’un seul trait.

             Je ne dors pas, j’attends. J’ai déjà relevé ma tablette, et ma ceinture frétille à l’idée d’être
raccrochée. L’arrivée pointe son nez, et, avec elle, mon irrévocable départ. Aujourd’hui, j’accorde
une attention toute particulière à l’annonce du capitaine concernant l’heure, la température et tout
le toutim. Pour être honnête, j’avais presque oublié ma destination, et je découvre avec joie que la
météo de juin à Tel-Aviv n’est pas très différente de celle de Paris. Mes 2 costumes feront l’affaire
le temps que je m'acclimate. J’ouvre ma sacoche dans laquelle je pensais n’avoir pris que
l’essentiel: les coordonnées du vendeur de soie, mon téléphone, mon ordinateur et mon billet de
retour. Elles apparaissent alors comme les choses les plus superflues que j’ai été amené à voir de
toute ma mini vie. Je ne suis pas pressé de sortir, je laisse les impatients se ruer dans les allées
embouteillées et je me lève après tout le monde. Ca me laisse le loisir d’observer, encore, ces
gens en transit, remplis d’émotions et d’attentes. C’est la toute première fois que je sors en
dernier, ça me permet de relever la fatigue sur les sourires des hôtesses; sourires que j'interprète
néanmoins comme des encouragements.
-Nous espérons que vous avez fait un bon voyage en notre compagnie.
-«Le meilleur» me dis-je, en serrant fort contre moi la sacoche qui contient tout ce dont je veux
maintenant me séparer.
Le hall fourmille. Je jette un dernier regard à mon ordinateur, à mon téléphone et: poubelle. Je
déchire le billet de retour en plein de tous petits morceaux. Paris s’effrite. Je n’ai pas la moindre
idée de l’endroit où je vais aller; et je sais que Louise serait dubitative quant à la manière dont je
décide tout à coup de recommencer ma vie. Mais, après tout, qu’est ce que ça peut me faire? Je
n’ai plus de femme, je n’ai plus rien, je suis comme neuf avec 2 costumes et 2 jours pour
construire une existence qui m’attend depuis mon premier hall d’aéroport. J’espère que quelqu’un
pensera à arroser le ficus du bureau.


-maispastrop-

Illustrations © Marc Zory-Casali

Ode à l'inconnue, comme dit l'autre.

Prendre une retraite sentimentale à mon âge, pour certains, ça n’a pas de sens; pour d’autres, ça représente quelque chose d’assez magique.
Ca n’a pas de sens pour ceux qui ne s’adonneraient jamais à ce type d’occupation. C’est magique pour ceux qui se l’offrent. On se comprend entre ceux qui doivent se comprendre, donc. Tout va pour le mieux dans tous les mondes y compris le meilleur, s’il existe.

Je pars, seule, loin.




Tout ce qui n’est pas à côté, à 2 pâtés de maison des copains, c’est loin. Sans parler du XIII° arrondissement, qui est carrément sur un autre continent. Alors quand on est à 2 heures de train du Carillon, c’est le bout de monde, quasi, là où on est.
Avoir envie, tout à coup, de retrouver quelqu’un à 3h et quelques 45 minutes de la nuit s’avère, sinon impossible, trop long et compliqué et cher et fatiguant et tout à accomplir pour se résoudre à l’accomplir. Et, ce qui tombe plutôt pas mal, c’est que, quand on prend une retraite sentimentale, on n’a envie de rejoindre personne à je sais pas quelle heure, du jour, de la nuit. Jamais. Personne. Ce serait pas honnête, on serait pas nous-même vu qu’on est déjà à moitié dans notre tête, à moitié ailleurs, dans un lieu non défini, difficilement définissable; ça servirait à rien du tout, un rendez-vous de ce genre pendant une retraite sentimentale. Ca équivaudrait à retrouver des amis en ne leur adressant pas un mot de la soirée. Et ce serait de la triche pour ladite retraite, également. Venir la bousculer en lui imposant quelqu’un d’étranger, comme ça, quelqu’un à qui il faut dire des trucs en faisant des phrases, et si ça se trouve des sourires. Commenter la brise marine, c’est déjà la ressentir un peu moins. Je n’échange pas d’opinions, je n’écoute pas d’avis, je vis, tout court, pour rien. Je dérive sans entraîner quiconque, ce serait pas sympa. Certains chaos organisés ne peuvent accueillir personne dans leur placard, et on n’écrit pas un journal intime pour le faire lire.



 Non, vraiment, la retraite sentimentale n’est pas portée sur ce genre d’activité.

Je dis «retraite sentimentale», c’est parce que j’ai pas d’autres termes sous la main. Y’a pas vraiment de sentiments dont j’ai envie de me retirer, mais une ambiance générale que j’ai envie de voir de loin, puis d’oublier, puis de reprendre, peut-être, en rentrant. Une sorte de bilan annuel. Sans en être vraiment un, sans être tout à fait annuel non plus, puisque toute la ressource de ce que nous appellerons dorénavant ce «retrait» consiste à ne pas penser à ce dont on se retire, précisément. Et à le renouveler autant que nécessaire, tant pis si c’est 2 fois de suite.
L'intérêt, alors, me demanderez-vous, ousqu’il est?
Ben, l'intérêt c’est qu’on sait pas vraiment ousqu’il est, l'intérêt. On le trouve à tâtons, comme ça, sans réellement s’en rendre compte. Si ça se trouve, on le trouve pas.
Honnêtement, c’est pas très important.

Je suis seule, loin.

Certains amis partent en groupes d’amis, d’autres travaillent et se regroupent, quand même, le soir, pour fabriquer de l’ambiance estivale autour d’un pastis, en terrasse. Et moi, grand luxe, je suis seule, loin. Pas isolée au point que mon téléphone ne capte pas si on m’appelle, mais retirée au point qu’on n’ose pas m’appeler. D’ailleurs mon téléphone, je le coupe. Il me dit «le monde est à vous» quand je l’éteins, même que; ce qui, si on y pense une seconde, est plutôt ironique dans la mesure où, précisément, du monde, je veux m’en éloigner quand je ne veux pas qu’on puisse me joindre. Le monde est aux autres, en réalité.



Depuis que j’ai cette manie, j’ai regardé, observé, zyeuté, pris des notes même, j’ai vu personne faire ça. Et cette fois encore, comme depuis 10 ans, pas une seule fille de mon âge seule de son plein gré à retirer ses sentiments d’on ne sait trop où pour en faire on sait pas quoi. Personne. Queudale. Non pas que j’en tire de la fierté, si je me penchais sur le sujet, peut-être même y trouverais-je matière à m’inquiéter. N’empêche, j’ai vu personne faire ça, je le dis, c'est tout.

Et puis, il y a eu une fille, que je croisais, qu’était tout le temps toute seule, et qui a retenu mon attention. Pourtant, c’est pas le genre de fille qui retient l’attention, autant le dire tout de suite. Pas l’attention de ceux portés sur l'esthétisme ou sur le mélange de quelconques muqueuses, disons. Vraiment, y’avait rien chez elle qui attisait ces deux penchants.
Plus jeune, plus bête, j’aurais trouvé là la raison de sa solitude; et puis, avec le temps et l’intelligence, et bien sûr le génie qui me caractérise, j’ai appris que tout le monde avait des amis, même les filles pas attirantes et négligées comme elle. Elle a forcément une amie aussi moche et mal fagotée, peut-être même plus moche encore, si elle l’a bien choisie. C’est comme ça, c’est la règle du jeu.

Et pourtant non, toujours je la voyais seule et l’air de pas trop s’en plaindre, ce qui me foutait un sacré coup: y’aurait quelqu’un d’autre comme moi? et c’est à ça que ça ressemble?
Je voulais être foudroyée sur place.
Ou: faire une enquête sur place.
Entre l’un et l’autre, allez savoir pourquoi, j’ai vite fait mon choix.

C’était simple comme bonjour. Elle allait tous les jours au même endroit pour boire son thé, comme une vieille anglaise jamais mariée, peut-être pucelle, encore. Une mademoiselle qui trouverait en avance dans l’occupation des vieux tout ce que sa jeunesse attendait, sans honte.  Et, puisqu’on s’était croisées pas mal de fois et que j’avais remarqué chez elle l’envie de faire connaissance, manifestée par son avancée du menton à mon égard et une petite gêne adolescente en me saluant, j’étais sûre à fond qu’en m’installant à la table voisine, elle m’adresserait la parole. J’aurais parié ma mère, sur ce coup. Ou ma bière, disons.

L’endroit était vraiment pas à mon goût, une connerie pseudo-rustique même pas authentique, un attrape couillon ou un q.g. d’habitués de 50 ans et plus. J’aurais préféré le PMU du coin, ou le bar du Normandy, m’enfin bon, c’était là qu’elle était, c’est donc là que je m’installais l’air de rien mine de crayon.
Lalalilala, je pose mon sac et commande un café, youplaboum, je sors mon livre, ahlala, y’a du soleil, tiens tiens tiens, c’est où donc que j’ai mis mes lunettes déjà et.

-Bonjour.
Simple comme ça, j’vous avais dit.
-Bonjour.
Avec l’air un peu étonné, faut bien.
-Vous...
V’là qu’elle cherche ses mots. Y’a pas grand chose qui m‘horripile davantage que quelqu’un qui engage la conversation et qui n’a rien à dire au bout de la deuxième réplique.
-Fait chaud hein.
Bon, j’aide comme je peux. Et puis d’ailleurs, je n’aide pas, j’enquête, c’est différent.
-Ouhla oui.
-Mmmmh.
-Vous...
V’là que ça le reprend. Elle a qu’à pas dire «vous» si ça la bloque.
-Vous pouvez me tutoyer. On s’est croisées plusieurs fois, on doit avoir la même décennie, donc, moi, ça me dérange pas.
Mon dieu, je ne me savais pas capable de m’abaisser à ce point pour une investigation.
-Ah! Tant mieux, ça me gêne un peu le vouvoiement, moi.
-Oui, j’ai cru comprendre.
-Pardon?
-Non mais, à chaque fois que vous m’avez vouvoyée, ben, vous n’avez pas fini votre phrase.
-Ah, non, ça c’est parce que je suis très timide.
-Ok. ... Ok. Et moi mal à l’aise donc. Pardon. Excusez-moi, je voulais pas... Je pensais que...
-Non mais y’a pas de problème, je voulais te parler parce que je t’avais vue ces derniers jours, pas mal de fois, je me disais: on a le même âge, c’est bête, «va lui parler» tout ça, et puis j’osais pas parce que je me disais que peut-être t’avais envie d’être seule, enfin, qu’on te parle pas, t’avais pas vraiment l’air d’avoir envie qu’on te parle, donc bon, mais là, t’es là, et on se parle donc c’est chouette, ça tombe bien quoi. Tu fais quoi dans la vie?

Ok, heu, et ça, c’est être timide?




 -Heu, je.
Mon café arrive. Je devrais tenir un carnet où je noterais toutes les fois où un café m’a sauvée d’une phrase que j’avais pas envie de terminer, qu’on m’a forcée à commencer. J’opterais pour la 17298° fois, aujourd’hui. Ou quelque chose dans ce goût là.

-Je trouve pas mes foutues lunettes!
Là c’est une façon de changer de sujet tout en subtilité, vous avez vu ça.
-Oh, je te prête les miennes si tu veux!

Alors on est déjà meilleures amies, la «timide» et moi? Ok, stop, on arrête, l’investigation est bouclée, remballez le matos, on se replie. Dispersez-vous.

-Non merci, je, j’avais pas vu l’heure, j’aurais même pas du me permettre un café, je dois y aller.

Partir dans l’urgence nécessite d’être ok pour laisser 3€ sur la table sans attendre la monnaie alors que ce jus ne valait même pas les 2€10 facturés.

-Mais, tu vas où? Tu fais quelque chose ce soir?

-Je rentre à Paris. A la prochaine !

La fille seule comme moi n’était pas seule comme moi. La fille seule était seule, foutrement, et se cherchait une amie. Elle avait cru la voir en la personne de moi-même qui, précisément fuyait toute compagnie humaine. C’est mal foutu quand même la vie, parfois. Enfin, pour elle, surtout.
Je suis pas méchante, entendons nous bien.
La façon dont je parle de l’esseulée moche et mal habillée n’est pas vraiment révélatrice de l’amour que je peux porter à l’être humain; c’est simplement que, de manière générale, je trouve très maladroit de forcer la main à quelqu’un pour s’en faire un ami. Elle m’avait mise mal à l’aise. J’avais rien de rien à lui dire.



 Sur le chemin, j’ai regretté l’excuse que je lui avais servie. Parce que, non, je ne rentrais pas à Paris et qu’il allait s’avérer périlleux de circuler librement dans ce bled sans tomber nez à nez avec son petit air de «ben j’croyais que t’étais partie / ah t’es là, chouette / on va boire un café?.»
Elle avait dit «chouette» une fois, elle était cap’ de remettre ça. Qu’est ce que j’allais bien pouvoir faire alors?

Lui dire la vérité?
Personne n’aime la vérité.
Surtout quand elle ne leur va pas au teint.
Je mentirai donc. Je dirai que, je devais partir en effet, et puis je suis revenue. Et avant même qu’elle me pose des questions, là, je dirai un bout de vérité. Tant pis. Que je suis là pour être tranquille. Que j’espère qu’elle passe un bon moment. Qu’elle me laissera passer un bon moment tranquille. J’espère qu’elle comprendra. J’ai même croisé les doigts, hier soir, dans mon lit, pour qu’elle me comprenne si, par malheur, je devais me retrouver dans la situation de confrontation. Il faudra un jour que j’arrête de croiser les doigts pour rien et de faire des voeux à 22h22, c’est plus de mon âge.


Mais elle était là, ce matin, à la terrasse, avec son thé de miss Marple. Et elle m’a interpellée. Et j’ai été incapable de produire ne serait-ce qu’un son avec ma bouche. Alors je me suis assise à côté d’elle, et j’ai écouté tout ce que nous allions faire ensemble, elle et moi, et à quel point c’était CHOUETTE qu’on se soit trouvées. Elle avait plein de boutiques à me faire découvrir, et elle ne me laissait pas le temps de lui dire que le shopping, c’était pas ma came, et que si je devais en faire, ce ne serait pas avec une fille habillée comme ma prof de piano de 75 ans. Autant recevoir des conseils de beauté d'une fille qui a les sourcils très épilés en forme de V. Elle voulait me présenter son cousin, assistant du maire ump, et je ne pouvais même pas caser que l’ump me donnait des crises de fous rires qu’elle prenait déjà rendez-vous. Elle touchait mes cheveux pour savoir comment avoir les mêmes boucles et là, j’attrapais son bras et la stoppais net.

-Pardon, mais non.
-Pardon?
-Non.
-Non quoi?
-Tu ne touches pas mes cheveux.
-...Ah. Pardon.
-Ouais.
-Non mais je voulais juste savoir... comment ils étaient, doux, ou pas, j’avais envie de...
-Et si moi j’ai envie de savoir si t’as ne serait-ce qu’une once de bienséance, dans ton cerveau, je vais aller t’ouvrir le crâne pour y fouiller?
-...
-Non. Je ne le ferai pas. Donc ne touche pas mes cheveux.

La serveuse avait décidé, dieu sait pourquoi, de nous offrir une nouvelle tournée. J’imagine qu’elle avait enfin réussi à faire l’amour depuis 1 ou 10 mois qu’elle essayait et que le bonheur continuait de circuler dans certains endroits de son corps. La Normandie, c’est pas le Lido, hein.

-A la tienne.
Dieu que c’était désarmant: être gentille, encore, alors que je lui avais présenté mon mr Hyde.
-A la mienne, oui.
Et puis elle savait même pas trinquer.
Finalement, je lui demandais son prénom. Lucille, comme la chanson.
-Quelle chanson?
Mon coeur tombait définitivement dans mes chaussettes.





Moi qui m’étais débrouillée pour n’entretenir aucune sorte d’intimité avec des gens que je vois depuis 15 ans, ici, il a fallu que je me fasse avoir, comme ça, sur un coup de grosse tête.
Ca m’apprendra.


-maispastrop-